PLATON
Cratyle
[ou sur la justesse des noms]
Date de composition supposée : -390 à -385
Traduit du grec ancien par Émile Chambry
PERSONNAGES :
HERMOGÈNE
CRATYLE
SOCRATE
I. – HERMOGÈNE
Voilà Socrate. Veux-tu que nous lui fassions part du sujet de notre entretien ?
CRATYLE
Comme il te plaira.
HERMOGÈNE
Cratyle, que voici, prétend, Socrate, qu’il y a pour chaque chose un nom qui lui est naturellement approprié et que ce n’est pas un nom que certains hommes lui ont attribué par convention, en lui appliquant tel ou tel son de leur voix, mais que la nature a attribué aux noms un sens propre, qui est le même chez les Grecs et chez les barbares. Je lui demande donc, moi, si Cratyle est, ou non, son nom véritable. Il dit que oui. Et celui de Socrate ? ai-je dit. – C’est bien Socrate, a-t-il répliqué. – Et pour tous les autres hommes, le nom dont nous appelons chacun d’eux, c’est bien le nom de chacun ? – Et lui : « Non, pas pour toi, m’a-t-il répondu : ton nom n’est pas Hermogène1, même si tout le monde t’appelle ainsi. » Et comme je l’interroge, vivement désireux de savoir ce qu’il peut vouloir dire, au lieu de s’expliquer, il me traite avec ironie et il feint d’avoir une pensée de derrière la tête, comme s’il savait sur ce sujet quelque chose qui, s’il voulait le dire, me forcerait à l’approuver et à dire comme lui. Si donc tu as quelque moyen d’interpréter l’oracle de Cratyle, j’aurai du plaisir à t’entendre, mais j’en aurai encore davantage à apprendre de toi ce que tu penses sur la justesse des noms, si tu veux bien le dire.
SOCRATE
Fils d’Hipponicos, Hermogène, c’est un vieux dicton que les belles choses sont difficiles à connaître en leur essence, et en particulier l’étude des noms n’est pas une petite affaire. Ah ! si j’avais déjà entendu de la bouche de Prodicos2 la leçon de cinquante drachmes qui, à ce qu’il prétend, renseigne pleinement ses auditeurs sur la question, rien ne t’empêcherait de savoir immédiatement la vérité sur la justesse des noms, mais je n’ai entendu que la leçon à une drachme. Aussi je ne sais pas ce que peut être la vérité en ces matières ; mais je suis prêt à chercher en commun avec toi et avec Cratyle. Quant à ce qu’il dit, qu’Hermogène n’est pas véritablement ton nom, j’ai comme un soupçon qu’il plaisante. Il entend peut-être par là que tu cours après la fortune et que tu la manques toujours3. Mais, je le répète, ces sortes de questions sont difficiles à débrouiller. Il faut donc réunir nos efforts pour examiner si c’est toi qui as raison, ou si c’est Cratyle.
II. – HERMOGÈNE
Pour moi, Socrate, après en avoir souvent raisonné et avec lui et avec beaucoup d’autres, je ne saurais me persuader que la justesse du nom soit autre chose qu’une convention et un accord. Il me semble que, quel que soit le nom qu’on donne à une chose, c’est le nom juste, et que, si par la suite on en met un autre à la place et qu’on renonce à celui-là, le second n’est pas moins juste que le premier. C’est ainsi que nous changeons le nom de nos serviteurs, sans que le nom substitué soit en aucune façon moins propre que celui qu’ils avaient reçu d’abord. Car aucun objet ne tient jamais son nom de la nature, mais de l’usage et de la coutume de ceux qui l’emploient et qui en ont créé l’habitude. S’il en est autrement, je suis, pour ma part, prêt à m’instruire et à l’entendre non seulement de la bouche de Cratyle, mais de n’importe quel autre.
SOCRATE
Tu pourrais bien être dans le vrai, Hermogène ; mais examinons la chose. Quel que soit le nom qu’on donne à chaque objet, c’est bien là son nom ?
HERMOGÈNE
C’est mon opinion.
SOCRATE
Que ce soit un particulier ou un État qui le donne ?
HERMOGÈNE
Oui.
SOCRATE
Quoi donc ! Si moi, j’appelle une chose quelconque, si, par exemple, ce qu’on appelle aujourd’hui homme, moi je l’appelle cheval, et homme ce que l’on appelle aujourd’hui cheval, le même être portera le nom d’homme pour tout le monde et pour moi en particulier celui de cheval, et inversement, le nom d’homme pour moi seul, mais celui de cheval pour tout le monde ? Est-ce là ce que tu dis ?
HERMOGÈNE
C’est mon avis.
III. – SOCRATE
Allons, réponds à la question que voici : y a-t-il quelque chose que tu appelles dire vrai ou dire faux ?
HERMOGÈNE
Oui.
SOCRATE
Il y aurait donc un discours vrai et un discours faux ?
HERMOGÈNE
Certainement.
SOCRATE
Celui qui dit les choses comme elles sont est vrai, et celui qui les dit comme elles ne sont pas est faux ?
HERMOGÈNE
Oui.
SOCRATE
Il est donc possible de dire par le discours ce qui est et ce qui n’est pas ?
HERMOGÈNE
Certainement.
SOCRATE
Mais le discours vrai, est-il vrai dans son entier, tandis que ses parties ne sont pas vraies ?
HERMOGÈNE
Non, ses parties sont vraies aussi.
SOCRATE
Est-ce que ses grandes parties sont vraies, et les petites, non ; ou le sont-elles toutes ?
HERMOGÈNE
Toutes, je pense.
SOCRATE
Et maintenant y a-t-il, selon toi, quelque partie plus petite que le nom ?
HERMOGÈNE
Non, c’est la plus petite.
SOCRATE
Alors le nom qui fait partie du discours vrai s’énonce aussi.
HERMOGÈNE
Oui.
SOCRATE
Et il est vrai, selon toi ?
HERMOGÈNE
Oui.
SOCRATE
Et la partie du discours faux, n’est-ce pas une fausseté ?
HERMOGÈNE
Si.
SOCRATE
Il est donc possible de dire un nom vrai ou faux4, s’il est vrai que le discours soit l’un ou l’autre ?
HERMOGÈNE
Naturellement.
SOCRATE
Mais le nom que chacun attribue à un objet est vraiment le nom de cet objet ?
HERMOGÈNE
Oui.
SOCRATE
Est-ce que chaque objet aura autant de noms qu’on lui en attribuera et juste pendant le temps qu’on les lui attribuera ?
HERMOGÈNE
Pour ma part, Socrate, je ne conçois pas, pour obtenir des noms exacts, d’autre procédé que celui-ci : je puis, moi, appeler chaque chose de tel nom que je lui ai assigné, et toi, de tel autre que tu as choisi de ton côté. Il en est de même des États, et je vois que chacun d’eux a donné parfois des noms différents aux mêmes objets et que ces noms varient de Grecs à Grecs et de Grecs à barbares.
IV. – SOCRATE
Eh bien, voyons, Hermogène, crois-tu qu’il en soit ainsi des êtres et que leur essence soit relative à chaque individu, comme le disait Protagoras, quand il affirmait que l’homme est la mesure de toute chose, et que par conséquent tels ils me paraissent à moi, tels ils sont pour moi, et que tels ils te paraissent à toi, tels ils sont pour toi ; ou bien crois-tu qu’ils ont en eux-mêmes et dans leur essence quelque chose de permanent ?
HERMOGÈNE
Il m’est arrivé déjà, Socrate, dans mes incertitudes de me laisser entraîner à l’opinion de Protagoras ; cependant j’ai grand-peine à croire qu’elle soit juste.
SOCRATE
T’es-tu jamais aussi laissé entraîner à croire qu’il n’y a pas du tout d’homme méchant ?
HERMOGÈNE
Non, par Zeus. Souvent au contraire je me suis trouvé dans le cas de voir qu’il y a des hommes tout à fait méchants et en très grand nombre.
SOCRATE
Et des hommes tout à fait bons, n’en as-tu pas encore trouvé ?
HERMOGÈNE
Fort peu.
SOCRATE
Tu en as trouvé pourtant ?
HERMOGÈNE
Oui.
SOCRATE
Eh bien, quelle idée t’en fais-tu ? Ne penses-tu pas que les hommes tout à fait bons sont tout à fait raisonnables, et les hommes tout à fait méchants, tout à fait déraisonnables ?
HERMOGÈNE
C’est mon avis.
SOCRATE
Or, est-il possible, si Protagoras disait vrai, et si c’est la vérité que les choses sont telles qu’elles paraissent à chacun, que, parmi nous, les uns soient raisonnables et les autres déraisonnables ?
HERMOGÈNE
Non certes.
SOCRATE
Aussi tu es convaincu, j’imagine, puisque la raison et la déraison existent, qu’il est absolument impossible que Protagoras ait dit vrai. Car un homme ne serait jamais réellement plus sage qu’un autre, si la vérité n’était pour chacun que ce qui lui semble.
HERMOGÈNE
C’est juste.
V. – SOCRATE
Mais tu n’admets pas non plus, je pense, avec Euthydème5 que toutes choses soient pareilles à la fois et toujours pour tout le monde ; car alors les uns ne pourraient pas non plus être bons, et les autres méchants, si la vertu et le vice se trouvaient pareillement et toujours chez tous les hommes.
HERMOGÈNE
C’est vrai.
SOCRATE
Donc, si toutes choses ne sont pas pareilles à la fois et toujours pour tout le monde, et si d’autre part chacune n’est pas propre à chacun, il est clair que les choses ont en elles-mêmes une essence fixe, qu’elles ne sont ni relatives à nous, ni dépendantes de nous, qu’elles ne sont point tirées dans tous les sens au gré de notre imagination, mais qu’elles existent par elles-mêmes selon l’essence qui leur est naturelle.
HERMOGÈNE
Il me semble qu’il en est ainsi, Socrate.
SOCRATE
Maintenant se peut-il que les êtres soient de cette nature sans qu’il en soit de même de leurs actions ? Est-ce que ces actions ne sont pas aussi une certaine espèce d’êtres6 ?
HERMOGÈNE
Elles le sont aussi, certainement.
SOCRATE
Les actions aussi se font donc suivant leur propre nature, et non suivant notre opinion. Par exemple, si nous entreprenons, nous, de couper un objet, devons-nous le couper comme il nous plaira et avec ce qui nous plaira ? N’est-ce pas en voulant couper chaque objet comme la nature veut qu’on coupe et qu’on soit coupé et avec l’instrument naturellement approprié que nous réussirons le mieux à couper et que nous ferons correctement l’opération ? Si au contraire nous allons contre la nature, n’est-il pas à craindre que nous manquions le but et ne fassions rien de bon ?
HERMOGÈNE
C’est mon avis.
SOCRATE
De même si nous entreprenons de brûler quelque chose ce n’est pas en nous réglant sur la première opinion venue qu’il faut le faire, mais sur l’opinion juste, et celle-ci consiste à brûler et à être brûlé de la manière et avec l’instrument indiqués par la nature ?
HERMOGÈNE
C’est juste.
SOCRATE
N’en est-il pas de même du reste ?
HERMOGÈNE
Certainement.
VI. – SOCRATE
Et maintenant parler n’est-ce pas aussi une sorte d’action ?
HERMOGÈNE
Si.
SOCRATE
En ce cas, est-ce en parlant comme on s’imagine qu’il faut parler qu’on parlera correctement ? N’est-ce pas plutôt en disant les choses comme il est naturel qu’on les dise et qu’elles soient dites, et avec ce qui convient pour cela, qu’on réussira le mieux à les dire, sans quoi l’on se trompera et l’on ne fera rien de bon ?
HERMOGÈNE
Je crois qu’il en est comme tu dis.
SOCRATE
Or nommer, n’est-ce pas une partie de l’action de parler ? Car en nommant, on parle, n’est-ce pas ?
HERMOGÈNE
Parfaitement.
SOCRATE
Nommer est donc une action, si parler était bien une action qui se rapporte aux choses ?
HERMOGÈNE
Oui.
SOCRATE
Et nous avons reconnu que les actions ne sont pas relatives à nous, mais qu’elles ont une certaine nature qui leur est propre ?
HERMOGÈNE
C’est exact.
SOCRATE
Il faut donc nommer les choses comme il est naturel de nommer et d’être nommé, et avec le moyen convenable, et non pas comme il nous plaît, si nous voulons être d’accord avec nos conclusions précédentes. C’est ainsi que nous réussirons à nommer ; autrement, non.
HERMOGÈNE
Il me le semble.
VII. – SOCRATE
Voyons donc. Ce qu’il s’agissait de couper, il fallait, disons-nous, le couper avec quelque chose ?
HERMOGÈNE
Oui.
SOCRATE
Et ce qu’il s’agissait de tisser, il fallait le tisser avec quelque chose ? Et ce qu’il s’agissait de percer, il fallait le percer avec quelque chose ?
HERMOGÈNE
Assurément.
SOCRATE
Et ce qu’il s’agissait de nommer, il fallait le nommer avec quelque chose ?
HERMOGÈNE
C’est exact.
SOCRATE
Et quel est l’instrument nécessaire pour percer ?
HERMOGÈNE
La tarière.
SOCRATE
Et pour tisser ?
HERMOGÈNE
La navette.
SOCRATE
Et pour nommer ?
HERMOGÈNE
Le nom.
SOCRATE
Bien répondu. Le nom aussi est donc un instrument ?
HERMOGÈNE
Certainement.
SOCRATE
Et maintenant, si je te demandais : quel instrument est la navette ? N’est-ce pas celui qui sert à tisser ?
HERMOGÈNE
Si.
SOCRATE
Et en tissant, que fait-on ? Ne sépare-t-on pas la trame et la chaîne confondues ensemble ?
HERMOGÈNE
Si.
SOCRATE
Ne pourrais-tu pas en dire autant de la tarière et des autres instruments ?
HERMOGÈNE
Certainement.
SOCRATE
Peux-tu donc en dire autant du nom ? Si le nom est un instrument, en nous en servant pour nommer, que faisons-nous ?
HERMOGÈNE
C’est ce que je ne puis dire.
SOCRATE
Ne nous apprenons-nous pas quelque chose les uns aux autres, et ne distinguons-nous pas les choses suivant leur nature ?
HERMOGÈNE
Assurément.
VIII. – SOCRATE
Le nom est donc un instrument propre à enseigner et à distinguer la réalité, comme la navette à démêler les fils.
HERMOGÈNE
Oui.
SOCRATE
Or la navette est un instrument de tissage ?
HERMOGÈNE
Sans doute.
SOCRATE
Un habile tisserand se servira donc bien de la navette, bien, c’est-à-dire en tisserand ; et un habile instructeur se servira bien du nom, bien, c’est-à-dire de façon propre à instruire.
HERMOGÈNE
Oui.
SOCRATE
Et maintenant de qui est l’ouvrage dont le tisserand se servira bien, quand il se servira de la navette ?
HERMOGÈNE
Du menuisier.
SOCRATE
Et tout homme est-il menuisier, ou seulement celui qui possède l’art de la menuiserie ?
HERMOGÈNE
Celui qui possède cet art.
SOCRATE
Et de qui est l’ouvrage dont le perceur se servira bien, quand il se servira de la tarière ?
HERMOGÈNE
Du forgeron.
SOCRATE
Et tout homme est-il forgeron, ou seulement celui qui en possède l’art ?
HERMOGÈNE
Celui qui en possède l’art.
SOCRATE
Bien. Et de l’ouvrage de qui se servira l’habile instructeur quand il se servira du nom ?
HERMOGÈNE
Cela non plus, je ne puis le dire.
SOCRATE
Tu ne peux pas dire non plus qui nous fournit les noms dont nous nous servons ?
HERMOGÈNE
Non, vraiment.
SOCRATE
Ne te semble-t-il pas que c’est la loi qui les fournit ?
HERMOGÈNE
Il me le semble.
SOCRATE
C’est donc de l’ouvrage du législateur7 que le maître se servira, en se servant du nom ?
HERMOGÈNE
Je le crois.
SOCRATE
Mais crois-tu que n’importe quel homme est législateur, ou celui qui en possède l’art ?
HERMOGÈNE
Celui qui en possède l’art.
SOCRATE
Il n’appartient donc pas à tout homme, Hermogène, d’établir des noms, mais à un faiseur de noms ; et celui-là, c’est, semble-t-il, le législateur, de tous les artisans le plus rare parmi les hommes.
HERMOGÈNE
Il le semble.
IX. – SOCRATE
Et maintenant, allons, examine sur quoi le législateur fixe les yeux quand il établit les noms. Conduis cet examen à la lumière des exemples précédents. Sur quoi le menuisier fixe-t-il les yeux quand il fait la navette ? N’est-ce pas sur un objet naturellement propre au tissage ?
HERMOGÈNE
Assurément.
SOCRATE
Et si la navette se brise entre ses mains tandis qu’il y travaille, en refera-t-il une autre en regardant la navette brisée, ou cette forme d’après laquelle il fabriquait celle qu’il a cassée ?
HERMOGÈNE
Il regardera cette forme-là, ce me semble.
SOCRATE
Cette forme-là, nous serions donc tout à fait en droit de l’appeler la navette en soi ?
HERMOGÈNE
Il me le semble.
SOCRATE
Donc, quand il s’agit de faire une navette pour un vêtement léger ou épais, de lin, de laine ou de toute autre matière, il faut toujours la faire selon l’idée de la navette, mais en lui donnant la forme qui est naturellement la mieux appropriée à chaque genre de travail ?
HERMOGÈNE
Oui.
SOCRATE
Et de même pour les autres instruments : quand on a trouvé l’instrument approprié par la nature à chaque genre de travail, il faut l’exécuter dans la matière dont on fait l’ouvrage, non point suivant sa fantaisie, mais selon que le commande la nature. C’est ainsi qu’il faut, semble-t-il, savoir exécuter sur le fer la forme de tarière naturellement appropriée à chaque objet.
HERMOGÈNE
Certainement.
SOCRATE
Et sur le bois la navette appropriée par la nature à chaque objet.
HERMOGÈNE
C’est juste.
SOCRATE
Car nous avons vu que pour chaque genre de tissage il y a naturellement, semble-t-il, une navette particulière et ainsi du reste.
HERMOGÈNE
Oui.
SOCRATE
N’en est-il pas de même, excellent homme, du nom approprié par la nature à chaque objet ? Notre législateur ne doit-il pas savoir l’incorporer dans les sons et les syllabes et tenir les yeux sur ce qu’est le nom en soi pour créer et établir tous les noms, s’il veut faire autorité dans ses créations ? Si chaque législateur n’opère pas sur les mêmes syllabes, il ne faut pas pour cela méconnaître cette vérité. Les forgerons non plus n’opèrent pas tous sur le même fer en faisant le même instrument pour la même fin. Néanmoins, tant qu’ils lui donnent la même forme, fût-ce avec un fer différent, l’instrument n’en est pas moins bon, qu’il soit fabriqué ici ou chez les barbares8. N’est-ce pas vrai ?
HERMOGÈNE
Certainement.
SOCRATE
Tu jugeras donc de même le législateur, qu’il soit grec ou barbare. Tant qu’il reproduit la forme de nom propre à chaque chose, quelles que soient les syllabes dont il se sert, il n’en sera pas moins bon législateur, qu’il soit de ce pays ou de n’importe quel autre.
HERMOGÈNE
Certainement.
X. – SOCRATE
Et maintenant quel est celui qui reconnaîtra si la forme convenable de navette a été incorporée dans n’importe quel bois ? Celui qui l’a faite, le menuisier, ou celui qui doit s’en servir, le tisserand ?
HERMOGÈNE
Il est à présumer, Socrate, que ce sera plutôt celui qui doit s’en servir.
SOCRATE
Et qui est celui qui utilisera l’ouvrage du fabricant de lyres ? N’est-ce pas celui qui sait le mieux diriger le travail de l’ouvrier et juger, quand l’ouvrage est terminé, s’il est bien fait ou non ?
HERMOGÈNE
Certainement.
SOCRATE
Qui est-ce ?
HERMOGÈNE
Le joueur de lyre.
SOCRATE
Et l’ouvrage du constructeur de vaisseaux ?
HERMOGÈNE
Le pilote.
SOCRATE
Et l’œuvre du législateur ? Qui est le plus capable de la diriger et de juger du travail exécuté soit chez nous, soit chez les barbares ? N’est-ce pas celui qui s’en servira ?
HERMOGÈNE
Si.
SOCRATE
Et celui-là, n’est-ce pas celui qui sait interroger ?
HERMOGÈNE
Certainement.
SOCRATE
Et en même temps répondre ?
HERMOGÈNE
Si.
SOCRATE
Et celui qui sait interroger et répondre, l’appelles-tu autrement que dialecticien ?
HERMOGÈNE
Non, c’est le nom que je lui donne.
SOCRATE
Ainsi le travail du charpentier consiste à faire le gouvernail sous la direction du pilote, si le gouvernail doit être bien fait ?
HERMOGÈNE
Évidemment.
SOCRATE
Et celui du législateur, semble-t-il, à établir le nom sous la direction du dialecticien, s’il veut établir les noms convenablement ?
HERMOGÈNE
C’est juste.
SOCRATE
Il y a donc des chances, Hermogène, pour que l’institution des noms ne soit pas une petite affaire, comme tu le penses, ni l’ouvrage de gens médiocres et des premiers venus. Cratyle a donc raison de dire que les noms des choses dérivent de leur nature, et que tout homme n’est pas un artisan de noms, mais celui-là seul qui, les yeux fixés sur le nom naturel de chaque objet, est capable d’en incorporer la forme dans les lettres et les syllabes.
HERMOGÈNE
Je ne vois pas, Socrate, le moyen de contester ce que tu avances. Cependant j’ai peine à y acquiescer ainsi sur-le-champ ; mais je pense que je le croirais davantage, si tu me faisais voir ce que tu entends par la justesse des noms.
SOCRATE
Moi, bienheureux Hermogène, je ne dis pas qu’elle existe, et tu as oublié ce que je disais tout à l’heure, que je n’en savais rien et que je l’examinerais avec toi. Pour le moment, l’examen que nous venons de faire, toi et moi, ne nous révèle qu’une chose, c’est que, contrairement à ce que nous pensions d’abord, le nom a une certaine justesse naturelle et qu’il n’est pas donné à tout le monde de savoir l’appliquer convenablement à n’importe quel objet, n’est-ce pas ?
HERMOGÈNE
Certainement.
XI. – SOCRATE
Il faut donc après cela chercher, si tu tiens à le savoir, ce que peut être de son côté la justesse du nom.
HERMOGÈNE
Bien sûr, je tiens à le savoir.
SOCRATE
Eh bien, examine.
HERMOGÈNE
Oui, mais comment faut-il examiner ?
SOCRATE
Le moyen le plus sûr de faire cet examen, c’est de recourir aux savants, en les payant et en leur témoignant de la reconnaissance. Or ceux-là sont les sophistes, grâce à qui ton frère Callias, en leur versant de fortes sommes, s’est fait une réputation de savant. Mais comme tu n’es pas maître des biens de ton père, il faut recourir à ton frère et le prier de t’enseigner ce qu’est la justesse en cette matière, comme il l’a apprise de Protagoras9.
HERMOGÈNE
Ce serait vraiment, Socrate, une étrange prière que je ferais là, si moi, qui n’approuve pas du tout la Vérité10 de Protagoras, j’attachais quelque prix aux propos tenus par une telle vérité.
SOCRATE
Eh bien, s’ils ne te satisfont pas non plus, il faut nous instruire auprès d’Homère et des autres poètes.
HERMOGÈNE
Et qu’est-ce qu’il a dit, Socrate, ton Homère, au sujet des noms, et en quel endroit ?
SOCRATE
En maint endroit ; mais les plus importants et les plus beaux sont ceux où il distingue à propos des mêmes objets les noms que lui donnent les hommes et ceux que lui donnent les dieux. Ne trouves-tu pas qu’en ces endroits il dit quelque chose de grand et de merveilleux sur la justesse des noms ; car il est clair que les dieux emploient avec justesse les noms naturels des choses. Ne le crois-tu pas ?
HERMOGÈNE
Je suis persuadé au contraire que, s’ils donnent des noms, ils les donnent justes. Mais de quelle espèce de noms parles-tu ?
SOCRATE
Ne sais-tu pas qu’en parlant du fleuve de Troie qui livrait un combat singulier à Héphaistos, il dit :
« Ce fleuve que les dieux appellent Xanthe et les hommes Scamandre11. »
HERMOGÈNE
Si. Et après ?
SOCRATE
Ne crois-tu pas qu’il est important de savoir en quoi il est plus juste d’appeler ce fleuve Xanthe que de l’appeler Scamandre ? Prenons encore, si tu veux, l’oiseau dont il dit que
« les dieux l’appellent khalkis et les hommes cumindis12 ».
Crois-tu qu’il soit sans intérêt d’apprendre combien il est plus juste d’appeler le même oiseau khalkis que cumindis ? De même pour les noms de Batiée et de Myriné13 et pour beaucoup d’autres, tant chez ce poète que chez les autres. Mais peut-être ces noms-là sont-ils trop difficiles à expliquer pour moi et pour toi. Mais Scamandrios et Astyanax, noms qu’Homère donne au fils d’Hector, sont, ce me semble, plus à la portée de l’intelligence humaine, et il est plus facile d’y reconnaître quelle justesse il leur attribue. Tu connais certainement les vers où se trouvent les noms dont je parle.
HERMOGÈNE
Parfaitement.
SOCRATE
Des deux noms donnés à l’enfant, lequel crois-tu qu’Homère considérait comme le plus juste, Astyanax ou Scamandrios ?
HERMOGÈNE
Je ne puis le dire.
XII. – SOCRATE
Examine la question de cette manière. Si l’on te demandait quels sont, à ton avis, ceux qui donnent les noms les plus justes, les plus sensés ou les plus insensés ?
HERMOGÈNE
Il est clair que je répondrais : les plus sensés.
SOCRATE
Or, à prendre le sexe en général, est-ce les femmes qui dans les cités te paraissent être les plus sensées, ou les hommes ?
HERMOGÈNE
Les hommes.
SOCRATE
Or tu sais qu’au dire d’Homère, le jeune enfant d’Hector était appelé Astyanax par les Troyens. Il est donc clair que c’est les femmes qui l’appelaient Scamandrios, puisque les hommes l’appelaient Astyanax14 ?
HERMOGÈNE
C’est vraisemblable.
SOCRATE
Or Homère, lui aussi, jugeait les Troyens plus sages que leurs femmes.
HERMOGÈNE
Je le crois.
SOCRATE
Il pensait donc qu’Astyanax était pour l’enfant un nom plus juste que Scamandrios ?
HERMOGÈNE
Apparemment.
SOCRATE
Cherchons donc quelle en pouvait être la raison. Lui-même ne nous en indique-t-il pas très exactement le pourquoi ? Il dit :
« Car, seul, il défendait leur ville et leurs vastes remparts15. »
Voilà donc pourquoi, ce semble, il est juste d’appeler le fils du sauveur l’Astyanax de ce que sauvait son père, selon ce que dit Homère.
HERMOGÈNE
Cela me paraît évident.
SOCRATE
Mais enfin qu’est-ce qui motive l’opinion d’Homère ? Moi-même, je ne le saisis pas encore, et toi, le saisis-tu ?
HERMOGÈNE
Non, par Zeus.
SOCRATE
Mais, mon bon, est-ce qu’Hector lui-même n’a pas reçu son nom d’Homère ?
HERMOGÈNE
Pourquoi cette question ?
SOCRATE
Parce que ce nom me paraît voisin d’Astyanax et que ces deux noms ont l’air grec. Anax et Hector signifient à peu près la même chose, et ce sont tous deux des noms de rois. Car ce dont on est anax (chef), on en est sûrement aussi l’hector (possesseur), car il est clair qu’on en est maître, qu’on le possède et qu’on le tient (ékhéï). Ou bien crois-tu que je suis dans l’erreur et que je me fais illusion en croyant saisir quelque trace de l’opinion d’Homère sur la justesse des noms ?
HERMOGÈNE
Non, par Zeus, tu n’es pas dans l’erreur, ce me semble, et peut-être en saisis-tu quelqu’une.
XIII. – SOCRATE
On a sûrement droit, à mon avis, d’appeler lion la progéniture d’un lion et cheval la progéniture d’un cheval. Je ne parle pas des cas monstrueux, comme si, par exemple, il naissait d’un cheval autre chose qu’un cheval : je parle de la progéniture naturelle à chaque race. Si un cheval met au jour, contre nature, la progéniture naturelle d’un taureau, ce n’est pas poulain qu’il faut l’appeler, mais veau. De même, s’il naît d’un homme, je suppose autre chose qu’un rejeton d’homme, seul le rejeton d’homme mérite le nom d’homme. De même pour les arbres et pour tout le reste. N’est-ce pas aussi ton avis ?
HERMOGÈNE
C’est aussi mon avis.
SOCRATE
Bien dit. Mais tiens-toi sur tes gardes, de peur que je ne t’induise en erreur. Suivant le même raisonnement, le rejeton qui naît d’un roi doit être appelé roi. Du reste, que le même sens soit exprimé par telles ou telles syllabes, peu importe. Qu’une lettre soit ajoutée ou retranchée, cela non plus n’a aucune importance, tant que l’essence de l’objet domine, manifestée dans le nom.
HERMOGÈNE
Que veux-tu dire par là ?
SOCRATE
Rien de compliqué. Par exemple, tu sais que nous désignons les lettres par des noms, et non par elles-mêmes, excepté l’e, l’u, l’o et l’ô16. Quant aux autres lettres, voyelles et consonnes, tu sais que nous y ajoutons d’autres lettres pour former leurs noms. Mais tant que nous y mettons la lettre même avec sa valeur clairement exprimée, il est juste de lui donner ce nom-là, qui la désignera pour nous. Prenons par exemple le bêta : tu vois que l’addition de l’ê, du t et de l’a n’a rien gâté et n’empêche pas que la nature de cette lettre ne soit clairement exprimée par le nom entier, suivant l’intention du législateur, tant il a bien su donner leurs noms aux lettres.
HERMOGÈNE
Il me semble bien que tu dis vrai.
SOCRATE
Ne faut-il pas raisonner de même au sujet du roi ? D’un roi naîtra un roi, d’un homme bon un homme bon, d’un bel homme un bel homme, et ainsi de tout le reste : de chaque race naîtra un rejeton semblable, à moins que ce ne soit un monstre ; il faut donc leur donner les mêmes noms. Mais on peut en varier la forme au moyen des syllabes, de sorte que l’ignorant pourra les prendre pour des noms différents, bien qu’ils soient les mêmes. C’est ainsi que les drogues des médecins, diversifiées par les couleurs ou les odeurs, nous paraissent différentes, tout en étant les mêmes, tandis que le médecin, qui ne considère dans les drogues que leur vertu, les juge semblables et ne s’en laisse pas imposer par les accessoires. Il en est sans doute de même de celui qui a la science des noms : il considère leur valeur et ne s’en laisse pas imposer si une lettre a été ajoutée, transposée ou retranchée, ou même si la valeur du nom est exprimée par des lettres tout à fait différentes. Par exemple, ces noms dont nous parlions tout à l’heure, Astyanax et Hector, n’ont de lettres communes que le t, et néanmoins ils signifient la même chose. Et le nom d’Archépolis (chef de la ville), quelle lettre a-t-il en commun avec les deux autres ? Il a pourtant le même sens que celui de roi. D’autres encore signifient chef d’armée, comme Agis (chef), Polémarque (chef de guerre) et Eupolémos (bon guerrier). D’autres désignent des médecins, Iatroclès (médecin célèbre) et Akésimbrotos (guérisseur d’hommes). Et peut-être en trouverions-nous une foule d’autres qui, tout en sonnant différemment par leurs syllabes et leurs lettres, expriment par leur valeur la même chose. Es-tu ou n’es-tu pas de cet avis ?
HERMOGÈNE
J’en suis parfaitement.
SOCRATE
Les êtres qui naissent conformément aux règles de la nature doivent donc recevoir les mêmes noms ?
HERMOGÈNE
Certainement.
XIV. – SOCRATE
Et les êtres contre nature qui naissent sous la forme de monstres ? Quand, par exemple, d’un homme bon et pieux il naît un impie, n’est-ce pas le même cas que dans l’exemple donné précédemment où, une jument ayant mis au jour un petit de vache, celui-ci ne devait évidemment pas porter le nom de son père, mais celui de la race dont il était ?
HERMOGÈNE
Assurément si.
SOCRATE
Donc à l’impie né d’un homme pieux il faut aussi donner le nom de son genre ?
HERMOGÈNE
C’est juste.
SOCRATE
Non pas Théophile (ami de Dieu), semble-t-il, ni Mnésithée (qui se souvient de Dieu), ni aucun nom analogue, mais un qui signifie le contraire de ceux-là, si l’on veut que les noms soient corrects.
HERMOGÈNE
Rien de plus vrai, Socrate.
SOCRATE
Par exemple, il y a des chances, Hermogène, pour qu’Oreste soit exactement nommé, qu’il tienne ce nom du hasard ou de quelque poète, parce que son nom exprime bien son caractère farouche, sauvage et montagnard (oréïnon).
HERMOGÈNE
Cela me paraît vrai, Socrate.
SOCRATE
Il semble aussi que son père avait un nom conforme à sa nature.
HERMOGÈNE
Il le semble.
SOCRATE
Agamemnon, en effet, a bien l’air d’un homme capable de réaliser ses desseins à force de peine et de patience et de les mener à terme à force de vaillance. J’en vois la preuve dans le long séjour de l’armée devant Troie et dans son endurance. Le nom d’Agamemnon signifie donc que ce héros était admirable (agastos) par sa persévérance (épimonè). Peut-être aussi Atrée est exactement homme, car le meurtre de Chrysippe commis par lui17 et sa conduite atroce envers Thyeste18, tous ces actes sont nuisibles et funestes (atèra) pour la vertu (arétè). Le nom qui le désigne est quelque peu détourné et obscur, de sorte qu’il ne révèle pas à tout le monde le caractère du personnage ; mais ceux qui savent interpréter les noms voient assez ce que veut dire Atrée. Et, en effet, qu’il se rattache au sens d’inflexible (atéirès) ou d’intrépide (atrestos) ou de funeste (atéros), de toute manière son nom est juste. Pélops aussi me semble avoir reçu le nom qui lui convenait ; car ce nom signifie que celui qui ne voit que ce qui est près de lui (pélas-opsis) mérite cette application.
HERMOGÈNE
Comment cela ?
SOCRATE
Par exemple, on dit de cet homme qu’en tuant Myrtilos19, il ne sut rien pressentir ni prévoir du sort futur de toute sa descendance et de tous les malheurs dont il était en train de l’accabler ; il ne vit que ce qui était voisin et présent c’est-à-dire auprès de lui (pélas), quand il mettait tout en œuvre pour obtenir la main d’Hippodamie. Pour Tantale20, chacun peut juger que le nom qu’on lui a donné est juste et naturel, si ce qu’on dit de lui est vrai.
HERMOGÈNE
Et qu’en dit-on ?
SOCRATE
On dit d’abord que, pendant sa vie, une foule de malheurs terribles le frappèrent et finirent par la ruine complète de sa patrie ; puis qu’après sa mort, dans l’Hadès, un rocher fut suspendu (talantéia) au-dessus de sa tête, en merveilleux accord avec son nom. On dirait vraiment qu’on a voulu l’appeler le plus malheureux des hommes et qu’on a déguisé ce mot en le prononçant Tantale au lieu de Talante. Voilà le genre de nom que le hasard de la légende paraît lui avoir attribué. Son père aussi, qu’on dit être Zeus, me paraît parfaitement nommé, quoiqu’il ne soit pas facile de s’en rendre compte ; car, à vrai dire, c’est toute une phrase que ce nom de Zeus. Il a été coupé en deux parties, dont nous employons tantôt l’une, tantôt l’autre : les uns l’appellent Zèna, les autres Dia. Réunis en un seul, ces deux mots expriment la nature du dieu, ce qui est justement, selon nous, la fonction qu’un nom doit remplir. Il n’est point en effet, pour nous et pour tous les autres êtres, de plus véritable cause de la vie (zèn) que le chef et roi de l’univers. Il se trouve ainsi qu’on a correctement nommé ce dieu par qui (di'hon) il est donné de vivre (zèn) successivement à tous les êtres vivants ; mais, je le répète, son nom, qui est un, a été partagé en deux, Dii et Zèni. Dire que ce dieu est le fils de Kronos, cela paraît impertinent au premier abord, mais il est logique que Zeus (Dia) soit issu d’une grande intelligence (dianoia). Kronos en effet signifie netteté (koros21) et non enfant (koros), et désigne sa pureté et la pureté sans mélange de son esprit (nou). Kronos à son tour est, dit-on, fils d’Ouranos (le ciel), et la contemplation des choses d’en haut, elle aussi, a été bien désignée par ce nom d’Ourania (céleste), puisqu’elle voit ce qui est en haut (horôsa ta anô). C’est de cette contemplation, Hermogène, que vient la pureté de l’esprit, si l’on en croit ceux qui discutent des choses célestes, et c’est pour cela que le ciel (ouranos) a été bien nommé. Si je me rappelais la généalogie d’Hésiode et les ancêtres encore plus reculés qu’il donne à ces dieux, je ne me lasserais pas d’expliquer la justesse de leurs noms, avant d’éprouver ce que peut faire, si elle restera court ou non, cette science qui vient de me tomber si soudainement je ne sais d’où.
HERMOGÈNE
En effet, Socrate, il semble vraiment que tu te sois mis tout à coup à rendre des oracles à la façon des inspirés.
XV. – SOCRATE
Oui, Hermogène, et c’est surtout à Euthyphron de Prospalte22 que j’attribue cette science qui vient de m’échoir. Car j’ai passé une bonne partie de la matinée en sa compagnie, à l’écouter parler. Il est donc bien possible que cet homme inspiré non seulement ait rempli mes oreilles de sa science divine, mais encore qu’il se soit emparé de mon âme. Voici donc, à mon avis, ce que nous devons faire : pour aujourd’hui profitons-en et voyons ce qui reste à examiner sur la question des noms ; demain, si vous en êtes d’accord avec moi, nous l’exorciserons et nous nous purifierons, si nous trouvons quelqu’un qui s’entende à ces sortes de purification, soit un prêtre, soit un sophiste.
HERMOGÈNE
J’y consens pour ma part, car j’aurais le plus vif plaisir à entendre ce qui reste à dire des noms.
SOCRATE
Eh bien, faisons comme j’ai dit. Par où veux-tu que nous commencions l’examen, maintenant que nous nous sommes engagés dans un exposé général, pour savoir si vraiment les noms nous attesteront par eux-mêmes que chacun d’eux, loin d’avoir été ainsi établi au hasard, possède une certaine justesse ? Or les noms donnés aux héros et aux hommes pourraient peut-être nous induire en erreur ; car beaucoup d’entre eux ont une forme héréditaire, parfois sans aucune convenance, comme nous le disions au début, et beaucoup sont comme l’expression d’un souhait, par exemple Eutychidès (fortuné), Sosias (sauvé), Théophile (aimé des dieux), et maint autre. Ceux de ce genre, il faut, à mon avis, les laisser de côté. Selon toute apparence, les noms établis avec justesse se trouvent parmi ceux qui ont rapport aux choses éternelles et à la nature, car c’est ici surtout que l’établissement des noms a dû être fait avec soin ; peut-être même quelques-uns d’entre eux ont-ils été formés par une puissance plus divine que celle des hommes.
HERMOGÈNE
Cela me parait bien dit, Socrate.
XVI. – SOCRATE
Dès lors, n’est-il pas juste de commencer par les dieux et de chercher pour quelle raison ce nom même de dieu leur a été justement attribué ?
HERMOGÈNE
C’est naturel.
SOCRATE
Voici donc ce que je soupçonne pour ma part. Je crois que les premiers habitants de la Grèce ne reconnaissaient d’autres dieux que ceux qui sont adorés aujourd’hui chez un grand nombre de barbares, le soleil, la lune, la terre, les astres et le ciel. En les voyant tous se mouvoir et courir sans arrêt, ils les appelèrent dieux d’après cette faculté naturelle de courir (théïn). Dans la suite, quand ils connurent les autres, ce fut dès lors de ce nom qu’ils les désignèrent tous. Mon explication te semble-t-elle approcher ou non de la vérité ?
HERMOGÈNE
Elle m’en paraît très proche.
SOCRATE
Après cela, que pourrions-nous examiner ? N’est-ce pas évidemment les démons, les héros et les hommes ?
HERMOGÈNE
Les démons.
SOCRATE
En toute vérité, Hermogène, qu’est-ce que peut bien signifier le nom de démons ? Vois si ma conjecture te paraît juste.
HERMOGÈNE
Parle seulement.
SOCRATE
Te rappelles-tu qui sont ces démons, au dire d’Hésiode ?
HERMOGÈNE
Je n’en ai pas souvenir.
SOCRATE
Ne te rappelles-tu pas non plus qu’il dit que la première race des hommes fut une race d’or ?
HERMOGÈNE
Oui, cela, je m’en souviens.
SOCRATE
Or il dit d’elle :
« Depuis que le sort a recouvert cette race,
On les appelle démons, habitants sacrés de la terre,
Bons, secourables, gardiens des mortels23 ».
HERMOGÈNE
Et après ?
SOCRATE
Pour moi, je suis persuadé qu’en parlant de la race d’or, il n’entend pas qu’elle est formée d’or, mais qu’elle est bonne et belle : et la preuve pour moi, c’est que nous, il nous appelle race de fer.
HERMOGÈNE
Tu dis vrai.
SOCRATE
Ne crois-tu pas que si, parmi les hommes de nos jours, il en est un bon, il le rangerait dans cette race d’or ?
HERMOGÈNE
C’est vraisemblable.
SOCRATE
Mais les bons sont-ils autre chose que des sages ?
HERMOGÈNE
Ce sont des sages.
SOCRATE
Voici donc, selon moi, ce qu’il entend essentiellement par les démons : c’est parce qu’ils étaient sages et savants (daèmonés) qu’il les a nommés démons, et ce mot même se rencontre dans notre ancienne langue. Il a donc raison, lui et beaucoup d’autres poètes, qui disent qu’à sa mort un homme de bien obtient une haute destinée et de grands honneurs et qu’il devient démon, nom dérivé de sa sagesse. En ce sens, je soutiens moi-même que tout homme de bien, vivant ou mort, est de nature démonique et qu’il est à juste titre appelé démon.
HERMOGÈNE
Moi aussi, Socrate, je crois pouvoir sur ce point t’accorder un suffrage sans réserve. Mais le héros, que peut-il être ?
SOCRATE
Cela n’est pas difficile à concevoir. Leur nom, légèrement altéré, indique que les héros sont nés de l’amour.
HERMOGÈNE
Comment cela ?
SOCRATE
Ne sais-tu pas que les héros sont des demi-dieux ?
HERMOGÈNE
Eh bien ?
SOCRATE
Ils sont tous, n’est-ce pas ? nés des amours d’un dieu pour une mortelle ou d’un mortel pour une déesse. Considère ce qu’était aussi ce nom dans la vieille prononciation attique24, et tu t’en rendras mieux compte : tu verras qu’il est modelé sur le nom de l’amour (érôs), auquel les héros doivent la naissance, avec un léger changement pour la forme. Voilà ce que sont les héros pour Hésiode, ou bien il veut dire qu’ils étaient savants, orateurs éloquents ou bons dialecticiens, habiles à interroger et à parler (éïréïn) ; car éïréïn signifie parler. Comme nous venons de le dire, dans la langue attique, ceux qu’on appelle héros se trouvent être des orateurs et des questionneurs habiles, si bien que la tribu des héros devient une race d’orateurs et de sophistes.
XVII. – Mais ce n’est pas cela qui est difficile à concevoir, c’est plutôt le nom des hommes. Qu’est-ce qui leur a valu ce nom ? Peux-tu le dire, toi ?
HERMOGÈNE
Comment le pourrais-je, mon bon ? Même si j’étais capable de le trouver, je ne m’en donnerais pas la peine, parce que je crois que tu le trouveras mieux que moi.
SOCRATE
Tu as confiance dans l’inspiration d’Euthyphron, à ce que je vois.
HERMOGÈNE
Évidemment.
SOCRATE
Et tu fais bien d’avoir confiance ; car, à l’instant même, je crois qu’il m’est venu une idée ingénieuse et je vais risquer, si je n’y prends garde, d’être encore aujourd’hui plus habile que de raison. Fais attention à ce que je vais dire. D’abord voici une chose qu’il faut se mettre dans l’esprit au sujet des noms, c’est que souvent nous insérons des lettres ou nous en ôtons, en dérivant les noms d’où il nous plaît, et nous changeons la place des accents. Prenons pour exemple Diï philos25 (ami de Zeus) : pour faire un nom de cette locution, nous en avons ôté le second iota, et la syllabe du milieu, qui portait l’accent aigu, est devenue grave dans la prononciation. Dans d’autres noms, au contraire, nous insérons des lettres et sur une syllabe grave nous mettons l’accent aigu.
HERMOGÈNE
Cela est vrai.
SOCRATE
Or c’est une de ces modifications qu’a éprouvée, il me semble, le nom des hommes. De locution il est devenu nom, par le retranchement d’une lettre, l’a, et le changement de la finale en grave.
HERMOGÈNE
Que veux-tu dire ?
SOCRATE
Le voici. Ce nom d’anthrôpos (homme) signifie qu’au rebours des autres animaux, qui n’examinent rien de ce qu’ils voient, qui ne raisonnent pas, qui ne contemplent pas (anathréï), l’homme n’a pas plus tôt vu – c’est ce que signifie opôpé – qu’il applique ses regards et son raisonnement à ce qu’il a vu. Et voilà pourquoi, seul des animaux, l’homme a été justement nommé anthrôpos ; car il contemple ce qu’il a vu (anathrôn ha opôpé)26.
HERMOGÈNE
Et maintenant puis-je te demander une chose que j’aurais plaisir à apprendre ?
SOCRATE
Certainement.
HERMOGÈNE
Eh bien, il me semble qu’il y a une chose qui se rattache à celles que tu viens de traiter. Il y a bien dans l’homme quelque chose que nous appelons âme et corps ?
SOCRATE
Sans doute.
HERMOGÈNE
Essayons maintenant d’expliquer ces mots comme les précédents.
SOCRATE
C’est l’âme que tu veux que j’examine d’abord, pour voir comment ce nom lui convient, et le corps ensuite ?
HERMOGÈNE
Oui.
SOCRATE
S’il me faut dire mon avis à l’impromptu, voici, je crois, la pensée de ceux qui ont nommé l’âme (psukhè) : c’est ce qui, présent dans le corps, est pour lui la cause de la vie, en lui procurant la faculté de respirer et en le rafraîchissant (anapsukhon) ; dès que ce principe rafraîchissant l’abandonne, le corps périt et meurt : voilà pourquoi, selon moi, ils l’ont appelé âme (psukhè). Mais attends un peu, s’il te plaît : je crois apercevoir quelque chose de plus plausible pour Eutyphron et ses disciples ; car ma première explication pourrait, j’imagine, leur paraître méprisable et vulgaire. Vois donc si celle que je vais donner sera de ton goût, à toi aussi.
HERMOGÈNE
Parle seulement.
SOCRATE
Qu’est-ce qui, selon toi, maintient et véhicule la nature du corps tout entier, de manière qu’il vit et circule ? Est-ce autre chose que l’âme ?
HERMOGÈNE
Non, c’est elle.
SOCRATE
Et la nature de tous les autres êtres, ne crois-tu pas avec Anaxagore que c’est un esprit et une âme qui l’ordonne et la maintient ?
HERMOGÈNE
Si.
SOCRATE
Il serait donc bien de donner le nom de phusékhè à cette force qui véhicule (okhéï) et maintient (ékhéï) la nature (phusis). Mais on peut aussi dire plus joliment psukhè.
HERMOGÈNE
Certainement, et cette interprétation me paraît même plus savante que l’autre.
SOCRATE
Elle l’est en effet ; pourtant le mot paraît vraiment risible, prononcé comme il a été formé.
HERMOGÈNE
Et maintenant que dirons-nous du mot suivant ?
SOCRATE
Tu veux parler du corps ?
HERMOGÈNE
Oui.
SOCRATE
Le nom m’en paraît complexe, et, pour peu qu’on le modifie, très complexe même. Certains disent que le corps est le tombeau (sema)27 de l’âme, parce qu’elle y est ensevelie pendant cette vie. Comme d’autre part c’est par lui que l’âme signifie ce qu’elle veut dire, on dit qu’à ce titre aussi le nom de sema (signe) lui convient. Mais ce qui me paraît le plus vraisemblable, c’est que ce sont les orphiques qui ont établi ce nom, dans la pensée que l’âme expie les fautes pour lesquelles elle est punie, et qu’elle est enclose dans le corps, comme dans une prison, pour qu’il la maintienne saine et sauve ; il est donc, comme son nom l’indique, le sôma (sauveur) de l’âme, jusqu’à ce qu’elle ait acquitté sa dette, et il n’y a pas à y changer une seule lettre.
XVIII. – HERMOGÈNE
Ces mots me paraissent suffisamment éclaircis, Socrate. Mais pour les noms des dieux, ne pourrions-nous pas, comme tu l’as fait tout à l’heure en parlant de Zeus, examiner de la même manière ce qui fait la justesse des noms qu’ils ont reçus ?
SOCRATE
Par Zeus, Hermogène, si nous étions raisonnables, il y a bien une manière, la plus belle, c’est de dire en parlant des dieux que nous ne savons rien ni de leurs personnes, ni des noms dont ils s’appellent entre eux ; car il est clair qu’ils emploient, eux, les noms véritables. Il y a une seconde manière en fait de justesse, c’est de leur donner nous-mêmes, comme c’est l’usage quand on les prie, les noms, quels qu’ils soient, et les surnoms d’origine dont ils aiment à être appelés, reconnaissant que nous ne savons rien de plus : c’est à mes yeux un excellent usage. Faisons donc, si tu veux, notre enquête, mais après avoir au préalable protesté auprès des dieux qu’elle ne portera aucunement sur eux, car nous nous en jugeons incapables, mais sur les hommes et les opinions qu’ils durent avoir quand ils leur donnèrent leurs noms : il n’y a rien en cela dont ils puissent se fâcher.
HERMOGÈNE
Voilà, Socrate, un langage qui me semble sensé. Faisons comme tu dis.
SOCRATE
N’est-ce point par Hestia28 qu’il nous faut commencer, suivant le rite consacré ?
HERMOGÈNE
C’est juste en effet.
SOCRATE
Quelle pensée peut-on croire qu’avait dans l’esprit celui qui a nommé Hestia ?
HERMOGÈNE
Par Zeus, cela non plus ne me paraît pas facile à deviner.
SOCRATE
Il y a des chances en tout cas, mon bon Hermogène, pour que les premiers qui ont institué les noms n’aient pas été des esprits médiocres, mais des savants dans les choses célestes et des raisonneurs.
HERMOGÈNE
Pourquoi cela ?
SOCRATE
C’est qu’il est évident pour moi que l’institution des noms est l’œuvre d’hommes comme ceux-là, et, si l’on considère les noms étrangers à notre dialecte, on ne découvre pas moins ce que chacun veut dire. Par exemple ce que nous, nous appelons ousia, il y en a qui l’appellent essia, d’autres ôsia29. Or tout d’abord il est logique que, d’après le second de ces noms, l’essence des choses soit appelée Hestia, et si d’autre part nous désignons par Hestia ce qui participe à l’existence (ousia), en ce sens encore Hestia est justement nommée ; car nous aussi, à ce qu’il paraît, nous appelions anciennement essia l’existence (ousia). En outre si l’on songe aux sacrifices, on se convaincra que telle a été la pensée de ceux qui ont établi ces noms. En effet, il était naturel que Hestia fût invoquée la première avant tous les dieux par ceux qui avaient appelé Hestia l’essence de toute chose. Quant à ceux qui disent ôsia, ceux-là doivent croire, à peu près comme Héraclite, que tout ce qui existe passe et que rien ne demeure, et que par conséquent la cause et le principe directeur du monde est ce qui le met en mouvement (to ôthoun), d’où il suivrait qu’il est bien nommé ôsia.
XIX. – Mais c’est assez parler là-dessus pour des gens qui ne savent rien. Après Hestia, il est juste d’examiner Rhéa et Kronos. Il est vrai que nous avons déjà parlé du nom de Kronos ; mais peut-être ne dis-je rien qui vaille.
HERMOGÈNE
Comment cela, Socrate ?
SOCRATE
Mon bon ami, il m’est venu à l’esprit tout un essaim de savantes explications.
HERMOGÈNE
Qu’entends-tu par là ?
SOCRATE
C’est quelque chose de très bizarre, mais qui, je m’imagine, ne manque pas de vraisemblance.
HERMOGÈNE
Quelle vraisemblance ?
SOCRATE
Il me semble voir Héraclite tenant de sages propos, aussi vieux vraiment que Kronos et Rhéa, et qu’on trouve déjà chez Homère.
HERMOGÈNE
Que veux-tu dire par là ?
SOCRATE
Héraclite dit, n’est-ce pas ? que tout passe et que rien ne demeure, et comparant les choses à un courant d’eau, qu’on ne saurait entrer deux fois dans le même fleuve.
HERMOGÈNE
C’est exact.
SOCRATE
Eh bien, crois-tu qu’il pensait autrement qu’Héraclite, celui qui a donné aux ancêtres des autres dieux les noms de Rhéa et de Kronos30 ? Crois-tu que ce soit au hasard qu’il a donné à l’un et à l’autre des noms de courants d’eau. De même Homère dit de son côté :
« Océan, père des dieux, et leur mère Téthys31. »
Je crois qu’Hésiode en dit autant32. Orphée aussi dit :
« Océan au beau cours se maria le premier :
Il épousa Téthys, sa sœur née de la même mère33. »
Considère que ces témoignages s’accordent entre eux et se rapportent tous à la doctrine d’Héraclite.
HERMOGÈNE
Tu me parais avoir raison, Socrate ; mais ce nom de Téthys, je ne conçois pas ce qu’il veut dire.
SOCRATE
Pourtant il l’indique presque de lui-même : c’est un nom de source déguisé. Car ce qui est criblé (diattôménon) et filtré (èthouménon) est l’image d’une source, et c’est de ces deux mots qu’est formé le nom de Téthys.
HERMOGÈNE
Voilà, Socrate, une jolie explication.
SOCRATE
Sans doute. Mais qu’est-ce qui vient après cela ? Nous avons déjà parlé de Zeus.
HERMOGÈNE
Oui.
SOCRATE
Passons donc à ses frères, Poséidon et Pluton, et à l’autre nom qu’on donne à ce dernier.
HERMOGÈNE
D’accord.
SOCRATE
Je pense que le premier qui nomma Poséidon lui donna ce nom parce qu’il fut arrêté dans sa marche par la nature de la mer, qui ne lui permit pas d’aller plus loin et qui fut comme une entrave à ses pieds. Aussi donna-t-il au dieu qui commande à cette force le nom de Poséidon, comme entravant les pieds (posidesmon) ; on y a inséré l’é sans doute pour l’élégance. Mais peut-être n’est-ce pas là le sens du mot : il se peut qu’à l’origine, au lieu de l’s, on ait prononcé deux l, dans l’idée que le dieu sait beaucoup de choses (pollas aidôs). Peut-être aussi a-t-il été nommé l’ébranleur (ho séiân) de séïéïn (ébranler) ; on y aura ajouté le p et le d. Quant à Pluton, son nom vient de ce qu’il donne la richesse ; car c’est du fond de la terre que monte la richesse (ploutos). Pour Hadès, je crois que la plupart des hommes entendent ce nom dans le sens d’invisible34 (aéïdés) et c’est parce qu’ils ont peur de ce mot qu’ils appellent le dieu Pluton.
HERMOGÈNE
Mais toi, Socrate, que t’en semble ?
XX. – SOCRATE
Je crois, moi, que les hommes se sont fait bien des idées fausses sur le pouvoir de ce dieu et que la crainte qu’ils en ont est mal fondée. Ils en ont peur, parce qu’une fois mort, on reste là-bas pour toujours ; ils en ont peur encore, parce que l’âme s’en va chez lui dépouillée du corps ; mais tout cela me semble, à moi, converger vers le même sens, son pouvoir comme son nom.
HERMOGÈNE
Comment cela ?
SOCRATE
Je vais t’expliquer ma pensée. Dis-moi : quel est le lien le plus fort pour retenir un être vivant quelconque en quelque lieu que ce soit, la nécessité, ou le désir ?
HERMOGÈNE
Le plus fort de beaucoup, Socrate, c’est le désir.
SOCRATE
Ne crois-tu pas que bien des gens s’échapperaient de chez Hadès, s’il n’enchaînait pas par le lien le plus fort ceux qui s’en vont là-bas ?
HERMOGÈNE
Il n’y a pas à en douter.
SOCRATE
C’est donc, à ce qu’il paraît, par quelque désir qu’il les enchaîne, s’il est vrai qu’il le fait par le lien le plus puissant, et non par la nécessité.
HERMOGÈNE
Évidemment.
SOCRATE
D’autre part n’y a-t-il pas une foule de désirs ?
HERMOGÈNE
Si.
SOCRATE
C’est donc par le plus puissant des désirs qu’il les enchaîne, s’il veut les retenir par le lien le plus puissant.
HERMOGÈNE
Oui.
SOCRATE
Or peut-on éprouver un désir plus puissant que, lorsqu’en fréquentant quelqu’un, on espère devenir meilleur grâce à lui ?
HERMOGÈNE
Non, par Zeus, Socrate, en aucune façon.
SOCRATE
Concluons donc de tout cela, Hermogène, que personne ne veut revenir de l’autre monde en celui-ci, pas même les Sirènes35, mais qu’un charme les tient enchaînés, elles et tous les autres, tellement sont beaux, semble-t-il les discours que sait tenir Hadès ! Ce dieu est donc, d’après notre raisonnement, un sophiste accompli et un grand bienfaiteur de ceux qui demeurent près de lui, lui qui envoie encore tant de biens aux habitants de la terre, tant il a là-bas de richesses en réserve ? C’est de là que lui est venu le nom de Pluton. D’autre part le fait qu’il refuse de vivre avec les hommes, tant qu’ils ont leur corps, et de n’avoir commerce avec eux que lorsque leur âme est purifiée de tous les maux et désirs corporels, ne prouve-t-il pas à tes yeux qu’il est philosophe et qu’il a bien compris que le moyen de retenir les mortels, c’était de les enchaîner par le désir de la vertu, tandis que, quand ils gardent leur corps avec ses passions et sa folie, Kronos même, son père, ne pourrait les retenir avec lui en les enchaînant dans ses fameux liens36.
HERMOGÈNE
Tu pourrais bien avoir raison, Socrate.
SOCRATE
Et le nom d’Hadès, Hermogène, bien loin d’être dérivé d’invisible (aéidès) vient bien plutôt de ce qu’il connaît tout ce qui est beau (éïdénàï) ; c’est de là que le législateur a tiré l’appellation d’Hadès.
XXI. – HERMOGÈNE
Voilà qui est bien. Mais Dèmèter, Hèra, Apollon, Athèna, Hèphaistos, Arès et les autres dieux, qu’en disons-nous ?
SOCRATE
Pour Dèmèter, je crois que c’est parce qu’elle nous donne la nourriture comme une mère (didousa mètèr) qu’elle a été appelée Dèmèter. Héra revient à aimable et c’est ainsi que Zeus, dit-on, s’éprit d’elle et l’a pour épouse. Peut-être aussi le législateur, occupé des phénomènes célestes, a-t-il caché sous le nom d’Hèra celui de l’air, en mettant à la fin la lettre du commencement ; c’est ce que tu peux reconnaître en prononçant plusieurs fois le nom d’Héra. Pour Pherréphatta37, c’est encore un nom que beaucoup redoutent, comme celui d’Apollon, par ignorance, semble-t-il, de la juste valeur des noms. Ils l’altèrent jusqu’à y voir Perséphone38, qui leur paraît un nom terrible, alors qu’au contraire il indique la sagesse de cette déesse ; car, comme les choses sont en mouvement, y atteindre, les toucher, pouvoir les suivre, c’est marque de sagesse. Aussi, parce qu’elle est sage et qu’elle touche ce qui est emporté (épaphè tou phéroménou), c’est le nom de Phérépapha ou un nom analogue qui conviendrait à cette déesse. C’est aussi pourquoi Hadès, sage lui-même, vit avec elle, parce qu’elle est comme lui. Mais à présent on modifie son nom et, sacrifiant la vérité à l’euphonie, on l’appelle Pherréphatta. La même chose, je le répète, est arrivée pour le nom d’Apollon ; le nom de ce dieu fait peur à beaucoup de gens, comme s’il signifiait quelque chose de terrible39. Ne l’as-tu pas remarqué ?
HERMOGÈNE
Certainement, et tu dis vrai.
SOCRATE
En fait il est, selon moi, parfaitement approprié à la puissance du dieu.
HERMOGÈNE
Comment cela ?
SOCRATE
Je vais essayer de te dire comment je l’entends. Il n’y a pas de nom qui, à lui seul, eût pu mieux s’ajuster aux quatre attributions du dieu, de manière à les toucher toutes et à faire voir en quelque sorte la musique, la divination, la médecine et l’art de tirer de l’arc.
HERMOGÈNE
Explique-toi ; car tu me parles là d’un nom bien extraordinaire.
XXII. – SOCRATE
Dis plutôt plein d’harmonie, comme il convient à un dieu musicien. Tout d’abord la purification et les purgations soit de la médecine soit de l’art divinatoire, les fumigations de soufre au moyen de drogues médicinales et divinatoires, les bains qui sont d’usage en ces cérémonies, les aspersions, toutes ces pratiques produisent le même effet, qui est de rendre l’homme pur de corps et d’âme, n’est-il pas vrai ?
HERMOGÈNE
Parfaitement vrai.
SOCRATE
Ainsi le dieu qui purifie, qui lave et qui délivre de tels maux, c’est notre Apollon ?
HERMOGÈNE
Parfaitement.
SOCRATE
D’après les délivrances et les purifications qu’il opère, en sa qualité de guérisseur de ces maux, il serait bien de l’appeler Apolouôn (qui lave). D’après son art divinatoire, sa véracité et sa simplicité (haploun), car c’est tout un, le nom qu’effectivement les Thessaliens lui donnent serait parfaitement justifié, car en Thessalie tout le monde appelle le dieu Aploun. D’autre part, comme il est toujours maître de ses coups par sa science de l’arc, il est celui qui atteint toujours (aéï ballon). Relativement à la musique, voici ce qu’on doit supposer : l’a signifie souvent ensemble, témoin les mots akolouthos (compagnon de route) et akoïtis (compagne de lit). Dans le nom du dieu aussi, il désigne le mouvement d’ensemble (homoupolèsis) qui a lieu dans le ciel, ce qu’on appelle révolutions (poloï), et dans l’harmonie du chant, ce qu’on appelle symphonie, parce que tous ces mouvements, au dire de ceux qui se piquent d’être versés dans la musique et dans l’astronomie, se font ensemble par une sorte d’harmonie, et c’est ce dieu qui préside à l’harmonie et fait tout mouvoir ensemble chez les dieux et chez les hommes. De même donc ce que nous avons appelé le compagnon de route et la compagne de lit, akolouthos et akoïtis, en mettant a à la place de homo, de même nous avons appelé Apollon l’auteur du mouvement simultané (Homopolôn), en insérant un second 1, parce que autrement ce serait l’homonyme d’un mot fâcheux. Tel qu’il est, ce nom éveille encore aujourd’hui les soupçons de certaines gens qui, faute d’en considérer comme il faut la valeur, le redoutent comme s’il annonçait quelque fléau. En réalité, comme nous le disions tout à l’heure, il vient de ce qu’il touche à toutes les attributions du dieu simple, frappant toujours au but, purificateur, auteur du mouvement simultané. Quant aux Muses et à la musique en général, c’est du fait de désirer (môsthaï) à ce qu’il semble, de la recherche et de l’amour de la science que vient le nom qu’on leur a donné. Celui de Lètô vient de la douceur de cette déesse, parce qu’elle consent (éthélémôn) aux demandes qu’on lui adresse. Mais peut-être son vrai nom est-il comme le prononcent les étrangers, car beaucoup l’appellent Lèthô. En ce cas, il semble que c’est en général à son caractère exempt de rudesse, doux et uni (to léion tou èthous) qu’elle a été appelée Lèthô par ceux qui lui donnent ce nom. Artémis paraît signifier sain (artémés) et décent, à cause de l’amour de la déesse pour la virginité. Mais peut-être est-ce en tant qu’elle connaît la vertu (arétès histôr) que l’auteur de son nom le lui a donné, peut-être aussi parce qu’elle déteste le commerce de l’homme avec la femme (aroton misèsasès). C’est pour une de ces raisons ou pour toutes à la fois que le nom a été donné à la déesse par celui qui l’a établi.
XXIII. – HERMOGÈNE
Et Dionysos ? Et Aphrodite ?
SOCRATE
Questions difficiles, ô fils d’Hipponicos ! Les noms attribués à ces déités ont un sens à la fois sérieux et plaisant. Pour le sérieux, demande-le à d’autres ; pour le plaisant, rien n’empêche de l’expliquer, car les dieux aussi aiment le badinage. Dionysos est celui qui donne le vin (ho didous ton oïnon), appelé Didoïnusos par manière de plaisanterie. Quant au vin, parce qu’il fait croire à la plupart des buveurs qu’ils ont de l’esprit alors qu’ils n’en ont pas, il serait fort justement appelé oïonous (qui fait croire qu’on a de l’esprit). Quant à Aphrodite, il n’y a pas lieu de contredire Hésiode ; il faut lui accorder que c’est parce qu’elle est née de l’écume (aphros) qu’elle a été appelée Aphrodite.
HERMOGÈNE
Mais l’Athénien que tu es, Socrate, n’oubliera pas non plus Athéna, ni Héphaistos et Arès.
SOCRATE
Cela ne serait pas juste.
HERMOGÈNE
En effet.
SOCRATE
Pour le second de ces noms, il n’est pas difficile de dire pourquoi il lui a été donné.
HERMOGÈNE
Quel nom ?
SOCRATE
Nous l’appelons aussi Pallas, n’est-ce pas ?
HERMOGÈNE
Sans doute.
SOCRATE
Si nous faisons venir ce nom de la danse en armes, nous pouvons croire qu’il a été appliqué avec justesse ; car nous exprimons l’action de se lancer soi-même ou de lancer autre chose en l’air, soit du sol, soit de ses mains, par palléïn (brandir) et pallesthaï (être brandi), par mettre en danse et danser.
HERMOGÈNE
Parfaitement.
SOCRATE
Eh bien, c’est de là que vient le nom de Pallas.
HERMOGÈNE
C’est juste. Mais l’autre nom, comment l’expliques-tu ?
SOCRATE
Celui d’Athéna ?
HERMOGÈNE
Oui.
SOCRATE
Celui-là, mon ami, est plus difficile à expliquer. Déjà les anciens semblent s’être fait d’Athéna la même idée que s’en font aujourd’hui les habiles interprètes d’Homère. La plupart de ceux-ci, commentant le poète, prétendent qu’il a fait d’Athéna l’intelligence et la pensée même, et l’auteur du nom semble s’en être fait la même idée ; il lui donne même un titre plus haut encore, celui d’intelligence de Dieu (théou noèsis) et déclare pour ainsi dire qu’elle est la raison divine (ha théonoa), en mettant un a étranger à la place de l’é, et en laissant tomber l’i et le s. Mais peut-être n’est-ce pas non plus pour cette raison, mais parce qu’elle conçoit les choses divines (ta thêïa noousa) mieux que les autres, qu’il l’a appelée Théonoè. Rien n’empêche d’ailleurs qu’il ait voulu identifier la déesse avec la sagesse de caractère (hè en tô éthéî noèsis) en l’appelant Ethonoè ; mais l’auteur lui-même, ou d’autres par la suite, croyant embellir son nom, l’ont appelée Athènaa.
HERMOGÈNE
Et Héphaistos, comment l’expliques-tu ?
SOCRATE
Tu veux parler de ce brave maître dans la connaissance de la lumière (phaeos istôr) ?
HERMOGÈNE
Naturellement.
SOCRATE
Est-ce que tout le monde ne voit pas qu’il est Phaïstos (lumineux), avec l’adjonction de l’é ?
HERMOGÈNE
C’est possible, à moins que tu n’aies encore quelque autre idée, comme il est vraisemblable.
SOCRATE
Eh bien, pour la prévenir, interroge-moi sur Arès.
HERMOGÈNE
Je t’interroge.
SOCRATE
Eh bien, si tu veux, le nom d’Arès est tiré de sa nature mâle (arrén) et virile (andréion), ou, si tu préfères, de son caractère dur et inflexible, autrement dit arrhaton (infrangible). En ce sens le nom d’Arès conviendrait à tous égards au dieu de la guerre.
HERMOGÈNE
Assurément.
SOCRATE
Maintenant, au nom des dieux, laissons là les dieux, car j’appréhende de parler d’eux. Si tu as quelque autre sujet à me proposer, fais-le : tu verras ce que valent les chevaux d’Euthyphron40.
HERMOGÈNE
C’est ce que je vais faire. Mais encore une question sur Hermès, puisque Cratyle nie que je sois Hermogène. Essayons donc d’examiner la signification du nom d’Hermès pour savoir si cet homme a raison.
SOCRATE
Eh bien mais, ce nom d’Hermès semble bien se rapporter au discours. Interprète, messager, adroit voleur, trompeur en paroles, habile commerçant, toute son activité se rattache au pouvoir du discours. Or, comme nous l’avons dit plus haut, parler (éïréïn), c’est faire usage du discours. D’un autre côté, le mot émèsato, souvent employé par Homère, a le sens d’inventer. Comme ce dieu a inventé le langage et le discours, étant donné que éiréïn signifie parler, c’est en raison de ces deux inventions que le législateur nous prescrit pour ainsi dire de lui donner le nom qu’il porte : « Ô hommes, nous dit-il, celui qui a inventé la parole (to éïréïn émèsato) serait bien nommé, si vous l’appeliez Eirémès. » Mais aujourd’hui, croyant enjoliver son nom, nous l’appelons Hermès. Iris aussi semble avoir emprunté son nom à éïréïn, en sa qualité de messagère.
HERMOGÈNE
Par Zeus, Cratyle a donc bien raison, ce semble, de prétendre que je ne suis pas Hermogène ; car en fait de discours, je me sens peu de ressources.
XXIV. – SOCRATE
Quant à Pan, il est naturel de croire, camarade, qu’il est fils d’Hermès et qu’il réunit deux natures.
HERMOGÈNE
Comment cela ?
SOCRATE
Tu sais que le discours exprime tout (pan) et que sans cesse il fait circuler et meut tout, et qu’il est double, à la fois vrai et faux.
HERMOGÈNE
Parfaitement.
SOCRATE
Ce qu’il a de vrai est lisse et divin et habite en haut chez les dieux ; mais la fausseté reste en bas avec le commun des hommes, rude et semblable au bouc tragique41 ; car c’est ici, dans la vie tragique, que les fables et les mensonges sont le plus nombreux.
HERMOGÈNE
Parfaitement.
SOCRATE
Il est donc juste que celui qui exprime tout (pan) et ne cesse de mettre tout en circulation (aéi polôn) soit nommé Pan aïpolos, étant le fils à double nature d’Hermès42, lisse par en haut, rude et pareil à un bouc par en bas. Et Pan est ou bien le langage ou le frère du langage, s’il est vrai qu’il soit fils d’Hermès. Or qu’un frère ressemble à son frère, il n’y a rien là d’étonnant. Mais comme je te disais, bienheureux homme, laissons là les dieux.
HERMOGÈNE
Ces dieux-là, oui, Socrate, si tu veux. Mais des dieux tels que le soleil, la lune, les astres, la terre, l’éther, l’air, le feu, l’eau, les saisons, l’année, qui t’empêche d’en parler ?
SOCRATE
C’est beaucoup me demander. Cependant, si cela doit te faire plaisir, j’y consens.
HERMOGÈNE
Certainement cela me fera plaisir.
SOCRATE
Eh bien, que désires-tu d’abord ? Dois-je suivre l’ordre que tu as indiqué et commencer par le soleil ?
HERMOGÈNE
Parfaitement.
SOCRATE
Il semble que le mot deviendrait plus clair si on le prenait sous sa forme dorienne : les Doriens en effet disent Halios. Haïlos viendrait de ce qu’il rassemble (halizéï) les hommes au même endroit, quand il se lève, ou encore de ce qu’il tourne sans cesse (aéï héïléïn) autour de la terre dans sa course, ou encore, semble-t-il, parce qu’en parcourant sa carrière, il nuance de couleurs variées les productions de la terre ; car nuancer (poïkilléïn) équivaut à aïoléïn (varier).
HERMOGÈNE
Et la lune ?
SOCRATE
Voilà un nom qui paraît accablant pour Anaxagore.
HERMOGÈNE
Pourquoi donc ?
SOCRATE
Parce qu’il semble démontrer qu’on a cru bien avant Anaxagore ce que ce philosophe a avancé récemment, que la lune tient sa lumière du soleil43.
HERMOGÈNE
Comment cela ?
SOCRATE
Les mots sélas (clarté) et phôs (lumière) ont, n’est-ce pas, le même sens ?
HERMOGÈNE
Oui.
SOCRATE
Cette lumière qui éclaire la lune est, n’est-ce pas, toujours nouvelle et ancienne, si l’école d’Anaxagore dit vrai ; car le soleil, tournant sans cesse autour d’elle, projette toujours sur elle une nouvelle lumière, tandis que celle du mois précédent est ancienne.
HERMOGÈNE
Parfaitement.
SOCRATE
Or beaucoup de gens appellent la lune Sélanaïa.
HERMOGÈNE
Parfaitement.
SOCRATE
Mais puisque sa clarté est toujours nouvelle et ancienne, le plus juste des noms qu’on pourrait lui donner serait sélaénonoéaéïa, dont on a fait en le contractant sélanaïa.
HERMOGÈNE
Il a une allure dithyrambique44, ce nom-là, Socrate. Mais le mois et les astres, comment les expliques-tu ?
SOCRATE
Le mois serait justement appelé méïès de méïousthaï (diminuer). Quant aux astres, ils semblent tirer leur nom d’astrapè (éclair), et l’éclair, parce qu’il fait détourner les yeux (anasthéphéï ta ôpa), devrait s’appeler anastrôpè, mais en l’enjolivant on en a fait astrapé.
HERMOGÈNE
Et le feu et l’eau ?
SOCRATE
Le feu m’embarrasse, et j’ai peur ou que la muse d’Euthyphron ne m’ait abandonné ou que ce mot ne soit extrêmement difficile. Mais vois l’expédient auquel je recours dans tous les cas de ce genre où je me trouve embarrassé.
HERMOGÈNE
Quel expédient ?
SOCRATE
Je vais te le dire. Réponds-moi : saurais-tu me dire de quelle manière le mot pur est formé ?
HERMOGÈNE
Moi ? Non, par Zeus.
XXV. – SOCRATE
Vois donc ce que je soupçonne là-dessus. Je m’imagine que les Grecs, et surtout ceux qui habitent des contrées soumises aux barbares, ont emprunté aux barbares un grand nombre de noms.
HERMOGÈNE
Et alors ?
SOCRATE
Si l’on voulait montrer la convenance de ces mots d’après la langue grecque, au lieu de celle dont ils sont tirés, tu sais qu’on serait embarrassé.
HERMOGÈNE
Vraisemblablement.
SOCRATE
Vois donc si ce mot pur ne serait pas d’origine barbare. Il n’est en effet pas facile de le rattacher à la langue grecque, et l’on sait que les Phrygiens l’appellent ainsi en modifiant un peu le mot. Il en est de même de l’eau (hudôr), des chiens (kunas) et de beaucoup d’autres noms.
HERMOGÈNE
C’est vrai.
SOCRATE
Il ne faut donc pas faire violence à ces noms, sans quoi il y aurait à dire sur leur compte. J’écarte donc pour cette raison le feu et l’eau. Quant à l’air, Hermogène, est-ce parce qu’il enlève (aïréi) ce qui est sur la terre qu’il a été appelé air, ou parce qu’il est dans un flux perpétuel (aéirhéi), ou parce que le flux de l’air produit le vent ? car les poètes appellent aétas les souffles du vent. Peut-être veut-il dire aètorrhoun (qui s’écoule en haleines), comme qui dirait pneumatorrhoun (qui s’écoule en souffles). Quant à l’éther, voici à peu près comment je l’entends : comme il court sans cesse en coulant autour de l’air (aéï théï rhéôn), son vrai nom serait aéïthéèr (qui court toujours). La terre (gè) laisse mieux voir sa signification, si on la nomme gaïa ; car gaïa serait justement appelée génératrice, d’après ce que dit Homère, qui emploie gégaasin pour gégennèsthaï (avoir été engendré). Voilà pour ces mots. Que nous restait-il après cela ?
HERMOGÈNE
Les saisons, Socrate, l’année et l’an.
SOCRATE
Aux saisons il faut rendre leur ancienne prononciation attique45 (horaï), si tu veux savoir l’étymologie probable du mot. Elles sont horaï parce qu’elles déterminent (horizéïn) les hivers et les étés, les vents et les fruits de la terre, et en tant qu’elles déterminent, elles sont justement horaï. Quant à éniautos et à étos, il y a des chances pour qu’ils reviennent au même. Car ce qui amène à la lumière les plantes et les animaux, chacun à son tour, et les éprouve en soi-même, est dédoublé, comme plus haut le nom de Zeus qui a été coupé en deux et prononcé par les uns Zèna et par les autres Dia. Ici aussi, les uns disent éniautos de en héautô (en soi-même) et les autres étos de étazéï (éprouve). La phrase entière est : ce qui éprouve en soi-même (en héautô étazon), mais elle se prononce, quoique unique, en deux parties, de manière qu’il y a deux noms, éniautos et étos, issus d’une seule locution.
HERMOGÈNE
Vraiment, Socrate, tu fais de grands progrès.
SOCRATE
J’ai l’air, je crois, d’être déjà fort avancé en savoir.
HERMOGÈNE
Sûrement.
SOCRATE
Tout à l’heure, tu en verras bien d’autres.
XXVI. – HERMOGÈNE
Après cette classe de mots, j’aimerais voir quelle peut être la justesse de ces beaux noms qui ont trait à la vertu, comme pensée, compréhension, justice et tous les autres du même ordre.
SOCRATE
Tu éveilles là, camarade, une espèce de mots redoutable. Cependant, puisque j’ai revêtu la peau du lion46, je ne peux plus reculer : il faut, ce semble, soumettre à l’examen, pensée, compréhension, connaissance, science et tous ces autres beaux noms dont tu parles.
HERMOGÈNE
Il le faut absolument, et nous ne devons pas lâcher prise avant.
SOCRATE
Par le chien, je crois que je n’ai pas été un mauvais devin en imaginant tout à l’heure que ceux qui, dans des temps très anciens, ont établi les noms étaient absolument dans le même état d’esprit que la plupart des savants de nos jours, qui, à force de tourner en rond pour chercher la nature des êtres, sont pris de vertige et croient alors que ce sont les choses qui tournent et ne cessent de se mouvoir. Ils ne voient pas que c’est de leur disposition intérieure que vient cette opinion ; ils croient au contraire que ce sont les choses mêmes qui sont ainsi faites, qu’il n’y a rien en elles de permanent ni de stable, qu’elles coulent et passent, et que tout est en mouvement et en génération perpétuelle. En parlant ainsi, je pense à tous les noms mis en avant tout à l’heure.
HERMOGÈNE
Que veux-tu dire par là, Socrate ?
SOCRATE
Tu n’as peut-être pas fait attention que c’est absolument sur l’idée qu’elles se meuvent, s’écoulent et évoluent qu’on a forgé leurs noms.
HERMOGÈNE
Non, je ne m’en étais pas douté.
SOCRATE
Eh bien, pour commencer, le premier nom que nous avons cité repose entièrement sur l’idée que les choses sont telles.
HERMOGÈNE
Quel nom ?
SOCRATE
La pensée (phronèsis). C’est en effet la perception du mouvement et de l’écoulement (phorâs kaï rhou noèsis). On pourrait aussi l’entendre par ce qui aide au mouvement (phorâs onèsis). En tout cas, c’est au mouvement qu’elle se rapporte. Passons, si tu veux, à la connaissance (gnômè). Il est certain qu’elle exprime l’examen et la considération de la génération (gonès nômèsis) ; car nôman et skopéïn (considérer) c’est la même chose. Passons, si tu veux, à ce qu’est noèsis (l’intelligence) : c’est le désir du nouveau (néou hésis). Or la nouveauté des êtres signifie qu’ils deviennent sans cesse. L’amour de l’âme pour la nouveauté, voilà donc ce qu’a voulu désigner celui qui a établi le nom de néoésis : car autrefois on ne disait pas noèsis ; au lieu de l’è, il devait y avoir deux é47 : néoésis. Pour la tempérance, c’est la conservatrice (sôtèria) de ce que nous venons d’examiner, la pensée (phronèsis). Passons à la science (épistèmè) : elle indique que l’âme qui a quelque valeur suit les choses dans leur mouvement, sans rester en arrière ni courir en avant. Il faut donc rejeter l’é et l’appeler pistèmè (fidèle). La compréhension (sunésis), à son tour, paraît être analogue au raisonnement (sullogismos) ; mais quand on dit suniénaï (comprendre), c’est exactement comme si l’on disait savoir (épistasthaï) ; car suniénaï signifie que l’âme accompagne les choses dans leur marche. Quant au mot sophia (savoir), il indique un contact avec le mouvement ; il est vrai que le mot est assez obscur et plutôt étranger. Mais il faut remonter aux poètes et se souvenir que, s’ils ont à parler d’un homme qui commence à s’avancer rapidement, ils emploient souvent l’expression : il bondit (ésuthè). Un Laconien célèbre avait pour nom Soos : car c’est ainsi qu’on désigne à Sparte un élan rapide. C’est donc le contact (épaphè) avec ce mouvement que signifie sophia, étant admis que les choses se meuvent. Prenons maintenant le bien (agathon) : c’est un mot qui veut être appliqué à ce qui est admirable (agaston) dans toute la nature. Car, comme les êtres sont en marche, il y a en eux de la vitesse, il y a aussi de la lenteur. Ce n’est donc pas le tout, mais une partie seulement qui est admirable, ce qui est rapide. C’est donc à cette partie admirable que s’applique le nom de bien (agathon).
XXVII. – Venons à la justice (dikaïosunè). Que ce mot s’applique à l’intelligence du juste (dikaïou sunésis) il est facile de le deviner ; mais le nom même du juste (dikaïon) est difficile. Il semble en effet que jusqu’à un certain point beaucoup sont d’accord sur le sens, mais au-delà, les opinions se partagent. Ceux qui croient que tout est en mouvement supposent que la plus grande partie de l’univers ne fait pas autre chose que passer et que ce tout est parcouru par un principe qui produit tout ce qui naît ; ce principe est très rapide et très subtil. Autrement il ne pourrait traverser tout ce qui existe, s’il n’était assez subtil pour que rien ne pût l’arrêter, assez rapide pour que, par rapport à lui, le reste fût comme immobile. Quoi qu’il en soit, comme il gouverne tout le reste en le parcourant (diaïon), on lui a donné avec raison ce nom de juste (dikaïon), en y ajoutant le son du k pour l’euphonie. Jusqu’ici, comme nous le disions tout à l’heure, beaucoup sont d’accord que tel est le juste. Mais moi, Hermogène, dans mon obstination à y voir clair, je n’ai cessé de m’enquérir secrètement48 de tout cela et j’ai appris que le juste est aussi la cause ; car la cause est ce par quoi (di ho) une chose est produite, et l’on m’a dit qu’il était, pour cette raison, convenable de lui donner ce nom en propre. Mais lorsqu’après avoir entendu ceux qui me donnent cette explication, je ne laisse pas d’insister doucement et de dire : « S’il en est ainsi, excellent homme, qu’est-ce que peut bien être le juste ? » ils trouvent que c’est pousser trop loin les questions et sauter par-dessus les barrières. Ils prétendent que j’en ai assez appris, et, s’ils consentent à satisfaire ma curiosité, ils se mettent à parler chacun suivant son idée et ils ne s’entendent plus. L’un dit que le juste, c’est le soleil, parce que c’est lui seul qui, en les parcourant et les échauffant, gouverne les êtres. Vais-je, tout joyeux, rapporter cela à quelqu’un, comme une belle découverte, il ne m’a pas plus tôt entendu qu’il se moque de moi et me demande si je crois qu’il n’y a plus rien de juste dans le monde, quand le soleil est couché. Comme j’insiste alors pour avoir son avis, à lui, il me dit que c’est le feu ; mais cela n’est pas facile à comprendre. Un autre dit que ce n’est pas le feu lui-même, mais la chaleur même contenue dans le feu. Un autre trouve ridicules toutes ces explications, et que le juste est ce que dit Anaxagore, c’est-à-dire l’esprit (nous) : indépendant, sans aucun mélange, il ordonne les choses en passant par toutes. Et là-dessus, mon ami, je me trouve bien plus embarrassé qu’avant d’essayer de m’enquérir de la nature du juste. En tout cas, pour en revenir à l’objet de notre recherche, c’est pour ces raisons que le juste paraît avoir été ainsi nommé.
HERMOGÈNE
À ce qu’il semble, Socrate, tu ne dis là que ce que tu as entendu dire à d’autres et que tu n’inventes pas toi-même.
SOCRATE
Et pour les autres noms, ai-je fait de même ?
HERMOGÈNE
Pas du tout.
XXVIII. – SOCRATE
Écoute donc. Peut-être pour le reste aussi te ferai-je accroire que je ne parle pas par ouï-dire. Après la justice, que nous reste-t-il ? Le courage, je crois ; nous ne l’avons pas encore passé en revue. Car pour l’injustice (adikia), il est clair que c’est proprement l’obstacle à ce qui parcourt (tou diaïontos). Quant au courage, le mot indique que c’est dans le combat que le courage reçoit son nom. Or le combat, dans la réalité, s’il est vrai qu’elle s’écoule, n’est autre chose que le courant (rhoè) contraire. Si donc on retranche le d au mot andréia, le mot anréia (contre courant)49 signifie exactement cette activité. Il va de soi que le courage n’est pas le courant contraire à n’importe quel courant, mais à celui qui va contre la justice ; autrement le courage n’aurait rien de louable. Les noms de viril (arren) et d’homme (aner) s’appliquent à une chose voisine, au courant qui remonte (anô rhoé). Gunè (femme) me paraît vouloir être gonè (génération). Quant au féminin (thélu) c’est de la mamelle (thélè) qu’il ma paraît avoir tiré son nom ; et la mamelle, Hermogène, n’est-elle pas ainsi nommée, parce qu’elle fait pousser (téthèlénaï), comme les plantes qu’on arrose ?
HERMOGÈNE
C’est vraisemblable, Socrate.
SOCRATE
Et le mot même pousser (thalléïn) me semble représenter la croissance de la jeunesse, en tant qu’elle est rapide et soudaine. C’est là ce que l’auteur a reproduit par le nom, en le composant de théïn (courir) et de hallesthaï (sauter). Mais tu ne remarques pas que je me laisse comme emporter hors de la carrière, quand j’ai trouvé un terrain plat. Cependant il nous reste encore une quantité de questions à traiter, de celles qui passent pour être sérieuses.
HERMOGÈNE
Tu dis vrai.
SOCRATE
De ce nombre est la question de savoir ce que peut signifier tekhnè (art).
HERMOGÈNE
Oui, certes.
SOCRATE
Eh bien, ce mot ne marque-t-il pas la possession de l’esprit (hexis nou), si l’on ôte le t, et si l’on intercale o entre le kh et le n, le n et l’è50 ?
HERMOGÈNE
Voilà une explication bien laborieuse, Socrate.
SOCRATE
Ignores-tu, bienheureux homme, que les premiers noms établis ont été comme enfouis par ceux qui voulaient en rehausser la magnificence. Ils y ont ajouté des lettres ou en ont ôté pour l’euphonie, et ces mots ont été tordus dans tous les sens, soit avec l’intention de les embellir, soit par l’effet du temps. Témoin le mot catoptron (miroir)51 : ne trouves-tu pas étrange qu’on y ait intercalé un r ? Voilà ce que font, j’imagine, ceux qui, sans aucun souci de la vérité, se mêlent de modeler la prononciation : à force d’insérer des lettres dans les noms primitifs, ils finissent par les altérer au point que personne au monde ne saurait comprendre ce que le mot peut bien signifier. Exemple, la sphinx : ils l’appellent sphinx, au lieu de phix52, et ils font de même pour beaucoup d’autres mots.
HERMOGÈNE
C’est bien comme tu le dis, Socrate.
SOCRATE
Si d’autre part on nous permet d’insérer des lettres dans les noms et d’en ôter à notre gré, notre tâche deviendra facile et nous pourrons ajuster n’importe quel nom à n’importe quel objet.
HERMOGÈNE
C’est vrai.
SOCRATE
Oui, c’est vrai. Mais il faut, à mon avis, veiller à la mesure et à la vraisemblance, et c’est à toi de le faire en sage surveillant.
HERMOGÈNE
Je le voudrais.
XXIX. – SOCRATE
Et moi, je le veux avec toi, Hermogène. Mais ne sois pas trop pointilleux, mon divin ami,
« de peur de m’ôter le courage53 »
car me voici arrivé au couronnement de mon exposé, lorsque après l’art nous aurons examiné l’habileté (mèkhanè). Mèkhanè me paraît indiquer le fait d’aller loin dans l’accomplissement d’un travail ; car mèkos signifie une grande longueur. C’est donc de ces deux mots, mèkos et anéïn (accomplir) qu’on a composé mèkhanè. Mais il faut, ainsi que je le disais tout à l’heure, arriver au couronnement de notre exposé : il faut chercher ce que signifient les noms d’arétè (vertu) et de kakia (vice). Je ne distingue pas encore ce qu’est le premier ; mais l’autre me paraît fort clair ; car il s’accorde avec tous les précédents. Puisque les choses se meuvent, tout ce qui va mal (kakôs oôn) sera vice (kakia). Mais quand c’est dans l’âme que se produit ce mauvais mouvement vers les choses, c’est surtout en ce cas qu’il porte le nom de vice, donné à l’ensemble. Ce que peut être ce mauvais mouvement, on le voit bien, je crois, dans le mot déïlia (lâcheté), que nous n’avons pas encore examiné et que nous avons sauté, alors qu’il fallait l’étudier après le courage. Je crois, du reste, que nous en avons sauté aussi beaucoup d’autres. Quoi qu’il en soit, la lâcheté est un lien (desmos) qui enchaîne l’âme fortement (lian) ; car lian marque la force. La lâcheté est donc un lien fort et le plus puissant de l’âme, de même que l’aporia (embarras) aussi est un mal, et, semble-t-il, tout ce qui fait obstacle au mouvement et à la marche (poreuesthaï). Voilà donc ce que parait signifier aller mal (kakôs iénaï) : c’est être gêné et entravé dans la marche ; quand l’âme est dans ce cas, elle se remplit de vice (kakia). Si c’est à un tel état que s’applique le nom de kakia, l’état contraire sera la vertu (arétè). Ce mot signifie d’abord l’aisance de la marche, puis le cours toujours libre de l’âme bonne. Aussi a-t-on donné ce nom, semble-t-il, à ce qui coule toujours (aéï rhéon) sans contrainte et sans obstacle. Il est juste de l’appeler aéïrhéïtè, mais peut-être l’auteur veut-il dire haïrétè (préférable), parce que cette disposition est préférable entre toutes ; mais le mot a été contracté et se prononce arétè. Peut-être vas-tu dire encore que j’invente ; mais moi, j’affirme que si, plus haut, j’ai correctement expliqué kakia, le nom d’arétè est correct aussi.
HERMOGÈNE
Et le mot kakon (mal), par lequel tu as expliqué plusieurs des précédents, que peut-il signifier ?
SOCRATE
Par Zeus, il me paraît étrange et difficile à éclaircir. Aussi je lui applique, à lui aussi, mon grand expédient.
HERMOGÈNE
Quel expédient ?
SOCRATE
C’est de dire que lui aussi est d’origine barbare.
HERMOGÈNE
Et tu parais avoir raison. Mais, s’il te plaît, laissons ces noms. Passons à kalon (beau) et à aiskhron (laid) et tâchons de voir par où ils sont bien nommés.
SOCRATE
Pour aiskhron, le sens m’en apparaît tout de suite : il est analogue à celui des mots précédents. Ce qui entrave et arrête les êtres dans leurs cours me paraît toujours traité injurieusement par l’inventeur des noms ; et ici en particulier il a donné le nom d’aéïschorrhoun à ce qui arrête toujours le cours (aéï iskhon ton thoun) ; mais aujourd’hui le mot est contracté et se prononce aiskhron.
HERMOGÈNE
Et le beau (kalon) ?
SOCRATE
Celui-ci est plus difficile à entendre. Cependant l’auteur ne l’appelle ainsi que pour l’harmonie et le mot a été déformé par la quantité de l’o.
HERMOGÈNE
Comment cela ?
SOCRATE
Ce nom-là me paraît désigner la pensée (dianoïa).
HERMOGÈNE
Que veux-tu dire ?
SOCRATE
Voyons. Quelle est pour toi la cause de l’appellation donnée à chaque chose ? N’est-ce pas ce qui a imposé les noms ?
HERMOGÈNE
Sans aucun doute.
SOCRATE
Alors ce sera la pensée, ou des dieux, ou des hommes, ou des uns et des autres ?
HERMOGÈNE
Oui.
SOCRATE
Ce qui a donné et ce qui donne leurs noms (to kalésan kaï to kaloun) aux choses, c’est donc cette même chose, la pensée ?
HERMOGÈNE
Évidemment.
SOCRATE
Or tout ce qui est l’ouvrage de l’intelligence et de la pensée, est louable, et le contraire blâmable ?
HERMOGÈNE
Sans doute.
SOCRATE
L’art du médecin produit des remèdes et l’art de bâtir des bâtiments ? Ne le penses-tu pas ?
HERMOGÈNE
Si.
SOCRATE
Et par conséquent le beau, de belles choses ?
HERMOGÈNE
Nécessairement.
SOCRATE
Mais le beau, disons-nous, c’est la pensée.
HERMOGÈNE
Certainement.
SOCRATE
Le mot kalon est donc un nom bien approprié à la pensée qui exécute les ouvrages que nous déclarons beaux et qui charment nos yeux ?
HERMOGÈNE
Évidemment.
XXX. – SOCRATE
Maintenant que nous reste-t-il encore en ce genre ?
HERMOGÈNE
Les noms qui se rapportent au bon et au beau, avantageux, profitable, utile, lucratif et leurs contraires.
SOCRATE
Pour le mot sumphéron (avantageux), tu peux l’éclaircir toi-même sur-le-champ, à la lumière des exemples précédents ; car il paraît être frère du mot épistèmè (science). Et en effet il ne désigne pas autre chose que le mouvement simultané de l’âme avec les choses, et tous les effets de ce mouvement sont appelés sumphéronta et sumphora du verbe sumphéresthaï (être emporté simultanément en cercle).
HERMOGÈNE
C’est vraisemblable.
SOCRATE
Pour kerdaléon (lucratif), il vient de kerdos (lucre). Or ce mot kerdos, si on y restaure le n au lieu du d, montre assez ce qu’il veut dire : c’est une autre manière de désigner le bien. Parce que le bien se mêle (kérannutaï) à tout en le traversant, c’est cette propriété que le législateur a exprimé par ce nom ; mais en y insérant un d au lieu de l’n, il a prononcé kerdos.
HERMOGÈNE
Et lusitéloun (profitable), qu’en dis-tu ?
SOCRATE
Il me paraît, Hermogène, que le législateur n’entendait pas le mot lusitéloun au sens où le prennent les marchands, ce qui libère de la dette54, mais en ce sens qu’étant ce qu’il y a de plus rapide dans l’être, il ne permet pas que les choses s’arrêtent et que le mouvement qui emporte le monde prenne fin en s’immobilisant et en cessant ; au contraire, il le délivre toujours de cette fin, si elle tente de se produire, et le rend incessant et immortel. C’est pour cette raison, je crois, qu’il a donné au bon ce nom de bon augure, lusitéloun. Quant au nom d’ôphélimon (utile), il est étranger. Homère lui-même en a plusieurs fois fait usage, sous la forme ophelléïn, mot synonyme de faire croître et de créer.
XXXI. – HERMOGÈNE
Et les contraires de ces noms, qu’en dirons-nous ?
SOCRATE
S’ils n’ont qu’un sens négatif, m’est avis que nous n’avons pas besoin de les passer en revue.
HERMOGÈNE
Quels sont-ils ?
SOCRATE
Désavantageux, inutile, non profitable, non lucratif.
HERMOGÈNE
C’est vrai.
SOCRATE
Mais il faut nous occuper de nuisible et de dommageable.
HERMOGÈNE
Oui.
SOCRATE
Blabéron (nuisible) signifie ce qui nuit au cours des choses (blapton ton rhoun), et blapton, à son tour, marque la volonté d’attacher (bouloménon aptéïn) ; or attacher et lier sont la même chose, et c’est ce que blâme toujours le législateur. Ce qui veut enchaîner le cours des choses (to bouloménon aptéïn rhoun) serait donc fort justement appelé boulaptérhoun, mais on l’appelle blabéron, pour le rendre plus joli, je crois.
HERMOGÈNE
Tes noms, Socrate, deviennent bien compliqués, et tout à l’heure, en prononçant ce nom de boulaptérhoun, tu m’avais l’air de jouer sur la flûte le prélude du nome55 en l’honneur d’Athéna.
SOCRATE
Ce n’est pas moi qui en suis cause, Hermogène, mais ceux qui ont établi le nom.
HERMOGÈNE
C’est vrai. Mais venons à zèmiôdès (dommageable). Que peut-il être ?
SOCRATE
Que peut bien être zèmiôdès ? Considère, Hermogène, comme j’ai raison de dire qu’en ajoutant et ôtant des lettres, on change fortement le sens des noms, au point qu’en les déformant tant soit peu, on leur fait parfois signifier le contraire. Témoin le mot déon (obligatoire). Je viens d’y penser et de m’en souvenir à propos de ce que j’allais te dire, que la nouvelle langue, notre belle langue, a retourné déon et zèmiôdès au point qu’elle a effacé ce qu’ils veulent dire pour leur faire dire le contraire, tandis que la vieille langue fait voir clairement le sens de l’un et l’autre nom.
HERMOGÈNE
Comment cela ?
SOCRATE
Je vais te le dire. Tu sais que nos ancêtres faisaient un grand usage de l’i et du d, surtout, les femmes qui conservent mieux le vieux langage56. Aujourd’hui, on remplace l’i par l’é ou l’è, et le d par le z, qu’on trouve plus nobles.
HERMOGÈNE
Comment cela ?
SOCRATE
Par exemple, dans les temps très anciens, on appelait le jour himéra ou héméra ; aujourd’hui on l’appelle hèméra.
HERMOGÈNE
C’est exact.
SOCRATE
Or sais-tu bien que, seul, cet ancien nom révèle la pensée de l’auteur ? C’est parce que les hommes étaient contents de voir la lumière sortir de l’obscurité et la désiraient (himérousin), c’est pour cela qu’on a fait le mot himéra.
HERMOGÈNE
Cela est évident.
SOCRATE
Mais aujourd’hui, sous sa forme pompeuse, on ne peut même plus saisir ce que veut dire hèméra. Néanmoins certains croient que c est parce que le jour rend doux (hèméra) qu’il a été nommé ainsi.
HERMOGÈNE
C’est mon avis.
SOCRATE
Et le mot joug (zugon), tu sais que les anciens l’appelaient duogon ?
HERMOGÈNE
Parfaitement.
SOCRATE
Eh bien, zugon ne dit rien ; mais les deux animaux attachés pour conduire (hénèka tès déséôs és tèn agogèn) sont bien désignés par duogon ; mais à présent on dit zugon. Et il y a une multitude de mots dans le même cas.
HERMOGÈNE
Apparemment.
SOCRATE
Je vois d’abord en ce cas le mot déon (obligatoire). Ainsi prononcé, il signifie le contraire de tous les noms qui se rapportent au bien ; car, bien qu’étant une forme du bien, déon a l’air d’être une chaîne (desmos) et un obstacle au mouvement, comme s’il était frère du nuisible (blabéron).
HERMOGÈNE
C’est bien vrai, Socrate, il en a l’air.
SOCRATE
Mais non, si tu prends l’ancien nom, qui est naturellement beaucoup mieux approprié que le nom actuel : il s’accordera avec les noms du bien que nous avons mentionnés précédemment, si tu lui restitues l’i au lieu de l’è, comme il l’avait autrefois ; car dion (parcourant) aussi, mais non déon, marque le bien, digne de louange aux yeux de l’auteur. De cette façon, celui qui a établi les noms n’est pas en contradiction avec lui-même, et obligatoire, utile, profitable, lucratif, bon, avantageux, facile semblent être la même chose : sous des noms différents, ils désignent ce qui ordonne et qui va et qu’on célèbre, tandis que ce qui arrête et enchaîne est blâmé. C’est le cas de zèmiôdès. Remets le d à la place du z, suivant l’ancienne prononciation, et tu verras que le nom, prononcé dèmiôdés, s’applique à ce qui enchaîne la marche (doun to ion).
XXXII. – HERMOGÈNE
Et les mots plaisir, douleur, désir et les mots du même genre, Socrate ?
SOCRATE
Ils ne me paraissent pas trop difficiles, Hermogène. Pour hèdonè (plaisir), je crois que c’est le nom de l’action qui tend à la jouissance (onèsis) ; mais on y a inséré un d, et l’on dit hèdonè au lieu de hèonè. Lupè (douleur) semble avoir tiré son nom de la dissolution (dialusis) physique que le corps éprouve de cette affection. Ania (chagrin) est ce qui empêche d’aller (iénaï). Algèdôn (peine) m’a l’air d’un nom étranger57, tiré d’algéïnos (pénible). Odunè (souffrance) me paraît ainsi nommé de la pénétration de la douleur (endusis tès lupès). Akhthédôn (accablement), comme le premier venu peut le voir, est le nom qui représente la pesanteur du mouvement. Khara (joie) semble avoir tiré son nom de l’effusion (diakhusis) et de la facilité du cours (rhoè) de l’âme. Terpsis (agrément) vient de terpnon (agréable). Et terpnon est ainsi appelé parce qu’il se glisse (erpsis) à travers l’âme, semblable à un souffle (pnoè). Le terme juste serait herpnoun, mais au cours du temps il s’est déformé en terpnon. Euphrosunè (gaieté) ne demande aucune explication : tout le monde voit qu’elle a reçu ce nom du mouvement de l’âme bien accordé (eu sumphéresthaï) à celui des choses. Il serait juste de dire euphérosunè, nous n’en disons pas moins euphrosunè. Epithumia (passion) non plus n’est pas difficile : il est clair qu’elle doit ce nom à la puissance qui pénètre dans le cœur (épi ton thumon iousa). Quant au mot thumos (courage), il provient sans doute de l’impétuosité (thusis) et du bouillonnement de l’âme. Pour himéros (désir), son nom lui vient du courant qui entraîne le plus puissamment notre âme. Comme il coule en se précipitant (hiéménos rhéï) et s’élance (éphiéménos) vers les choses et qu’ainsi il attire fortement l’âme par l’impétuosité (hésis) de son cours, en vertu de toute cette puissance il a été appelé himéros. Pothos (regret), à son tour, est ainsi nommé pour signifier qu’il n’appartient pas au désir et courant présent, mais à ce qui est quelque part ou ailleurs (allothi) et absent, d’où le nom de pothos donné au sentiment qui s’appelait himéros, quand l’objet désiré était présent ; lui disparu, ce même sentiment a été appelé pothos. Quant à érôs, parce qu’il coule en (esréï) l’âme du dehors, et que ce courant n’est pas propre à celui qui le ressent, mais s’introduit par les yeux, il était anciennement appelé esros, de esrhéïn (couler dans) ; car on employait alors o pour ô. Aujourd’hui on l’appelle érôs parce que l’ô a pris la place de l’o. Maintenant qu’y a-t-il encore que tu désires soumettre à l’examen ?
HERMOGÈNE
Je voudrais avoir ton opinion sur l’opinion (doxa) et les mots du même genre.
SOCRATE
Doxa a dû son nom soit à la poursuite que mène l’âme qui cherche à connaître la nature des choses, soit au coup parti de l’arc (toxon), ce qui me paraît plus vraisemblable. En tout cas la croyance (oièsis) s’accorde avec cette seconde explication. C’est en effet l’élan (oïsis) de l’âme vers les choses, pour connaître la nature de chacune d’elles, que le nom paraît indiquer. De même aussi la volonté (boulè) désigne le jet (bolè), et boulesthaï (vouloir) signifie s’élancer vers (éphiesthaï), comme aussi bouleuesthaï (délibérer). Tous ces mots, à la suite de doxa, semblent représenter le jet (bolè), de même qu’au rebours aboulia (imprudence) semble être le fait de manquer le but (atukhia), en ce sens qu’on ne frappe (balôn) ni n’atteint (tukhôn) ce qu’on cherchait à frapper, ce qu’on voulait, ce dont on délibérait, ce que l’on désirait.
HERMOGÈNE
Voilà bien des explications entassées, ce me semble, Socrate.
SOCRATE
C’est que je sens la fin de l’inspiration divine. En tout cas, je veux achever en expliquant encore le nom d’anankè (nécessité), qui fait suite à ceux-là, et celui d’hékousion (volontaire). Pour hékousion, c’est ce qui cède et n’oppose pas de résistance, mais qui, je le répète, cède au mouvement (éïkon tô ionti), au mouvement imprimé par la volonté, qui doit avoir été désignée par ce nom. L’anankaïon (nécessaire) et le résistant, étant contraire à la volonté, doit se rapporter à l’erreur et à l’ignorance. Il est assimilé à une marche à travers les ravins (anhé), parce que, difficiles à traverser, rudes et boisés, ils arrêtent la marche. C’est de là sans doute que vient le nom d’anankaïon, c’est d’une comparaison avec la traversée du ravin58. Mais, tant que nous avons la force, ne la lâchons pas. Toi non plus, ne te relâche pas et questionne.
XXXIII. – HERMOGÈNE
Eh bien, je te questionne sur les noms les plus importants et les plus beaux, la vérité et le mensonge, l’être et l’objet même de notre entretien, le nom. Pour quelle raison est-il ainsi appelé ?
SOCRATE
Y a-t-il quelque chose que tu appelles maïesthaï ?
HERMOGÈNE
Oui, chercher.
SOCRATE
Eh bien, le mot onoma me paraît être la contraction d’une proposition affirmant que le nom, c’est l’être sur lequel porte la recherche. Tu le verras mieux dans ce que nous appelons onomaston (ce qui est à nommer), car il est clair qu’il s’agit ici de l’être qui est objet d’enquête (on hou masma estin). Alèthéia (vérité) aussi paraît être, comme les autres, un mot formé par contraction ; car c’est le mouvement divin de l’être qui est, je crois, désigné par cette locution alèthéia, entendue comme une course divine (alè théia). Pseudos (mensonge) exprime le contraire du mouvement. Nous voyons revenir une fois de plus le sens péjoratif attaché à ce qui est arrêté et contraint au repos, et ce mot représente l’état de gens endormis (katheudousi) ; mais le ps qui s’y est ajouté cache le sens du nom. Quant à on (être) et à ousia (essence), ils sont analogues à alèthés, si l’on y ajoute l’i. Être en effet signifie allant (ion), et non-être (ovk on), n’allant pas (ouk ion) et c’est ainsi qu’il est parfois prononcé.
HERMOGÈNE
Ces noms-là, Socrate, m’est avis que tu les as très vaillamment analysés. Mais si l’on te demandait à propos de cet ion, de ce rhéon, de ce doun en quoi ces noms sont justes ?
SOCRATE
Tu veux savoir ce que nous pourrions répondre, n’est-ce pas ?
HERMOGÈNE
Parfaitement.
SOCRATE
Eh bien, nous nous sommes ménagé tout à l’heure un expédient qui peut passer pour une réponse raisonnable.
HERMOGÈNE
Quel est cet expédient ?
SOCRATE
C’est de dire, quand nous ne connaissons pas le sens d’un mot, qu’il est d’origine barbare. Peut-être y a-t-il effectivement en eux quelque trace de barbarie ; peut-être aussi est-ce l’antiquité des mots primitifs qui les rend indéchiffrables. Comme les noms sont torturés de mille manières, il n’y a pas à s’étonner si l’ancien parler, comparé à celui d’aujourd’hui, ne diffère aucunement d’une langue barbare.
HERMOGÈNE
Ce que tu dis là est plausible.
SOCRATE
Oui, plausible effectivement. Cependant je crois qu’en ce débat il n’y a point de place pour les défaites, et qu’il faut mettre tout son zèle à examiner les choses à fond. Réfléchissons donc. Suppose qu’on nous interroge sur les locutions qui servent à former le nom, puis qu’on fasse la même question sur les parties dont ces locutions sont formées et que l’on continue ainsi indéfiniment, est-ce que celui qui répondra ne sera pas à la fin dans la nécessité de quitter la partie ?
HERMOGÈNE
C’est mon avis.
SOCRATE
Et maintenant à quel moment celui qui quitte la partie aura-t-il le droit de l’abandonner et de s’arrêter ? N’est-ce pas quand il en sera à ces mots qui sont comme les éléments du reste, locutions et noms ? Si ces mots sont tels, ils ne doivent plus apparaître comme composés d’autres mots. Prenons par exemple le mot agathon, que nous disions tout à l’heure composé d’agaston et de thoon. Nous pourrions dire que thoon est tiré d’autres mots, et ceux-ci d’autres encore. Mais une fois que nous aurons atteint un mot qui n’est plus composé d’autres mots, nous aurons le droit de dire que nous sommes arrivés à un élément et que nous ne devons plus rapporter ce mot à d’autres.
HERMOGÈNE
Il me semble que tu as raison.
SOCRATE
Eh bien, les noms sur lesquels tu m’as interrogé en dernier lieu, sont-ils des éléments et faut-il user d’une autre méthode pour en rechercher la justesse ?
HERMOGÈNE
C’est probable.
SOCRATE
Oui, c’est probable, Hermogène. En tout cas, tous les noms précédents paraissent se ramener à ceux-là, et, s’il en est ainsi, comme je le crois, joins encore ici ton attention à la mienne, de peur que je ne déraisonne en expliquant en quoi doit consister la justesse des noms primitifs.
HERMOGÈNE
Parle seulement ; je t’aiderai dans cet examen autant que j’en suis capable.
XXXIV. – SOCRATE
Qu’il n’y ait qu’une façon d’être juste pour tous les noms, depuis le premier jusqu’au dernier, et qu’aucun nom, comme tel, ne diffère des autres noms, je pense que là-dessus tu es d’accord avec moi.
HERMOGÈNE
Assurément.
SOCRATE
Mais dans les noms que nous venons de passer en revue, la justesse était basée sur l’intention de faire voir la nature de chaque être.
HERMOGÈNE
Sans contredit.
SOCRATE
Cette intention doit donc se voir tout aussi bien dans les noms primitifs que dans les dérivés, si l’on veut qu’ils soient des noms.
HERMOGÈNE
Certainement.
SOCRATE
Mais les noms dérivés, c’est, semble-t-il, au moyen des premiers qu’ils pouvaient produire ce résultat.
HERMOGÈNE
Évidemment.
SOCRATE
Bon. Mais les noms primitifs, sous lesquels on ne découvre pas jusqu’ici d’autres noms, comment nous feront-ils voir la réalité aussi clairement qu’il est possible, s’ils doivent être vraiment des noms ? Réponds à ma question : si nous n’avions point de voix ni de langue et que nous voulussions nous montrer les choses les uns aux autres, n’essaierions-nous pas, comme le font en effet les muets, de les indiquer avec les mains, la tête et le reste du corps ?
HERMOGÈNE
Comment faire autrement, Socrate ?
SOCRATE
Si nous voulions, je suppose, exprimer une chose élevée ou une chose légère, nous lèverions la main vers le ciel pour mimer la nature même de la chose ; pour une chose basse ou pesante, nous abaisserions la main vers le sol. Et si nous voulions représenter un cheval en train de courir ou quelque autre animal, tu sais bien que nous rendrions nos corps et nos attitudes aussi semblables aux leurs que nous pourrions le faire.
HERMOGÈNE
Je crois qu’il en serait nécessairement comme tu dis.
SOCRATE
On pourrait donc, je pense, exprimer quelque chose au moyen du corps, en lui faisant mimer, comme je l’ai dit, ce qu’on voudrait représenter ?
HERMOGÈNE
Oui.
SOCRATE
Mais puisque c’est par la voix, la langue et la bouche que nous voulons exprimer les choses, n’arriverons-nous pas à exprimer chaque chose par ces moyens, en nous en servant pour mimer n’importe quoi ?
HERMOGÈNE
Nécessairement, ce me semble.
SOCRATE
Le nom est donc, semble-t-il, une imitation vocale de l’objet imité, et celui qui imite par la voix nomme ce qu’il imite ?
HERMOGÈNE
C’est mon avis.
SOCRATE
Mais pas le mien, par Zeus. Je ne crois pas encore que ma définition soit bonne, camarade.
HERMOGÈNE
Pourquoi donc ?
SOCRATE
C’est que ces gens qui imitent les moutons, les coqs et les autres animaux, nous serions forcés de convenir qu’ils nomment les choses qu’ils imitent.
HERMOGÈNE
Tu dis vrai.
SOCRATE
Et cela te paraîtrait-il juste ?
HERMOGÈNE
Non pas. Mais, Socrate, quelle sorte d’imitation est-ce donc que le nom ?
SOCRATE
D’abord, à ce qu’il me semble, ce ne sera pas nommer que d’imiter les choses comme le fait la musique, quoique la musique aussi imite par la voix ; ensuite nous ne nommerons pas non plus, à mon avis, en imitant à notre tour les objets qu’imite la musique. Voici ce que je veux dire. Les objets n’ont-ils pas chacun une voix et une forme, et beaucoup même une couleur ?
HERMOGÈNE
Si.
SOCRATE
Eh bien, si l’on imite ces propriétés, ces imitations non plus n’ont, ce semble, aucun rapport à l’art de nommer. Car ce sont, l’une, la musique, et l’autre, la peinture, n’est-ce pas ?
HERMOGÈNE
Oui.
SOCRATE
Mais que dis-tu de ceci ? Ne crois-tu pas que chaque chose a son essence, aussi bien que sa couleur et les propriétés que nous venons de citer ? Et d’abord la couleur elle-même et le son n’ont-ils pas chacun son essence, ainsi que toutes les choses qui méritent le nom d’êtres ?
HERMOGÈNE
Je le crois.
SOCRATE
Eh bien, si cela même, je veux dire l’essence de chaque chose, pouvait s’imiter par des lettres et des syllabes, cette imitation ferait-elle, oui ou non, connaître ce qu’est chaque chose ?
HERMOGÈNE
Oui, certes.
SOCRATE
Et comment appellerais-tu celui qui aurait ce pouvoir ? Tout à l’heure tu appelais les précédents, l’un, musicien, l’autre, peintre. Celui-ci, quel est-il ?
HERMOGÈNE
C’est, ce me semble, Socrate, ce que nous cherchons depuis longtemps : c’est l’homme capable de nommer.
XXXV. – SOCRATE
Si cela est vrai, il faut à présent, semble-t-il, reprendre l’examen de ces noms sur lesquels tu me questionnais : rhoè (courant), iénaï (aller), skhésis (le fait d’arrêter), et voir si l’auteur, au moyen des lettres et des syllabes, saisit, oui ou non, l’être de manière à en reproduire l’essence.
HERMOGÈNE
Parfaitement.
SOCRATE
Eh bien, voyons si ces noms-là sont les seuls qui soient primitifs ou s’il y en a beaucoup d’autres.
HERMOGÈNE
Je crois pour ma part qu’il y en a d’autres.
SOCRATE
C’est en effet vraisemblable. Mais quelle est la méthode de division avec laquelle l’imitateur commence son imitation ? Puisque l’imitation de l’essence se fait avec des syllabes et des lettres, la méthode la plus correcte n’est-elle pas de distinguer les éléments d’abord, comme ceux qui s’attaquent aux rythmes ? Ils distinguent d’abord la valeur des lettres, puis celle des syllabes, après quoi ils se mettent à l’étude des rythmes, mais pas avant.
HERMOGÈNE
Oui.
SOCRATE
Ne devons-nous pas faire comme eux, et distinguer d’abord les voyelles, puis classer par espèces les autres lettres, celles qui ne comportent ni son ni bruit (les muettes), c’est ainsi que les désignent les habiles en ces matières, puis celles qui, sans être des voyelles, ne sont pourtant pas des muettes (les semi-voyelles), et parmi les voyelles elles-mêmes distinguer les différentes espèces ? Quand nous aurons bien fait ces distinctions, il nous faudra, à leur tour, distinguer convenablement tous les êtres auxquels il faut imposer des noms et voir s’il en existe auxquels on peut, comme les lettres, les ramener tous, et d’après lesquels on peut voir quelle est leur nature et s’il y a parmi eux des espèces, comme dans les lettres. Quand nous aurons bien examiné à fond tous ces points, il faudra savoir appliquer chaque élément d’après sa ressemblance, soit qu’il faille en attribuer un seul à chaque objet, ou en mélanger plusieurs pour un objet unique. C’est ainsi que les peintres, pour obtenir la ressemblance, emploient tantôt le pourpre seul, tantôt une autre couleur quelconque, et parfois en mélangent plusieurs, comme quand ils préparent un ton de chair ou quelque autre du même genre, selon, j’imagine, que chaque portrait semble demander une couleur spéciale. De même nous appliquerons, nous aussi, les éléments aux choses, un seul à une seule, quand elle paraîtra le demander, ou plusieurs à la fois, en formant ce qu’on appelle des syllabes, et nous assemblerons, à leur tour, les syllabes pour en composer des noms et des verbes ; et de nouveau, avec les noms et les verbes, nous composerons un tout grand et beau, et, comme tout à l’heure le peintre créait un animal par la peinture, nous, de même, nous créerons le langage par l’art de nommer ou de parler, ou tout autre, quel qu’en soit le nom. Mais non, ce ne sera pas nous qui le ferons – je me suis laissé entraîner à mes paroles – car ces combinaisons, telles qu’elles sont formées, sont l’œuvre des anciens. Ce que nous avons à faire, nous, si nous savons examiner tout cela méthodiquement, c’est, après avoir fait les divisions que nous avons dites, d’examiner de même si les premiers noms et les noms postérieurs ont été établis convenablement ou non. À les enchaîner autrement, nous risquerions de faire piètre besogne et de nous fourvoyer.
HERMOGÈNE
C’est, ma foi, bien possible, Socrate.
XXXVI. – SOCRATE
Eh bien, te crois-tu capable de faire ces distinctions ? Moi, non.
HERMOGÈNE
Alors, il s’en faut beaucoup que j’en sois capable moi-même.
SOCRATE
Y renoncerons-nous donc, ou veux-tu que nous fassions l’essai de nos forces, et que, si peu que nous soyons capables d’y voir quelque chose, nous l’essayions. Nous avons averti les dieux, il y a quelques instants, que, ne sachant rien de la vérité, nous ne voulions qu’interpréter les opinions des hommes à leur égard. Eh bien, dans le cas présent, disons-nous à nous-mêmes, avant de commencer, que, si ces distinctions devaient être faites soit par quelque autre, soit par nous, c’est ainsi qu’il faudrait les faire, mais qu’à présent, c’est comme on dit, suivant nos forces que nous devrons nous en occuper. Es-tu de cet avis, ou comment en juges-tu ?
HERMOGÈNE
Je suis, pour ma part, entièrement de cet avis.
SOCRATE
Il semblera peut-être ridicule, Hermogène, de dire que des lettres et des syllabes révèlent les choses en les imitant ; cependant c’est une nécessité qu’il en soit ainsi, car nous n’avons rien de mieux à quoi nous puissions nous rapporter sur la vérité des noms primitifs, à moins que tu ne veuilles, à l’exemple des poètes tragiques qui, lorsqu’ils sont embarrassés, recourent aux machines en élevant les dieux dans les airs, nous nous tirions d’affaire comme eux, en disant que les noms primitifs ont été établis par les dieux et sont exacts pour cette raison. Pour nous aussi, est-ce là la meilleure explication ? ou faut-il dire, comme nous l’avons déjà fait, que nous les avons reçus de certains barbares et que les barbares sont plus anciens que nous ? ou encore que leur antiquité les rend impossibles à expliquer, de même que les noms barbares. Ce serait là des échappatoires fort ingénieuses de la part de ceux qui refusent de rendre compte de la justesse des noms primitifs. Cependant, de quelque façon qu’on ignore la propriété des mots primitifs, il est impossible de connaître celle des dérivés, qui ne peuvent s’expliquer que d’après les premiers, au sujet desquels on ne sait rien. Il est donc évident que celui qui prétend être compétent sur les derniers doit être en mesure de fournir sur les premiers les explications les plus complètes et les plus claires, ou être bien sûr que sur les dérivés il ne dira dès lors que des sornettes. Es-tu d’un autre avis ?
HERMOGÈNE
Pas du tout, Socrate ; je n’en ai pas d’autre.
SOCRATE
Les idées que je me suis faites sur les noms primitifs me paraissent tout à fait impertinentes et ridicules. Cependant je t’en ferai part, si tu veux. Mais si, de ton côté, tu peux tirer de quelque endroit une explication meilleure, tâche de m’en faire part à moi aussi.
HERMOGÈNE
Je n’y manquerai pas. Mais parle hardiment.
XXXVII. – SOCRATE
Eh bien, pour commencer, le r me semble être pour ainsi dire l’instrument propre à exprimer toute espèce de mouvement. À propos de mouvement (kinèsis), nous n’avons pas même dit pourquoi il porte ce nom ; mais il est clair qu’il veut dire l’action d’aller (iésis) ; car ce n’est pas è, mais é59 qu’on employait dans l’ancien temps. Le commencement vient de kiéïn, mot étranger60, qui équivaut à iénaï (aller). Si donc on voulait trouver l’ancien nom du mouvement qui s’accorderait avec notre langue, iésis serait le mot approprié. Mais à présent, par l’emploi du mot étranger kiéïn, le changement de l’é en è et l’insertion de n, il est devenu kinèsis, alors qu’il devrait être kieinèsis ou éïsis. Quant à stasis (repos), il signifie la négation du mouvement, mais il a été appelé stasis par euphonie61. Pour en revenir à la lettre r, je répète que l’auteur des noms a cru y trouver un bel instrument pour exprimer le mouvement et les conformer à la mobilité ; en tout cas il s’en sert souvent à cette fin. D’abord dans les mots mêmes de rhéïn (couler) et de rhoè (courant), il se sert de cette lettre pour imiter la mobilité, et de même dans tromos (tremblement), puis dans trakhus (raboteux), en outre dans les verbes comme krouéïn (heurter), thrauéïn (briser), éréïkéïn (déchirer), thruptéïn (broyer), kermatyzéïn (morceler), rhumbéïn (faire tournoyer). C’est en général par le r qu’il figure le mouvement dans tous ces mots. Il voyait, j’imagine, que c’est sur cette lettre que la langue s’attarde le moins et vibre le plus. C’est pour cela, me semble-t-il, qu’il s’est servi de cette lettre pour former ces mots. L’i à son tour lui a servi pour tout ce qui est subtil et particulièrement capable de passer à travers toutes choses. Aussi est-ce par l’i qu’il imite le mouvement dans iénaï (aller) et iesthaï (s’élancer), tout comme par le ph, le ps, le s, le z, qui sont des lettres aspirées, il a imité, en les nommant par elles, toutes les notions pareilles à psukhron (froid), zéon (bouillant), séïsthaï (s’agiter) et en général l’agitation (séïsmos). Et quand il imite un objet qui est de la nature du vent, en ce cas, c’est toujours les lettres de ce genre que le créateur des noms paraît employer en grande partie. Il semble également avoir jugé que l’effet du d et du t, qui compriment la langue et appuient sur elle, pouvait servir à imiter l’enchaînement (desmos) et l’arrêt (stasis). D’autre part, ayant observé que la langue glisse particulièrement dans la prononciation de l’i, il en a formé par imitation les mots qui désignent ce qui est lisse (léïon), l’action même de glisser (olisthanéïn), le luisant (liparon), le collant (kollôdés) et toutes les choses du même genre. Et comme le g a la propriété d’arrêter ce glissement de la langue, il s’en est servi pour imiter le visqueux (gliskhron), le doux (gluku), le gluant (gloïôdés). D’un autre côté, ayant remarqué que le n retient la voix à l’intérieur de la bouche, il a fait les noms de dedans (endon) et d’intérieur (entos), avec l’idée de reproduire les faits par les lettres. Pour l’a, il l’a attribué à méga (grand), et l’è à mêkos (longueur), parce que ces lettres sont longues. Ayant besoin de l’o pour désigner le rond (goggulon), il l’a mêlé au nom dans une forte proportion. Il en est de même des autres notions : le législateur semble les ramener à des lettres et à des syllabes, en créant pour chacun des êtres un signe et un nom, puis partir de là pour composer le reste, par imitation avec ces éléments mêmes. Voilà, Hermogène, en quoi consiste, à ce qu’il me semble, la justesse des noms, à moins que Cratyle ici présent n’ait quelque autre avis à ouvrir.
XXXVIII. – HERMOGÈNE
Véritablement, Socrate, Cratyle me jette souvent dans une grande perplexité, comme je le disais au début. Il affirme qu’il y a une justesse des noms, mais sans rien dire de clair sur ce qu’elle est, si bien que je ne peux pas savoir si c’est exprès ou sans intention qu’il en parle chaque fois en termes si obscurs. Dis-moi donc à présent, Cratyle, en présence de Socrate, si tu approuves ce qu’il dit au sujet des noms, ou si tu as quelque chose de mieux à en dire. En ce cas, parle, soit pour t’instruire auprès de Socrate, soit pour nous instruire tous les deux.
CRATYLE
Quoi donc ! Hermogène, crois-tu qu’il soit facile d’apprendre ou d’enseigner si vite quelque chose que ce soit, et spécialement une chose comme celle-ci, qui paraît bien être des plus importantes ?
HERMOGÈNE
Non, par Zeus, je ne le crois pas, quant à moi. Mais je trouve qu’Hésiode a raison de dire :
« N’entasserais-tu que peu sur peu, cela vaut toujours la peine62. »
Si donc tu es capable de nous éclairer tant soit peu, ne t’y refuse pas, et rends service à Socrate que voici, et à moi aussi, comme tu le dois.
SOCRATE
À la vérité, Cratyle, je suis le premier à dire que je ne garantis rien de ce que j’ai avancé : je me suis borné à examiner avec Hermogène les idées qui me venaient à l’esprit. Parle donc hardiment sans égard à mon opinion, et si tu as quelque chose de meilleur à dire, sois sûr de mon approbation. Que tu aies des vues plus belles que les miennes, je n’en serais pas surpris ; car tu me parais avoir étudié ces questions toi-même et avoir pris leçon d’autrui. Si donc tu as une théorie meilleure à proposer, inscris-moi comme un de tes disciples en ce qui concerne la justesse des noms.
CRATYLE
Oui, Socrate, je me suis, comme tu dis, occupé de ces questions, et il se peut que je te prenne pour disciple. Mais je crains que ce ne soit tout le contraire ; j’ai car bien envie de te dire le mot d’Achille, celui qu’il adresse à Ajax dans les Prières. Il dit :
« Ajax, descendant de Zeus, fils de Télamon, chef du peuple, tout ce que tu as dit me semble être selon mon cœur63. »
Moi aussi, Socrate, je trouve tes oracles fort à mon gré, soit que tu aies reçu ton inspiration d’Euthyphron, soit que tu héberges depuis longtemps quelque autre Muse sans que tu t’en doutes.
SOCRATE
Mon bon Cratyle, moi aussi, je m’étonne depuis longtemps de mon savoir et je m’en méfie. Aussi me paraît-il nécessaire d’examiner à nouveau ce que je viens de dire ; car il n’y a rien au monde de plus pénible que de se tromper soi-même ; lorsque le trompeur ne s’écarte pas d’un pas, et reste toujours avec vous, comment ne serait-ce pas terrible ? Il faut donc, ce me semble, revenir souvent à ce qu’on a déjà dit, et tâcher, selon le mot du poète, de voir à la fois devant et derrière soi64. C’est justement ce que nous avons à faire à présent : revoyons ce que nous avons dit. La justesse des noms, disons-nous, consiste à faire voir la nature de l’objet. Admettons-nous cette définition comme suffisante ?
CRATYLE
Pour moi, Socrate, je la trouve on ne peut plus satisfaisante.
SOCRATE
C’est donc pour instruire que sont faits les noms ?
CRATYLE
Certainement.
SOCRATE
Ne dirons-nous pas que c’est aussi un art et qu’il a ses artisans ?
CRATYLE
Sans aucun doute.
SOCRATE
Lesquels ?
CRATYLE
Justement ceux dont tu parlais au début, les législateurs.
SOCRATE
Maintenant affirmerons-nous que cet art se comporte chez les hommes comme les autres arts, ou qu’il en est autrement ? Voici ce que je veux dire. Les peintres ne sont-ils pas, les uns, inférieurs, les autres, supérieurs ?
CRATYLE
Certainement.
SOCRATE
Les ouvrages que les peintres supérieurs nous fournissent, leurs tableaux, ne sont-ils pas plus beaux, et ceux des peintres inférieurs plus médiocres ? De même pour les architectes, les uns font leurs maisons plus belles, les autres les font plus laides ?
CRATYLE
Oui.
SOCRATE
Et les ouvrages que nous livrent les législateurs, ne sont-ils pas, les uns plus beaux, les autres plus laids ?
CRATYLE
Ici, je ne suis plus de ton avis.
SOCRATE
Alors tu ne trouves pas que, parmi les lois, les unes sont meilleures et les autres plus médiocres ?
CRATYLE
Non certes.
SOCRATE
Alors tu ne trouves pas non plus, semble-t-il, que le nom a été tantôt mal, tantôt bien établi ?
CRATYLE
Non certes.
SOCRATE
Alors tous les noms ont été établis correctement ?
CRATYLE
Tous ceux du moins qui sont des noms.
SOCRATE
Et le nom de notre ami Hermogène, dont il était question tout à l’heure ? Devons-nous dire que ce nom ne lui a même pas été donné, s’il n’a rien de commun avec la race d’Hermès, ou qu’il lui a été donné, mais improprement ?
CRATYLE
À mon avis, Socrate, il ne lui a même pas été donné. Il semble, il est vrai, lui avoir été donné, mais en réalité c’est le nom d’un autre, qui a précisément le caractère que ce nom désigne.
SOCRATE
Ne ment-on pas non plus, lorsqu’on l’appelle Hermogène ? car peut-être il n’est pas possible non plus de l’appeler Hermogène, s’il ne l’est pas ?
CRATYLE
Comment l’entends-tu ?
SOCRATE
Qu’il soit absolument impossible de parler faux, est-ce là ce que tu veux dire ? C’est une opinion, mon cher Cratyle, qui a trouvé et qui trouve encore beaucoup de partisans65.
CRATYLE
En effet, Socrate, comment, en disant ce qu’on dit, ne dirait-on pas ce qui est ? Parler faux ne consiste-t-il pas à ne pas dire ce qui est ?
SOCRATE
Ce raisonnement est trop raffiné pour moi et pour mon âge, camarade. Ne laisse pas pourtant de répondre à cette question-ci : ne crois-tu pas que, s’il est impossible de parler faux, il est possible d’affirmer des faussetés ?
CRATYLE
Je ne le crois pas possible non plus.
SOCRATE
Ni d’en énoncer, ni d’en adresser ? Si, par exemple, quelqu’un te rencontrant à l’étranger, te prenait la main et te disait : « Salut, étranger athénien, Hermogène, fils de Smicrion », celui-là dirait-il, énoncerait-il, exprimerait-il, adresserait-il ces mots, non pas à toi, mais à Hermogène ici présent, ou à personne ?
CRATYLE
Mon avis, Socrate, c’est que cet homme-là prononcerait des sons dénués de sens.
SOCRATE
Je n’en demande pas davantage. En émettant ces sons, émettrait-il des choses vraies ou fausses, ou en partie vraies, en partie fausses ? car cela me suffirait encore.
CRATYLE
Je dirais, moi, qu’en ce cas l’homme ne fait que du bruit, et qu’il s’agite inutilement, comme s’il agitait un vase d’airain en le frappant.
XXXIX. – SOCRATE
Voyons donc, Cratyle, si nous ne trouverons pas quelque moyen de nous mettre d’accord. N’admettrais-tu pas que le nom est une chose et que l’objet auquel appartient le nom en est une autre ?
CRATYLE
Si.
SOCRATE
Conviens-tu aussi que le nom est une imitation de la chose ?
CRATYLE
Absolument.
SOCRATE
Admets-tu que les peintures aussi sont, dans un autre genre, des imitations de certaines choses ?
CRATYLE
Oui.
SOCRATE
Voyons donc ; car il se peut que je ne comprenne pas ta pensée et peut-être est-ce toi qui vois juste. Peut-on assigner et appliquer ces deux sortes d’imitation, les peintures et les noms en question, aux choses qu’elles imitent, ou est-ce impossible ?
CRATYLE
C’est possible.
SOCRATE
Fais d’abord attention à ceci. Peut-on rapporter l’image de l’homme à l’homme, celle de la femme à la femme et ainsi du reste ?
CRATYLE
Certainement.
SOCRATE
Et inversement celle de l’homme à la femme et celle de la femme à l’homme ?
CRATYLE
C’est possible aussi.
SOCRATE
Or ces deux attributions sont-elles justes, ou l’une des deux seulement ?
CRATYLE
L’une des deux.
SOCRATE
Celle, je pense, qui rapporte à chaque objet ce qui lui appartient et lui ressemble.
CRATYLE
C’est mon opinion.
SOCRATE
Pour ne pas batailler sur les mots, toi et moi, puisque nous sommes amis, accorde-moi ce que je vais dire. C’est cette sorte d’attribution, camarade, dans les deux genres d’imitation, les peintures et les noms, que j’appelle juste, et, dans le cas des noms, non seulement juste, mais vraie ; quant à l’autre, celle qui attribue et applique aux objets ce qui ne leur ressemble pas, je l’appelle impropre, et fausse quand elle porte sur les noms.
CRATYLE
Prends garde, Socrate, que cette attribution impropre qui se rencontre dans les peintures ne l’est pas dans les noms, qui doivent toujours être assignés correctement.
SOCRATE
Que veux-tu dire ? Quelle différence y a-t-il entre les deux ? Ne peut-on aller trouver un homme quelconque et lui dire : « Voici ton portrait » et lui montrer, si le hasard le veut, son propre portrait, ou, si le hasard le veut, celui d’une femme ? J’appelle montrer ; mettre sous le sens de la vue.
CRATYLE
Parfaitement.
SOCRATE
Ne peut-on pas revenir trouver le même homme et lui dire : « Voici ton nom, car le nom est sans doute une imitation comme la peinture. Je m’explique : ne peut-on lui dire : « Voici ton nom, puis lui mettre sous le sens de l’ouïe, si le hasard le veut, un mot qui imite sa personne, en prononçant le mot homme, ou, si le hasard le veut, un mot qui imite la partie féminine du genre humain, en prononçant le mot femme ? Ne crois-tu pas que cela soit possible et arrive quelquefois ?
CRATYLE
Je veux bien, Socrate, te faire cette concession. J’admets qu’il en est ainsi.
SOCRATE
Et tu fais bien, mon ami, s’il en est réellement ainsi ; car ce n’est pas du tout le moment de nous obstiner à batailler sur ce point. Quoi qu’il en soit, s’il y a aussi deux manières d’assigner les noms, nous voulons appeler la première dire vrai, et l’autre dire faux. Or, s’il en est ainsi, et s’il est possible de répartir inexactement les noms, de ne pas attribuer à chaque objet ceux qui lui conviennent et de lui attribuer ceux qui ne lui conviennent pas, on peut en faire autant des verbes. Et s’il est possible d’assigner ainsi les verbes et les noms, il en est forcément de même pour les phrases ; car les phrases sont, selon moi, des assemblages de ces éléments. Qu’en penses-tu, Cratyle ?
CRATYLE
Je pense comme toi ; car je crois que tu as raison.
SOCRATE
D’autre part, si nous comparons les noms primitifs à des images, il en est d’eux comme des tableaux, auxquels on peut donner toutes les couleurs et les formes qui conviennent, ou ne pas les donner toutes, mais en négliger quelques-unes, et même en ajouter d’autres, trop nombreuses et trop grandes. N’est-ce pas vrai ?
CRATYLE
C’est vrai.
SOCRATE
Or, celui qui les donne toutes produit de beaux tableaux et de belle images, tandis que celui qui en ajoute ou en retranche fait encore, il est vrai, des tableaux et des images, mais mauvaises.
CRATYLE
Oui.
SOCRATE
Et celui qui imite l’essence des choses au moyen des syllabes et des lettres ? N’est-il pas vrai qu’en vertu du même principe, s’il réunit tous les éléments qui conviennent, l’image sera belle – l’image, c’est ici le nom – mais que, s’il néglige ou ajoute parfois quelques minces détails, il y aura bien une image, mais qui ne sera pas belle, et qu’ainsi les noms seront, les uns bien faits, les autres mal faits ?
CRATYLE
C’est possible.
SOCRATE
Peut-être donc l’artisan des noms sera tantôt bon, tantôt mauvais.
CRATYLE
Oui.
SOCRATE
Or c’est lui que nous avons appelé législateur.
CRATYLE
Oui.
SOCRATE
Peut-être donc, par Zeus, en sera-t-il comme dans les autres arts, et le législateur sera tantôt bon, tantôt mauvais, si nous sommes bien tombés d’accord sur les points précédents.
CRATYLE
C’est exact. Mais tu le vois, Socrate, lorsqu’en vertu de l’art grammatical, nous assignons aux noms les lettres a et b et chacune des autres, si nous en retranchons, ajoutons ou transposons quelqu’une, le nom se trouve écrit sans doute, mais incorrectement, ou plutôt il n’est pas écrit du tout ; il est devenu immédiatement un autre nom, s’il a subi quelqu’une de ces modifications.
SOCRATE
J’ai peur, Cratyle, que ta manière de voir ne soit pas juste.
CRATYLE
Comment cela ?
SOCRATE
Il se peut que tous les noms qui doivent être formés d’un nombre, sans quoi ils ne sauraient exister, soient sujets à l’accident dont tu parles. Tel est par exemple le mot dix ou tel autre chiffre que tu voudras : retranche ou ajoutes-y quelque chose, il devient aussitôt un nombre différent. Mais pour la qualité ou l’image en général, je crains que la justesse ne soit autre chose et qu’au contraire il ne faille pas du tout reproduire tous les traits de l’objet imité, si l’on veut obtenir une image. Vois si ce que je dis est juste. Y aurait-il deux objets, tels que Cratyle et l’image de Cratyle, si quelque divinité, non contente d’imiter ta couleur et ta forme, comme les peintres, reproduisait aussi tout l’intérieur de ta personne, tel qu’il est, lui donnait la même mollesse et la même chaleur, et y mettait le mouvement, l’âme et la pensée, tels qu’ils sont en toi, en un mot plaçait à côté de toi un double de toutes tes qualités ? Y aurait-il, en ce cas, Cratyle et une image de Cratyle, ou deux Cratyle ?
CRATYLE
Il me semble à moi, Socrate, qu’il y aurait deux Cratyle.
XL. – SOCRATE
Tu vois donc, mon ami, qu’il faut chercher un autre genre de justesse pour l’image et pour les noms, dont nous parlions tout à l’heure, et ne pas vouloir à toute force que l’image cesse d’en être une, si l’on en ôte ou si l’on y ajoute quelque détail. Ne sens-tu pas de combien il s’en faut que les images renferment les mêmes éléments que les originaux qu’elles imitent ?
CRATYLE
Si fait.
SOCRATE
En tout cas, Cratyle, l’effet des noms sur les objets qu’ils désignent serait plaisant, si on les faisait de tout point semblables à leurs objets ; car tout deviendrait double, n’est-ce pas ? et l’on ne pourrait plus distinguer entre les deux quel est l’objet et quel est le nom.
CRATYLE
Tu dis vrai.
SOCRATE
Admets donc hardiment, mon brave, que le nom aussi est tantôt bien, tantôt mal établi, et n’exige pas qu’il renferme toutes les lettres nécessaires pour le rendre de tout point conforme à ce qu’il désigne ; laisses-y même ajouter la lettre qui ne correspond pas. Si tu permets une lettre, permets aussi un nom dans la phrase, et, si tu permets un nom, permets aussi d’ajouter dans le discours une phrase qui ne convient pas aux choses, et admets néanmoins que l’objet n’en est pas moins nommé et décrit, tant qu’on y trouve le caractère distinctif de l’objet dont on parle, comme on le trouvait dans les noms des lettres, si tu te souviens de ce qu’Hermogène et moi, nous disions tout à l’heure.
CRATYLE
Oui, je m’en souviens.
SOCRATE
À la bonne heure. Quand ce caractère distinctif se trouve dans le nom, même à défaut de tous les traits appropriés, l’objet n’en sera pas moins nommé, bien, s’ils y sont tous, mal, s’il n’y en a qu’un petit nombre. Qu’il soit nommé, d’une manière ou d’une autre, admettons-le, bienheureux Cratyle, pour ne pas payer l’amende comme les gens qui, à Égine, circulent sur les routes, à une heure tardive de la nuit66, et pour n’avoir pas l’air, nous aussi, d’être ainsi vraiment arrivés trop tard jusqu’aux choses. Sinon, cherche une autre explication de la justesse des noms et n’admets plus que le nom soit une représentation de l’objet par des syllabes et des lettres ; car si tu soutiens ces deux thèses à la fois, tu ne pourras pas être d’accord avec toi-même.
CRATYLE
Ce que tu dis là, Socrate, me semble raisonnable et je l’admets.
SOCRATE
Puis donc que nous sommes d’accord là-dessus, examinons maintenant ceci. Pour être bien établi, disons-nous, le nom doit avoir les lettres convenables ?
CRATYLE
Oui.
SOCRATE
Et les lettres convenables sont celles qui ressemblent aux objets ?
CRATYLE
Certainement.
SOCRATE
C’est donc ainsi que sont établis les noms bien constitués. Mais s’il se rencontre un mot mal établi, il sera sans doute formé en grande partie de lettres appropriées et semblables à l’objet, s’il doit être une image, mais il en contiendra aussi quelqu’une mal appropriée, et cela empêchera le nom d’être beau et bien fait. Sommes-nous de cet avis, ou d’un autre ?
CRATYLE
Je suis d’avis, Socrate, qu’il est inutile de poursuivre la controverse ; car il ne me plaît pas d’entendre dire qu’un nom existe, mais qu’il a été mal établi.
SOCRATE
Te déplaît-il que le nom soit défini comme une représentation de l’objet ?
CRATYLE
Non certes.
SOCRATE
Mais ne crois-tu pas qu’on a raison de dire que, parmi les noms, les uns sont composés de noms plus anciens et que les autres sont primitifs ?
CRATYLE
Si.
SOCRATE
Mais si les noms primitifs doivent être des représentations de certaines choses, as-tu quelque autre moyen d’en faire des représentations que de les rendre aussi semblables que possible aux objets qu’ils doivent représenter ? Ou bien préfères-tu le moyen préconisé par Hermogène et beaucoup d’autres, qui prétendent que les noms sont des conventions et qu’ils représentent les objets pour ceux qui ont fait ces conventions, après avoir au préalable pris connaissance des choses, que c’est la convention qui constitue la justesse du nom, et qu’il est tout à fait indifférent qu’on ait établi cette convention comme elle l’est à présent, ou que, tout au rebours, on appelle grand ce que nous appelons petit aujourd’hui, et petit ce que nous appelons grand ? Lequel de ces deux moyens préfères-tu ?
CRATYLE
De toute façon, Socrate, il est absolument préférable de représenter ce qu’on veut représenter par une imitation ressemblante que par le premier moyen venu.
SOCRATE
C’est bien dit. Mais, pour que le nom soit semblable à l’objet, ne faut-il pas que les lettres dont on formera les noms primitifs soient naturellement semblables aux objets ? Je m’explique. Aurait-on jamais composé le tableau dont nous parlions tout à l’heure à la ressemblance d’un objet réel, si la nature ne fournissait pour composer les tableaux des couleurs semblables aux objets qu’imite la peinture ? ou serait-ce impossible ?
CRATYLE
Ce serait impossible.
SOCRATE
De même aussi les noms ne peuvent jamais être semblables à aucun objet, à moins que les éléments qui les composent n’aient d’abord une ressemblance naturelle avec les choses dont ils sont les imitations, et ces éléments qui doivent servir à les composer, ce sont les lettres ?
CRATYLE
Oui.
XLI. – SOCRATE
Prends donc part à présent, toi aussi, à la recherche que nous poursuivions tout à l’heure, Hermogène et moi. Voyons : crois-tu que nous ayons raison, oui ou non, de dire que le r a de la ressemblance au changement de place, au mouvement et à la rudesse ?
CRATYLE
Oui, je le crois.
SOCRATE
Et le l, au poli, au doux et aux propriétés dont nous parlions tout à l’heure ?
CRATYLE
Oui.
SOCRATE
Or sais-tu que, pour exprimer la même chose, nous disons nous sklèrotès (rudesse) et les Érétriens sklèrotèr ?
CRATYLE
Parfaitement.
SOCRATE
Le r et le s ressemblent-ils donc l’un et l’autre à la même chose ? Et le r final a-t-il pour ceux d’Érétrie la même signification que le s pour nous, ou le mot en a-t-il une autre chez l’un des deux peuples ?
CRATYLE
C’est la même chez les deux.
SOCRATE
Est-ce en tant que le r et le s sont semblables, ou en tant qu’ils ne le sont pas ?
CRATYLE
C’est en tant qu’ils sont semblables.
SOCRATE
Sont-ils donc semblables à tous égards ?
CRATYLE
Ils le sont du moins en ce qu’ils expriment également le mouvement.
SOCRATE
Mais le l inséré dans le mot, est-ce qu’il n’exprime pas le contraire de la rudesse ?
CRATYLE
C’est que peut-être on l’y a intercalé mal à propos, Socrate. Tout à l’heure, en parlant avec Hermogène, tu retranchais et tu insérais des lettres où il le fallait, et tu faisais bien, selon moi. Dans le cas présent aussi, il faut peut-être mettre un r à la place de l.
SOCRATE
Tu as raison. Mais quoi ! à la manière dont nous parlons maintenant, ne nous comprenons-nous pas l’un l’autre, quand on dit sklèros (rude), et toi-même en ce moment ne comprends-tu pas ce que je dis ?
CRATYLE
Oui, grâce à l’usage, très cher ami.
SOCRATE
Mais, en disant l’usage, crois-tu dire quelque chose de différent de la convention ? Par convention, ne veux-tu pas dire que moi, quand je prononce ce mot de sklèros, j’ai dans l’esprit la chose qu’il signifie, et que toi, de ton côté, tu reconnais que j’ai cette chose dans l’esprit ? N’est-ce pas cela que tu veux dire ?
CRATYLE
Si.
SOCRATE
Par conséquent, si tu reconnais l’objet quand je prononce le mot, c’est une indication qui te vient de moi.
CRATYLE
Oui.
SOCRATE
Au moyen d’une chose sans ressemblance à ce que j’ai dans l’esprit, quand je parle, s’il est vrai que le l est sans ressemblance avec la rudesse dont tu parles. Or, s’il en est ainsi, n’est-il pas vrai que c’est en vertu d’une convention que tu as faite avec toi-même, et que la justesse du nom devient pour toi une convention, puisque les lettres semblables et dissemblables expriment les mêmes objets, quand elles ont été adoptées par l’usage et la convention. Et même si l’usage est absolument distinct de la convention, on aurait encore tort de dire que c’est la ressemblance qui représente les choses ; c’est l’usage qui le fait ; car l’usage, nous l’avons vu, représente également par le semblable et par le dissemblable. Mais, puisque nous sommes d’accord là-dessus, Cratyle, car ton silence sera pour moi un acquiescement, il faut bien reconnaître que la convention et l’usage contribuent à la représentation de ce que nous avons dans l’esprit en parlant. Prenons, si tu veux, mon excellent ami, le nombre pour exemple. Comment crois-tu pouvoir appliquer à chacun des nombres des noms qui leur ressemblent, si tu ne veux pas que ton accord et ta convention fassent autorité en ce qui regarde la justesse des noms ? Certes, moi aussi, j’aime que les noms soient autant que possible semblables aux objets ; mais je crains qu’en réalité cette façon de tirer sur la ressemblance ne soit, comme l’a dit Hermogène, une piètre méthode, et qu’il ne faille recourir, pour la justesse des noms, à ce grossier expédient qu’est la convention. Cependant le langage le plus parfait possible consisterait sans doute à user de mots qui seraient tous ou la plupart semblables aux objets, c’est-à-dire appropriés ; tandis que le plus laid consisterait dans le contraire. Maintenant réponds encore à cette question-ci : quelle est la vertu des noms et quel bien devons-nous dire qu’ils produisent ?
XLII. – CRATYLE
Je crois, pour ma part, Socrate, que les noms instruisent et qu’on peut, en toute simplicité, affirmer que, quand on sait les noms, on sait aussi les choses.
SOCRATE
Ce que tu entends par là, Cratyle, c’est sans doute que, lorsqu’on sait de quelle nature est le nom, et il est de même nature que la chose, on sait aussi ce qu’est la chose, puisqu’elle se trouve être semblable au nom, et qu’il n’y a naturellement qu’une seule et même science pour toutes les choses semblables entre elles. C’est, je suppose, dans ce sens que tu affirmes que celui qui connaîtra les noms connaîtra aussi les choses.
CRATYLE
C’est exactement cela.
SOCRATE
Or çà, voyons ce que peut être cette manière d’enseigner les choses dont tu viens de parler, et s’il y en a une autre, inférieure il est vrai, ou s’il n’y en a pas du tout d’autre que celle-là. Qu’en penses-tu ?
CRATYLE
Moi, je pense qu’il n’y en a aucune autre, et que celle-là est la seule et la meilleure.
SOCRATE
Mais crois-tu que ce soit là aussi la manière de découvrir les choses, et que celui qui a découvert les noms ait aussi découvert les choses qu’ils désignent, ou bien que la recherche et la découverte exigent une autre méthode, tandis que l’instruction exige celle dont tu parles ?
CRATYLE
Je suis absolument convaincu qu’il faut appliquer à la recherche et à la découverte la même méthode et de la même façon.
SOCRATE
Voyons, Cratyle, réfléchissons. Si, pour rechercher les choses, on prend les noms pour guides, en examinant le sens de chacun d’eux, ne penses-tu pas qu’on risque fort d’être induit en erreur ?
CRATYLE
Comment ?
SOCRATE
Il est évident que le premier qui a établi les noms les a établis suivant la manière dont il concevait les choses. C’est bien ce que nous disons, n’est-ce pas ?
CRATYLE
Oui.
SOCRATE
Mais si sa conception n’était pas juste et s’il a établi les noms suivant cette conception, que crois-tu qu’il nous arrivera à nous qui le suivons ? Ne serons-nous pas trompés ?
CRATYLE
Mais peut-être n’en est-il pas ainsi, Socrate, et celui qui établissait les noms le faisait nécessairement en connaissance de cause ; autrement, comme je l’ai dit depuis longtemps, il n’y aurait même pas de noms. La meilleure preuve qu’on puisse te donner que l’auteur des noms n’a pas manqué la vérité, c’est cette concordance qu’il a su mettre entre tous. N’avais-tu pas cette pensée toi-même, quand tu disais qu’ils étaient tous formés de la même manière et en vue de la même idée ?
SOCRATE
Ta réponse, mon bon Cratyle, ne prouve rien. Il n’y aurait en effet rien d’étrange à ce que l’inventeur des noms se fût trompé dès le début et que dès lors il eût accommodé de force les autres noms à son erreur et les eût contraints de s’accorder. Il en est ici comme dans les figures de géométrie : s’il arrive que la première, petite et peu nette, soit erronée, les nombreuses déductions qui s’ensuivent n’en sont pas moins d’accord entre elles. C’est donc, en toute entreprise, sur le point de départ qu’on doit toujours porter le plus de réflexion et le plus d’attention afin de s’assurer si le principe posé est juste ou non ; quand il a été bien éprouvé, on voit le reste s’y accommoder. Cependant je serais surpris que les noms eux-mêmes fussent d’accord entre eux. Reprenons en effet l’examen de ceux que nous avons passés en revue précédemment. Nous disons que les noms nous indiquent l’essence, en partant de l’hypothèse que tout marche, se déplace et coule. Ne crois-tu pas que c’est dans ces conditions qu’ils nous l’indiquent ?
CRATYLE
Si vraiment, et ils l’indiquent avec justesse.
SOCRATE
Reprenons d’abord parmi eux le nom d’épistèmè (science) et considérons combien il est équivoque. Il paraît signifier que notre âme s’arrête (histèsi) sur les choses plutôt qu’elle n’est emportée dans leur mouvement, et il est plus juste de prononcer le commencement du mot comme nous le faisons maintenant que de dire pistèmè en retranchant l’é. Prenons ensuite bébaïon (stable) : c’est l’imitation d’une base (basis) et d’un arrêt (stasis), mais non d’un mouvement. Ensuite le mot historia (connaissance) signifie l’arrêt de l’écoulement (histèsi ton rhoun). Piston (sûr) aussi marque expressément ce qui arrête (histan). Pour mnèmè (mémoire), le premier venu peut voir que c’est une halte (monè) dans l’âme, et non un mouvement. Examinons encore, si tu veux, hamartia67 (erreur) et xumphora (accident) : si l’on s’en rapporte au nom, on verra qu’ils disent la même chose que cette compréhension (sunésis) dont nous avons parlé, et que la science (épistèmè) et que tous les autres noms qui désignent des objets de valeur. Considérons encore amathia (ignorance) et akolasia (dérèglement) qui paraissent voisins des derniers : l’un, amathia, paraît être la marche de ce qui va avec Dieu (tou hama théô iontos), et akolasia paraît désigner expressément l’action de suivre (akolouthia) les choses. Ainsi les noms que nous croyons appliqués aux choses les plus mauvaises apparaîtraient tout à fait semblables à ceux qui s’appliquent aux meilleures. Et je suis persuadé que, si l’on s’en donnait la peine, on en trouverait beaucoup d’autres dont on pourrait conclure qu’au rebours de ce que nous pensions, l’auteur des noms désignait les choses comme étant, non pas en marche et en mouvement, mais en repos.
CRATYLE
Tu vois pourtant, Socrate, qu’il a désigné la plupart des choses suivant l’autre opinion.
SOCRATE
Qu’importe, Cratyle ? Allons-nous compter les noms comme des cailloux de scrutin et ferons-nous dépendre leur justesse de ce calcul ? et est-ce d’après la majorité des objets qu’ils désignent à nos yeux que nous jugerons de la vérité des noms ?
CRATYLE
Ce ne serait pas raisonnable.
XLIII. – SOCRATE
Non, pas du tout, mon ami. Mais restons-en là sur ce sujet [et voyons si nous serons encore, ou non, du même avis sur ce point-ci. Dis-moi, ceux qui, en n’importe quel temps, ont institué les noms dans les villes, soit grecques, soit barbares, ne sommes-nous pas convenus, il y a quelques instants, que ce sont les législateurs et que la science qui a ce pouvoir est la législation ?
CRATYLE
Si.
SOCRATE
Dis-moi donc : les premiers législateurs, en établissant les premiers noms, connaissaient-ils les choses auxquelles ils donnaient des noms, ou les ignoraient-ils ?
CRATYLE
Je suis persuadé, Socrate, qu’ils les connaissaient.
SOCRATE
Et en effet, camarade Cratyle, ils ne le pouvaient guère, sans les connaître.
CRATYLE
C’est mon avis.]68
SOCRATE
Mais revenons au point d’où nous sommes partis pour en venir ici. Tout à l’heure, dans notre discussion précédente, tu disais, si tu t’en souviens, que celui qui établit les noms ne pouvait le faire sans connaître les choses auxquelles il les appliquait. Est-ce encore ton avis, ou non ?
CRATYLE
C’est encore mon avis.
SOCRATE
Et l’auteur des noms primitifs, crois-tu encore que c’est en connaissance de cause qu’il les établissait ?
CRATYLE
Oui, c’est en connaissance de cause.
SOCRATE
À l’aide de quels noms avait-il donc appris ou découvert les choses, si les noms primitifs n’étaient pas encore établis, et si d’autre part il est, selon nous, impossible d’apprendre et de découvrir les choses autrement que si l’on a appris les noms ou découvert soi-même leur signification ?
CRATYLE
Il y a là une sérieuse difficulté, Socrate.
SOCRATE
Comment donc pouvons-nous dire qu’ils ont établi les noms ou qu’ils ont légiféré d’après la connaissance qu’ils avaient des choses, avant même qu’il existât aucun nom et qu’ils pussent le connaître, s’il est vrai qu’il est impossible d’apprendre les choses autrement que par les noms ?
CRATYLE
À mon avis, Socrate, ce qu’on peut dire de plus vrai en cette matière, c’est que c’est une puissance supérieure à l’homme qui a donné aux choses les noms primitifs, en sorte qu’ils sont nécessairement justes.
SOCRATE
Alors tu crois que celui qui a établi les noms les aurait établis de manière à se mettre en contradiction avec lui-même, lui qui était démon ou dieu ? ou ce que nous disions tout à l’heure est-il pour toi nul et non avenu ?
CRATYLE
Mais peut-être les noms de l’une des deux classes ne sont pas vraiment des noms.
SOCRATE
De laquelle, mon excellent ami ? Est-ce des noms qui se rapportent au repos ou de ceux qui se rapportent au mouvement ? Car, ainsi que nous l’avons dit tout à l’heure, ce n’est sans doute pas le nombre qui en décidera ?
CRATYLE
Non, Socrate, ce ne serait pas juste.
SOCRATE
Dans ce conflit des noms, où certains d’entre eux prétendent que ce sont eux qui ressemblent à la vérité, les autres que c’est eux-mêmes, quel indice nous reste-t-il pour décider, et à quoi aurons-nous recours ? Ce ne sera sans doute pas à d’autres noms différents de ceux-là, car il n’en existe pas, et il devient évident qu’il nous faut chercher, en dehors des noms, d’autres choses pour nous faire voir, sans les noms, quelle est celle des deux classes qui contient les vrais noms, c’est-à-dire qui nous montrera la vérité des choses.
CRATYLE
Je suis de cet avis.
SOCRATE
Il est donc possible, ce semble, Cratyle, d’apprendre les choses sans l’aide des noms, s’il en est réellement ainsi.
CRATYLE
Il semble.
SOCRATE
Sur quel autre moyen comptes-tu donc encore pour les apprendre ? Y en a-t-il quelque autre que celui-ci, qui est à la fois naturel et le plus raisonnable et qui consiste à apprendre les choses les unes par les autres, si elles ont quelque parenté, ou en elles-mêmes et par elles-mêmes ; car ce qui est différent d’elles et d’une autre nature qu’elles indiqueraient un objet différent et d’autre nature, mais non pas ces choses-là.
CRATYLE
Tu m’as bien l’air de dire vrai.
SOCRATE
Attention, par Zeus ! Ne sommes-nous pas convenus à plusieurs reprises que les noms, quand ils sont bien établis, ressemblent aux objets qu’ils désignent et qu’ils sont les images des choses ?
CRATYLE
Si.
SOCRATE
Si donc il est à la rigueur possible d’apprendre les choses par les noms, mais s’il est possible aussi de les apprendre par elles-mêmes, quelle est la plus belle et la plus claire manière de les apprendre ? Faut-il partir de l’image et la considérer en elle-même, pour voir si elle est bien ressemblante et apprendre la vérité dont elle est l’image, ou de la vérité pour la connaître en elle-même et voir en même temps si son image a été bien exécutée ?
CRATYLE
C’est de la vérité, selon moi, qu’il faut partir.
SOCRATE
Maintenant de quelle manière faut-il apprendre ou découvrir la nature des choses, c’est là une question qui dépasse peut-être mes forces et les tiennes. Qu’il nous suffise d’avoir reconnu que ce n’est pas des noms qu’il faut partir, mais que c’est dans les choses mêmes qu’il faut les apprendre et les chercher, bien plutôt que dans les noms.
CRATYLE
Il me le semble, Socrate.
XLIV. – SOCRATE
Maintenant prenons garde encore de nous laisser abuser par cette multitude de noms de même tendance. Sans doute leurs auteurs les ont vraiment établis d’après l’idée que tout est dans un mouvement et un flux perpétuels, car il me semble qu’eux aussi avaient bien cette idée, mais il se peut que les choses se passent autrement, et que ce soit eux-mêmes qui, tombés dans une sorte de tourbillon, y soient confondus et nous y tirent et nous y entraînent avec eux. Considère en effet, admirable Cratyle, une pensée qui me revient souvent comme en rêve. Devons-nous dire qu’il existe quelque chose de beau et de bon en soi et qu’il en est de même pour chaque chose particulière ? Faut-il le dire ou non ?
CRATYLE
À mon avis, Socrate, il faut le dire.
SOCRATE
Examinons donc cette chose en soi, au lieu d’examiner si tel visage ou quelque objet du même genre est beau et si tout cela paraît en proie à l’écoulement. Ce beau en soi n’est-il pas, selon nous, toujours pareil à lui-même ?
CRATYLE
Nécessairement.
SOCRATE
Pourrait-on dire proprement du beau, s’il passe sans cesse, d’abord qu’il est telle chose, puis qu’il est de telle nature ? Ne devrait-il pas, tandis que nous parlons, devenir autre à l’instant, se dérober et ne plus être ce qu’il était ?
CRATYLE
Si, nécessairement.
SOCRATE
Alors comment une chose qui n’est jamais dans le même état pourrait-elle avoir quelque existence ? Si, à un moment donné, elle s’arrête dans le même état, il est clair que, pendant ce temps-là du moins, elle ne subit aucun changement. Si, au contraire, elle est toujours dans le même état et reste la même, comment pourrait-elle changer ou se mouvoir, alors qu’elle ne sort pas de sa forme ?
CRATYLE
Elle ne le pourrait en aucune façon.
SOCRATE
En outre, elle ne pourrait pas non plus être connue de qui que ce soit ; car au moment où l’on s’en approcherait pour la connaître, elle deviendrait autre et différente, de sorte qu’on ne pourrait plus connaître sa nature ou son état. Il n’y a évidemment pas de connaissance qui connaisse ce qui n’est dans aucun état.
CRATYLE
Il en est comme tu dis.
SOCRATE
Mais on ne peut même pas dire, Cratyle, qu’il y ait connaissance, si tout change et si rien ne demeure fixe ; car, si cette chose même que nous appelons connaissance ne cesse pas d’être connaissance, alors la connaissance peut subsister toujours et il y a connaissance. Mais si la forme même de la connaissance vient à changer, elle se change en une autre forme que la connaissance et, du coup, il n’y a plus de connaissance ; et, si elle change toujours, il n’y aura jamais connaissance, et pour la même raison il n’y aura ni sujet qui connaisse ni objet à connaître. Si au contraire le sujet connaissant subsiste toujours, si l’objet connu subsiste, si le beau, si le bien, si chacun des êtres subsiste, je ne vois pas que les choses dont nous parlons en ce moment aient aucune ressemblance avec le flux et le mouvement. En est-il ainsi de ces choses ou sont-elles comme le disent les sectateurs d’Héraclite et beaucoup d’autres, j’ai peur que la question ne soit pas facile à élucider, et il n’est guère sage de s’en remettre aux mots du soin de soi-même et de son âme, d’avoir confiance en eux et en leurs auteurs au point d’affirmer qu’ils savent quelque chose, de porter sur soi-même et sur les choses un jugement défavorable, en disant qu’il n’y a rien de rien qui soit sain, mais que tout coule comme des vases de terre cuite, de se représenter toutes choses absolument comme des gens affligés de fluxions, dans un état perpétuel de flux et d’écoulement. Il se peut sans doute, Cratyle, qu’il en soit ainsi, mais il se peut aussi que non. Il faut donc étudier la question résolument et à fond, et ne rien admettre à la légère, car tu es encore jeune et à la fleur de l’âge, et si, après examen, tu trouves quelque chose, fais-m’en part à moi aussi.
CRATYLE
Je n’y manquerai pas. Sache cependant, Socrate, que j’y ai déjà réfléchi, et que, lorsque je me travaille à examiner la question, l’opinion d’Héraclite m’apparaît la plus plausible de beaucoup.
SOCRATE
Eh bien, camarade, tu me feras leçon une autre fois, à ton retour. Pour le moment, pars pour la campagne, puisque tu as fait les préparatifs pour cela. Hermogène te fera la conduite.
CRATYLE
C’est entendu, Socrate ; mais de ton côté, tâche d’y réfléchir encore.
NOTES DU TRADUCTEUR
1 Le mot Hermogène signifie : « qui es de la race d’Hermès », dieu du gain et de l’éloquence. Le nom convient mal à Hermogène qui est pauvre et peu éloquent.
2 Dans l’Hippias majeur (282 c), Platon rapporte que Prodicos de Céos, envoyé en ambassade à Athènes, y gagna des sommes fabuleuses en donnant des auditions privées. Aristote (Rhét., III, 14, 1415 b) parle aussi des leçons à cinquante drachmes que donnait Prodicos. Sur les rapports de Socrate et de Prodicos, cf. Protagoras, 341 a, et Charmide, 163 b.
3 Par quel hasard Hermogène, fils du riche Hipponicos, fut-il réduit à la pauvreté, nous l’ignorons. Son frère Callias était au contraire extrêmement riche.
4 Le raisonnement de Socrate est un sophisme : un nom peut être vrai ou faux dans un discours, s’il est employé mal à propos, sans être faux dans la manière dont il a été formé.
5 Sur cette thèse d’Euthydème, cf. Euthydème, 294 a sq. ; 296 c.
6 Sur la notion de πρᾶξις (action), cf. Théétète, 155 e, et Sophiste, 262 b, sq.
7 Ainsi le langage, au lieu d’être une création spontanée du peuple, lui aurait été imposé par un législateur supérieurement doué pour saisir les rapports des noms aux choses. On a beaucoup discuté sur ce fabuleux législateur que Platon a doublé encore d’un dialecticien.
8 L’analogie établie par Platon entre le forgeron qui fait une navette et le législateur qui fait un mot n’est pas exacte. Les forgerons n’emploient pas une matière différente, mais des morceaux du même fer ; les inventeurs des mots emploient au contraire, suivant chaque langue, des lettres différentes.
9 Voir sur le riche Callias, chez qui a lieu l’entretien qui fait le sujet du Protagoras, la notice sur ce dialogue.
10 Protagoras avait exposé son idée maîtresse que l’homme est la mesure de toutes choses dans un traité intitulé Ἀλήθεια (Vérité).
11 Iliade, XX, 74.
12 Iliade, XXIV, 291. Cet oiseau de plumage cuivré, d’où le nom de khalkis, est une sorte de chouette.
13 Colline escarpée dans la plaine de Troie. Les hommes l’appellent Batiée, les immortels le tombeau de la bondissante Myriné, Iliade, II, 813-814. Batiée signifie la colline aux ronces, et Myriné, héroïne éponyme de la ville éolienne de Myrina, passait pour une des Amazones qui étaient venues piller la Phrygie sous le règne de Priam. Cf. Iliade, III, 189.
14 Homère dit expressément (Iliade, VI, 402) que c’est Hector qui donna à son fils le nom de Scamandrios. Platon n’a pas tenu compte de ce passage. Il se fonde sur le passage de l’Iliade, XXII, 506-507 : « Astyanax, que les Troyens surnomment ainsi, car seul tu sauvais leurs portes et leurs remparts élevés. » Évidemment ici le mot Troyens s’applique aux femmes de Troie comme aux hommes. Mais Platon s’amuse ici, comme il l’a fait souvent, à faire dire au poète ce qu’il n’a pas dit.
15 Platon a mis le verbe à la 3e personne, ἔρυτο. Dans Homère, il est à la seconde : c’est Andromaque qui s’adresse à Hector.
16 Les noms d’epsilon, upsilon, omicron et oméga datent de l’époque byzantine. Auparavant on désignait ces lettres par leur son.
17 Chrysippe était fils de Pélops et d’Astyopé. Sa marâtre Hippodamie, jalouse de la grande affection que lui portait son père, le fit tuer par ses fils, Atrée et Thyeste.
18 Atrée, roi de Mycènes, possédait un agneau d’or que le dieu Hermès lui avait donné. Thyeste, son frère, s’en empara avec l’aide d’Aéropé, femme d’Atrée, qu’il avait séduite. Pour se venger, Atrée jeta sa femme à la mer et invita Thyeste à un festin où il lui fit servir les membres de ses deux fils.
19 Myrtilos, cocher d’Œnomaos, avait ôté la clavette à une des roues du char de son maître et assure par là la victoire et la main d’Hippodamie à Pélops. Plus tard Hippodamie essaya de séduire Myrtilos qui lui résista. Elle l’accusa d’avoir voulu lui faire violence et Pélops le précipita dans la mer, qui fut depuis appelée la mer de Myrto.
20 Tantale, roi de Lydie, reçu à la table des dieux, leur déroba du nectar et de l’ambroisie, puis il les invita à son tour, et, pour se moquer d’eux, leur servit le corps de son propre fils Pélops. Zeus le précipita dans l’Hadés, où il fut condamné, d’après Homère, Odyssée, XI, 582 sq., à subir une faim et une soif perpétuelles, en ayant toujours à sa portée des fruits et de l’eau qui lui échappaient sans cesse. Pindare (Ol., I, 57) suit la même tradition que Platon, et le représente avec un énorme rocher suspendu sur sa tête.
21 Le mot koros a deux sens : il peut signifier jeune garçon ou balayure, immondice. Platon lui en donne un troisième qu’il tire du verbe κορέω, nettoyer en balayant, celui de netteté, propreté (obtenue en balayant).
22 Sur le devin Euthyphron de Prospalte (dème de la tribu acamantide), voyez la notice sur l’Euthyphron.
23 Hésiode, Travaux et Jours, 121-123. Le texte d’Hésiode porte γαῖα κάλυψεν au lieu de μοῖρ' ἐκάλυψεν, et au vers suivant : τοὶ ̀μὲν δαίμονες εἰσι Διὸς μεγάλου διὰ βολὰς : ils sont, par le vouloir du grand Zeus, des démons.
24 L’ancien alphabet attique fut officiellement abandonné en faveur de l’alphabet ionien en 404 ou 403 av. J.-C. La forme attique de héros était ΗΕΡΟΣ, celle de érôs ΕΡΟΣ ; les formes ioniennes des mêmes mots étaient ΗΡΩΣ et ΕΡΩΣ. En réalité le mot ἣρως signifie protecteur.
25 Διì φίλος devient Δίφιλος, par la suppression d’un iota et par le déplacement de l’accent.
26 D’autres faisaient venir ἄνθρωπος de ἄνω ἀθρεῖν (regarder en haut) ou de ἔναρθρον ἔχειν ἔπος (avoir une parole articulée).
27 Cf. Gorgias, 493 a, où Socrate dit avoir entendu dire à un savant homme (probablement Philolaos) que notre vie présente est une mort et notre corps un tombeau. Quant à l’étymologie de σῶμα attribuée aux Orphiques, cf. Phédon, 62 b.
28 C’est par Hestia qu’on commençait les sacrifices.
29 Les formes ὡσια et ἐσσια sont des formes doriennes.
30 Socrate a expliqué plus haut Κρόνος par κόρος, netteté : Ici il dérive évidemment de κροῦνος, source.
31 Iliade, XIV, 201.
32 En réalité, Hésiode, Théogonie, 44 sq., fait de Gaia (la Terre) et d’Ouranos (le Ciel) les père et mère de tous les dieux. Pour l’Océan et Téthys, ils n’ont donné naissance qu’aux fleuves et aux Océanides.
33 Orphica, p. 384, éd. Herm.
34 C’est l’étymologie qu’en donne le Phédon, 80 d.
35 Proclus, commentant ce passage, dit que Platon reconnaît trois sortes de sirènes : les sirènes célestes, qui sont sous le pouvoir de Zeus, celles qui aident à la génération, qui sont sous le pouvoir de Poséidon, et celles qui purifient, qui sont sous le pouvoir d’Hadès. On plaçait quelquefois l’image des sirènes sur les tombeaux.
36 Kronos, détrôné par Zeus, avait été précipité et enchaîné dans le Tartare, d’après l’Iliade, XIV, 203-204.
37 Pherréphatta est la forme que donnent les inscriptions attiques pour Pherséphone ou Perséphone, qui sont des formes poétiques. Dans les décrets, la déesse est appelée Korè.
38 Il leur paraît terrible, parce qu’ils le font venir de φέρειν, porter, et φόνος, mort violente.
39 Ceux qui ont peur de ce nom d’Apollon y voient le dieu qui fait périr (ἀπολλύναι).
40 Parodie des paroles d’Énée à Pandaros, Iliade, V, 221-222 : « Allons, monte sur mon char, pour que tu voies ce que valent les chevaux de Tros ».
41 Platon joue sur le double sens de τραγικός : de bouc et tragique, et il fait allusion aux légendes de la tragédie.
42 Pan était fils d’Hermès et de la fille de Dryops, ou selon Lucien (Dialogues des dieux, XXII) de Pénélope de Sparte, fille d’Icarios. Suivant l’hymne homérique à Pan, les dieux l’avaient appelé Pan (tout), parce qu’apporté dans l’Olympe par son père, il avait réjoui tous les dieux.
43 Suivant Plutarque (De Placitis philosophorum, II, 27), c’est Thalès qui aurait eu cette idée le premier.
44 Il ressemble, en effet, aux mots composés employés par les poètes lyriques.
45 L’ancien alphabet attique ne connaissait pas l’ω. L’ο notait à la fois o, ω et ου.
46 Allusion à la fable de l’Âne revêtu de la peau du lion (Ésope, 268, édition Budé), ou à la peau de lion d’Héraclès.
47 Le texte dit deux εἶ : dans l’alphabet ionien adopté en ~404, l’ε est appelé εἶ et l’o appelé οὖ.
48 Allusion à l’enseignement que les sophistes réservaient à leurs élèves. Cf. Théétète, 152 c : « Était-ce donc un sage accompli que Protagoras, et a-t-il parlé énigmatiquement pour la populace, tandis qu’il disait en secret la vérité à ses disciples ? »
49 Anréia est formé de ἄν (ἀνά) en sens contraire et de ῥεῖν, couler.
50 Ce qui donne ἐχονόη.
51 Ce ρ vient du suffixe instrumental τρο, que Platon n’a pas reconnu. Le mot vient de κατόπτομαι, voir.
52 Hésiode (Théogonie, 326-327) parle de Phix la pernicieuse, fléau des Cadméens. Elle était fille d’Orthos et d’Ekhidna. On la confondit plus tard avec le Sphinx.
53 Ce sont les paroles d’Hector à sa mère : « Ne m’offre pas de vin à la douceur de miel, vénérable mère, pour ne point m’ôter ma force. » Iliade, VI, 264-265.
54 Les marchands donnent à λυσιτελοῡν le sens de payer la dépense faite, couvrir les frais, λύειν τέλη d’où le sens de λυσιτελεῑν, être avantageux.
55 Le nome était à l’origine un chant liturgique en l’honneur d’un dieu, exécuté par un chanteur unique qui s’accompagnait de la cithare. Au ~Ve siècle, on adjoignit au soliste un chœur, et à la cithare, la flûte. Le chant comprenait sept parties, précédées d’un prélude. L’auteur, plus préoccupé de musique que de poésie, sacrifiait la pensée à la beauté des sons et des images et se donnait toute liberté à former des mots composés, dont la complication frappait les auditeurs, comme on le voit par la remarque malicieuse d’Hermogène. Pollux (IV, 77) mentionne le nome d’Athéna.
56 Cicéron s’est souvenu de ce passage dans De Oratore, III 12 : « Les femmes conservent plus aisément l’ancien langage sans le déformer, parce que, n’ayant pas l’occasion de parler à beaucoup de monde, elles retiennent toujours ce qu’elles ont appris d’abord. »
57 Étranger à l’attique. Ἀλγηδών paraît être, en effet, un mot ionien et poétique. Cependant Platon lui-même l’a plusieurs fois employé.
58 Ἀνάγκη, selon Platon, est composé de ἀνά, le long de, et, ἄγκη, ravins : c’est ce qui contrarie le mouvement.
59 Dans l’ancien alphabet attique, H servait à marquer l’aspiration et l’E servait à désigner l’ε, l’η et la diphtongue ει.
60 Κίειν, inusité en attique, est exclusivement épique.
61 Au lieu de ἀ-ίεσις.
62 Hésiode, Travaux et Jours, 361-362 : « Si tu amasses peu sur peu et fais cela souvent, ce peu-là pourra devenir beaucoup. » (Trad. Mazon.)
63 Iliade, IX, 644-645. La division en vingt-quatre chants date de l’époque alexandrine. Auparavant, on désignait les diverses parties des poèmes homériques par le nom des grands événements racontés, la Colère ou la Querelle, les Serments, les Prières, etc.
64 Iliade, I, 343. Achille dit d’Agamemnon : « Il ne sait pas voir à la fois en avant et en arrière. »
65 Cette opinion, qui remonte à Parménide, fut celle de Protagoras, et, au temps où écrivait Platon, celle d’Antisthène. Elle est déjà discutée dans l’Euthydème, 286 c, 287 b.
66 On n’a pas d’autre renseignement sur ce règlement de police à Égine.
67 En rattachant ἀμαρτία à ὀμαρτεῖν, accompagner, au lieu de le rattacher à ἁμαρτεῖν, se tromper, on obtient un mot qui marque le mouvement.
68 Le passage mis entre crochets ne se trouve pas dans les deux manuscrits essentiels B et T ; il se trouve dans le manuscrit W.