DIOGÈNE LAËRCE
Vies et doctrines des philosophes de l’Antiquité
Rédigé au IIIe siècle
Traduit du grec ancien par Charles Zévort
Le titre Vies et doctrines des philosophes de l’Antiquité n’est pas de Diogène Laërce – parfois orthographié Diogène (de) Laërte, comme dans les notes de cette traduction –, pas plus que les autres titres sous lesquels cette œuvre a été publiée, comme Vies, doctrines et sentences des philosophes illustres.
LIVRE PREMIER
Préface de Diogène
Quelques auteurs prétendent que la philosophie a pris naissance chez les barbares : ainsi Aristote, dans le traité de la Magie, et Sotion, au vingt-troisième livre de la Succession des Philosophes, disent qu’elle fut cultivée chez les Perses par les mages, chez les Babyloniens ou les Assyriens par les chaldéens, dans l’Inde par les gymnosophistes, chez les Celtes et les Gaulois par ceux qu’on appelait druides et semnothées. Ils s’appuient encore sur ce qu’Ochus était de Phénicie, Zamolxis de Thrace, et Atlas de Libye. Les Égyptiens assurent de leur côté que Vulcain, fils de Nilus, institua la philosophie, dont les représentants sont les prêtres et les prophètes. De Vulcain à Alexandre de Macédoine ils comptent quarante-huit mille huit cent soixante-trois ans, période pendant laquelle il y eut, disent-ils, trois cent soixante-treize éclipses de soleil et huit cent trente-deux de lune. Quant aux mages, Hermodore le platonicien prétend, dans le traité des Sciences, que le premier d’entre eux, le Perse Zoroastre, est antérieur de cinq mille ans à la prise de Troie. Xanthus de Lydie dit au contraire que de Zoroastre à l’expédition de Xerxès en Grèce il s’est écoulé six cents ans, et qu’après cette époque, plusieurs familles de mages, les Ostanes, les Astrampsyches, les Gobryes et les Patazes, se sont encore succédé jusqu’à la destruction de l’empire des Perses par Alexandre.
Mais ces auteurs se trompent lorsqu’ils attribuent aux barbares les travaux qui ont illustré la Grèce ; car c’est elle qui a produit non seulement la philosophie mais même le genre humain. Athènes a donné le jour à Musée, Thèbes à Linus.
Musée était, dit-on, fils d’Eumolpe ; il a le premier composé une théogonie et un poème sur la sphère. Il enseignait que tout vient d’un principe unique et y retourne. On dit qu’il mourut à Phalère et que sur son tombeau fut gravée cette épitaphe :
Le fils chéri d’Eumolpe repose ici dans les champs de Phalère.
Ce tombeau couvre la cendre de Musée.
C’est du père de Musée que les Eumolpides d’Athènes ont pris leur nom.
Quant à Linus, qu’on dit fils de Mercure et de la muse Uranie, il avait composé un poème sur l’origine du monde, les révolutions du soleil et de la lune, la génération des animaux et des fruits ; ce poème commençait ainsi :
Il fut un temps où tout était confondu.
Anaxagore, lui empruntant cette pensée, dit que « toutes choses étaient confondues à l’origine ; que l’intelligence survint et les mit en ordre. » Linus mourut, dit-on, en Eubée, percé par un trait d’Apollon. Voici son épitaphe :
Ici la terre a reçu le corps de Linus de Thèbes,
Fils de la muse Uranie à la brillante couronne.
Concluons donc que la philosophie a pris naissance chez les Grecs, comme le prouve d’ailleurs son nom, qui exclut toute idée d’origine étrangère.
Ceux qui en attribuent l’invention aux barbares mettent aussi en avant Orphée de Thrace, philosophe véritable selon eux, et l’un des plus anciens. Mais faut-il appeler philosophe un homme qui a débité de pareilles sottises sur le compte des dieux ? Pour moi, je ne sais quel nom donner à celui qui attribue aux dieux toutes les faiblesses humaines, même ces honteuses prostitutions qui souillent l’organe de la parole, et dont on ne trouve que peu d’exemples parmi les hommes. L’opinion commune est qu’il mourut déchiré par des femmes ; mais son épitaphe, qui est à Dium, en Macédoine, porte qu’il fut frappé de la foudre :
Le chantre à la lyre d’or, Orphée de Thrace, a été enseveli ici par les muses ;
Le roi d’en haut, Jupiter, l’a frappé de ses traits enflammés.
Ceux qui vont chercher l’origine de la philosophie chez les barbares, indiquent aussi les particularités de leurs doctrines. Ainsi ils disent que les gymnosophistes et les druides s’énonçaient en termes énigmatiques et sentencieux, qu’ils recommandaient d’honorer les dieux, de s’abstenir du mal et de s’exercer au courage. On trouve aussi dans le douzième livre de Clitarque que les gymnosophistes professaient le mépris de la mort. Les chaldéens étaient livrés à l’étude de l’astronomie et à la divination. Les mages vaquaient au culte des dieux, aux sacrifices et aux prières, prétendant que la divinité ne voulait être invoquée que par eux. Ils traitaient de la substance et de la génération des dieux, au nombre desquels ils mettaient le feu, la terre et l’eau. Ils proscrivaient les représentations sensibles et par-dessus tout la croyance à des dieux mâles et femelles : ils raisonnaient sur la justice et regardaient comme une impiété de brûler les morts, comme une chose licite d’épouser sa mère ou sa fille, ainsi que le rapporte Sotion, au vingt-troisième livre. Ils s’occupaient aussi de divinations et de prédictions, prétendant que les dieux eux-mêmes se manifestaient à eux. Ils disaient que des objets s’exhalent et émanent certaines images, que l’air en est rempli, mais qu’elles ne peuvent être vues que par ceux dont la vue est assez perçante. La parure, les ornements d’or étaient proscrits par eux ; ils se vêtaient de blanc, n’avaient pour lit que la terre, pour nourriture que des légumes, un peu de fromage et de pain, pour bâton qu’un roseau dont ils se servaient, dit-on, pour porter leur fromage à la bouche et le manger. Aristote dit, dans le traité de la Magie, qu’ils ne connaissaient point cette espèce de magie qui a recours aux prestiges ; Dinon affirme la même chose au cinquième livre des Histoires ; il dit aussi que le mot Zoroastre signifie littéralement qui sacrifie aux astres. La même opinion se trouve dans Hermodore. Aristote assure encore, au premier livre de la Philosophie, que les mages sont plus anciens que les Égyptiens, qu’ils admettaient deux principes, le bon et le mauvais, et qu’ils appelaient l’un Jupiter et Oromasde, l’autre Pluton et Ariman. C’est aussi ce que dit Hermippe, au premier livre des Mages, ainsi qu’Eudoxe dans le Tour du Monde et Théopompe au huitième livre des Philippiques. Ce dernier ajoute que dans la doctrine des mages les hommes ressuscitent, qu’ils sont alors immortels et que l’univers se conserve grâce à leurs prières. Eudème de Rhodes rapporte la même chose, et Hécatée dit qu’ils croient les dieux engendrés. Cléarque de Soles prétend, dans le traité de l’Éducation, que les gymnosophistes descendent des mages. Quelques auteurs pensent que les juifs tirent aussi d’eux leur origine. Au reste, ceux qui ont écrit l’histoire des mages, critiquent Hérodote pour avoir avancé que Xerxès lança des traits contre le soleil et voulut enchaîner la mer ; ils se fondent sur ce que le soleil et la mer étaient considérés comme des dieux par les mages ; ils trouvent tout naturel au contraire que Xerxès ait brisé les statues.
Voici maintenant les idées philosophiques des Égyptiens touchant les dieux et la justice : ils enseignaient que la matière est le principe des choses ; que d’elle ont été tirés les quatre éléments, et que les animaux en sont formés ; que le soleil et la lune sont des dieux ; ils donnaient au soleil le nom d’Osiris, à la lune celui d’Isis, et les représentaient symboliquement sous la forme d’un escarbot, d’un dragon, d’un épervier et d’autres animaux, ainsi que le rapportent Manethon, dans l’Abrégé des Phénomènes naturels, et Hécatée au premier livre de la Philosophie égyptienne. Ils disaient que c’était faute de connaître la forme véritable des dieux qu’ils avaient recours à des représentations sensibles et élevaient des temples ; que le monde a commencé et doit finir ; qu’il est sphérique ; que les astres sont des masses ignées dont la bienfaisante influence produit toutes choses sur la terre ; que la lune s’éclipse lorsqu’elle pénètre dans l’ombre de la terre ; que l’âme persiste après la mort et passe dans d’autres corps ; que la pluie provient d’une transformation de l’air. Ils expliquaient également par des raisons physiques les phénomènes analogues, au dire d’Hécatée et d’Aristagoras. Ils avaient aussi établi des règles de justice dont ils rapportaient l’institution à Hermès. Les animaux utiles étaient mis par eux au rang des dieux ; enfin ils prétendaient être les inventeurs de la géométrie, de l’astronomie et de l’arithmétique.
Voilà pour ce qui regarde l’origine de la philosophie.
Pythagore est le premier qui ait donné à cette science le nom de philosophie. Héraclide rapporte, dans la dissertation sur la Léthargique, qu’il se qualifia lui-même philosophe dans un entretien qu’il eut à Sicyone avec Léonte, tyran des Sicyoniens ou Phliasiens. « Aucun homme n’est vraiment sage, disait-il, les dieux seuls ont ce privilège. » Avant lui, la philosophie s’appelait sagesse et on donnait le nom de sage à celui qui en faisait profession, c’est-à-dire, qui était arrivé à la plus haute perfection de l’âme. Le mot philosophie au contraire désigne seulement l’amour et la recherche de la sagesse. Les sages étaient aussi appelés sophistes ; mais ce nom ne leur était pas exclusivement réservé ; il s’appliquait aussi aux poètes ; ainsi Cratinus célébrant Homère et Hésiode dans l’Archiloque, les appelle sophistes.
Les sages sont Thalès, Solon, Périandre, Cléobule, Chilon, Bias, Pittacus. On range aussi parmi les sages le Scythe Anacharsis, Myson de Chénée, Phérécyde de Syros et Épiménide de Crète. Quelques-uns même accordent ce titre au tyran Pisistrate.
La philosophie comprend deux branches principales, dont l’une a pour chef Anaximandre, disciple de Thalès, et l’autre Pythagore, disciple de Phérécyde. La première a reçu le nom d’école ionienne, parce que Thalès, maître d’Anaximandre, était Ionien ; il était de Milet. L’autre a été appelée italique, parce que Pythagore, chef de cette école, avait passé la plus grande partie de sa vie en Italie.
L’école ionienne vient aboutir à Clitomaque, à Chrysippe et à Théophraste ; l’école italique à Épicure. En effet, à Thalès succède Anaximandre ; viennent ensuite Anaximène, Anaxagore, Archélaüs, Socrate, fondateur de la philosophie morale, puis les disciples de Socrate et en particulier Platon, chef de l’ancienne Académie ; ensuite Speusippe et Xénocrate, Polémon, Crantor et Cratès, Arcésilas, chef de la moyenne Académie ; à ce dernier succède Lacyde qui commence l’Académie nouvelle, puis Carnéade, et en dernier lieu Clitomaque en qui finit l’une des branches de l’école ionienne. Voici l’ordre de succession dans les deux autres branches, celles qui aboutissent à Chrysippe et à Théophraste : d’une part, Socrate, Antisthène, Diogène le cynique, Cratès de Thèbes, Zénon de Citium, Cléanthe, Chrysippe ; de l’autre, Platon, Aristote, Théophraste. Ainsi finit la philosophie ionienne. Dans l’école italique, Pythagore a pour successeurs : Télauge son fils, Xénophane, Parménide, Zénon d’Élée, Leucippe, Démocrite, une foule d’autres, et nommément Nausiphane et Naucyde, enfin Épicure.
Parmi les philosophes, les uns sont dogmatiques, les autres sceptiques1. Les dogmatiques enseignent que la vérité est accessible à l’homme ; les sceptiques suspendent leur jugement et prétendent qu’elle ne peut être découverte.
Beaucoup de philosophes ont laissé des ouvrages. D’autres n’ont absolument rien écrit ; tels sont, au dire de quelques auteurs, Socrate, Stilpon, Philippe, Ménédème, Pyrrhon, Théodore, Carnéade, Bryson. On range aussi quelquefois dans la même classe Pythagore et Ariston de Chio qui n’a laissé que quelques lettres. Ceux qui n’ont composé qu’un seul ouvrage sont : Mélissus, Parménide, Anaxagore. Zénon a beaucoup écrit, Xénophane davantage, Démocrite encore plus ; ils furent surpassés à cet égard par Aristote, qui lui-même le cède à Épicure, et celui-ci à Chrysippe.
Les philosophes ont reçu différents noms, empruntés soit aux villes qu’ils habitaient, comme les éléens, les mégariques, les érétriens, les cyrénaïques ; soit au lieu de leurs réunions : les académiciens, les stoïciens ; soit encore à un fait accidentel, comme les péripatéticiens. Quelquefois le surnom est un terme de mépris, comme celui de cynique. Tantôt il exprime le caractère de la doctrine : par exemple, les eudémoniques ; tantôt d’orgueilleuses prétentions, ainsi les philalèthes2, les éclectiques, les analogistes. Quelques-uns ont emprunté le nom du maître, comme les socratiques, les épicuriens et d’autres encore. On appelle physiciens ceux qui se renferment dans l’étude de la nature ; moralistes, ceux qui s’occupent des mœurs ; dialecticiens, ceux qui s’exercent aux subtilités du raisonnement.
La philosophie a trois parties : physique, morale, dialectique. La physique a pour objet le monde et ses phénomènes ; la morale traite de la conduite de la vie et de tout ce qui concerne l’homme ; la dialectique expose les principes et les raisons des deux autres parties. La physique régna seule jusqu’à Archélaüs ; Socrate a, comme nous l’avons dit, fondé la morale, et Zénon d’Élée la dialectique. La philosophie morale a produit dix écoles : académique, cyrénaïque, éliaque, mégarique, cynique, érétriaque, dialectique, péripatéticienne, stoïcienne, épicurienne. Elles eurent pour chefs : Académie ancienne, Platon ; moyenne, Arcésilas ; nouvelle, Lacyde ; École cyrénaïque, Aristippe de Cyrène ; éléaque, Phédon d’Elis ; mégarique, Euclide de Mégare ; cynique, Antisthène d’Athènes ; érétriaque, Ménédème d’Érétrie ; dialectique, Clitomaque de Carthage ; péripatéticienne, Aristote de Stagire ; stoïcienne, Zénon de Citium. L’école épicurienne a pris le nom de son fondateur Épicure.
Hippobotus, dans le traité des Sectes, compte neuf sectes ou écoles qu’il range dans l’ordre suivant : école mégarique, érétriaque, cyrénaïque ; école d’Épicure, d’Annicéris, de Théodore, de Zénon ou stoïcienne ; académie ancienne, péripatétisme. Il ne mentionne ni l’école cynique, ni celle d’Élis, ni l’école dialectique. Quant à la philosophie pyrrhonienne, la plupart la laissent de côté à cause de l’indétermination de ses principes. Quelques-uns cependant disent que sous certains rapports c’est une école, et sous d’autres, non. C’est une école, disent-ils, si pour constituer une école il suffit de simples raisonnements, appropriés bien ou mal aux phénomènes ; en ce sens, on peut l’appeler école sceptique ; mais s’il faut au contraire des dogmes positifs et fortement enchaînés, ce n’est plus une école, car elle n’a pas de dogmes.
Voilà ce que nous avions à dire sur les commencements et les parties de la philosophie, sur les diverses écoles et la succession des doctrines.
Dans ces derniers temps3, Potamon d’Alexandrie a fondé une nouvelle école qu’il appelle éclectique ; sa méthode consiste à choisir dans toutes les autres doctrines ce qui lui paraît juste et raisonnable. Il admet, comme il le dit lui-même dans ses Principes, que la vérité a pour critérium, d’une part, la faculté qui juge, c’est-à-dire la faculté régulatrice ; de l’autre, ce qui est la base du jugement, à savoir une représentation exacte de l’objet. Les principes de toutes choses sont, selon lui : la matière, l’agent, l’acte4 et le lieu ; c’est-à-dire ce dont et ce pourquoi les choses sont faites, comment et où elles sont. Il dit aussi que le but unique de tous nos efforts doit être une vie ornée de toutes les perfections, sans excepter les biens du corps, ceux du moins que comporte la nature, et les biens extérieurs.
Passons maintenant à l’histoire des philosophes, à commencer par Thalès.
Chapitre premier – Thalès
Hérodote, Duris et Démocrite rapportent que Thalès, fils d’Examius et de Clobuline, était de la famille des Thélides, l’une des plus illustres de Phénicie, et issue elle-même de Cadmus et d’Agénor, au dire de Platon. Le premier il reçut le nom de sage, sous l’archontat de Damasias à Athènes5. Ce fut aussi à la même époque, suivant Démétrius de Phalère dans la Liste des Archontes, que les sept sages furent ainsi nommés. D’après ces témoignages, Thalès aurait obtenu le droit de cité à Milet, lorsqu’il y arriva avec Nélée chassé de Phénicie. Mais l’opinion la plus accréditée est qu’il était originaire de Milet, et d’une illustre famille. Après s’être consacré d’abord aux affaires publiques, il se livra à l’étude de la nature, mais ne laissa aucun ouvrage, selon quelques auteurs ; car l’Astronomie nautique qui porte son nom est, dit-on, de Phocus de Samos. Callimaque lui attribue la découverte de la petite Ourse et s’exprime ainsi dans les Iambes :
C’est lui, dit-on, qui reconnut la constellation du Chariot,
Sur laquelle les Phéniciens règlent leur navigation.
Quelques auteurs soutiennent qu’il a écrit, mais seulement sur deux points particuliers, le solstice et l’équinoxe, jugeant tout le reste impossible à expliquer6. D’autres, et parmi eux Eudème, dans l’Histoire de l’Astronomie, rapportent que le premier il se livra à l’observation des astres, qu’il prédit les éclipses de soleil et l’époque des solstices, découvertes qui lui valurent les éloges de Xénophane et d’Hérodote. La même chose est attestée par Héraclite et Démocrite. On a aussi prétendu qu’il avait le premier proclamé l’immortalité de l’âme ; le poète Chœrilus, entre autres, est de cette opinion. Le premier il signala la marche du soleil entre les tropiques, et enseigna que la lune est sept cent vingt fois moins grande que le soleil ; le premier aussi il appela trigésime le dernier jour du mois ; enfin on lui doit, dit-on, les premières spéculations sur la nature.
Aristote et Hippias disent qu’il attribuait une âme même aux êtres inanimés, se fondant sur les phénomènes observés dans l’ambre et dans l’aimant. Pamphila raconte, de son côté, qu’il avait appris la géométrie des Égyptiens ; que le premier il inscrivit dans le cercle un triangle rectangle, et qu’il immola un bœuf à cette occasion. – Apollodore le calculateur et quelques autres mettent cela sur le compte de Pythagore. – Thalès étendit les découvertes que Callimaque, dans les Iambes, attribue à Euphorbe de Phrygie, celles relatives aux propriétés du triangle scalène et en général à la théorie des lignes. Il paraît aussi avoir porté une grande sagacité dans les affaires publiques ; car Crésus ayant sollicité l’alliance des Milésiens, il empêcha qu’elle ne fût conclue, ce qui sauva la ville lors du triomphe de Cyrus. Héraclide raconte, d’après Clytus, qu’il menait une vie solitaire et retirée. Quelques auteurs prétendent qu’il fut marié et eut un fils nommé Cibissus ; d’autres assurent qu’il garda le célibat et adopta le fils de sa sœur.
On lui demandait un jour pourquoi il ne songeait pas à avoir des enfants : « C’est, dit-il, que j’aime les enfants7. »
Sa mère le pressant de se marier, il répondit : « Il n’est pas temps encore. » Plus tard, lorsqu’il fut d’un âge mûr, comme elle renouvelait ses instances, il dit : « Il n’est plus temps. »
Hiéronymus de Rhodes rapporte, au second livre des Mémoires divers, que voulant montrer qu’il était facile de s’enrichir, il prit à ferme tous les pressoirs à huile, dans la prévision d’une excellente récolte, et en retira des sommes considérables.
L’eau était pour lui le principe de toutes choses ; il soutenait encore que le monde est vivant et rempli d’âmes. On dit aussi que ce fut lui qui détermina les saisons et partagea l’année en trois cent soixante-cinq jours. Il n’eut aucun maître, à l’exception des prêtres qu’il fréquenta en Égypte. Hiéronymus dit qu’il calcula la hauteur des pyramides, en prenant pour base leur ombre au moment où les ombres sont égales aux objets. Minyès le fait vivre dans la familiarité de Thrasybule, tyran de Milet.
On connaît l’histoire du trépied trouvé par des pêcheurs, et que les Milésiens offrirent aux sages : Des jeunes gens d’Ionie achetèrent, dit-on, un coup de filet à des pêcheurs de Milet ; un trépied ayant été tiré de l’eau, une contestation s’éleva, et les Milésiens ne pouvant accorder les parties, envoyèrent consulter l’oracle de Delphes. Le dieu répondit en ces termes :
Enfants de Milet, vous m’interrogez au sujet du trépied :
Je l’adjuge au plus sage.
En conséquence, on le donna à Thalès, qui le transmit à un autre et celui-ci à un troisième ; enfin Solon le reçut et l’envoya à Delphes, en disant que le premier des sages c’était le dieu. Callimaque, dans les lambes, donne une version différente empruntée à Léandre de Milet. Il dit qu’un certain Bathyclès d’Arcadie laissa en mourant un vase qu’il léguait au plus sage. Thalès le reçut et en fit don à un autre ; puis le vase lui étant revenu, après avoir passé de main en main, il l’envoya au temple d’Apollon Didyméen8, avec cette inscription, suivant Callimaque :
Deux fois Thalès me reçut pour prix ; il me consacre au dieu qui règne sur le peuple de Nélée.
Voici l’inscription en prose : « Thalès de Milet, fils d’Examius, consacre à Apollon Didyméen le prix que deux fois il reçut des Grecs. » Celui qui avait porté le vase de l’un à l’autre était le fils de Bathyclès, appelé Thyrion, au dire d’Éleusis, dans l’Achille, et d’Alexandre de Mynde, dans le neuvième livre des Traditions. Eudoxe de Cnide et Évanthe de Milet racontent, de leur côté, que Crésus avait confié à un de ses amis une coupe d’or pour la donner au plus sage des Grecs. Il l’offrit à Thalès ; puis la coupe, passant de main en main, arriva à Chilon qui fit demander à Delphes quel homme était plus sage que lui. L’oracle désigna Myson, dont nous parlerons plus tard. – C’est ce même Myson qu’Eudoxe substitue à Cléobule, et Platon à Périandre, dans la liste des sages. – Voici la réponse du dieu :
Je déclare que Myson, de Chénée sur l’Œta,
L’emporte sur toi par la sublimité du génie.
C’était Anacharsis qui consultait l’oracle. Dédacus le platonicien et Cléarque disent que Crésus envoya la coupe à Pittacus et qu’elle circula ensuite de l’un à l’autre. Andron assure, d’un autre côté, dans le Trépied, que les Argiens proposèrent au plus sage des Grecs un trépied, prix de la vertu, qu’Aristodème de Sparte en fut jugé digne et qu’il le passa à Chilon. Aristodème est cité par Alcée dans ces vers :
C’est, dit-on, de la bouche d’Aristodème
Que Sparte entendit autrefois cette maxime d’un grand sens :
« L’argent, c’est l’homme ; jamais pauvre
Ne fut ni vertueux ni honoré. »
Suivant un autre récit, un vaisseau chargé, que Périandre envoyait à Thrasybule, tyran de Milet, vint échouer sur les rivages de l’île de Cos, et c’est là que plus tard des pêcheurs trouvèrent le trépied. D’après Phanodicus, il aurait été trouvé sur les côtes de l’Attique, transporté à Athènes et donné à Bias par un décret du peuple. – Nous dirons, dans la vie de Bias, la raison de cet honneur. – Voici encore une autre version : Le trépied était l’œuvre de Vulcain qui le donna à Pélops, à l’occasion de ses noces. Il appartint ensuite à Ménélas, et Pâris l’enleva avec Hélène ; mais celle-ci, prétextant qu’il serait un sujet de querelle, le jeta à la mer non loin de Cos. Plus tard, des habitants de Lébédos achetèrent en cet endroit un coup de filet, et les pêcheurs amenèrent le trépied ; une dispute s’éleva et on se rendit à Cos : les Lébédiens ne pouvant obtenir raison, s’adressèrent aux Milésiens leurs métropolitains, et ceux-ci, après une ambassade inutile, déclarèrent la guerre aux habitants de Cos. Beaucoup de monde avait déjà péri de part et d’autre, lorsque enfin intervint un oracle qui ordonnait de donner le trépied au plus sage. Thalès, désigné par les deux partis, le donna lui-même à un autre, et après qu’il lui fut revenu, il l’offrit à Apollon Didyméen.
La réponse de l’oracle aux habitants de Cos était ainsi conçue :
Il n’y aura pas de terme à la guerre que se font les habitants de Mérope et les Ioniens, avant que le trépied d’or que Vulcain a jeté dans les flots ne sorte de votre ville, donné par vous à celui qui connaît le présent, l’avenir et le passé.
À ceux de Milet :
Enfants de Milet, vous interrogez Phœbus au sujet du trépied…
Le reste comme plus haut. En voilà assez sur ce sujet.
Hermippe, dans les Vies, attribue à Thalès ces paroles que d’autres mettent dans la bouche de Socrate : « Je remercie la fortune de trois choses : d’être membre de l’espèce humaine plutôt que bête ; d’être homme plutôt que femme ; d’être Grec et non barbare. »
On raconte qu’étant sorti de chez lui, sous la conduite d’une vieille femme, pour observer les astres, il tomba dans une fosse, et que comme il se fâchait, la vieille lui dit : « Ô Thalès, tu ne vois pas ce qui est à tes pieds et tu veux connaître ce qui se passe dans le ciel ! » Timon parle aussi de son amour pour l’astronomie et le loue en ces termes dans les Silles :
Tel fut aussi Thalès, sage parmi les sages, illustre astronome.
Lobon d’Argos compte environ deux cents vers de sa composition, et dit qu’on grava ceux-ci au-dessous de sa statue :
Thalès, enfant de l’Ionie, le plus savant des astronomes.
Milet l’a donné au monde.
Il cite comme de lui les vers suivants qui faisaient partie des chants gnomiques :
Beaucoup de paroles ne sont pas une marque d’esprit.
Êtes-vous sage ? attachez-vous à une seule chose,
À un objet unique, mais important ;
Par là, vous mettrez un terme à l’intarissable caquetage des bavards.
On lui attribue les maximes suivantes : « Dieu est le plus ancien des êtres, car il est par lui-même ; – le monde est ce qu’il y a de plus beau, étant l’œuvre de Dieu ; – l’espace est ce qu’il y a de plus grand : il embrasse tout ; – l’esprit ce qu’il y a de plus rapide : il se répand à travers toutes choses ; – la nécessité ce qu’il y a de plus puissant : elle triomphe de tout ; – le temps ce qu’il y a de plus sage : il fait tout découvrir. »
Il disait encore qu’il n’y a aucune différence entre la vie et la mort : « Qui t’empêche donc de mourir ? lui dit-on. – C’est, reprit-il, qu’il n’y a aucune différence. »
On lui demandait lequel avait précédé, du jour ou, de la nuit : « La nuit, dit-il, a précédé d’un jour. »
Interrogé si les mauvaises actions échappaient à la connaissance des dieux, il répondit : « Pas même les pensées. »
Une autre fois, un adultère lui ayant demandé s’il pouvait jurer n’avoir pas commis d’adultère, il lui dit : « Le parjure n’est pas pire que l’adultère. » Quelle est, lui disait-on, la chose la plus difficile ? – Se connaître soi-même, reprit-il. – La plus aisée ? – Donner des conseils. – La plus agréable ? – Réussir. – Qu’est-ce que Dieu ? – Ce qui n’a ni commencement ni fin. – Qu’avez-vous vu de plus extraordinaire ? – Un tyran arrivé à la vieillesse. – Quelle est la plus douce consolation du malheur ? – La vue d’un ennemi plus malheureux encore. – Quel est le meilleur moyen de mener une vie pure et vertueuse ? – Éviter ce qu’on blâme dans les autres. – Quel est l’homme heureux ? – Celui dont le corps est sain, l’esprit cultivé, la fortune suffisante. »
Il disait encore qu’il faut penser à ses amis, présents ou absents ; qu’on ne doit point farder son visage et que la véritable beauté est celle de l’âme. « Gardez-vous, disait-il, de vous enrichir par des moyens honteux. – Que jamais on ne puisse vous reprocher une parole malveillante envers vos amis. – Attendez-vous à être traité par vos enfants comme vous aurez traité vos parents. »
Il attribuait les débordements du Nil à ce que les vents étésiens, soufflant en sens contraire du courant, font remonter les eaux.
Apollodore, dans les Chroniques, le fait naître la première année de la trente-cinquième olympiade9 Il mourut à l’âge de soixante-dix-huit ans, ou, suivant un autre témoignage, celui de Sosicrate, à l’âge de quatre-vingt-dix ans. En effet, Sosicrate place sa mort dans la cinquante-huitième olympiade ; il ajoute que Thalès était contemporain de Crésus, et qu’il avait offert de lui faire passer, sans pont, le fleuve Halys, en détournant son cours.
Il y a eu cinq autres Thalès, au dire de Démétrius de Magnésie, dans les Homonymes. Un mauvais rhétheur de Calatia ; un peintre habile, de Sicyone ; un troisième, fort ancien, contemporain d’Hésiode, d’Homère et de Lycurgue ; un quatrième, cité par Duris dans le traité de la Peinture ; enfin un cinquième plus récent, mais fort obscur, mentionné par Denys dans les Critiques.
Thalès, le sage, contemplait un combat gymnique lorsqu’il succomba tout à coup à la chaleur, à la soif et à l’épuisement de la vieillesse. On mit cette inscription sur son tombeau :
Contemple ici le tombeau d’un homme au puissant génie, de Thalès !
Ce monument est peu de chose, mais sa gloire s’élève jusqu’aux cieux.
J’ai moi-même composé sur lui les vers suivants, dans le premier livre des Épigrammes ou Recueil de toute mesure :
Le sage Thalès contemplait les jeux de la lutte, lorsque tu l’enlevas du milieu du stade, Jupiter, dieu de la lumière ! je te rends grâce de l’avoir rapproché des cieux ; car, vieux comme il était, il ne pouvait plus de la terre observer les astres.
C’est de lui qu’est la maxime : « Connais-toi toi-même », maxime qu’Antisthène, dans la Succession des philosophes, attribue à Phémonoé, en accusant Chilon de se l’être appropriée.
Quant aux sept sages, sur lesquels j’ai cru utile de donner ici quelques notions générales, voici ce que j’ai pu recueillir : Damon de Cyrène, auteur d’une Histoire des Philosophes, les enveloppe tous, et les sages surtout, dans une même proscription. Anaximène dit que toutes les compositions des sages ne sont que poétiques. Dicéarque prétend que ce ne sont pas des sages ni des philosophes, mais bien des hommes de sens et des législateurs.
Archétimus de Syracuse, a raconté leur conférence avec Cypsélus, conférence à laquelle il dit avoir assisté. Ephorus dit qu’ils se réunirent chez Crésus et que Thalès seul fit défaut. On prétend aussi qu’ils s’assemblèrent à Panionie10, à Corinthe et à Delphes.
À l’égard de leurs maximes, les sentiments sont partagés ; souvent la même sentence est attribuée à plusieurs d’entre eux, par exemple celle qui est exprimée dans ces vers :
Le sage Chilon, de Lacédémone, a dit autrefois :
« Rien de trop ; le bien en tout, c’est la mesure. »
On n’est pas non plus d’accord sur le nombre des sages : Léandre substitue à Cléobule et à Myson, Léophantus fils de Gorsiada, de Lébédos ou d’Éphèse, et Épiménide de Crète. Platon, dans le Protagoras, met Myson à la place de Périandre ; Ephorus remplace Myson par Anacharsis ; d’autres ajoutent Pythagore. Dicéarque en cite d’abord quatre sur lesquels il n’y a aucune contestation : Thalès, Bias, Pittacus, Solon ; puis six autres, parmi lesquels on choisit pour compléter la liste ; ce sont : Aristodème, Pamphilus, Chilon de Lacédémone, Cléobule, Anacharsis et Périandre. Quelques-uns ajoutent Acusilaüs d’Argos, fils de Caba ou Scabra. Hermippe, dans le livre des Sages en cite dix-sept parmi lesquels on choisit diversement les sept principaux ; ce sont : Solon, Thalès, Pittacus, Bias, Chilon, Myson, Cléobule, Périandre, Anacharsis, Acusilaüs, Épiménide, Léophantus, Phérécyde, Aristodème, Pythagore, Lasus d’Hermione, fils de Charmantidas, ou de Sisymbrinus, ou bien encore, suivant Aristoxène, de Chabrinus, enfin Anaxagore.
Hippobotus, dans la Liste des Philosophes, donne les noms suivants : Orphée, Linus, Solon, Périandre, Anacharsis, Cléobule, Myson, Thalès, Bias, Pittacus, Épicharme, Pythagore.
On attribue à Thalès les lettres qui suivent :
THALÈS À PHÉRÉCYDE
J’apprends que tu le disposes à donner aux Grecs un traité des choses divines, ce que n’a encore fait aucun des Ioniens. Peut-être vaudrait-il mieux réserver pour l’intimité ce que tu écris, que de le confier, sans aucune chance d’utilité, au premier venu. Si donc tu l’as pour agréable, j’irai entendre de la bouche même les doctrines. J’ai fait avec Solon d’Athènes le voyage de Crète pour y étudier l’histoire du pays ; nous avons été en Égypte consulter les prêtres et les astronomes ; serions-nous assez dépourvus de sens pour ne pas nous rendre également auprès de toi ? car Solon m’accompagnera si tu l’y autorises. Tu aimes à rester chez toi, et, peu empressé de voir des étrangers, tu passes rarement en Ionie ; cela tient sans doute à ce que tes écrits t’absorbent entièrement. Quant à nous qui n’écrivons pas, nous parcourons et la Grèce et l’Asie.
THALÈS À SOLON
Si tu quittes Athènes, tu trouveras, je crois, à Milet, un séjour des plus convenables. Cette ville est une colonie athénienne, et tu y seras en toute sûreté. Peut-être la tyrannie à laquelle Milet est soumise te déplaira-t-elle, car tu détestes les tyrans, quels qu’ils soient ; mais notre amitié t’offrira une agréable compensation. Bias t’a aussi écrit de venir à Priène ; si tu préfères le séjour de cette ville, j’irai moi-même m’y établir auprès de toi.
Chapitre II – Solon
Solon, de Salamine, était fils d’Execestidas. Il débuta dans son administration en faisant voter la loi Sisachthia, qui portait affranchissement des personnes et des biens. Jusque-là, beaucoup de citoyens engageaient leur liberté pour emprunter, et étaient réduits par le besoin à la condition de mercenaires ; on lui devait à lui-même sept talents sur l’héritage de son père ; il en fit remise, et par là engagea les autres à agir de même. On voit aisément pourquoi cette loi fut appelée Sisachthia, ou loi de décharge. Il proposa ensuite d’autres lois, qu’il serait trop long de rapporter ici, et les fit graver sur des tables de bois.
Voici l’un des traits les plus remarquables de sa vie : Les Athéniens et les Mégariens se disputaient la possession de Salamine, sa patrie ; mais les Athéniens, plusieurs fois vaincus, avaient fini par rendre un décret portant peine de mort contre quiconque proposerait de reconquérir cette île. Alors Solon, simulant la folie, s’avança, une couronne sur la tête, au milieu de la place publique ; là, il fit lire par le héraut une pièce de vers dont le sujet était Salamine, et il excita un tel enthousiasme que les Athéniens reprirent les armes contre ceux de Mégare, et furent vainqueurs.
Les vers qui firent le plus d’impression sur le peuple sont ceux-ci :
Que ne suis-je né à Pholégandre11, ou à Sicine12,
Plutôt qu’à Athènes ! Que ne puis-je changer de patrie !
Partout autour de moi j’entendrai ces mots injurieux :
« Voici un de ces Athéniens qui ont abandonné Salamine. »
Et plus loin :
Allons à Salamine, allons reconquérir cette terre précieuse, et secouer le poids de notre honte.
Il persuada aussi aux Athéniens de conquérir la Chersonèse de Thrace. Quant à Salamine, pour que l’occupation parût fondée sur le droit, non moins que sur la force, il fit ouvrir quelques tombeaux et montra que les morts étaient tournés vers l’orient, conformément à la coutume athénienne ; que les tombeaux eux-mêmes affectaient cette direction, et que les inscriptions indiquaient la tribu à laquelle le mort appartenait, usage également athénien. On dit aussi qu’à ce vers d’Homère dans l’énumération des vaisseaux :
Ajax amena douze vaisseaux à Salamine13,
il ajouta celui-ci :
Et il alla se joindre aux guerriers athéniens.
À partir de ce moment, le peuple lui accorda toute sa confiance, au point qu’on l’eût vu avec plaisir s’emparer de la tyrannie. Mais bien loin d’y consentir, il empêcha de tout son pouvoir, au dire de Sosicrate, l’usurpation de Pisistrate, son parent, dont il avait pénétré les ambitieux desseins. Un jour même il se présenta dans l’assemblée, armé de la lance et du bouclier, et dénonça les intrigues de Pisistrate. Il fit plus : il déclara qu’il était prêt à combattre dans l’intérêt public. « Athéniens, dit-il, je suis ou plus sage ou plus courageux que vous ; plus sage que ceux qui ne voient pas les menées de Pisistrate, plus courageux que ceux qui les connaissent et que la crainte rend muets. » Mais l’assemblée, dévouée à Pisistrate, le traita d’insensé. Alors il s’écria :
Le temps n’est pas loin où mes concitoyens sauront quelle est ma folie ;
Ils le sauront quand la vérité paraîtra au grand jour.
Voici les vers dans lesquels il prédisait la tyrannie de Pisistrate :
Tel un nuage vomit et la neige et la grêle,
Telle la foudre s’élance du sein de l’éclair enflammé ;
Tel aussi l’homme puissant couvre de ruine les cités,
Et le peuple aveugle, soumis à un maître, tombe en un dur esclavage.
Lorsque Pisistrate se fut emparé du pouvoir, Solon refusa de se soumettre et déposa ses armes devant le tribunal des stratèges en s’écriant : « Ô ma patrie, j’ai mis à ton service et ma parole et mon bras ! » Il s’embarqua ensuite pour l’Égypte, d’où il passa en Chypre, et de là à la cour de Crésus. Ce prince lui ayant un jour demandé quel était l’homme le plus heureux, il répondit : « L’Athénien Tellus, Cléobis et Biton. » On connaît le reste de sa réponse. On raconte aussi que Crésus se montra à lui couvert des ornements les plus magnifiques et assis sur son trône, et qu’il lui demanda s’il avait jamais vu plus, beau spectacle. « Oui, dit-il, j’ai vu des coqs, des faisans et des paons ; la nature les a ornés d’une parure mille fois plus belle. » En quittant la cour il passa en Cilicie et y fonda une ville qui, de son nom, fut appelée Solos. Il y établit quelques Athéniens qui, ayant peu à peu corrompu leur langage par leurs rapports avec les étrangers, donnèrent lieu à l’expression faire des solécismes. On les appelle Soléens, et Soliens les habitants de Solos en Chypre.
Solon, lorsqu’il apprit que l’usurpation de Pisistrate était consommée, écrivit aux Athéniens en ces termes :
Si vous expiez durement vos fautes, n’en accusez pas les dieux. C’est vous qui avez fortifié vos ennemis ; vous leur avez donné des gardes, et ils en ont profité pour vous imposer un dur esclavage. Chacun de vous en particulier a la ruse du renard ; mais s’agit-il de l’intérêt général ? vous n’avez ni intelligence, ni pénétration. Vous regardez à la langue et aux belles paroles d’un homme, mais pour les actes, vous n’en tenez aucun compte.
Pisistrate de son côté, lorsqu’il eut appris le départ de Solon, lui adressa cette lettre :
PISISTRATE À SOLON
Bien d’autres que moi, parmi les Grecs, se sont emparés de la souveraineté ; et d’ailleurs je n’ai fait que rentrer dans mes droits, à titre de descendant de Codrus. J’ai repris un pouvoir que les Athéniens avaient juré de conserver à Codrus et à ses descendants, et qu’ils leur avaient ensuite retiré. Du reste, je ne manque en rien ni aux dieux, ni aux hommes. Je fais observer les lois que tu as données aux Athéniens, et elles le sont beaucoup mieux que sous le gouvernement populaire ; car je ne tolère aucune injustice. Tyran, je n’ai d’autre privilège que celui du rang et de la dignité ; je me contente du tribut que l’on payait autrefois aux rois ; je ne demande à chacun des Athéniens que la dîme de son revenu, non pas pour moi, mais pour l’entretien des sacrifices publics, pour parer aux diverses dépenses de l’État et aux éventualités de la guerre. Quant à toi, je ne t’en veux point d’avoir dévoilé mes desseins ; je sais qu’en cela tu as obéi plutôt à l’amour du bien public qu’à un sentiment de haine personnelle ; d’ailleurs tu ignorais quelle serait mon administration. Si tu l’avais su, tu aurais vu sans déplaisir le succès de mon entreprise, et tu serais encore parmi nous. Reviens donc à Athènes ; je n’ai pas besoin de te jurer que Solon n’a rien à craindre de Pisistrate ; car tu sais que mes ennemis eux-mêmes n’ont eu qu’à s’applaudir de moi. Si tu veux être de mes amis, tu seras au premier rang, car je connais la bonne foi et ta loyauté. Que si tu ne veux point habiter Athènes, tu es libre ; mais du moins ce n’est pas moi qui t’exile de ta patrie.
Telle est la lettre de Pisistrate.
Solon fixait à soixante-dix ans le terme de la vie humaine. Voici quelques-unes de ses lois les plus sages : Si quelqu’un refuse de soutenir ses parents, qu’il soit déclaré infâme. Qu’il en soit de même de celui qui aura dissipé son patrimoine. Qu’il soit permis à chacun d’accuser l’homme oisif. – Lysias dit, dans la harangue contre Nicias, que cette dernière loi fut établie par Dracon, et que Solon ne fit que la confirmer. – Il déclara exclu des charges publiques l’homme qui se prostituerait à un autre ; il modéra les récompenses assignées aux athlètes : pour les jeux olympiques, le prix fut réduit à cinq cents drachmes, à cent pour les jeux isthmiques ; les autres dans la même proportion. Il était absurde, disait-il, d’accorder à des athlètes des récompenses qui devraient être réservées à ceux qui mouraient dans les guerres, et consacrées à nourrir et élever leurs enfants aux frais du public. Ce fut là, du reste, ce qui produisit tant d’actions d’éclat, tant de guerriers illustres, tels que Polyzélus, Cynégire, Callimaque et tous les héros de Marathon, sans compter Harmodius, Aristogiton, Miltiade et mille autres. Quant aux athlètes, leur éducation est coûteuse, leurs victoires ruineuses ; en un mot, leurs couronnes sont prises plutôt sur la patrie que sur les ennemis. Puis, une fois vieux, ils ne sont plus, selon l’expression d’Euripide,
Que de vieux manteaux dont il ne reste que la trame.
C’est pour ces motifs que Solon en faisait peu de cas. En législateur judicieux, il défendit que le tuteur habitât avec la mère de ses pupilles et que la tutelle fût confiée à celui qui devait hériter en cas de mort des mineurs. Il statua encore que le graveur ne pourrait garder l’empreinte d’un cachet qu’il aurait vendu ; que celui qui aurait crevé l’œil à un borgne perdrait les deux yeux ; que celui qui se serait emparé d’une chose trouvée serait puni de mort ; que l’archonte surpris dans l’ivresse subirait la même peine. Il ordonna de chanter avec suite les poésies d’Homère, le second rhapsode devant toujours commencer où aurait fini le premier. Solon a donc plus fait pour Homère que Pisistrate, suivant la remarque de Diuchidas, au cinquième livre des Mégariques. Les vers que l’on chantait le plus fréquemment étaient ceux-ci :
Ceux qui gouvernaient Athènes14, etc.
C’est lui qui a surnommé le trentième jour du mois jour de l’ancienne et nouvelle lune ; c’est aussi lui, suivant Apollodore, au second livre des Législateurs, qui a le premier autorisé les neuf archontes à opiner en commun. Une sédition s’étant élevée, il ne prit parti ni pour la ville, ni pour la campagne, ni pour la côte. Il disait que « les paroles sont l’image des actions ; que le plus puissant est roi ; que les lois ressemblent à des toiles d’araignées : si un insecte faible y tombe, il est enveloppé ; un plus fort les brise et s’échappe. – Le silence, disait-il encore, est le sceau du discours, le temps celui du silence. – Les favoris des tyrans ressemblent aux cailloux dont on se sert pour compter et dont la valeur varie selon la position qu’ils occupent ; tantôt les tyrans donnent à leurs favoris honneurs et puissance, tantôt ils les abaissent. »
On lui demandait pourquoi il n’avait pas porté de loi contre les parricides : « C’est, dit-il, que j’ai cru ce crime impossible. » Quelqu’un lui ayant demandé quel était le meilleur moyen de mettre fin à l’injustice, il répondit : « C’est que ceux qu’elle n’atteint pas s’en indignent autant que ceux qui en sont victimes. » « La richesse, disait-il encore, engendre la satiété, et la satiété l’orgueil. »
Ce fut lui qui apprit aux Athéniens à régler les jours sur le cours de la lune. Il interdit les tragédies de Thespis, comme n’étant que futilité et mensonges. Lorsque Pisistrate se fut blessé volontairement, Solon s’écria : « Voilà les enseignements du théâtre. »
Voici, d’après Apollodore, dans le traité des Écoles philosophiques, les conseils qu’il avait coutume de donner : « Ayez plus de confiance dans la probité que dans les serments. – Évitez le mensonge. – Appliquez-vous à des choses utiles. – Ne vous hâtez point de choisir vos amis, mais conservez ceux que vous vous êtes faits. – Avant de commander, apprenez à obéir. – Ne donnez pas le conseil le plus agréable, mais le plus utile. – Prenez la raison pour guide. – Évitez la société des méchants. – Honorez les dieux. – Respectez vos parents. » On dit que Mimnerme ayant exprimé cette pensée :
Puissé-je, sans maladie et sans douleur,
Terminer ma carrière à l’âge de soixante ans.
Solon le reprit ainsi :
Si tu veux suivre mes conseils, supprime cela.
Ne me sache pas mauvais gré de reprendre un homme tel que toi,
Mais reviens sur ta pensée et dis :
« Terminer ma carrière à quatre-vingts ans. »
Les vers suivants, qui font partie des chants gnomiques, sont de lui :
Observe avec soin les hommes :
Souvent ils cachent dans le cœur un trait acéré,
Et vous parlent avec un visage ouvert ;
Leur langage est double,
Leur âme remplie de ténébreuses pensées.
On sait qu’il écrivit des lois ; des harangues ; des exhortations à lui-même ; des élégies ; cinq mille vers sur Salamine et sur le gouvernement d’Athènes ; des ïambes et des épodes. Au-dessous de sa statue on inscrivit ces vers :
Solon ! l’île qui a brisé la fureur aveugle des Mèdes,
Salamine, compte ce divin législateur au nombre de ses enfants.
Il florissait vers la quarante-sixième olympiade. Sosicrate dit qu’il fut archonte à Athènes la troisième année de cette même olympiade, et que c’est alors qu’il donna ses lois. Il mourut à Chypre à l’âge de quatre-vingts ans, après avoir recommandé à ses amis de transporter son corps à Salamine, de le brûler et d’en répandre la cendre par tout le pays. Cratinus, faisant allusion à ce fait, lui prête ces paroles, dans le Chiron :
J’habite cette île, à ce qu’on rapporte ;
Mes cendres ont été répandues sur toute la ville d’Ajax.
Je lui ai aussi consacré une épigramme dans le livre cité plus haut, où j’ai célébré les morts illustres en vers de tout rythme, épigrammes et chants lyriques. La voici :
Les flammes ont dévoré le corps de Solon, à Chypre, sur une terre étrangère ;
Mais Salamine a recueilli ses restes, et leur poussière engraisse les moissons.
Un char rapide a emporté son âme vers les cieux ;
Car il portait ses lois, fardeau léger.
On lui attribue cette sentence : « Rien de trop. »
Dioscoride raconte, dans les Commentaires, que Solon pleurant la mort de son fils, sur le nom duquel il ne nous est rien parvenu, quelqu’un lui dit : « Vos larmes sont inutiles. – C’est pour cela même que je pleure, répondit-il ; parce qu’elles sont inutiles. »
Voici des lettres qu’on lui attribue :
SOLON À PÉRIANDRE
Tu m’écris que tu es environné de conspirateurs. Mais quand tu te débarrasserais de tous tes ennemis connus, tu n’en serais pas plus avancé. Ceux-là même que tu ne soupçonnes pas conspireront contre toi, celui-ci parce qu’il craindra pour lui-même, cet autre parce que, te voyant assiégé de terreurs, il n’aura pour toi que du mépris. Enfin, ne fusses-tu pas suspect, il se trouverait encore une foule de gens qui en conspirant contre toi croiraient bien mériter du pays. Le mieux est donc de renoncer à la tyrannie, pour bannir tout sujet de crainte. Si cependant tu ne peux te résoudre à l’abandonner, songe à te procurer des forces étrangères supérieures à celles du pays ; par ce moyen tu n’auras plus rien à craindre et tu ne seras obligé d’attenter à la vie de personne.
SOLON À ÉPIMÉNIDE
Mes lois, par elles-mêmes, ne pouvaient être d’une grande utilité à Athènes, pas plus que les purifications auxquelles tu as présidé. La religion et les législateurs ne peuvent à eux seuls rendre les cités heureuses ; mais telles sont les dispositions de ceux qui gouvernent la multitude, tels sont aussi les fruits de la religion et des lois. Gouvernent-ils bien ? elles sont utiles ; s’ils gouvernent mal, elles ne servent à rien. Mes lois n’ont point rendu mes concitoyens meilleurs, parce que les chefs ont perdu la république en permettant à Pisistrate d’arriver à la tyrannie. J’eus beau avertir, on ne me crut pas ; les Athéniens eurent plus de foi à ses discours flatteurs qu’à mes avertissements sincères. Alors, déposant mes armes devant le tribunal des stratèges, je dis que j’étais plus clairvoyant que ceux qui ne voyaient pas les desseins tyranniques de Pisistrate et plus courageux que ceux qui, les voyant, n’osaient pas les combattre. Mais eux, ils m’accusaient de folie. Je m’écriai alors : « Ô ma patrie, je suis prêt à te défendre de ma parole et de mon bras ; mais ils me traitent d’insensé ; je pars donc, je laisse le champ libre à Pisistrate, moi son seul ennemi. Quant à eux, qu’ils se fassent ses satellites si bon leur semble. »
Tu connais Pisistrate, ô mon ami ; tu sais avec quelle habileté il s’est emparé de la tyrannie : il commença par flatter le peuple ; ensuite il se fit volontairement une blessure, courut au tribunal des héliastes, en criant que c’étaient ses ennemis qui l’avaient traité ainsi, et demanda quatre cents jeunes gens pour sa garde. J’eus beau protester, il obtint tout ce qu’il voulut, et, entouré de ces satellites armés de massues, il renversa le gouvernement populaire. Le peuple, qui n’avait eu pour but que d’affranchir le pauvre de l’esclavage, passa lui-même sous le joug et devint l’esclave d’un seul, de Pisistrate.
SOLON À PISISTRATE
Je te crois, lorsque tu assures que je n’ai rien à craindre de ta part. J’étais ton ami avant ton usurpation, et, maintenant encore, je ne suis pas plus ton ennemi que tout autre Athénien qui hait la tyrannie. Le gouvernement d’un seul vaut-il mieux pour Athènes que la démocratie ? c’est une question que chacun peut décider à son gré. J’avoue même que tu es le meilleur de tous les tyrans ; mais je ne juge pas à propos de retourner à Athènes. Si je le faisais, après avoir établi l’égalité et refusé pour mon compte la tyrannie que l’on m’offrait, on pourrait m’accuser d’approuver ta conduite.
SOLON À CRÉSUS
Je le remercie de ta bienveillance à mon égard. Je le jure par Minerve que, si je ne voulais avant tout vivre dans un état libre, je préférerais le séjour de ton royaume à celui d’Athènes opprimée par la tyrannie de Pisistrate. Mais il me convient mieux de vivre là où règne une juste égalité. J’irai cependant auprès de toi pour y jouir quelque temps de ton hospitalité.
Chapitre III – Chilon
Chilon de Lacédémone, fils de Damagète, a laissé deux cents vers élégiaques. Il disait que la prévoyance de l’avenir, appuyée sur le raisonnement, est pour l’homme la vertu par excellence. Son frère s’affligeant de n’avoir pas été nommé éphore, comme lui, il lui dit : « Moi, je sais supporter l’injustice ; mais toi, tu ne le sais pas. » Il obtint cette dignité vers la cinquante-cinquième olympiade, Pamphila dit dans la cinquante-sixième, et elle ajoute d’après Sosicrate, qu’il est le premier à qui cette dignité ait été conférée, sous l’archontat d’Euthydème.
Ce fut aussi Chilon qui donna les éphores pour adjoints aux rois de Lacédémone, quoique Satyrus fasse remonter cette institution à Lycurgue. Hérodote raconte qu’ayant vu les chaudières bouillir sans feu pendant qu’Hippocrate15 faisait un sacrifice, à Olympie, il lui conseilla de ne point se marier, ou, s’il l’était, de renvoyer sa femme et de désavouer ses enfants. On rapporte aussi qu’ayant demandé à Ésope ce que faisait Jupiter, il en reçut cette réponse : « Il abaisse les grands et élève les petits. » On lui demandait à lui-même ce qui distingue l’homme instruit de l’ignorant : « Les bonnes espérances », dit-il. À cette question : Quelles sont les choses les plus difficiles ? il répondit : « Taire un secret, bien employer son temps, supporter une injustice. »
On lui doit encore ces préceptes : « Retenez votre langue, surtout dans un festin. – Ne parlez mal de personne, si vous ne voulez entendre, à votre tour, des choses désobligeantes. – Point de menaces ; cela ne convient qu’aux femmes. – Que le malheur d’un ami vous trouve plus empressé que sa bonne fortune. – Faites un mariage assorti. – Ne dites pas de mal des morts. – Respectez la vieillesse. – Veillez sur vous-même. – Plutôt une perte qu’un gain honteux : l’un n’afflige qu’une fois ; l’autre est une source éternelle de regrets. – Ne riez pas des malheureux. – Êtes-vous puissant ? soyez bienveillant, afin qu’on ait pour vous plus de respect que de crainte. – Apprenez à bien gouverner votre propre maison. – Que la langue chez vous ne devance pas la pensée. – Domptez la colère. – Ne rejetez point la divination. – Ne désirez pas l’impossible. – Ne vous hâtez point en route. – Ne gesticulez pas en parlant : c’est le propre d’un insensé. – Obéissez aux lois. – Menez une vie paisible. »
Parmi ses vers gnomiques, les plus célèbres sont ceux-ci :
La pierre de touche sert à éprouver l’or et en fait connaître la pureté ; de même aussi l’or éprouve l’homme et met en évidence les bons et les méchants.
On dit qu’arrivé à la vieillesse il se rendait lui-même ce témoignage, qu’il n’avait pas conscience de s’être jamais écarté de la justice. Il disait cependant que sur un seul point il conservait des doutes : ayant à prononcer sur un de ses amis, dans une cause capitale, il avait voté conformément à la loi, mais en même temps il avait conseillé d’absoudre son ami, afin de ménager en même temps la loi et l’amitié. Ce qui le rendit surtout célèbre parmi les Grecs, c’est la prédiction qu’il fit au sujet de Cythère, île de Laconie : lorsqu’on lui eut dit la situation de cette île, il s’écria : « Plût aux dieux qu’elle n’eût jamais existé, ou qu’elle eût été engloutie dès le premier jour ! » Prédiction justifiée par l’événement ; car lorsque Démarate se fut enfui de Lacédémone, il conseilla à Xerxès de réunir ses vaisseaux autour de cette île ; et si Xerxès eût suivi cet avis, la Grèce était perdue. Plus tard Nicias en fit la conquête sur les Lacédémoniens, y établit une garnison athénienne et fit de là beaucoup de mal à ceux de Sparte.
Chilon avait une diction brève et serrée. C’est pour cela qu’Aristagoras de Milet donne à cette manière le nom de genre chilonien ; il dit aussi que c’était là la manière de Branchus, celui qui a bâti le temple des Branchides16.
Chilon était déjà vieux vers la cinquante-deuxième olympiade, à l’époque où florissait Ésope le fabuliste. Hermippe dit qu’il mourut à Pise, en embrassant son fils vainqueur au pugilat dans les jeux olympiques. L’excès de la joie et l’épuisement de la vieillesse causèrent sa mort. Toute l’assemblée lui rendit les derniers devoirs avec de grands honneurs. J’ai composé à ce sujet l’épigramme suivante :
Brillant Pollux, je te rends grâce de ce que le fils de Chilon a remporté au pugilat la couronne d’olivier. Son père mourut de joie en voyant son triomphe. Ne le plaignons pas ! Moi aussi, puissé-je avoir une pareille fin.
On grava cette inscription au bas de sa statue :
Sparte, terrible par sa lance, a donné le jour à Chilon, le plus grand des sept sages.
On lui doit cette maxime- : « Caution, ruine prochaine. » On a aussi de lui cette courte lettre :
CHILON À PÉRIANDRE
Tu m’ordonnes de renoncer à marcher contre les émigrés, et tu me menaces de prendre les armes de ton côté. Pour moi, je pense qu’un roi absolu a déjà bien de la peine à se maintenir chez lui, et j’estime heureux le tyran qui meurt naturellement dans son lit.
Chapitre IV – Pittacus
Pittacus de Mitylène eut pour père Hyrrhadius, originaire de Thrace, selon Duris. Uni aux frères d’Alcée, il renversa Mélanchrus, tyran de Lesbos. Investi ensuite du commandement de l’armée mitylénienne, dans la guerre que se firent les Mityléniens et les Athéniens au sujet du territoire d’Achille, il résolut de terminer le différend par un combat singulier contre le général athénien Phrynon, qui avait remporté le prix du pancrace aux jeux olympiques. Ayant caché un filet sous son bouclier, il enveloppa soudainement son adversaire, le tua et assura ainsi aux siens le territoire disputé. Cependant Apollodore dit, dans les Chroniques, que les Athéniens ne laissèrent pas de le contester dans la suite aux Mityléniens ; que Périandre fut choisi pour arbitre, et qu’il l’adjugea aux Athéniens. Pittacus, par cette victoire, se concilia si bien la faveur de ses concitoyens, qu’ils lui conférèrent l’autorité suprême. Il la garda dix ans, mit ordre aux affaires de l’État et se démit ensuite du pouvoir. Il survécut dix autres années à cette abdication.
Les Mityléniens lui firent don d’un terrain qu’il consacra, et qui, aujourd’hui encore, s’appelle le champ de Pittacus. Toutefois Sosicrate prétend qu’il en consacra seulement une partie et se réserva le reste en disant que la moitié était plus que le tout. On dit aussi que Crésus lui ayant envoyé de l’argent, il le refusa, sous prétexte qu’il était déjà deux fois trop riche, ayant hérité de son frère mort sans enfants. Pamphila raconte, au second livre des Commentaires, que son fils Tyrrhée se trouvant à Cumes, dans la boutique d’un barbier, y fut tué par une hache que jeta maladroitement un forgeron. Les Cuméens livrèrent le meurtrier à Pittacus ; mais celui-ci, après avoir pris connaissance des faits, le renvoya libre, en disant : « Mieux vaut le pardon que le repentir. » Suivant Héraclite, ce serait en rendant la liberté à Alcée, prisonnier entre ses mains, qu’il aurait dit : « Il vaut mieux pardonner que punir. »
Il fit des lois, une entre autres qui punissait du double toute faute commise dans l’ivresse. Il avait pour but, par cette disposition, de prévenir l’ivrognerie, l’île produisant beaucoup de vin.
Une de ses maximes était qu’il est difficile de rester vertueux. Simonide a dit à ce sujet :
La vertu est chose bien difficile, suivant le mot de Pittacus.
Platon rapporte aussi cette maxime dans le Protagoras.
Il disait aussi que les dieux eux-mêmes ne peuvent lutter contre la nécessité, et que le commandement est l’épreuve de l’homme. Comme on lui demandait en quoi consiste la perfection, il répondit : « À bien faire ce qu’on fait actuellement. » Crésus lui demanda une autre fois quelle est l’autorité la plus grande : « C’est, dit-il, celle des tables gravées », par allusion aux lois. Il disait que les véritables victoires sont celles qui ne coûtent point de sang.
Phocaïcus parlant de chercher un homme probe, il lui dit : « Tu chercheras longtemps sans le trouver. » Quelqu’un lui ayant demandé quelle était la chose la plus agréable : « Le temps, dit-il. – La plus obscure ? – L’avenir. – La plus sûre ? – La terre. – La plus incertaine ? – La mer. »
« L’homme prudent, disait-il encore, prévoit le malheur avant qu’il soit arrivé ; l’homme courageux le supporte. – Ne dites point ce que vous avez dessein de faire ; on rirait de vous si vous ne réussissiez pas. – N’insultez pas aux malheureux, ou craignez leurs vengeances. – Ne retenez pas un dépôt. – Ne dites pas de mal d’un ami ; pas même d’un ennemi. – Pratiquez la piété. – Aimez la tempérance. – Respectez la vérité et la bonne foi. – Acquérez de l’expérience et de la dextérité. – Cultivez l’amitié. – Soyez soigneux. »
Parmi ses maximes en vers, la suivante est célèbre :
Il faut s’armer des flèches et du carquois,
Pour s’élancer à la poursuite du méchant.
La vérité n’est jamais dans sa bouche ;
Son langage est double,
Comme sa pensée.
Il a composé six cents vers d’élégies et un traité en prose, sur les Lois, à l’usage de ses concitoyens. Il florissait vers la quarante-deuxième olympiade et mourut dans un âge avancé, sous Aristomène, la troisième année de la cinquante-deuxième olympiade ; il avait alors soixante-dix ans. On mit cette épitaphe sur son tombeau :
Ici repose Pittacus, fils d’Hyrrhadius. Lesbos qui lui a donné le jour arrose de ses larmes le tombeau qu’elle lui a élevé.
On lui doit cette maxime : « Saisissez l’occasion. »
Phavorinus, au premier livre des Commentaires, et Démétrius, dans les Homonymes, citent un autre Pittacus, également législateur, surnommé Pittacus le Petit. Quant au sage, Callimaque rapporte dans ses épigrammes la réponse qu’il fit à un jeune homme qui le consultait sur son mariage :
Un habitant d’Atarné fit un jour cette question à Pittacus de Mitylène : « Bon vieillard, je puis choisir entre deux jeunes filles ; l’une m’est supérieure par la fortune et la naissance, l’autre est du même rang que moi ; que faire ? Dis-moi ton avis ; laquelle dois-je épouser ? À ces mots Pittacus levant son bâton, arme de la vieillesse, lui dit : « Vois ; ceux-ci te diront tout ce que tu veux savoir (et en même temps il lui montrait des enfants qui, sur une vaste place, faisaient rapidement tourner leurs toupies à coups de fouet) ; suis leur exemple. » L’étranger s’approche et les entend crier : « À toi, celle qui est à ta portée. » C’en fut assez ; instruit par le jeu des enfants, il ne prit point femme de haut parage et fit un mariage assorti. Suivez son exemple et prenez une femme de votre rang.
Il est vraisemblable que Pittacus parlait ainsi d’après sa propre expérience ; car il avait épousé une femme d’une condition supérieure à la sienne, la sœur de Dracon, fils de Penthilus, de l’orgueil de laquelle il eut beaucoup à souffrir.
Alcée donne à Pittacus divers surnoms : il l’appelle cagneux, parce qu’il avait les pieds plats et traînait la jambe ; pied percé, parce qu’il avait des engelures aux pieds ; bouffi, à cause de son orgueil ; ventru et enflé, parce qu’il était gras ; oiseau de nuit, parce qu’il soupait sans lumière ; fumier, parce qu’il était sale et malpropre. Il s’exerçait habituellement à moudre du blé, suivant Cléarque le philosophe. On a de lui la lettre suivante :
PITTACUS À CRÉSUS
Tu m’engages à aller en Lydie contempler ton bonheur. Je crois facilement, même sans l’avoir vu, que le fils d’Alyatte est le plus riche des rois. À quoi me servirait donc d’aller à Sardes ? Je n’ai pas besoin d’or ; car ce que je possède me suffit, à moi et à mes amis. J’irai cependant, afin de jouir de ton hospitalité.
Chapitre V – Bias
Bias, de Priène, fils de Teutamus, est mis par Satyrus à la tête des sept sages. Quelques auteurs assurent qu’il appartenait à la noblesse de Priène ; mais Duris dit au contraire qu’il y était étranger. Phanodicus rapporte qu’il racheta de jeunes Messéniennes captives, les éleva comme ses enfants, les dota et les renvoya à Messène auprès de leurs parents. C’est à la même époque que des pêcheurs trouvèrent sur les côtes de l’Attique, comme on l’a vu plus haut, un trépied d’airain avec cette inscription : Au plus sage. Ces jeunes filles se présentèrent alors à l’assemblée, suivant Satyrus ; – Phavorinus et d’autres disent que ce furent leurs parents ; – elles déclarèrent que le titre de sage appartenait à Bias, et alléguèrent comme preuve sa conduite à leur égard. Le trépied lui fut donc envoyé. Mais Bias le refusa, en disant qu’il n’y avait de sage qu’Apollon. D’autres assurent qu’il le consacra à Hercule, dans la ville de Thèbes, en considération de ce qu’il était lui-même issu des Thébains, dont Priène était une colonie, au dire de Phanodicus. On raconte encore que lors du siège de Priène par Alyatte, Bias fit engraisser deux mulets qu’il chassa ensuite vers le camp des assiégeants. Alyatte fut frappé d’étonnement en voyant que les animaux mêmes étaient si bien nourris ; et, songeant à lever le siège, il envoya un messager reconnaître l’état de la place. Bias avait à dessein fait recouvrir de blé des monceaux de sable, qu’il montra à l’envoyé, et sur le rapport de celui-ci, Alyatte fit la paix avec les Priéniens. Plus tard, il fit prier Bias de venir auprès de lui ; mais il n’en obtint que cette réponse : « J’engage Alyatte à manger des oignons » ; c’est-à-dire à verser des larmes.
On dit aussi que Bias était doué d’une grande puissance oratoire, mais qu’il ne consacrait son talent qu’à défendre de bonnes causes. Démodicus de Léros fait allusion à cela lorsqu’il dit : « Si vous êtes juge, rendez la justice comme à Priène. » Hipponax dit aussi : « Dans vos jugements, surpassez même Bias de Priène. »
Voici comment il mourut : après avoir plaidé une cause, dans un âge fort avancé, on le vit pencher la tête sur le sein de son petit-fils ; la réplique de la partie adverse terminée, les juges prononcèrent en faveur du client de Bias ; mais lorsqu’on leva l’audience, on le trouva mort, dans la même position. La ville lui fit de magnifiques funérailles et on grava cette inscription sur son tombeau :
Celle pierre couvre Bias, gloire de l’Ionie, né dans les champs illustres de Priène.
J’ai fait aussi sur lui cette épigramme :
Ici repose Bias. L’inflexible Mercure l’a conduit aux enfers quand déjà la neige de la vieillesse couvrait son front. Il plaidait en faveur d’un ami lorsque, se penchant sur le bras d’un enfant, il entra dans le sommeil éternel.
Il avait composé deux mille vers sur l’Ionie et les moyens de la rendre heureuse. Parmi ses sentences poétiques on a surtout remarqué la suivante :
Si vous habitez une ville, soyez affable pour tout le monde17, vous serez bien vu de tous. Des manières hautaines ont souvent produit de tristes catastrophes.
On lui attribue encore ces maximes : « La force du corps est un don de la nature ; mais savoir donner à sa patrie un bon conseil est le propre de l’intelligence et de la sagesse. – Beaucoup de gens ne doivent leur fortune qu’au hasard. – Celui-là est malheureux, qui ne sait pas supporter le malheur. – C’est le propre d’une âme malade de désirer l’impossible et de ne pas songer aux maux d’autrui. »
Quelqu’un lui demandant ce qu’il y a de plus difficile : « C’est, dit-il, de supporter un revers de fortune. »
Il était un jour en mer avec des gens impies ; une tempête s’étant élevée tout à coup, ses compagnons de voyage se mirent à invoquer les dieux. « Silence ! leur dit-il ; les dieux pourraient s’apercevoir que vous êtes ici. »
Un impie lui demandait ce que c’est que la piété ; il garda le silence. L’autre voulut en savoir la raison. « Je me tais, dit-il, parce que tu m’interroges sur des choses qui ne te regardent pas. »
On lui demandait un jour quelle est la chose la plus douce pour les hommes : « L’espérance », dit-il.
Il répétait souvent qu’il est plus agréable d’être juge entre ses ennemis qu’entre ses amis ; car dans le premier cas on gagne un de ses ennemis ; dans le second on s’aliène certainement un ami.
On lui demandait à quoi l’homme prend le plus de plaisir : « Au gain », répliqua-t-il.
Il disait encore qu’il faut envisager la vie comme si elle devait être tout à la fois longue et courte, et qu’on doit aimer comme si l’on devait haïr un jour, parce que la plupart des hommes sont pervers. On lui doit les préceptes suivants : « Ne vous hâtez pas d’entreprendre une affaire ; mais une fois décidé, persistez fortement dans votre résolution. – Ne vous pressez pas de parler ; c’est une preuve de sottise. – Soyez prudent. – Au sujet des dieux, contentez-vous de dire qu’ils existent. – Ne louez pas un homme pervers à cause de ses richesses. – Quand vous voudrez obtenir quelque chose, ayez plutôt recours à la persuasion qu’à la violence. – Tout ce que vous faites de bien, rapportez-le aux dieux. – Pendant que vous êtes jeune, faites-vous de la sagesse un viatique pour la vieillesse ; car c’est là le moins fragile de tous les biens. »
Nous avons déjà dit qu’Hipponax fait mention de Bias. Le morose Héraclite lui-même fait de lui ce pompeux éloge : « Priène a donné le jour à Bias, le plus illustre de tous les sages. » Les habitants de Priène lui dédièrent une chapelle qu’ils appelèrent Teutamium. Sa maxime était : « La plupart des hommes sont méchants. »
Chapitre VI – Cléobule
Cléobule, fils d’Évagoras, était de Lindos, ou, suivant Duris, de Carie. Quelques auteurs prétendent qu’il se donnait pour descendant d’Hercule. Il était d’une force et d’une beauté remarquables et avait été initié à la philosophie égyptienne. Il eut une fille nommée Cléobuline, auteur d’énigmes en vers hexamètres et dont Cratinus fait mention dans le drame intitulé : Les Cléobulines. On rapporte aussi qu’il releva le temple de Minerve construit par Danaüs.
Il avait composé trois mille vers de chants lyriques et d’énigmes. On lui a également attribué l’inscription du tombeau de Midas :
Vierge d’airain je suis couchée sur le tombeau de Midas.
Tant que l’eau continuera à couler, les arbres élevés à se couvrir de feuillage ;
Tant qu’on verra luire le soleil levant et la lune brillante ;
Aussi longtemps que les fleuves rouleront leurs eaux et que la mer battra ses rivages,
Je resterai immobile sur ce tombeau arrosé de larmes,
Pour annoncer aux passants qu’ici est enseveli Midas.
Ceux qui lui attribuent ces vers invoquent à l’appui de leur opinion le chant suivant de Simonide :
Quel homme raisonnable peut approuver cet habitant de Lindos, Cléobule, qui aux fleuves intarissables, aux fleurs du printemps, aux rayons du soleil, aux clartés de la lune et aux flots de la mer compare une statue ? Qu’est-ce donc en comparaison des dieux qu’une pierre que peuvent briser les mains d’un mortel ? Ce sont là les idées d’un insensé.
Ils ajoutent du reste que cette inscription ne peut être d’Homère puisqu’il est antérieur de beaucoup à Midas.
On trouve dans les Commentaires de Pamphila l’énigme suivante, attribuée à Cléobule :
Un père a douze enfants qui ont chacun soixante filles, mais d’aspect différent ; les unes sont blondes, les autres brunes ; elles sont immortelles, et cependant toutes périssent tour à tour.
C’est l’année. Parmi ses chants gnomiques, on a surtout remarqué les maximes suivantes : « L’ignorance et l’intempérance des paroles règnent parmi les hommes. – Parlez à propos. – Attachez-vous aux sérieuses pensées. – Ne soyez ni vain ni ingrat. »
Il disait qu’on doit marier ses filles, jeunes quant à l’âge, mais femmes pour l’esprit, indiquant par là qu’il faut les instruire. – « Il faut, disait-il encore, obliger ses amis pour se les attacher davantage, et ses ennemis pour s’en faire des amis ; car on doit également redouter les griefs de ses amis et les complots de ses ennemis. – Quand vous sortez de chez vous, commencez par examiner ce que vous avez à faire, et quand vous y rentrez, demandez-vous ce que vous avez fait. – Livrez-vous à un exercice corporel modéré. – Aimez à écouter plus qu’à parler. – Préférez l’étude à l’ignorance. – Que votre langue soit toujours chaste. – Soyez familier avec la vertu et étranger au vice. – Fuyez l’injustice. – Donnez à votre patrie les meilleurs conseils. – Maîtrisez vos passions. – N’ayez jamais recours à la violence. – Instruisez vos enfants. – Calmez les haines. – Ne faites à votre femme ni caresses ni reproches en présence des étrangers ; l’un est de la sottise, l’autre de la folie. – Ne punissez pas un serviteur ivre ; vous paraîtriez ivre vous-même. – Faites un mariage assorti ; car si vous prenez une femme d’une naissance supérieure à la vôtre, ses parents seront vos maîtres. – Ne riez pas de ceux qu’on tourne en ridicule ; vous vous en feriez des ennemis. – Ne vous laissez ni enorgueillir par le succès ni abattre par l’adversité. – Apprenez à supporter courageusement les vicissitudes de la fortune. »
Il mourut vieux, à l’âge de soixante-dix ans. On mit sur son tombeau l’inscription suivante :
Lindos qui brille au milieu des flots pleure la mort du sage Cléobule, auquel elle a donné le jour.
Il avait pour maxime : « Le bien, c’est la mesure. »
Voici une lettre qu’il écrivit à Solon.
CLÉOBULE À SOLON
Tu as de nombreux amis, et partout on s’empressera de te recevoir. Je crois cependant que nul séjour n’est préférable pour Solon à celui de Lindos. C’est une ville libre, dans une île battue de tous côtés par les flots et où tu n’auras rien à redouter de Pisistrate ; sans compter que de toutes parts tes amis pourront y accourir vers toi.
Chapitre VII – Périandre
Périandre, de Corinthe, fils de Cypsélus, était de la famille des Héraclides, et épousa Lysis, à qui il donna le surnom de Mélissa. Elle était fille de Proclée, tyran d’Épidaure, et d’Éristhénée, fille d’Aristocrate et sœur d’Aristodème ; sa famille, au rapport d’Héraclide de Pont, dans le traité du Gouvernement, commandait alors à presque toute l’Arcadie. Périandre eut d’elle deux fils, Cypsélus et Lycophron. Le plus jeune, Lycophron, ne manquait pas d’intelligence ; mais son frère était idiot. Dans la suite, Périandre, irrité contre sa femme par ses concubines, la tua dans un accès de colère, en la précipitant du haut des degrés de son palais, ou en lui donnant un coup de pied pendant une grossesse. Après cela il fit brûler ses concubines ; mais en même temps il exila à Corcyre son fils Lycophron, pour avoir témoigné de la douleur à propos de la mort de sa mère. Il le rappela plus tard, lorsqu’il se sentit vieux, pour lui confier la tyrannie ; mais les Corcyriens, informés de ce dessein, firent périr Lycophron. Périandre en conçut une telle colère qu’il envoya leurs enfants à Alyatte pour en faire des eunuques. Mais au moment où le vaisseau passait en vue de Samos, ces jeunes gens invoquèrent Junon et furent délivrés par les Samiens. À cette nouvelle Périandre mourut de douleur à l’âge de quatre-vingts ans. Sosicrate prétend qu’il mourut quarante ans avant Crésus, l’année qui précéda la quarante-neuvième olympiade. Hérodote dit, au premier livre des Histoires, qu’il était uni par les liens de l’hospitalité avec Thrasybule, tyran de Milet. Suivant Aristippe, au premier livre de la Sensualité antique, sa mère Cratée, éprise pour lui d’une violente passion, venait, de son consentement, le trouver secrètement ; mais ce commerce ayant été découvert, le dépit qu’il en ressentit le rendit cruel envers tout le monde. Éphorus rapporte aussi qu’il avait fait vœu, s’il était vainqueur dans la course des chars, à Olympie, de consacrer une statue d’or ; qu’il fut vainqueur en effet, mais que, manquant d’or, il profita d’une fête publique pour dépouiller toutes les femmes de leurs bijoux et put ainsi accomplir son vœu. On prétend encore que, ne voulant pas qu’on connût l’emplacement de son tombeau, il imagina cet expédient : Il donna ordre à deux jeunes gens de se rendre ; la nuit, sur un chemin qu’il leur indiqua, d’y tuer la première personne qu’ils rencontreraient et de l’enterrer ensuite ; puis il ordonna à quatre autres de tuer et d’enterrer les deux premiers. Enfin il pourvut à ce que ceux-là fussent tués eux-mêmes par d’autres en plus grand nombre. Ces mesures prises, il se présenta aux premiers et fut tué.
Les Corinthiens lui élevèrent un cénotaphe avec cette inscription :
Périandre, illustre par sa sagesse et sa puissance, repose dans le sein de sa patrie, à Corinthe, non loin des rivages de la mer.
J’ai fait sur lui les vers qui suivent :
Ne vous affligez point si l’événement trompe vos desseins. Le sage Périandre tomba dans un noir abattement et mourut de dépit pour avoir manqué le but de ses désirs.
Il a laissé deux mille vers de préceptes. Il disait que pour régner sûrement il fallait se faire un rempart, non pas des armes, mais de la bienveillance publique. On lui demandait pourquoi il conservait la tyrannie. « C’est, dit-il, qu’il est aussi dangereux de la quitter volontairement que d’en être violemment dépossédé. »
On cite encore de lui les maximes suivantes : « La témérité est périlleuse. – Le gain honteux est un trésor bien lourd. – Le gouvernement populaire est préférable à la tyrannie. – Le plaisir est périssable ; la gloire immortelle. – Soyez modéré dans la prospérité et ferme dans le malheur. – Soyez toujours le même avec vos amis, qu’ils soient heureux ou malheureux. – Gardez vos promesses. – Ne révélez point un secret. – Punissez non seulement le crime accompli, mais même l’intention. »
Il est le premier qui ait établi la tyrannie à Corinthe et se soit entouré de gardes. Éphorus et Aristote attestent qu’il ne permettait pas même le séjour de la ville à tous ceux qui désiraient s’y établir. Il florissait vers la trente-huitième olympiade et conserva quarante ans la tyrannie. Suivant Sotion, Héraclide et Pamphila, au cinquième livre des Commentaires, il y aurait eu deux Périandre, l’un tyran, l’autre sage, ce dernier d’Ambracie. Aristote donne à celui de Corinthe le titre de sage ; mais Platon le lui refuse. On lui doit cette maxime : « L’exercice peut tout. » On dit aussi qu’il eut l’intention de percer l’isthme de Corinthe.
Les lettres suivantes lui sont attribuées :
PÉRIANDRE AUX SAGES
Je rendrai mille fois grâce à Apollon Pythien, si mes lettres peuvent vous déterminer à vous réunir à Corinthe. Je vous ferai, vous n’en pouvez douter, l’accueil le plus cordial. J’ai appris que l’année dernière vous aviez tenu votre assemblée à Sardes, en Lydie. Ne craignez donc pas de vous rendre auprès du tyran de Corinthe ; les Corinthiens vous verront avec joie venir habiter la maison de Périandre.
PÉRIANDRE À PROCLÉE
Le crime que j’ai commis sur ma femme a été involontaire ; mais toi, c’est bien volontairement que tu excites mon fils contre moi. Cesse donc d’irriter sa colère ou je me vengerai sur toi. J’ai suffisamment expié la mort de la fille en brûlant sur son tombeau les parures de toutes les femmes de Corinthe.
Il existe aussi une lettre de Thrasybule à Périandre ; la voici :
THRASYBULE À PÉRIANDRE
Je n’ai rien répondu à ton envoyé ; mais je l’ai mené dans un champ de blé où, tandis qu’il me suivait, j’abattais avec mon bâton les épis les plus élevés ; après cela je lui ai dit de le rapporter tout ce qu’il avait vu et entendu. Fais de même, si tu veux conserver le pouvoir : débarrasse-toi des principaux citoyens, amis ou ennemis. L’ami même d’un tyran doit lui être suspect.
Chapitre VIII – Anacharsis le Scythe
Anacharsis le Scythe, fils de Gnurus et frère de Caduïda roi des Scythes, eut pour mère une Grecque ; aussi savait-il les deux langues. Il composa un poème de huit cents vers sur les mœurs des Scythes et des Grecs, sous le rapport de la frugalité de la vie et de la tactique militaire. Sa franchise a donné lieu au proverbe : Parler comme un Scythe.
Sosicrate prétend qu’il vint à Athènes vers la quarante-huitième olympiade, sous l’archontat d’Eucratès. Hermippe rapporte, de son côté, qu’il se présenta un jour chez Solon et lui fit annoncer par un serviteur qu’Anacharsis le Scythe était à sa porte, qu’il désirait le voir et lui offrait même de devenir son hôte, si cela était possible. Solon lui ayant fait répondre qu’il ne pouvait y avoir de rapports d’hospitalité qu’entre habitants d’une même patrie, il entra et dit qu’il était maintenant dans sa patrie, et qu’il pouvait dès lors s’unir par les liens de l’hospitalité. Frappé de l’à-propos de cette réponse, Solon l’admit et contracta avec lui une étroite amitié.
De retour en Scythie, il songeait à changer les lois du pays pour y substituer celles de la Grèce, lorsque son frère le perça d’une flèche dans une partie de chasse. Il s’écria en mourant que, grâce à la philosophie, il était sorti sain et sauf de la Grèce, pour venir dans sa patrie succomber aux traits de l’envie. D’autres prétendent qu’il fut tué au moment où il faisait un sacrifice selon le rite des Grecs. J’ai fait sur lui cette épigramme :
Anacharsis de retour en Scythie, après de longues pérégrinations,
Propose à ses compatriotes d’adopter les mœurs de la Grèce ;
Mais sa bouche n’a pas encore achevé cette parole
Qu’une flèche ailée le ravit à l’instant parmi les immortels.
Il disait que la vigne porte trois espèces de fruits : le plaisir, l’ivresse, le repentir. Il s’étonnait de ce que dans les concours, les Grecs fissent juger les artistes par des gens qui ne l’étaient pas. On lui demandait quel était le meilleur moyen de se garantir de l’ivrognerie : « C’est, dit-il, de se représenter la dégradation des gens ivres. »
Il ne pouvait comprendre que les Grecs, dont les lois punissaient toute espèce de violence, honorassent les athlètes pour les coups qu’ils se portaient. Ayant appris que l’épaisseur d’un navire n’était que de quatre doigts : « Alors, s’écria-t-il, quatre doigts seulement séparent les navigateurs de la mort. » Il disait que l’huile est une drogue qui rend fou, puisque les athlètes, après s’en être frottés, deviennent furieux les uns contre les autres.
« Comment se fait-il, disait-il quelquefois, que les Grecs qui défendent le mensonge, mentent publiquement dans les tavernes ? »
Il s’étonnait de voir les Grecs boire dans de petites coupes au commencement des repas, et dans de grandes lorsqu’ils étaient rassasiés.
Ses statues portent cette inscription :
Commandez à votre langue, à votre ventre et à l’amour.
Quelqu’un lui ayant demandé si les Scythes connaissaient l’usage de la flûte, il répondit qu’ils ne connaissaient pas même la vigne18.
On lui demanda une autre fois quels étaient les navires les plus sûrs : « Ceux, dit-il, qui sont entrés au port. »
Ce qui l’avait le plus étonné chez les Grecs, disait-il, c’est qu’en apportant le bois à la ville ils laissaient la fumée dans les forêts.
Quelqu’un voulait savoir de lui si les vivants étaient plus nombreux que les morts. « Dans quelle classe, dit-il, placez-vous les navigateurs ? »
Un habitant de l’Attique lui ayant reproché d’être Scythe, il lui dit : « Ma patrie me fait honte, et toi tu fais honte à la tienne. »
On lui proposa un jour cette question : « Quelle est, dans l’homme, la chose qui est en même temps bonne et mauvaise ? – La langue », dit-il.
Il prétendait que mieux vaut un seul ami estimable qu’une foule d’amis vicieux. Il définissait la place publique : « Un lieu établi pour se tromper mutuellement et s’enrichir par des moyens déshonnêtes. » Un jeune homme l’ayant insulté dans un repas, il lui dit : « Jeune homme, si tu ne peux porter le vin à ton âge, tu porteras l’eau quand tu seras vieux. »
Quelques auteurs lui attribuent l’invention de deux objets usuels, l’ancre et la roue du potier. On a de lui cette lettre :
ANACHARSIS À CRÉSUS.
Roi des Lydiens, je suis venu chez les Grecs pour étudier leurs mœurs et leurs institutions ; mais je n’ai pas besoin d’or. Il me suffit de retourner chez les Scythes meilleur que je n’en suis venu. J’irai à Sardes cependant, mais seulement parce que je tiens à te voir et à mériter ton estime.
Chapitre IX – Myson
Myson, fils de Strymon, suivant Hermippe, cité par Sosicrate, est mis au nombre des sept sages. Il était originaire de Chénée, bourg de l’Œta ou de la Laconie. Son père exerçait, dit-on, la tyrannie. On prétend aussi qu’Anacharsis ayant demandé à l’oracle d’Apollon quel homme était plus sage que lui, reçut de la prêtresse cette réponse déjà citée plus haut à propos de Chilon, dans la vie de Thalès :
Je déclare que Myson, de Chénée sur l’Œeta, l’emporte sur toi par la sublimité du génie.
Anacharsis, vivement piqué par cet oracle, se rendit dans le bourg désigné et trouva Myson occupé à réparer, en été, le manche de sa charrue. Il lui dit alors : « Myson ce n’est pas la saison de labourer. – Sans doute, reprit Myson, mais c’est celle de s’y préparer. » D’autres prétendent que l’oracle était ainsi conçu :
Je déclare que Myson l’Étéen, etc.
Et ils se demandent ce que signifie ce mot Étéen. Suivant Parménide, Étée est un bourg de Laconie, où était né Myson. Sosicrate prétend, dans les Successions19 que son père était d’Étée et sa mère de Chénée. Eutyphron, fils d’Héraclide de Pont, dit qu’il était Crétois, Étée étant une ville de Crète. Enfin Anaxilaüs le dit originaire d’Arcadie.
Hipponax parle de lui en ces termes : « Myson, qu’Apollon a déclaré le plus sage des hommes ! » Suivant Aristoxène, dans les Mélanges, son caractère ressemblait beaucoup à celui de Timon et d’Apémantus ; il avait toute leur misanthropie : ainsi on le trouva un jour, à Lacédémone, riant tout seul dans un endroit écarté ; celui qui l’avait surpris lui ayant demandé pourquoi il riait ainsi, sans qu’il y eût personne avec lui, il répondit : « C’est pour cela même que je ris. »
Aristoxène croit aussi que s’il fut peu célèbre cela tient à ce qu’il eut pour patrie non une grande ville, mais un bourg complètement ignoré. De là vient, selon lui, l’erreur de quelques auteurs qui ont mis sur le compte de Pisistrate le tyran ce qui était relatif à Myson. Il fait pourtant une exception pour Platon qui cite Myson dans le Protagoras et le met au rang des sages, à la place de Périandre.
Myson disait que ce n’est pas dans les mots qu’il faut chercher l’intelligence des choses, mais dans les choses celle des mots, parce que les mots sont subordonnés aux choses et non les choses aux mots.
Il mourut à l’âge de quatre-vingt-dix-sept ans.
Chapitre X – Épiménide
Épiménide était fils de Phestius, suivant Théopompe et beaucoup d’autres auteurs. Quelques-uns cependant le disent fils de Dosiade, d’autres d’Agésarcus. Il était originaire de Gnosse, en Crète ; mais comme il laissait croître ses cheveux, contrairement à l’usage de sa patrie, il ne paraissait pas être de ce pays. Son père l’ayant un jour envoyé aux champs chercher une brebis, il s’écarta du chemin, sur le midi, et entra dans une caverne où il dormit cinquante-sept ans. À son réveil, il se mit à chercher autour de lui sa brebis, croyant n’avoir dormi que peu de temps, et, ne la trouvant pas, il retourna aux champs. Tout y avait changé de face ; la propriété avait passé en d’autres mains. Étonné, hors de lui, il revient à la ville ; il entre chez lui et trouve des gens qui lui demandent qui il est. Enfin il rencontre son plus jeune frère, déjà vieux, et apprend de lui toute la vérité.
Sa réputation se répandit parmi les Grecs et il fut regardé comme particulièrement favorisé des dieux ; si bien que les Athéniens, affligés de la peste, ayant reçu de l’oracle de Delphes l’ordre de purifier leur ville, envoyèrent un vaisseau en Crète, sous la conduite de Nicias, fils de Nicératus, pour en ramener Épiménide. Il s’embarqua dans la quarante-sixième olympiade, purifia la ville et fit cesser le fléau. Voici de quelle manière il s’y prit : Il choisit des brebis blanches et des brebis noires qu’il conduisit à l’Aréopage ; de là il les laissa aller à leur gré, en ordonnant à ceux qui les suivaient de les sacrifier aux divinités des lieux où elles s’arrêteraient. Ainsi cessa la peste. Aujourd’hui encore on rencontre, dans les différents dèmes de l’Attique, des autels sans nom élevés en mémoire de cette expiation. Il y en a qui prétendent qu’il attribua le fléau au meurtre de Cylon20 et enjoignit d’expier cette souillure ; que sur cet ordre deux jeunes gens, Cratinus et Ctésibius, furent mis à mort, et que la maladie cessa aussitôt. Les Athéniens lui firent présent d’un talent et lui donnèrent le vaisseau qui devait le reconduire en Crète. Mais il ne voulut accepter aucun argent et les pria seulement d’accorder aux habitants de Gnosse leur amitié et leur alliance.
Phlégon dit, dans le traité de la Longévité, qu’il mourut peu de temps après son retour dans sa patrie, à l’âge de cent cinquante-sept ans. Les Crétois prétendent, de leur côté, qu’il mourut dans sa deux cent quatre-vingt-dix-neuvième année ; mais Xénophane de Colophon assure avoir entendu dire qu’il ne vécut pas au-delà de cent cinquante-quatre ans. Il avait composé un poème sur l’origine des Curètes et des Corybantes, et une Théogonie, formant ensemble cinq mille vers ; un autre poème, en six mille cinq cents vers, sur l’équipement du vaisseau des Argonautes et l’expédition de Jason en Colchide ; enfin, divers traités en prose sur les sacrifices et le gouvernement de la Crète, sur Minos et Rhadamanthe, formant ensemble quatre mille lignes. Lobon d’Argos lui attribue, dans le traité des poètes, la construction du temple des Euménides à Athènes. On dit aussi qu’il est le premier qui ait institué les purifications et élevé des temples.
Quelques auteurs traitent de fable son prétendu sommeil ; ils soutiennent qu’il fit seulement une absence de quelque temps, errant de côté et d’autre, et occupé à recueillir des simples.
On lui attribue une lettre à Solon, dans laquelle est exposée la forme de gouvernement établie en Crète par Minos. Mais Démétrius de Magnésie soutient, dans le traité des poètes et des Écrivains homonymes, que cette lettre est récente ; il dit qu’elle n’est pas écrite dans le dialecte Crétois, mais bien dans celui de l’attique et même dans l’idiome le plus moderne. Il m’est tombé entre les mains une autre lettre que voici :
ÉPIMÉNIDE À SOLON
Prends courage, ô mon ami ; si Pisistrate avait mis sous sa loi un peuple dès longtemps habitué à la servitude, ou dépourvu de bonnes lois, on pourrait craindre qu’il n’eût asservi à jamais ses concitoyens. Mais ceux auxquels il a imposé l’esclavage ne sont pas des lâches ; ils se souviendront des préceptes de Solon, et, indignés de cette honteuse tyrannie, ils en secoueront le joug. Pisistrate règne aujourd’hui sur Athènes, mais son autorité ne passera pas, je l’espère, à ses enfants ; car il est difficile que des hommes habitués à vivre libres, sous des lois sages, se résignent à la servitude. Pour toi, au lieu d’errer au hasard, viens me joindre en Crète où tu n’auras pas à craindre la cruauté d’un tyran. Sur le continent, je crains que tu ne rencontres des amis de Pisistrate et qu’il ne t’arrive malheur.
Quelques personnes ont prétendu, au dire de Démétrius, qu’Épiménide recevait des Nymphes une nourriture particulière qu’il conservait dans un pied de bœuf ; qu’il ne la prenait que peu à peu, ne faisant aucune dépense d’aliments par l’évacuation ; enfin qu’on ne le vit jamais manger. Il est aussi question d’Épiménide dans le second livre de Timée. Il y en a qui prétendent que les Crétois l’ont déifié et lui offrent des sacrifices.
On vante aussi son habileté à prévoir l’avenir : lorsqu’il vit le port de Munychia, dans l’Attique, il dit que si les Athéniens savaient combien ce lieu devait leur être funeste, ils le détruiraient avec les dents ; et cependant l’événement qu’il prédisait ainsi était bien loin encore. On rapporte encore qu’il prétendait avoir été d’abord Éaque ; on dit également qu’il avait prédit aux Lacédémoniens qu’ils seraient soumis par les Arcadiens, et qu’il prétendit être ressuscité plusieurs fois. Théopompe raconte, dans les Prodiges, qu’ayant bâti un temple aux Nymphes il entendit une voix céleste lui crier : « Épiménide, ne le dédie pas aux Nymphes, mais à Jupiter. » Il dit aussi qu’Épiménide avait prédit aux Crétois que les Lacédémoniens seraient vaincus par les Arcadiens, comme ils le furent en effet à Orchomène ; enfin, il prétend qu’il devint vieux tout à coup et qu’il lui suffit pour cela d’un nombre de jours égal à celui des années qu’il avait dormi. On lit dans les Faits historiques semblables de Myronianus, que les Crétois l’avaient surnommé Curète21, et dans Sosibius de Laconie, que les Lacédémoniens conservent son corps pour obéir à un oracle.
Il y a eu deux autres Épiménide : le premier est un généalogiste ; le second a écrit une histoire de Rhodes, dans le dialecte dorien.
Chapitre XI – Phérécyde
Phérécyde, fils de Babys et disciple de Pittacus, était de Syros, suivant Alexandre dans les Successions. Théopompe prétend qu’il est le premier des Grecs qui ait traité de la nature et des dieux. On raconte de lui une foule de choses merveilleuses : ainsi il aperçut un jour, en se promenant sur le rivage de Samos, un navire qui cinglait à pleines voiles, et prédit qu’il allait bientôt s’engloutir ; le bâtiment sombra en effet sous ses yeux. Une autre fois, après avoir bu de l’eau d’un puits, il prédit qu’au bout de trois jours il y aurait un tremblement de terre, ce qui eut lieu en effet. Dans une autre circonstance il engagea Périlaüs de Messène, son hôte, chez qui il passait pour se rendre à Olympie, à quitter sur-le-champ la ville avec sa famille ; Périlaüs négligea cet avis, et Messène fut prise quelque temps après. Théopompe raconte, dans les Prodiges, qu’Hercule lui ordonna en songe de recommander aux Lacédémoniens le mépris de l’or et de l’argent, et que, la même nuit, Hercule ordonna aux rois de croire ce que leur dirait Phérécyde. D’autres mettent ce fait sur le compte de Pythagore.
Hermippe raconte ainsi sa mort : Pendant une guerre entre les habitants d’Éphèse et ceux de Magnésie, Phérécyde résolut d’assurer par sa mort le triomphe des Éphésiens ; il demanda en conséquence à un passant quelle était sa patrie, et ayant appris qu’il était d’Éphèse, il lui dit : « Traîne-moi par les pieds jusque sur le territoire des Magnésiens, et dis à tes concitoyens de m’ensevelir, après la victoire, dans le lieu où tu m’auras laissé. » L’Éphésien accomplit ses ordres, et le lendemain ceux d’Éphèse vainquirent les Magnésiens ; ils trouvèrent le corps de Phérécyde et l’ensevelirent à l’endroit même avec les plus grands honneurs. D’autres soutiennent qu’étant allé à Delphes il se précipita du haut du mont Corycie. Mais Aristoxène assure, dans l’ouvrage intitulé : Pythagore et ses amis, qu’il mourut de maladie, et fut enseveli à Délos par Pythagore. On a aussi prétendu qu’il avait succombé à une maladie pédiculaire, et que Pythagore étant venu lui demander de ses nouvelles, il passa le doigt par la porte entr’ouverte en disant : On le voit à la peau. Ce mot a passé en proverbe chez les philosophes pour signifier que les choses vont mal. On le prend quelquefois en bonne part ; mais c’est à tort.
Phérécyde disait que les dieux donnent le nom de Thyoros à la table des sacrifices.
Andron, d’Éphèse, distingue deux Phérécyde de Syros ; l’un astronome, l’autre théologien, fils de Babys et maître de Pythagore. Mais Ératosthène soutient qu’il n’y a eu qu’un seul Phérécyde de Syros, et un autre d’Athènes, ce dernier auteur de Généalogies. On conserve encore un ouvrage de Phérécyde de Syros, commençant par ces mots : « De toute éternité existaient Jupiter, le temps et la terre ; la terre a été appelée γῆ22, en mémoire des présents dont l’a parée Jupiter. »
On voit aujourd’hui encore, dans l’île de Syra23, une horloge solaire construite par Phérécyde. Duris rapporte son épitaphe, au second livre des Cérémonies sacrées.
Avec moi finit toute sagesse. Si l’on en peut trouver encore quelque vestige, ce n’est que chez Pythagore, mon disciple. Il est, je le déclare, le premier des Grecs, et l’on ne me démentira point.
Ion de Chio a dit de lui :
Modeste et orné de toutes les vertus, il jouit après la mort d’une vie heureuse ; car, semblable au sage Pythagore, il a étudié les mœurs et sondé les pensées de tous les hommes.
J’ai moi-même composé sur lui les vers suivants, dans le mètre phérécratique :
L’illustre Phérécyde, auquel Syros a donné le jour, voyant, dit-on, tout son corps se transformer en vermine, ordonne qu’on le transporte sur la terre des Magnésiens, afin de donner la victoire aux nobles habitants d’Éphèse, – car ainsi le voulait un oracle connu de lui seul, – et là il succombe. Il est donc vrai, oui ! il est vrai que le véritable sage est utile et pendant sa vie, et lorsqu’il n’est plus.
Voici une lettre qu’il écrivit à Thalès :
PHÉRÉCYDE À THALÈS
Puisses-tu avoir une heureuse fin, lorsque le moment fatal sera venu. Pour moi, ta lettre m’a trouvé malade : j’étais rongé de vermine et dévoré par la fièvre. J’ai ordonné à mes serviteurs de te porter mes écrits, lorsqu’ils m’auront enseveli. Publie-les, si, après en avoir conféré avec les autres sages, tu juges qu’ils méritent d’être lus ; sinon, tu peux les supprimer ; ils ne me satisfont pas complètement moi-même. En de telles questions la certitude est impossible ; aussi je me flatte moins d’être arrivé à la vérité que d’avoir fourni quelques sujets de méditation à ceux qui s’occupent de théologie. Du reste, il faut interpréter mes paroles et aller au fond ; car tout est allégorique.
Le mal s’accroît de plus en plus, et je n’admets maintenant auprès de moi ni médecin, ni amis. Lorsqu’ils viennent me demander de mes nouvelles, je leur tends mon doigt par la porte entr’ouverte, pour leur montrer le mal qui me ronge, et je leur dis de venir demain aux funérailles de Phérécyde.
Tels sont les sages. Quelques auteurs rangent aussi parmi eux le tyran Pisistrate.
Nous allons maintenant passer aux philosophes, en commençant par l’école ionienne, dont le chef fut Thalès, maître d’Anaximandre.
LIVRE II
Chapitre premier – Anaximandre
Anaximandre, fils de Praxiade, était de Milet. Il admettait pour principe et élément des choses l’infini, sans déterminer si par là il entendait l’air, l’eau, ou quelque autre substance. Il disait que les parties de l’infini changent, mais que l’infini lui-même, dans son ensemble, est immuable. La terre, selon lui, est située au milieu de l’univers ; elle en est le centre ; sa forme est sphérique. La lune n’a qu’une lumière d’emprunt et est éclairée par le soleil. Le soleil est aussi grand que la terre ; il a pour substance le feu le plus pur.
C’est lui, suivant Phavorinus, dans les Mémoires divers, qui inventa et établit le premier à Lacédémone un gnomon indiquant les solstices et les équinoxes. Il fit aussi des horloges solaires24 dessina le premier la circonférence de la terre et de la mer25, et construisit une sphère. Il avait écrit un exposé sommaire de ses opinions, qu’Apollodore d’Athènes a eu entre les mains. Cet auteur dit, dans les Chroniques, qu’Anaximandre avait soixante-quatre ans la seconde année de la cinquante-huitième olympiade26, qu’il mourut peu de temps après, et qu’il florissait sous Polycrate, tyran de Samos. On rapporte que des enfants l’ayant entendu chanter, se moquèrent de lui ; il s’en aperçut et se contenta de dire : « Il faudra que je chante mieux pour ces enfants. »
Il y a eu un autre Anaximandre, également de Milet, qui a laissé des ouvrages historiques écrits dans le dialecte ionien.
Chapitre II – Anaximène
Anaximène, de Milet, fils d’Eurystrate, fut disciple d’Anaximandre. Quelques auteurs lui donnent aussi pour maître Parménide. Il admettait deux principes, l’air et l’infini, et croyait que les astres tournent autour de l’horizon au lieu de passer sous la terre. Il a écrit dans le dialecte ionien pur. Il était né, au dire d’Apollodore, dans la soixante-troisième olympiade27, et mourut à l’époque de la prise de Sardes.
Il y a eu deux autres Anaximène, un rhéteur et un historien, tous deux de Lampsaque. L’historien était neveu du rhéteur et a écrit la vie d’Alexandre. On a du philosophe les lettres suivantes :
ANAXIMÈNE À PYTHAGORE.
Un funeste accident nous a enlevé Thalès au milieu d’une belle vieillesse28. Il était sorti la nuit, selon sa coutume, en compagnie d’une servante, pour étudier les astres. Mais, trahi par sa mémoire, il tomba, tout en observant, dans une fosse profonde. Telle fut la fin de l’astronome de Milet. Nous qui l’avons eu pour maître, conservons le souvenir de ce grand homme ; transmettons-le à nos enfants et à nos disciples, et que sa doctrine soit toujours notre règle. Saluons dans Thalès celui qui a inauguré tous nos travaux.
ANAXIMÈNE À PYTHAGORE.
Tu as agi plus sagement que nous en émigrant de Samos à Crotone où tu vis en paix ; car les descendants d’Éacus accablent de maux tes compatriotes. Milet n’est pas non plus délivré de la tyrannie. Joins à cela les menaces que nous adresse le roi des Mèdes pour nous forcer à devenir ses tributaires. Les Ioniens se préparent à déclarer la guerre aux Mèdes pour la liberté commune ; mais, la guerre engagée, nous n’avons plus aucune espérance de salut. Comment donc Anaximène pourrait-il s’appliquer à la contemplation des choses célestes, menacé qu’il est de la mort ou de l’esclavage ? Quant à toi, les Crotoniates t’aiment ; les habitants de la grande Grèce t’estiment ; la Sicile même te fournit des disciples.
Chapitre III – Anaxagore
Anaxagore, de Clazomène, fils d’Hégésibulus, ou d’Eubulus, eut pour maître Anaximène. Il ajouta le premier l’intelligence à la matière. Son livre, écrit avec autant de noblesse que d’élégance, commence ainsi : « Tout était confondu ; l’intelligence vint et établit l’harmonie. » C’est là ce qui lui fit donner le surnom d’Intelligence, Timon, dans les Silles, s’exprime ainsi sur son compte :
On a placé Anaxagore au rang des héros les plus illustres ; on l’a surnommé Intelligence, parce que, selon lui, c’est l’intelligence qui rassembla tout à coup les éléments épars, et au chaos substitua l’harmonie.
Sa naissance et ses richesses lui assignaient un rang élevé ; mais il se distingue surtout par sa grandeur d’âme qui le porta à abandonner à ses proches l’héritage paternel. Comme ils lui reprochaient un jour de négliger ses biens : « Eh quoi ! dit-il, que ne les soignez-vous. » Il finit par les abandonner complètement et se livra tout entier à la contemplation de la nature, sans s’occuper jamais des affaires publiques. Quelqu’un lui ayant dit à ce sujet : « Tu ne t’inquiètes point de ta patrie. – Prends garde, répondit-il, je suis tout entier à ma patrie » ; et en même temps, il montrait le ciel.
On dit qu’il avait vingt ans lorsque Xerxès passa en Grèce, et qu’il vécut soixante-douze ans. Cependant Apollodore assure, dans les Chroniques, qu’il était né dans la soixante-dixième olympiade29, et qu’il mourut la première année de la soixante-dix-huitième. Il commença à philosopher à Athènes, sous l’archontat de Callias30, à l’âge de vingt ans, suivant Démétrius de Phalère, dans la Liste des archontes, et il passa trente années dans cette ville.
Il disait que le soleil est une pierre enflammée et qu’il est plus grand que le Péloponnèse ; – opinion que l’on attribue aussi à Tantale ; – que la lune est habitée et renferme des montagnes et des vallées. Les principes des choses sont les homéoméries ou particules similaires : de même que l’or est formé de petites paillettes d’or, de même aussi tous les corps sont composés de corpuscules de même nature qu’eux. L’intelligence est le principe du mouvement. Les corps les plus lourds, comme la terre, se portent en bas ; les plus légers, comme le feu, en haut ; l’air et l’eau au milieu. Par suite de cette disposition, la mer s’étendit sur la surface de la terre, lorsque, sous l’influence du soleil, les éléments humides se furent séparés des autres. Les astres, à l’origine, avaient un mouvement circulaire horizontal, l’étoile polaire se trouvant toujours au zénith de la terre ; mais, plus tard, la voûte céleste s’est inclinée tout entière. La Voie lactée est produite par la réflexion de la lumière solaire, lorsqu’aucun astre ne vient en éclipser l’éclat. Les comètes sont un assemblage d’étoiles errantes qui jettent des flammes. Les étoiles filantes sont comme des étincelles détachées de l’air. Les vents résultent de la raréfaction de l’air sous l’action du soleil. Le tonnerre est produit par le choc des nuages ; l’éclair par leur frottement. La terre tremble lorsque l’air pénètre dans ses entrailles.
Les animaux ont été produits à l’origine par l’humidité, la chaleur et l’élément terreux ; ils se sont ensuite reproduits eux-mêmes ; le mâle se forme à droite, la femelle à gauche.
On raconte qu’il avait prédit la chute d’une pierre qui tomba à Ægos-Potamos, en annonçant qu’elle tomberait du soleil ; on dit aussi que c’est pour cela que, dans le Phaéton, Euripide, son disciple, appelle le soleil une masse d’or. Un jour il se présenta à Olympie, par un beau temps, couvert d’une peau, comme s’il allait pleuvoir, et il plut en effet. Quelqu’un lui ayant demandé si la mer couvrirait un jour les montagnes de Lampsaque : « Oui, dit-il, si le temps ne manque pas. » On lui demandait un jour pour quelle fin il était né : « Pour contempler, dit-il, le soleil, la lune et le ciel. » Une autre fois on lui disait qu’il était privé de la société des Athéniens : « Non, reprit-il, ce sont eux qui sont privés de la mienne. »
Ayant vu le tombeau de Mausole31, il s’écria : « Un tombeau élevé à grands frais est une fortune transformée en pierre. » Comme on le plaignait de mourir sur une terre étrangère : « Partout, dit-il, la route est la même pour descendre aux enfers. »
Il paraît être le premier, s’il faut en croire les Histoires diverses de Phavorinus, qui ait vu une pensée morale dans le poème d’Homère et lui ait assigné pour but la vertu et la justice. Cette opinion fut développée par Métrodore de Lampsaque, son ami, qui le premier aussi fit une étude sérieuse des théories physiques d’Homère. Anaxagore est aussi le premier qui ait écrit un ouvrage32.
Silénus raconte, au premier livre des Histoires, qu’une pierre tomba du ciel sous l’archontat de Dimylus, et à ce sujet il dit que, suivant Anaxagore, le ciel tout entier est formé de pierres, que cette masse est maintenue par la rapidité du mouvement, et que, le mouvement cessant, elle s’écroulerait aussitôt.
Son procès est diversement rapporté33 : « Sotion dit, dans la Succession des philosophes, qu’il fut accusé d’impiété par Cléon, pour avoir dit que le soleil était une pierre incandescente, et condamné à une amende de cinq talents et à l’exil, quoique Périclès, son disciple, eût pris sa défense. Satyrus dit au contraire, dans les Vies, que Thucydide, adversaire politique de Périclès, l’accusa tout à la fois d’impiété et de trahison34, et le fit condamner à mort, en son absence. Comme on lui annonçait en même temps sa condamnation et la mort de ses enfants, il dit sur le premier point : « La nature avait depuis longtemps prononcé cet arrêt contre mes adversaires et contre moi » ; et à l’égard de ses enfants : « Je savais que je les avais engendrés mortels. » D’autres attribuent cette dernière réponse, soit à Solon, soit à Xénophon. Démétrius de Phalère rapporte aussi, dans le traité de la Vieillesse, qu’Anaxagore ensevelit ses enfants de ses propres mains. Hermippe, dans les Vies, rapporte autrement son procès : on l’emprisonna d’abord pour le faire mourir ; mais Périclès, s’étant présenté au peuple, demanda si l’on avait quelque chose à blâmer dans sa propre conduite ; comme on ne répondait rien, il s’écria : « Eh bien ! je suis disciple de cet homme ; gardez-vous de le mettre à mort sur d’injustes calomnies ; mais suivez mes conseils, et renvoyez-le absous. » On le renvoya en effet ; mais il ne put supporter cet affront et se donna la mort. Hiéronymus dit, au second livre des Mémoires divers, que Périclès l’amena devant les juges amaigri et exténué par la maladie, et qu’il obtint son acquittement plutôt de la pitié que de la justice du tribunal. Tels sont les récits accrédités au sujet de sa condamnation.
On croit que son inimitié contre Démocrite avait pour principe le refus qu’avait fait celui-ci de l’admettre à ses entretiens35. Il se retira à Lampsaque où il mourut. Les magistrats de la ville l’ayant interrogé sur ce qu’il voulait qu’on fît en sa faveur, il demanda que tous les ans, le mois de sa mort fut un mois de repos et de fête pour l’enfance, coutume qui se conserve encore aujourd’hui. Après sa mort, les habitants de Lampsaque lui rendirent les honneurs funèbres et gravèrent sur son tombeau une inscription ainsi conçue :
Ici repose celui des hommes qui dans l’étude des phénomènes célestes approcha le plus de la vérité, Anaxagore.
Voici la mienne :
Anaxagore avait dit que le soleil est une pierre incandescente ; on le condamna à mort. Périclès son ami le sauva ; mais lui-même s’arracha la vie par une faiblesse peu digne d’un philosophe.
Il y a eu trois autres Anaxagore, qu’il ne faut pas confondre entre eux : un rhéteur de l’école d’Isocrate ; un sculpteur cité par Antigone, et un grammairien de l’école de Zénodote.
Chapitre IV – Archélaüs
Archélaüs, d’Athènes ou de Milet, fils d’Apollodore, ou, selon d’autres, de Myson, fut disciple d’Anaxagore et maître de Socrate. Le premier il apporta de l’Ionie à Athènes la philosophie physique36, ce qui lui valut le surnom de Physicien. Une autre raison de ce surnom, c’est que cette branche de la philosophie finit avec lui, Socrate ayant fondé la morale. Archélaüs paraît cependant avoir abordé aussi la morale ; car il a traité des lois, des biens et du juste. Socrate fut en cela son disciple ; mais ayant étendu cette science, il passa pour en être l’inventeur.
Archélaüs assignait deux causes à la production des êtres, le froid et le chaud. Il disait aussi que les animaux ont été formés du limon de la terre ; que le juste et l’injuste résultent non pas de la nature, mais de la loi. Voici, du reste, l’ensemble de son système : l’eau étant soumise à l’action de la chaleur, une partie se dessèche, se condense et forme la terre ; une autre partie s’évapore et produit l’air. C’est pour cela que la terre est embrassée par l’air et soumise à son action. L’air lui-même subit l’action du feu qui l’embrasse dans son mouvement circulaire. La terre, une fois échauffée, a produit les animaux, auxquels elle fournissait d’abord pour nourriture un limon semblable au lait ; les hommes ont été formés de la même manière. Archélaüs est le premier qui ait dit que la voix est produite par la percussion de l’air37. Il enseignait aussi que les eaux de la mer se sont infiltrées à travers la terre, en ont rempli les diverses cavités et s’y sont condensées ; que le soleil est le plus grand des astres et que l’univers est infini.
Il y a eu trois autres Archélaüs : un géographe qui a décrit les contrées parcourues par Alexandre ; un poète qui a écrit sur les objets à double nature, et un rhéteur, auteur de préceptes sur l’éloquence.
Chapitre V – Socrate
Socrate, fils de Sophronisque, tailleur de pierres, et de Phénarète, sage-femme, comme l’atteste Platon dans le Théétète, était Athénien, du dème d’Alopèce. On le disait collaborateur d’Euripide ; Mnésilochus en particulier s’est exprimé dans ce sens :
Les Phrygiens, drame nouveau d’Euripide, auquel Socrate a mis des pièces.
Et ailleurs :
Euripide chevillé par Socrate.
Callias dit aussi, dans les Captifs :
A. Te voilà bien grave et tu nous débites de beaux sentiments !
B. Je le puis, Socrate est mon maître.
Aristophane, dans les Nuées :
Voici cet Euripide, auteur de tragédies bavardes, philosophiques.
Socrate fut disciple d’Anaxagore, suivant quelques-uns, et aussi de Damon, au dire d’Alexandre, dans la Succession des Philosophes. Après la condamnation d’Anaxagore, il s’attacha à Archélaüs le physicien ; il aurait même été son mignon, s’il faut en croire Aristoxène. Duris prétend qu’il fut esclave et exerça le métier de tailleur de pierres ; on assure même que les Grâces qui sont représentées vêtues, à l’Acropole, sont de lui. Timon dit à ce sujet dans les Silles :
C’est d’eux que descend ce tailleur de pierres, ce raisonneur légiste, cet enchanteur de la Grèce, ce subtil discuteur, ce railleur, cet imposteur pédant, cet attique raffiné.
Idoménée atteste en effet qu’il était très versé dans l’art des rhéteurs, et Xénophon rapporte que les Trente lui défendirent d’enseigner la rhétorique. Aristophane raille aussi son habileté à faire une bonne cause d’une mauvaise. Phavorinus dit également, dans les Histoires diverses, qu’il a le premier enseigné la rhétorique avec son disciple Eschine, témoignage qui est confirmé par celui d’Idoménée, dans l’Histoire des disciples de Socrate. Il est aussi le premier qui ait traité de la morale, le premier qui soit mort condamné. Aristoxène, fils de Spintharus, dit qu’il prêtait à usure, qu’il retirait ensuite l’intérêt et le capital, et que, l’intérêt dépensé, il prêtait de nouveau. Démétrius de Byzance prétend qu’il fut tiré de son atelier et instruit par Criton qu’avait séduit la grâce de son esprit. Plus tard, reconnaissant le peu d’utilité pratique des théories physiques, il se mit à disserter sur la morale dans les boutiques et au milieu de la place publique. Il disait qu’il ne cherchait qu’une seule chose :
En quoi consistent le bien et le mal dans la vie privée38.
Sa vivacité dans la discussion lui faisait fréquemment de mauvaises affaires : on le frappait, on lui arrachait les cheveux, le plus souvent on se moquait de lui. Il supportait tout cela avec un calme imperturbable ; au point qu’ayant reçu un coup de pied il resta impassible ; quelqu’un s’en étonnant, il lui dit : « Si un âne m’avait donné un coup de pied, irais-je lui faire un procès ? » Tel est du moins le récit de Démétrius.
Il n’eut pas besoin de voyager comme la plupart des philosophes. À part les expéditions dont il fit partie, il resta toujours dans le même lieu, discutant sans relâche avec ses amis, et cherchant moins à combattre leur opinion qu’à découvrir en commun la vérité. On rapporte qu’Euripide lui donna à lire l’ouvrage d’Héraclite et lui demanda son opinion : « Ce que j’en ai compris, dit-il, est fort beau ; il en est de même du reste, je le suppose ; mais pour l’entendre il faudrait un plongeur de Délos. »
Il se livrait aux exercices du corps et avait une constitution vigoureuse. Il fit partie de l’expédition d’Amphipolis. Au combat de Délium, Xénophon étant tombé de cheval il l’emporta sur ses épaules et, quoique autour de lui tous les Athéniens eussent pris la fuite, il se retira lentement, regardant tranquillement derrière lui, pour faire face à ceux qui auraient voulu le surprendre. Il servit aussi dans l’armée envoyée par mer à Potidée, l’ennemi ayant interrompu les communications par terre. On dit que ce fut alors qu’il resta toute une nuit immobile dans le même lieu. Il remporta dans cette expédition le prix de la valeur et le céda à Alcibiade, dont la beauté l’avait séduit, suivant Aristippe, au quatrième livre de la Sensualité antique. Ion de Chio dit que dans sa jeunesse il fit un voyage à Samos avec Archélaüs ; Aristote affirme aussi qu’il alla à Delphes, et Phavorinus dit, au premier livre des Commentaires, qu’il visita l’isthme de Corinthe.
Socrate avait des sentiments fermes et républicains : il en fit preuve lorsqu’il refusa à Critias et à ses collègues de leur amener Léonte de Salamine, homme fort riche, qu’ils voulaient mettre à mort ; il fut aussi le seul à voter pour l’acquittement dans l’affaire des dix généraux. Lui-même, il refusa de s’échapper de prison, quoiqu’on lui en offrît les moyens. Comme ses amis pleuraient sur lui, il les reprit sévèrement et leur adressa, au milieu des fers, ces admirables discours que l’on connaît. Sa frugalité égalait la simplicité de ses mœurs : Pamphila raconte, au septième livre des Commentaires, qu’Alcibiade lui ayant donné un vaste terrain pour y bâtir une maison, il refusa en disant : « Si j’avais besoin de sandales et que tu me donnasses du cuir pour les faire moi-même, ne serait-il pas ridicule à moi de le prendre ? » Souvent il se disait à lui-même, en examinant la multitude des objets mis en vente sur le marché : « Que de choses dont je n’ai pas besoin ! » Il avait continuellement à la bouche ces vers :
L’argent et la pourpre sont utiles pour le théâtre, mais inutiles à la vie39.
Il repoussa tour à tour les avances d’Archélaüs de Macédoine, de Scopa de Cranon et d’Euryloque de Larisse ; il ne voulut ni accepter leurs présents ni aller les visiter. Sa tempérance était telle que la peste s’étant souvent déclarée à Athènes pendant qu’il y était, il fut seul à l’abri du fléau. Aristote dit qu’il eut deux femmes : la première Xanthippe, dont il eut Lamproclès ; l’autre Myrton, fille d’Aristide le Juste40, qu’il prit sans dot et de laquelle il eut Sophronisque et Ménéxène. Quelques-uns cependant prétendent que Myrton fut la première. D’un autre côté Satyrus, Hieronymus de Rhodes et plusieurs autres prétendent qu’il les eut toutes les deux à la fois. Ils disent que la disette d’hommes et la nécessité de repeupler la ville engagèrent les Athéniens à rendre un décret qui autorisait chaque citoyen à prendre, indépendamment de son épouse légitime, une autre femme et à avoir d’elle des enfants ; Socrate, suivant eux, aurait profité de ce décret.
Il était indifférent à la raillerie, affectait une excessive frugalité et n’exigeait aucun salaire pour ses leçons. Il disait que ceux qui mangent avec le plus d’appétit sont ceux qui ont le moins besoin de mets recherchés ; et que ceux qui boivent avec le plus d’avidité, sont ceux qui savent le moins supporter la privation de la boisson. « On se rapproche d’autant plus des dieux, disait-il encore, qu’on a moins de besoins. » L’élévation de son caractère est attestée même par les poètes comiques, qui ne voient pas que leurs railleries sont pour lui autant d’éloges. Voici les paroles d’Aristophane :
Ô toi, qui as si sagement embrassé l’étude sublime de la philosophie, que ton sort sera glorieux à Athènes et parmi tous les Grecs ! Tu as de la mémoire, de l’esprit ; tu ne fais consister le mal que dans l’opinion ; tu ne te fatigues point, que tu sois debout ou que tu marches ; tu es insensible au froid, aux plaisirs de la table ; tu n’aimes ni le vin, ni la bonne chère, ni les autres frivolités de ce genre.
Amipsias le représente affublé d’un vieux manteau et l’apostrophe ainsi :
Ô Socrate, le meilleur des hommes si tu étais seul au monde, mais le plus vaniteux entre tous ! Toi aussi tu viens donc parmi nous ; tu as ce courage ? Mais d’où te vient ce manteau ? Ce sont les corroyeurs qui t’ont fait ce mauvais cadeau pour se moquer de toi.
— Pourtant cet homme, dévoré par la faim, n’a jamais flatté41.
Cette fierté de caractère et cette grandeur d’âme de Socrate résultent également des vers suivants d’Aristophane42 :
Tu arpentes fièrement nos rues en promenant les yeux de tous côtés ; tu vas nu-pieds, sans t’inquiéter de la douleur et étalant majestueusement ton visage.
Cependant il savait aussi s’accommoder aux circonstances : on le vit quelquefois élégamment vêtu, par exemple lorsqu’il alla trouver Agathon, comme le rapporte Platon dans le Banquet. Il possédait au même degré le talent de convaincre et celui de dissuader ; c’est ainsi qu’au dire de Platon un discours qu’il prononça sur la science fit de Théétète un homme presque divin. Eutyphron ayant intenté un procès à son père pour le meurtre d’un étranger, quelques paroles de Socrate sur la piété filiale suffirent pour le détourner de son dessein. Il inculqua aussi à Lysis une grande pureté de mœurs ; en un mot il savait parfaitement accommoder ses discours à la situation. Xénophon rapporte qu’il calma, par ses conseils, son fils Lamproclès, irrité contre sa mère, et qu’il détourna Glaucon, frère de Platon, des affaires publiques auxquelles il n’était pas propre ; il porta au contraire à s’y livrer Charmide qui avait l’aptitude nécessaire. Il enflamma le courage d’Iphicrate, général athénien, en lui montrant les coqs du barbier Midas qui ne craignaient pas d’attaquer ceux de Callias. Glauconide disait de lui qu’il fallait que la ville le conservât précieusement, comme un faisan ou un paon.
Socrate s’étonnait de ce que chacun sût parfaitement le compte de ses biens, et ne sût pas le nombre de ses amis, tant on s’en inquiète peu ! Voyant Euclide se livrer avec ardeur à la dialectique, il lui dit : « Mon cher Euclide, tu pourras faire des sophistes, mais non des hommes » ; car il méprisait comme inutile tout ce vain parlage, ainsi que le remarque Platon dans l’Euthydème. Charmide lui ayant donné des esclaves pour en tirer profit, il les refusa. Quelques auteurs ont aussi prétendu qu’il ne faisait aucun cas de la beauté d’Alcibiade. Il disait, suivant Xénophon dans le Banquet, que le loisir est le plus grand des biens.
Il enseignait aussi qu’il n’y a qu’un seul bien, la science ; qu’un seul mal, l’ignorance ; que la richesse et la naissance n’ont rien qu’on doive ambitionner ; que bien loin de là elles sont une source de maux. On lui disait un jour qu’Antisthène avait pour mère une Thrace : « Pensez-vous donc, répliqua-t-il, qu’un si grand homme eût pu naître d’une mère et d’un père athéniens ? »
Phédon était réduit par sa condition d’esclave à un métier infâme ; ce fut Socrate qui détermina Criton à le racheter et en fit un grand philosophe.
Pendant ses loisirs il apprenait à jouer de la lyre, disant qu’il n’y a pas de honte à apprendre ce qu’on ne sait pas. Xénophon dit aussi, dans le Banquet, qu’il s’exerçait souvent à la danse et qu’il la croyait utile à l’entretien de la santé.
Il prétendait qu’un génie familier lui faisait connaître l’avenir. « Bien commencer, disait-il, ce n’est pas peu de chose, mais ce n’est pas beaucoup. » Il disait encore qu’il ne savait rien, une seule chose exceptée, à savoir qu’il ne savait rien ; qu’acheter des fruits précoces, c’est désespérer de vivre jusqu’au temps de la maturité. Quelqu’un lui ayant demandé quelle était la première des vertus pour le jeune homme : « Rien de trop », dit-il. Il conseillait d’étudier la géométrie, mais seulement ce qu’il en faut pour mesurer un champ, quand on le prend ou qu’on le donne à ferme. Euripide ayant dit de la vertu, dans la pièce intitulée Augé :
Le mieux est de laisser cela de côté ; il se leva et sortit en s’écriant : « Quel ridicule ! On cherche un esclave quand il ne se retrouve pas, et on laisserait ainsi la vertu se perdre ! » Quelqu’un lui demandait s’il devait ou non se marier : « Quoi que tu fasses, répondit-il, tu t’en repentiras. » Il s’étonnait, disait-il, de ce que les statuaires fissent tous leurs efforts pour façonner la pierre à l’image de la nature, et se donnassent si peu de peine pour ne pas ressembler eux-mêmes à la pierre. Il engageait les jeunes gens à se regarder souvent dans le miroir, afin que, s’ils étaient beaux, ils se rendissent dignes de leur beauté, et que, dans le cas contraire, ils fissent oublier leur laideur par la science et la vertu. Un jour qu’il avait invité à dîner des gens riches, Xanthippe rougissait de la modicité du repas : « Ne t’inquiète pas, lui dit-il : s’ils sont sobres et discrets, ils seront indulgents ; s’ils ne le sont pas, laissons-les pour ce qu’ils valent. »
Il disait que les autres hommes vivaient pour manger, et que lui mangeait pour vivre ; que faire cas de la multitude ignorante, c’est imiter celui qui refuserait une pièce de quatre drachmes, comme mauvaise, et qui accepterait un monceau de pièces semblables. Eschine lui ayant dit : « Je suis pauvre, je n’ai rien à t’offrir que ma personne ; je me donne à toi. – Ne vois-tu pas, répondit Socrate, que tu me fais le plus magnifique présent ? » Un homme s’affligeait du mépris où il était tombé depuis l’usurpation des trente : « En aurais-tu du regret ? » lui dit Socrate. Un autre lui ayant dit : « Les Athéniens t’ont condamné à mort », il reprit : « La nature a prononcé contre eux le même arrêt » ; réponse que l’on attribue aussi à Anaxagore.
« Tu meurs injustement, lui disait sa femme. – Aimerais-tu mieux, reprit-il, que ce fût justement ? »
Ayant rêvé qu’une voix lui disait :
Dans trois jours tu aborderas aux champs fertiles de la Phthie43,
il déclara à Eschine qu’il mourrait dans trois jours. Lorsqu’il fut sur le point de boire la ciguë, Apollodore lui offrit un riche manteau, afin qu’il s’en couvrît pour mourir. « Eh quoi ! dit Socrate, mon manteau m’a suffi pour vivre ; il ne me suffirait pas pour mourir ! »
« Un tel, lui dit-on, parle mal de toi. – Je le crois, reprit-il ; il n’a jamais rien su dire de bien. »
Voyant Antisthène tourner son manteau de manière à mettre les trous en évidence, il lui cria : « J’aperçois ta vanité à travers les trous de ton manteau. »
« Un tel ne vous injurie-t-il pas ? lui dit-on. – Non, répondit-il, cela ne s’applique pas à moi. »
Il disait qu’il est bon de se livrer volontairement aux critiques des poètes comiques ; car si elles sont fondées on en profite pour se corriger ; si elles ne le sont pas, que nous importe.
Une fois, Xanthippe, après l’avoir abreuvé d’injures, lui jeta de l’eau au visage : « Je savais bien, dit-il, qu’un si grand orage ne se passerait pas sans pluie. »
Alcibiade lui dit un jour que les criailleries de Xanthippe étaient insupportables : « J’y suis habitué, répondit-il, comme on se fait à entendre constamment le bruit d’une poulie. Toi-même ne supportes-tu pas les cris de tes oies ? – Oui, reprit Alcibiade, mais elles me donnent des œufs et des petits. – Et moi, Xanthippe me donne des enfants. »
Un jour elle vint jusque sur la place publique lui arracher son manteau. Ses amis lui conseillaient de lui administrer sur-le-champ une correction : « Oui, sans doute, dit Socrate, afin que, quand nous serons aux prises, chacun de vous crie : « Tiens bon ! Socrate ; « Tiens bon ! Xanthippe. »
Il comparait une femme acariâtre aux chevaux vicieux que montent les écuyers : « Lorsqu’une fois ils ont dompté ceux-là, disait-il, ils maîtrisent aisément les autres ; et moi de même, habitué à l’humeur de Xanthippe, je m’accommoderai facilement avec tout le monde. »
Ces maximes et ces exemples lui valurent de la part de la Pythie ce témoignage si flatteur que tout le monde connaît. Interrogée par Chéréphon, elle répondit :
De tous les hommes, Socrate est le plus sage.
Cet oracle excita contre lui de nombreuses jalousies, d’autant plus qu’il s’était souvent moqué de la stupidité de ceux qui avaient une haute opinion d’eux-mêmes. C’est ainsi qu’il avait critiqué Anytus, comme Platon nous l’apprend dans le Ménon. Anytus, irrité des railleries de Socrate, excita d’abord contre lui la verve d’Aristophane ; puis il engagea Mélitus à l’accuser comme impie et corrupteur de la jeunesse. L’accusation fut portée par Mélitus et soutenue par Polyeucte, au dire de Phavorinus, dans les Histoires diverses. Hermippe prétend que la harangue fut rédigée par le sophiste Polycrate, – d’autres disent Anytus, – et que l’orateur Lycon conduisit toute l’affaire. Antisthène, dans la Succession des Philosophes, et Platon dans l’Apologie, nomment trois accusateurs : Anytus, Lycon et Mélitus : Anytus au nom des politiques et des magistrats, Lycon pour les orateurs et Mélitus pour les poètes, tous gens que Socrate avait peu ménagés. Phavorinus prétend avec raison, au premier livre des Commentaires, que la harangue de Polycrate est supposée ; car, dit-il, il y est question des murs rebâtis par Conon, fait postérieur de six ans à la mort de Socrate.
Voici quels furent les chefs d’accusation confirmés par serment ; Phavorinus dit qu’on les conserve encore dans le temple de la mère des dieux
Mélitus de Lampsaque, fils de Mélitus, accuse, sous la foi du serment, Socrate d’Alopèce, fils de Sophronisque, des crimes suivants : Socrate est coupable de ne pas croire aux dieux reconnus par la ville et d’en introduire de nouveaux ; il est également coupable de corrompre la jeunesse. Pour ces crimes, la mort.
Lysias avait composé pour lui une apologie ; mais Socrate lui dit après l’avoir lue : « Quoique le discours soit fort beau, mon cher Lysias, il ne me convient point. (En effet c’était un morceau beaucoup plus oratoire que philosophique.) – Pourquoi donc, reprit Lysias, s’il est beau, ne te convient-il pas ? – Ne peut-il pas se faire, dit Socrate, que de beaux habits et de beaux souliers ne m’aillent pas ? »
Justus de Tibériade raconte, dans l’Histoire des Rois, que pendant qu’on plaidait la cause de Socrate, Platon se présenta à la tribune et dit : « Athéniens, je suis le plus jeune de ceux qui sont montés à cette tribune… » ; mais que les juges lui crièrent : « Dis plutôt : descendus. » C’était lui dire : Descends.
Lorsqu’on alla aux voix, il y eut pour la condamnation une majorité de deux cent quatre-vingt-un suffrages. Comme les juges délibéraient sur la peine ou l’amende à lui infliger, il se taxa lui-même à vingt-cinq drachmes, ou à cent suivant Eubulide. Les juges s’étant récriés, Socrate dit alors : « Je déclare que le châtiment que j’ai mérité pour ma conduite, c’est d’être nourri au Prytanée. « Aussitôt quatre-vingts voix nouvelles se prononcèrent pour la mort ; en conséquence il fut condamné. On le conduisit en prison et quelques jours après il but la ciguë. Platon nous a conservé, dans le Phédon, les sublimes entretiens qui occupèrent ses derniers moments, Quelques personnes croient qu’il avait composé un hymne dont le commencement était :
Salut, dieu de Délos, Apollon, et toi aussi, Diane, enfants illustres…
Mais Dionysodore prétend que cet hymne n’est pas de lui. Il fit aussi une fable, à l’imitation de celles d’Ésope, mais assez mal conçue ; elle commence par ces mots :
Ésope conseilla un jour aux magistrats de Corinthe de ne point confier le jugement de la vertu à la sagesse populaire…
Ainsi mourut Socrate. Le repentir suivit de près chez les Athéniens : on ferma les jeux et les gymnases ; les ennemis de Socrate furent exilés, et Mélitus en particulier condamné à mort. On éleva à la mémoire de Socrate une statue d’airain, œuvre de Lysippe, qui fut placée dans le Pompéium. Quant à Anytus, les habitants d’Héraclée le proscrivirent le jour même où il était entré dans leur ville. Au reste, Socrate n’est pas le seul qui ait éprouvé ainsi l’inconstance des Athéniens ; on en cite beaucoup d’autres : Héraclide rapporte qu’ils traitèrent Homère d’insensé et le condamnèrent à une amende de cinquante drachmes ; ils accusèrent Tyrtée de folie ; ils avaient commencé par élever une statue d’airain à Astydamas, imitateur d’Eschyle44. Euripide, dans le Palamède, leur reproche en ces termes la mort de Socrate :
Vous avez tué, vous avez tué le plus sage des mortels, l’innocent, l’éloquent ami des Muses.
Philochorus prétend cependant qu’Euripide était mort avant Socrate. Ce dernier était né, suivant les Chroniques d’Apollodore, sous l’archontat d’Apséphion, la quatrième année de la soixante-dix-septième olympiade45, le 6 de thargélion, jour où les Athéniens purifient leur ville, et où ceux de Délos prétendent que naquit Diane. Il mourut, suivant Démétrius de Phalère, la première année de la quatre-vingt-quinzième olympiade, à l’âge de soixante-dix ans. Il avait été disciple d’Anaxagore, aussi bien qu’Euripide, qui naquit sous Calliade, la première année de la soixante-quinzième olympiade.
Socrate ne me paraît pas être resté étranger aux spéculations sur la nature ; car il a traité souvent de la Providence, de l’aveu même de Xénophon qui prétend cependant qu’il ne s’est occupé que de morale. Mais, d’un autre côté, lorsque Platon, dans l’Apologie, discute les doctrines d’Anaxagore et de quelques autres physiciens, dont Socrate ne faisait aucun cas, ce sont ses propres opinions qu’il expose, quoiqu’il mette le dialogue sous le nom de Socrate.
Aristote raconte qu’un mage, étant venu de Syrie à Athènes, reprit Socrate sur différents points et lui prédit qu’il aurait une fin tragique. Voici l’épigramme que je lui ai consacrée :
Bois maintenant à la coupe des dieux, ô Socrate ; la divinité elle-même a proclamé ta sagesse, et toute sagesse est en Dieu. Les Athéniens t’ont donné la ciguë ; mais ce sont eux qui l’ont bue par ta bouche.
Aristote rapporte, au troisième livre de la Poétique, que Socrate eut à subir les attaques jalouses d’Anthiochus de Lemnos, et d’Antiphon, interprète des prodiges, de même que Pythagore fut poursuivi par Cylon de Crotone ; Homère et Hésiode pendant leur vie, l’un par Sagaris, l’autre par Cécrops, et tous deux, après leur mort, par Xénophane ; Pindare par Amphimène de Cos ; Thalès par Phérécyde ; Bias par Salarus de Priène ; Pittacus par Antiménide et Alcée ; Anaxagore par Sosibius, et Simonide par Timocréon.
Les plus illustres successeurs de Socrate, surnommés socratiques, sont : Platon, Xénophon et Antisthène. Parmi ceux qui composent ce qu’on appelle la décade il y en a quatre principaux : Eschine, Phédon, Euclide et Aristippe. Nous parlerons d’abord de Xénophon, réservant Antisthène pour le placer avec les cyniques ; nous traiterons ensuite des autres philosophes socratiques, puis de Platon, chef de la première des dix écoles morales et fondateur de l’ancienne Académie. Tel est l’ordre que nous suivrons dans notre exposition.
Il y a eu plusieurs autres Socrate : un historien, auteur d’une description d’Argos ; un philosophe péripatéticien, de Bithynie ; un poète, auteur d’épigrammes ; enfin Socrate de Cos qui a écrit sur les surnoms des dieux.
Chapitre VI – Xénophon
Xénophon, fils de Gryllus, était Athénien, du dème d’Erchia. Sa modestie était égale à sa beauté. Un jour, dit-on, Socrate l’ayant rencontré dans une rue étroite lui barra le passage avec son bâton et lui demanda où était le marché aux vivres ; lorsqu’il eut satisfait à cette première question, il lui demanda où les hommes se formaient à la vertu ; Xénophon hésita : « Suis-moi donc, lui dit-il, je te l’apprendrai » ; et depuis ce temps il le compta au nombre de ses disciples. Il est le premier qui ait recueilli les entretiens de Socrate et les ait publiés sous forme de mémoires ; il est aussi le premier des philosophes qui ait écrit une histoire.
Aristippe prétend, au quatrième livre de la Sensualité antique, qu’il était épris de Clinias et qu’il le lui dit en ces termes : « La vue de Clinias est plus douce pour moi que tout ce que les hommes ont de plus rare ; puissé-je être aveugle pour tout le reste et n’avoir d’yeux que pour Clinias ; la nuit, pendant mon sommeil, je gémis de son absence ; je rends grâce au jour et au soleil, parce qu’ils me ramènent Clinias. »
Voici ce qu’on raconte de ses liaisons avec Cyrus : Il avait lui-même pour ami un Béotien, nommé Proxène, disciple de Gorgias de Léontium, et fort avant dans les bonnes grâces de Cyrus. Proxène qui vivait à la cour de Sardes lui écrivit à Athènes pour l’inviter à venir partager avec lui l’amitié du roi. Xénophon montra la lettre à Socrate et lui demanda son avis. Celui-ci l’ayant engagé à aller consulter l’oracle de Delphes, il s’y rendit en effet ; mais au lieu de demander s’il devait, ou non, se rendre auprès de Cyrus, il ne consulta que sur les moyens d’accomplir le voyage. Socrate, tout en blâmant cette supercherie, lui conseilla de partir. Il se rendit donc auprès de Cyrus et bientôt il fut tout aussi avant que Proxène dans son amitié.
Il nous a conservé une relation fidèle de l’expédition de Cyrus en Perse et de la retraite des Grecs. Il avait pour ennemi Ménon de Pharsale, chef d’un corps d’étrangers à l’époque de cette expédition ; il lui reproche, entre autres choses, ses relations amoureuses avec des jeunes gens d’un rang supérieur à lui. Il accuse aussi un certain Apollonide d’avoir les oreilles percées. Après l’expédition de Perse, la déroute de Pont et la violation des traités par Seuthus, roi des Odryses, Xénophon revint en Asie46 auprès d’Agésilas, roi de Lacédémone. Il mit à sa solde les troupes qui avaient servi Cyrus et contracta avec lui l’amitié la plus étroite. C’est à cette époque que les Athéniens le condamnèrent à l’exil, comme traître et allié des Lacédémoniens. Étant allé ensuite à Éphèse, il fit deux parts de l’or qu’il possédait et en confia la moitié à Mégabyse, prêtre de Diane, pour le garder jusqu’à son retour, lui permettant, dans le cas où il ne reviendrait pas, de le consacrer à élever une statue de Diane. L’autre moitié fut employée en offrandes au temple de Delphes.
Il accompagna ensuite Agésilas, que la guerre contre les Thébains avait rappelé en Grèce, et reçut des Lacédémoniens une honorable hospitalité. Plus tard il quitta Agésilas pour se retirer à Scillonte, ville peu éloignée d’Élis. Il avait avec lui, au rapport de Démétrius de Magnésie, une femme nommée Philésia, et deux fils que Dinarque appelle Gryllus et Diodore, dans le discours pour un des affranchis de Xénophon contre son maître. On les avait aussi surnommés Dioscures.
Mégabyse étant venu dans le pays, à l’occasion d’une réjouissance publique, Xénophon retira de ses mains l’argent qu’il lui avait confié, en acheta une terre à travers laquelle coulait le fleuve Sélinus, du même nom que celui d’Éphèse, et la consacra à Diane. À partir de ce moment il passa tout son temps à chasser, à recevoir ses amis et à écrire ses ouvrages historiques. Dinarque prétend toutefois que la maison et les terres qui en dépendaient lui avaient été données par les Lacédémoniens. On dit aussi que Pélopidas de Sparte y envoya les prisonniers faits en Dardanie, pour qu’il en disposât à son gré. Mais plus tard ceux d’Élis étant venus attaquer Scillonte, la ville tomba en leur pouvoir faute d’avoir été secourue à temps par les Lacédémoniens. Les enfants de Xénophon se sauvèrent alors à Lèpres avec un petit nombre de serviteurs ; quant à lui, obligé de se cacher d’abord en Élide, il alla ensuite prendre ses enfants à Lèpres et se mit en sûreté avec eux à Corinthe. Sur ces entrefaites, les Athéniens ayant décrété de secourir Lacédémone, il envoya ses fils à Athènes, combattre pour les Lacédémoniens, chez qui ils avaient été élevés, à ce que rapporte Dioclès dans les Vies des Philosophes. L’un d’eux, Diodore, revint de cette expédition sans avoir rien fait de remarquable, et eut un fils du même nom que son frère. Gryllus, au contraire, qui servait dans la cavalerie à la bataille de Mantinée, mourut glorieusement en combattant, ainsi que l’atteste Éphorus au vingt-cinquième livre. Dans cette journée Céphisodore était à la tête de la cavalerie et Agésilas commandait en chef. On dit qu’au moment où l’on vint annoncer à Xénophon la mort de son fils, il faisait un sacrifice, une couronne sur la tête ; qu’à cette nouvelle il ôta sa couronne, mais qu’il la reprit lorsqu’on lui eut dit que Gryllus était mort avec gloire. On prétend aussi qu’il ne versa pas une larme et se contenta de dire : « Je savais que mon fils était mortel. »
Nous savons par Aristote qu’une foule de personnes firent des panégyriques et des épitaphes pour Gryllus, la plupart par déférence pour son père. Hermippe dit, dans le traité sur Théophraste, qu’Isocrate lui-même avait composé un éloge de Gryllus.
Timon s’est moqué de Xénophon dans ces vers :
Deux ou trois discours sans vigueur, ou même un plus grand nombre,
Semblables aux écrits de Xénophon et aux froides harangues d’Eschine.
Telle est la vie de Xénophon. Il florissait la quatrième année de la cent quatrième olympiade, et prit part à l’expédition de Cyrus, sous l’archontat de Xénénète, un an avant la mort de Socrate. Il mourut, suivant Stésiclide d’Athènes dans la Liste des archontes et des vainqueurs à Olympie, la première année de la cent cinquième olympiade, sous l’archontat de Callidémide, l’année même où Philippe, fils d’Amyntas, monta sur le trône de Macédoine. Démétrius de Magnésie dit qu’il mourut à Corinthe dans un âge fort avancé. C’était un homme remarquable à tous égards : grand amateur de chevaux, passionné pour la chasse, habile tacticien, comme le prouvent ses ouvrages. Il était également pieux, sacrificateur zélé, versé dans la connaissance des choses saintes, scrupuleux imitateur de Socrate.
Il a laissé plus de quarante livres, que l’on classe de différentes manières : l’Expédition des dix mille, sans préface générale, mais avec des sommaires pour chaque livre ; la Cyropédie ; les Helléniques ; les Mémoires ; le Banquet ; l’Économique ; des traités sur l’Équitation, sur le Commandement de la cavalerie, sur la Chasse ; l’Apologie de Socrate ; un livre sur les Impôts ; Hiéron, ou de la Tyrannie ; Agésilas ; enfin, un traité du Gouvernement d’Athènes et de Lacédémone. Ce dernier ouvrage lui est contesté par Démétrius de Magnésie.
On dit que, pouvant faire disparaître les œuvres de Thucydide, ignorées jusqu’à lui, il les publia lui-même à la gloire de cet historien. On l’avait surnommé Muse attique, à cause de la douceur de son éloquence, et c’était là un sujet de rivalité entre lui et Platon, comme je le dirai dans la vie de ce dernier.
Voici des vers que j’ai composés à sa louange :
Ce n’est pas seulement l’amitié de Cyrus qui conduisit Xénophon chez les Perses ; il y cherchait la route qui devait le mener aux cieux : car il a montré, en écrivant l’histoire des Grecs, qu’il avait mis à profit la sublime sagesse de Socrate.
J’ai fait aussi cette épigramme sur sa mort :
Les descendants de Cranaüs et de Cécrops t’ont exilé, ô Xénophon, à cause de l’amitié de Cyrus. Mais l’hospitalière Corinthe t’a reçu, et, charmé du bonheur dont tu y jouissais, tu as voulu y rester à jamais.
J’ai trouvé quelque part qu’il florissait, ainsi que les autres disciples de Socrate, vers la quatre-vingt-neuvième olympiade. Istrus dit que ce fut Eubulus qui fit décréter son exil, et plus tard son rappel.
Il y a eu sept Xénophon : celui dont nous parlons ; un Xénophon d’Athènes, frère de Pythostrate, l’auteur de la Théséide, de la Vie d’Épaminondas et de Pélopidas, et de plusieurs autres ouvrages ; un médecin de Cos ; un historien d’Annibal ; un écrivain qui a traité des prodiges fabuleux ; un sculpteur de Paros ; un poète de l’ancienne comédie.
Chapitre VII – Eschine
Eschine, fils du charcutier Charinus, ou de Lysanius, suivant d’autres, naquit à Athènes. Extrêmement laborieux dès sa jeunesse, il s’attacha si étroitement à Socrate que celui-ci disait de lui : « Il n’y a que le fils du charcutier qui sache m’apprécier. » Idoménée affirme que ce fut Eschine, et non Criton, qui offrit à Socrate de favoriser son évasion ; mais que Platon, jaloux de ce qu’Eschine lui préférait Aristippe, mit cette offre sur le compte de Criton.
Eschine fut en butte aux traits de la calomnie ; Ménédème d’Érétrie, en particulier, prétendit que la plupart de ses dialogues étaient des vols faits à Socrate, qu’il les avait reçus de Xanthippe et se les était appropriés. Ceux qu’on appelle dialogues acéphales sont fort négligés et n’ont rien de la manière vigoureuse de Socrate ; Pisistrate d’Éphèse assure aussi qu’ils ne sont pas d’Eschine. Quant aux sept autres, Persée dit qu’ils sont pour la plupart de Pasiphon d’Érétrie, qui les a insérés lui-même dans les œuvres d’Eschine. Il ajoute que Pasiphon a usé de la même supercherie à l’égard d’autres auteurs, particulièrement d’Antisthène, auquel il a attribué le Petit Cyrus, le Petit Hercule et l’Alcibiade. Les dialogues d’Eschine, dans lesquels on reconnaît la manière de Socrate, sont au nombre de sept : Miltiade, le premier de tous et aussi le plus faible ; Callias, Axiochus, Aspasie, Alcibiade, Télauge, Rhinon.
La pauvreté le contraignit, dit-on, à aller en Sicile, auprès de Denys. Platon refusa de le servir ; mais, recommandé par Aristippe, il put lire au tyran quelques-uns de ses dialogues, et eut part à ses libéralités. De retour à Athènes, il n’osa pas ouvrir une école publique, à cause de la réputation de Platon et d’Aristippe ; il lui fallut se contenter de donner quelques leçons, moyennant salaire. Plus tard, il se mit à composer des discours judiciaires. Timon en parle en ces termes :
Les harangues d’Eschine, qui ne persuadent personne.
On prétend que Socrate, le voyant dans la misère, lui conseilla de prendre à usure sur lui-même en se retranchant une partie de sa nourriture. Aristippe lui-même a tenu ses dialogues pour suspects ; car on raconte que lorsque Eschine les lui lut, à Mégare, il lui dit d’un ton railleur : « Plagiaire, où as-tu pris cela ? » Polycritus de Mendes47 dit, au premier livre de la Vie de Denys, qu’il vécut avec Carcinus le comique48 à la cour du tyran, jusqu’à sa chute et au retour de Dion à Syracuse. On a encore une lettre d’Eschine à Denys. Son discours pour le père de Phéacus le général, et l’habileté avec laquelle il imite Gorgias de Léontium prouvent un grand talent oratoire. Lysias avait composé contre lui une diatribe intitulée de la Calomnie ; preuve nouvelle qu’il était versé dans l’art oratoire. On dit qu’il avait pour ami un certain Aristote surnommé Mythus.
Au reste, de tous les dialogues communément appelés socratiques, Panétius ne reconnaît pour authentiques que ceux de Platon, de Xénophon, d’Antisthène et d’Eschine ; il reste dans le doute pour ceux de Phédon et d’Euclide, et rejette tous, les autres.
On compte huit Eschine : celui dont nous venons de parler ; un écrivain qui a traité de l’art oratoire ; un orateur, rival de Démosthène ; un Arcadien, disciple d’Isocrate ; un Mitylénien, surnommé le fléau des orateurs ; un Napolitain, disciple de l’académicien Mélanthius de Rhodes et aimé de lui49 ; un écrivain de Milet, qui a traité de la politique ; enfin un sculpteur.
Chapitre VIII – Aristippe
Aristippe était de Cyrène. Eschine dit qu’il fut attiré à Athènes par la réputation de Socrate. Une fois à Athènes, il se mit à enseigner et se fit payer ses leçons, ce qu’aucun des disciples de Socrate n’avait fait avant lui, suivant le péripatéticien Phanias d’Érèse. Il voulut aussi faire accepter un salaire à son maître, et lui envoya un jour vingt mines ; mais celui-ci les refusa en disant que le démon de Socrate ne lui permettait pas de les accepter. En effet, il condamnait cet usage. Xénophon n’aimait pas Aristippe, et c’est par suite de cet éloignement qu’il publia un dialogue sur la Volupté, dans lequel Aristippe est réfuté par Socrate. Théodore le maltraite aussi dans le traité des Sectes, et Platon le combat dans le traité de l’Âme50, ainsi que je l’ai remarqué ailleurs.
Aristippe savait se faire aux temps, aux lieux et aux personnes ; il était l’homme de toutes les situations. Aussi Denys avait-il pour lui une affection toute particulière, parce qu’il s’accommodait de tout, prenant le plaisir quand il se présentait, sans se donner jamais la peine de le poursuivre. Diogène l’appelle pour cette raison le chien royal. Timon le déchire de son côté, à l’endroit de la gourmandise :
Semblable à l’efféminé Aristippe, qui au toucher distinguait les bonnes choses des mauvaises.
On dit qu’il fit un jour acheter une perdrix cinquante drachmes. Quelqu’un lui ayant reproché cette prodigalité, il lui dit : « Et toi, ne l’aurais-tu pas payée une obole ? – Oui, sans doute. – Eh bien, cinquante drachmes ne sont pas plus pour moi. »
Une autre fois Denys lui fit amener trois courtisanes et lui permit d’en choisir une. Il les prit toutes les trois en disant : « Pâris ne s’est pas bien trouvé d’avoir fait un choix. » Mais aussi prompt à dédaigner le plaisir qu’ardent à jouir, il les congédia dès qu’il fut à la porte.
On rapporte que Straton (Platon selon d’autres) lui disait, à propos de cette mobilité de caractère : « Il n’y a que toi pour porter également bien la pourpre et les haillons. »
Denys lui ayant craché au visage, il ne s’en émut aucunement ; on lui en fit un reproche : « Comment ! dit-il, les pêcheurs s’exposent volontairement à être inondés d’eau de mer pour prendre un goujon, et moi, pour prendre une flèche51, je ne me laisserais pas mouiller d’un peu d’eau et de vin ! »
Il passait un jour auprès de Diogène qui lavait des légumes : « Si tu savais, lui dit celui-ci, te contenter de légumes, tu ne ramperais pas à la cour des tyrans. – Et toi, dit Aristippe, si tu savais converser avec les hommes, tu ne laverais pas des légumes. »
On lui demandait quel avantage il avait retiré de la philosophie : « Celui, dit-il, de pouvoir converser librement avec tout le monde. »
Quelqu’un le blâmait de s’adonner à la bonne chère : « Si cela était mal, répondit-il, on ne le ferait pas dans les fêtes des dieux. »
« En quoi êtes-vous donc supérieurs au reste des hommes, lui disait-on, vous autres philosophes ? – En ce sens, répondit-il, que si toutes les lois étaient supprimées, notre conduite n’en serait pas moins régulière. »
« Pourquoi, lui dit un jour Denys, les philosophes vont-ils frapper à la porte des riches, tandis que les riches ne vont pas à celle des philosophes ? – C’est, dit-il, que ceux-ci savent ce dont ils ont besoin, et que les riches ne le savent pas. »
Platon lui ayant reproché d’aimer la bonne chère, il répliqua : « Que penses-tu de Denys ; est-il homme de bien ? – Oui, sans doute. – Eh bien, il vit encore plus splendidement que moi ; on peut donc tout à la fois vivre honnêtement et bien vivre »,
On lui demandait quelle différence il y a entre les savants et les ignorants : « La même, répliqua-t-il, qu’entre les chevaux domptés et ceux qui ne le sont pas. »
Étant entré chez une courtisane et voyant rougir un des jeunes gens qui l’accompagnaient, il lui dit : « Le mal n’est pas d’y entrer, mais de n’en pouvoir sortir. »
Quelqu’un lui proposa une énigme, en lui disant : « Devine. – Tu te moques, reprit Aristippe ; elle m’ennuie déjà assez sans être devinée. »
Il disait qu’il vaut mieux être mendiant qu’ignorant, parce que, dans le premier cas, on ne manque que d’argent, et que dans le second cas on manque de ce qui fait l’homme.
Injurié par quelqu’un, il doubla le pas. « Pourquoi fuis-tu ? lui dit l’autre. – Parce que tu as le droit de me dire des injures, répondit-il, et moi celui de ne pas les entendre. »
On lui disait une autre fois qu’on voyait toujours les philosophes assiéger la porte des riches. « Les médecins aussi, reprit-il, sont assidus auprès des malades ; et pourtant il n’y a personne qui aime mieux rester malade que de recourir à la médecine. »
S’étant embarqué pour Corinthe, il fut surpris par une tempête et éprouva un moment de crainte. Quelqu’un s’en aperçut et lui dit : « Nous autres ignorants nous n’avons pas peur, et vous, philosophes, vous tremblez. – Je le conçois, dit-il, nous n’avons pas la même vie à conserver. »
Quelqu’un se vantant devant lui de l’étendue de ses connaissances, il lui dit : « Ceux qui mangent avec excès et qui prennent un exercice forcé ne se portent pas mieux que ceux qui se contentent du nécessaire ; de même aussi, on doit regarder comme savants, non pas ceux qui ont beaucoup lu, mais ceux qui se sont attachés à des choses utiles. »
Un orateur, qui avait plaidé une cause pour lui, lui dit après l’avoir gagnée : « À quoi t’ont servi pour ta défense les leçons de Socrate ? – Le voici, reprit-il : elles ont fait que ce que tu as dit de moi fût vrai. »
Il inspirait de nobles sentiments à sa fille Arété, et lui enseignait surtout à éviter tout excès.
Un père lui ayant demandé ce que son fils gagnerait à s’instruire : « Quand il n’y gagnerait pas autre chose, dit-il, du moins, s’il va au théâtre, il n’y sera pas pierre sur pierre. »
Un autre lui présentant son fils, il lui demanda cinq cents drachmes. « Comment ! dit le père, à ce prix j’aurais un esclave. – Achète-le donc, dit-il, et tu en auras deux. »
Il disait qu’il recevait de l’argent de ses amis, non pas par intérêt, mais pour leur apprendre quel usage ils en devaient faire.
Quelqu’un lui reprochait d’avoir pris un avocat pour défendre sa cause : « Quand je donne un dîner, reprit-il, je paye bien un cuisinier. »
Denys ayant voulu un jour le forcer à parler philosophie, il lui dit : « Ceci est vraiment plaisant ; c’est toi qui m’interroges, et tu veux m’apprendre quand je dois parler. » Denys, choqué de la réponse, lui donna la dernière place à table : « Sans doute, lui dit Aristippe, tu as voulu honorer cette place. »
Un homme se vantait de son habileté à nager : « Tu te vantes de ressembler aux dauphins, lui dit Aristippe, et tu ne rougis pas ! »
Un autre lui demandait quelle différence il y a entre le sage et celui qui ne l’est pas : « Envoie-les tous deux nus, répondit-il, chez des gens qui ne les connaissent pas, et tu le sauras. »
Quelqu’un se faisait gloire de boire beaucoup sans s’enivrer ; il lui dit : « Tu as cela de commun avec le mulet. »
Une autre fois on lui reprochait de vivre avec une courtisane : « Quand on va habiter une maison, dit-il, n’est-il pas indifférent qu’elle ait été déjà occupée ou qu’elle ne l’ait pas été ? – D’accord, reprit le censeur. – Quand on s’embarque, s’inquiète-t-on de savoir si le vaisseau a reçu déjà des passagers, ou s’il n’a jamais été monté ? – Non, sans doute. – Eh bien, dit Aristippe, il est tout aussi indifférent de vivre avec une femme qui ait déjà servi à d’autres, ou qui en soit à ses débuts. »
Quelqu’un lui disait qu’il était honteux à lui, disciple de Socrate, de recevoir de l’argent : « Je conviens, répondit-il, que lorsqu’on donnait à Socrate du blé et du vin, il n’en acceptait qu’une petite portion et renvoyait le reste ; mais il avait pour fournisseurs les principaux citoyens d’Athènes : moi, je n’ai d’autre pourvoyeur que mon esclave Eutychidès, et encore je l’ai acheté. »
Sotion rapporte au second livre de la Succession des philosophes, qu’il entretenait la courtisane Laïs. Quand on lui en faisait un reproche, il répondait : « Je possède Laïs, mais elle ne me possède point ; du reste, le bien consiste à être maître de ses passions et à ne pas se laisser dominer par elles, mais non à s’abstenir du plaisir. »
Quelqu’un lui reprochait le prix qu’il mettait à un plat : « Et toi, dit-il, l’aurais-tu bien payé trois oboles ? – Oui, sans doute. – Ce n’est donc pas moi, reprit-il, qui suis gourmand, mais toi qui es avare. »
L’intendant de Denys, Simus, Phrygien de naissance et homme fort décrié, lui faisant un jour admirer la beauté de sa maison et la richesse des parvis, il lui cracha au visage. Simus se mit en colère ; mais Aristippe se contenta de lui dire : « Je n’ai pas trouvé de place plus sale. »
Charondas, ou, selon d’autres, Phédon, lui ayant dit : « Quels sont les gens qu’on appelle musqués ? – Moi, répondit-il, ce misérable Aristippe, et le roi de Perse qui est plus misérable encore ; au reste, songe qu’il en est des hommes comme des animaux : ils ne sont pas plus mauvais pour avoir été parfumés ; mais maudits soient les efféminés qui ont décrié l’usage des parfums. »
Quelqu’un lui ayant demandé comment était mort Socrate, il répondit : « Comme je voudrais mourir. »
Un jour le sophiste Polyxène étant entré chez lui, le trouva assis à une table somptueuse avec des femmes ; il se mit aussitôt à déclamer contre le luxe. Aristippe le laissa parler, puis au bout de quelque temps il lui dit : « Veux-tu être des nôtres aujourd’hui ? – Soit, dit Polyxène. – Pourquoi donc déclamais-tu tout à l’heure ? reprit Aristippe ; il me semble que tu blâmes bien moins la bonne chère que la dépense. »
Bion rapporte, dans les Dissertations, qu’étant en voyage avec un esclave chargé d’argent, et le voyant fatigué, il lui dit : « Jette ce que tu as de trop, et garde seulement ce que tu pourras porter. »
Une autre fois, il s’aperçut qu’une barque qu’il montait appartenait à des pirates. Il prit alors son argent et se mit à le compter ; puis il le laissa tomber à la mer, comme par hasard, et déplora amèrement son infortune. D’autres lui font dire dans cette circonstance : « Il vaut mieux qu’Aristippe perde son argent que de périr pour lui. »
Denys lui ayant demandé ce qu’il venait faire auprès de lui : « J’y viens, dit-il, pour te faire part de ce que j’ai, et recevoir de toi ce que je n’ai pas. » Suivant d’autres, il aurait répondu : « Quand j’avais besoin de sagesse j’allais trouver Socrate ; maintenant que j’ai besoin d’argent, je viens à toi. »
Il trouvait fort étrange, disait-il, qu’on éprouvât soigneusement un vase avant de l’acheter, et qu’on prît un homme à tout hasard. D’autres attribuent cette réflexion à Diogène.
Un jour Denys, échauffé par le vin, ordonna à tous ses convives de danser en robe de pourpre. Platon s’en excusa en citant ce vers :
Je ne pourrais prendre un vêtement de femme52.
Aristippe, au contraire, prit la robe, et, au moment de danser, il cita avec beaucoup d’à-propos cet autre vers :
Celle qui est chaste ne se corrompra point dans les fêtes de Bacchus53.
Denys ayant repoussé une prière qu’il lui adressait en faveur d’un ami, il se jeta à ses pieds. On lui reprocha plus tard cette bassesse : « La faute n’en est pas à moi, dit-il, mais à Denys qui a les oreilles aux pieds. »
Pendant un séjour qu’il fit en Asie, il fut pris par le satrape Artapherne. Quelqu’un voyant sa tranquillité d’âme, lui dit : « Comment ! tu es calme ? – Eh ! quand donc le serai-je, répliqua-t-il, si ce n’est au moment de paraître devant Artapherne ? »
Il comparait ceux qui négligent de joindre la philosophie à la connaissance des arts libéraux aux amants de Pénélope : ils avaient bien pu séduire Mélantho, Polydora et les autres servantes ; mais il leur était plus facile de les avoir toutes que leur maîtresse seule. Ariston disait dans le même sens, qu’Ulysse étant descendu aux enfers y avait vu et entretenu presque tous les morts, mais qu’il n’avait pas pu voir leur reine.
On demandait à Aristippe ce que doit apprendre un enfant bien élevé : « Ce qui doit lui servir, dit-il, quand il sera homme. »
Quelqu’un lui ayant reproché d’avoir quitté Socrate pour Denys, il répondit : « J’ai fréquenté Socrate quand j’avais besoin de leçons, et Denys quand j’ai eu besoin de délassements. »
Son enseignement l’ayant enrichi, Socrate lui disait : « Qu’est-ce qui t’a procuré tant d’argent ? – Ce qui t’en a valu si peu », répliqua-t-il.
Une courtisane lui dit un jour : « Je suis enceinte par ton fait. – Autant vaudrait, répondit-il, après avoir traversé un buisson, dire quelle épine t’a piquée. »
Quelqu’un lui reprochait de délaisser son fils, comme s’il ne lui était rien : « Nous savons aussi, dit-il, que la salive et la vermine viennent de nous, et cependant nous les rejetons le plus loin possible, comme choses importunes. »
Un jour Denys envoya un livre à Platon, et à lui de l’argent. Quelqu’un lui faisant remarquer cette différence, il dit : « C’est que j’avais besoin d’argent, et Platon de livres. »
Un autre lui ayant demandé ce que Denys avait à lui reprocher : « Ce que tout le monde me reproche », répondit-il.
Comme il demandait de l’argent à Denys, celui-ci lui dit : « Ne m’as-tu pas déclaré que le sage ne manquait jamais de rien ? – Donne toujours, reprit-il, et nous verrons cela ensuite. » Puis, lorsqu’il eut obtenu, il ajouta : « Tu vois bien que je ne manque de rien. »
Denys lui ayant dit une autre fois :
Celui qui va trouver un tyran
Devient son esclave, fût-il venu libre ;
il reprit :
… N’est pas son esclave, s’il est venu libre.
Du moins Dioclès lui attribue cette réponse, dans les Vies des Philosophes ; d’autres la mettent sur le compte de Platon.
S’étant brouillé avec Eschine, il lui dit peu de temps après : « Ne nous réconcilierons-nous pas, ne cesserons-nous pas cette sotte querelle ? Veux-tu attendre qu’on nous réconcilie, le verre en main, avec les balivernes ordinaires ? – Soyons amis, dit Eschine ; j’y consens. – Souviens-toi donc, reprit Aristippe, que j’ai fait les premières avances, quoique ton aîné. – En vérité, tu as raison, lui dit Eschine ; tu vaux beaucoup mieux que moi ; car c’est de moi qu’est venue la querelle, et tu es l’auteur de la réconciliation. »
Tels sont les principaux traits de sa vie. Il y a eu quatre Aristippe : celui dont il est ici question ; un autre, qui a écrit une histoire d’Arcadie ; un troisième, surnommé Métrodidacte, petit-fils du premier par sa mère ; enfin un philosophe de la nouvelle Académie.
On attribue à Aristippe de Cyrène une histoire de Libye, en trois livres, dédiée à Denys, et vingt-cinq dialogues écrits partie dans le dialecte attique, partie dans le dialecte dorien. En voici les titres : Artabaze ; aux Naufragés ; les Fugitifs ; le Mendiant ; Laïs ; Porus ; à Laïs, sur son Miroir ; Hermias ; le Songe ; l’Échanson ; Philomélus ; les Serviteurs ; à Ceux qui le blâmaient d’aimer le vin vieux et les femmes ; à Ceux qui l’accusaient de faire bonne chère ; une lettre à sa Fille Arété ; à un Athlète qui s’exerçait pour les jeux olympiques ; deux livres de Questions ; trois livres d’Apophthegmes : un à Denys, un autre intitulé la Statue, le dernier à la fille de Denys ; à un Homme qui se croyait méprisé ; le Conseiller. Quelques auteurs lui attribuent aussi six livres de Dissertations ; mais d’autres, Sosicrate de Rhodes en particulier, soutiennent qu’il n’a rien écrit. Sotion, dans son second livre, et Panétius lui attribuent les ouvrages suivants ; de l’Éducation ; de la Vertu ; Exhortations ; Artabaze ; les Naufragés ; six livres de Dissertations ; trois de Sentences ; à Laïs ; à Porus ; à Socrate ; de la Fortune. Il assignait à l’homme la volupté pour fin et la définissait : « Un mouvement doux accompagné de sensation. »
Après avoir raconté la vie d’Aristippe, parlons maintenant des cyrénaïques ses disciples, qui se sont donné eux-mêmes les surnoms d’hégésiaques, d’annicériens et de théodoriens. Nous passerons ensuite aux sectateurs de Phédon et en particulier aux érétriens, les plus illustres d’entre eux.
Aristippe eut pour disciples : sa fille Arété, Éthiops de Ptolémaïs et Antipater de Cyrène. Arété forma Aristippe surnommé Métrodidacte, qui fut lui-même maître de Théodore appelé d’abord l’Athée, et plus tard le Dieu. Antipater fut maître d’Épitimède de Cyrène ; celui-ci de Parébate, qui le fut à son tour d’Hégésias, surnommé l’Apôtre de la Mort ; Annicéris, celui qui racheta Platon, suivit les leçons de ce dernier philosophe.
Quant à ceux qui restèrent fidèles à la pensée d’Aristippe et qui prirent le nom de cyrénaïques, voici quelles étaient leurs doctrines : Ils distinguent deux modes de la sensibilité, la douleur et le plaisir : mouvement doux, plaisir ; mouvement violent, douleur. Ils ajoutent que tous les plaisirs sont de même nature et qu’il n’y a pas entre eux de plus et de moins ; que tous les animaux recherchent le plaisir et fuient la douleur. Du reste, ils n’entendent parler que du plaisir corporel ; car c’est celui-là qu’ils assignent pour fin à l’homme, ainsi que l’atteste Panétius, dans le traité des Sectes. Ils n’accordent même pas, comme Épicure, le caractère de fin à ce plaisir calme qui résulte de la suppression de la douleur et qui est comme l’absence de tout trouble. Ils disent encore que la fin de l’homme n’est pas, à proprement parler, le bonheur ; car la fin pour eux est le plaisir particulier ; tandis que le bonheur est la somme des plaisirs particuliers, en y comprenant ceux du passé et ceux de l’avenir. Le plaisir particulier, disent-ils, est désirable pour lui-même ; le bonheur ne l’est pas pour lui-même, mais à cause des plaisirs particuliers qu’il comprend. Ce qui prouve, suivant eux, que le plaisir est la fin de l’homme, c’est que dès l’enfance nous nous y portons sans réflexion ; que du moment où nous le possédons, nous ne désirons rien autre chose, et que nous ne craignons rien tant que son contraire, la douleur. Ils prétendent, au dire d’Hippobotus, dans le traité des Sectes, que le plaisir est un bien lors même qu’il résulte d’actes déshonnêtes ; car si l’action est mauvaise, le plaisir pris en lui-même n’en est pas moins un bien, et à ce titre il est désirable. Quant à la privation de la douleur, ils n’admettent pas, comme Épicure, qu’elle constitue une jouissance, ni que la privation du plaisir soit un mal ; car le plaisir et la douleur résultent du mouvement, et l’absence de tout sentiment agréable ou désagréable n’est pas un mouvement, mais bien plutôt une sorte d’engourdissement et de sommeil. Ils disent aussi qu’il peut se faire que, par un vice de l’esprit, on ne se sente, pas attiré vers le plaisir.
Ils admettent pourtant que les joies, les douleurs de l’âme ne résultent pas toutes des plaisirs et des souffrances du corps ; car ils reconnaissent que la félicité de notre patrie peut par elle-même être une source de joie, tout aussi bien qu’un avantage personnel. Toutefois ils croient, contrairement à Épicure, que, le temps affaiblissant les mouvements de l’âme, le souvenir d’un bien passé ou l’espérance d’un bien à venir ne peuvent pas produire le plaisir parfait. Ils prétendent aussi que la vue et l’ouïe ne peuvent pas à elles seules procurer le plaisir ; car nous aimons à entendre des gémissements simulés, tandis que ceux qui sont vrais nous affectent péniblement. Ils donnent le nom d’état intermédiaire à l’absence du plaisir et de la douleur. Les jouissances corporelles sont, pour eux, supérieures à celles de l’âme ; les souffrances du corps leur semblent plus insupportables, et ils disent que c’est pour cela qu’on les inflige de préférence aux criminels. Ils pensent que pour le corps la douleur est plus poignante, la jouissance plus intime, et par suite presque tous leurs préceptes ont surtout pour objet les affections corporelles. Quoique le plaisir soit désirable pour lui-même, ils reconnaissent que les causes qui le produisent sont souvent douloureuses, d’où ils concluent que l’assemblage de tous les plaisirs, ou le bonheur parfait, est chose presque impossible. Le sage, disent-ils, n’est pas toujours heureux, ni l’insensé toujours malheureux ; mais il en est ainsi ordinairement.
Ils enseignent encore qu’un seul plaisir suffit, s’il est souvent répété ; que la sagesse est un bien non pas par elle-même, mais à cause des avantages qu’elle procure ; que l’amitié n’a de valeur qu’en vue de l’utilité qui en résulte, à peu près comme les membres aussi longtemps qu’ils sont unis au corps ; qu’il y a des vertus communes aux sages et à ceux qui ne le sont pas ; que l’exercice du corps est utile à la vertu ; que le sage n’est ni envieux, ni enclin aux mauvaises passions, ni superstitieux, parce que tous ces vices ne tiennent qu’à de vains préjugés ; que cependant il est accessible au chagrin et à la crainte, ces maux étant inhérents à notre nature ; enfin que la richesse doit être recherchée, non pour elle-même, mais comme moyen de plaisir.
Ils admettent aussi que les sensations sont accompagnées d’une connaissance claire et certaine, mais seulement les sensations, leurs causes ne pouvant être perçues. Aussi négligent-ils la recherche des causes physiques, sous prétexte que cette étude ne peut donner aucune certitude. Quant à la logique ils la cultivent à cause de son utilité. Cependant Méléagre, au second livre des Opinions philosophiques, et Clitomaque, dans le premier livre des Sectes, affirment qu’ils méprisent également la physique et la dialectique, persuadés que la seule connaissance des vrais biens et des vrais maux suffit pour raisonner juste, pour s’affranchir de la superstition et se délivrer des craintes de la mort.
Ils disent que rien n’est en soi juste, honnête ou honteux, et que ces distinctions ne viennent que des lois et de la coutume ; que cependant le sage doit les respecter, par égard pour l’opinion et dans la crainte des châtiments. Quant à ces questions : le sage existe-t-il ; le progrès est-il possible dans la philosophie et dans les autres sciences ? ils leur donnent une solution affirmative. Enfin ils admettent que les hommes ne sont pas tous également sensibles à la douleur, et que les sensations ne sont pas toujours vraies.
Pour les hégésiaques, comme pour les cyrénaïques, il n’y a que deux principes d’action, le plaisir et la douleur. La reconnaissance, l’amitié, la bienveillance, n’ont aucune valeur propre ; nous ne recherchons pas ces sentiments pour eux-mêmes, mais en vue de l’utilité, et, l’utilité cessant, ils s’évanouissent. Le bonheur parfait est impossible ; car le corps est sujet à mille maux, l’âme ressent toutes les douleurs du corps, indépendamment de ses propres agitations ; la fortune trompe souvent nos espérances ; autant de causes qui nous empêchent d’arriver au bonheur. La mort n’est pas moins désirable que la vie. Rien n’est agréable ni désagréable en soi ; car la rareté des choses, leur nouveauté, la satiété, les rendent agréables aux uns, désagréables aux autres. La pauvreté n’a rien à envier à la richesse sous le rapport du plaisir ; car le riche ne le ressent pas autrement que le pauvre ; la liberté ou l’esclavage, une naissance illustre ou vulgaire, la gloire ou l’obscurité sont également indifférentes. Pour la multitude ignorante la vie est un bien ; le sage n’y attache aucun prix. Le sage, en toutes choses, n’a en vue que lui-même ; car il se regarde comme supérieur à tous les autres hommes, et les biens qu’il peut en recevoir, quelque grands qu’ils soient, ne valent pas ce qu’il donne en retour. Les sens ne donnent pas la certitude.
Ils disent encore que si un homme paraît agir en toutes choses contre la raison, il faut être indulgent pour ses fautes ; car sa volonté n’y est pour rien ; il cède à l’entraînement aveugle de quelque passion ; au lieu de le haïr il faut l’éclairer. Le sage doit s’appliquer moins à rechercher le bien qu’à éviter le mal ; il doit se proposer pour but de vivre exempt d’inquiétude et de douleur, et pour atteindre ce but il lui faut regarder comme indifférents les moyens qui procurent le plaisir.
Les annicériens admettent la plupart de ces principes. Ils s’en écartent cependant en ce qu’ils laissent subsister l’amitié, la reconnaissance, le respect dû aux parents et l’obligation de servir sa patrie. Ils disent que ces sentiments peuvent faire le bonheur du sage, alors même qu’il souffre personnellement et qu’il est peu avantagé des plaisirs de la vie ; que cependant le bonheur de nos amis, pris en lui-même, est chose indifférente pour nous, puisque nous ne pouvons pas le ressentir ; qu’on ne doit pas avoir trop de confiance dans sa propre raison et dédaigner les opinions reçues, mais qu’il faut de longs efforts pour arriver à cette défiance de soi-même et triompher d’une mauvaise habitude longtemps invétérée. Ils ne veulent pas que l’on considère seulement dans l’amitié les avantages qu’elle procure, pour y renoncer quand elle cesse d’être utile ; bien loin de là ils recommandent d’avoir en vue l’affection elle-même, et veulent que pour elle on accepte au besoin la douleur ; en un mot, tout en reconnaissant que le plaisir est le but de la vie et que sa privation est un mal, ils veulent qu’on se résigne à ce mal par affection pour un ami.
Les théodoriens doivent leur nom à Théodore, dont nous avons précédemment parlé, et ont suivi ses doctrines. Théodore prétendait que nous devons renoncer à avoir jamais aucune idée de la nature des dieux. J’ai lu un ouvrage de lui intitulé des Dieux, ouvrage remarquable et duquel on prétend qu’Épicure a tiré tout ce qu’il a dit sur ce sujet. Antisthène dit, dans la Succession des Philosophes, qu’il avait eu pour maîtres Annicéris et Denys le Logicien. Il admet pour principes d’action la joie et la tristesse, qu’il fait consister l’une dans la science, l’autre dans l’ignorance. Les véritables biens, selon lui, sont la prudence et la justice ; les maux sont les dispositions contraires ; quant au plaisir et à la douleur, ce sont des états intermédiaires entre le bien et le mal. Il supprime l’amitié, sous prétexte qu’on ne la rencontre ni chez les sages ni chez ceux qui ne le sont pas ; chez les derniers elle ne dure pas au-delà de l’intérêt qui l’a fait naître ; d’un autre côté le sage se suffit à lui-même et n’a pas besoin d’amis. Il ne trouve pas raisonnable que le sage expose sa vie pour sa patrie, parce que ce serait là sacrifier la sagesse aux intérêts des insensés et que d’ailleurs la véritable patrie est le monde. Dans l’occasion le sage peut se permettre le vol, l’adultère, le sacrilège ; car aucune de ces actions n’est criminelle de sa nature, et c’est seulement pour contenir le vulgaire qu’on l’a habitué à les regarder comme telles. Le sage peut sans honte se livrer en public aux plaisirs de l’amour. Il faisait à ce sujet le raisonnement suivant : « Peut-on se servir d’une femme savante en tant qu’elle est savante ? – Oui. – Ne peut-on pas se servir aussi d’un enfant et d’un jeune homme en tant qu’ils sont savants ? – Oui. – On peut se servir également d’une belle femme en tant que belle, d’un bel enfant, d’un beau jeune homme en tant que beaux ? – Sans doute. – On peut s’en servir pour la fin en vue de laquelle ils sont beaux ? – Oui. – Or, ils peuvent servir aux plaisirs de l’amour. » Ce dernier point accordé, il ajoutait : « Si l’on a recours aux plaisirs de l’amour en tant qu’ils sont utiles, on ne commet aucune faute ; il en est de même si l’on se sert de la beauté en tant qu’elle est utile. »
C’est par de pareils arguments qu’il surprenait l’assentiment de ses auditeurs. Voici, dit-on, à quelle occasion il fut surnommé Théos, ou Dieu. Stilpon lui dit un jour : « Théodore, es-tu ce que signifie ton nom ? – Oui. – Ton nom veut dire Dieu ? – Sans doute. – Tu es donc un Dieu ? » Théodore prit la chose assez gaiement, et lui dit en riant : « Mon cher, tu démontrerais par le même raisonnement que tu es un geai ou tout autre animal du même genre. »
Un jour, étant assis auprès du hiérophante Euryclide, il lui dit : « Apprends-moi, Euryclide, quels sont ceux qu’on appelle impies relativement aux mystères. – Ce sont, dit-il, ceux qui les révèlent aux profanes. – Tu es donc un impie, répliqua Théodore, car c’est par toi que les profanes y sont initiés. »
Peu s’en fallut qu’il ne fût cité devant l’Aréopage ; mais Démétrius de Phalère le tira d’embarras. Amphicrate dit cependant, dans les Vies des Hommes illustres, qu’il fut condamné à boire la ciguë. Pendant qu’il était à la cour de Ptolémée fils de Lagus, ce prince l’envoya en ambassade auprès de Lysimaque. Comme il parlait fort librement, Lysimaque lui dit de son côté : « Est-il vrai, Théodore, que tu aies été chassé d’Athènes ? – Oui, répondit-il, on ne t’a pas trompé ; Athènes m’a chassé, semblable à Sémélé qui fut trop faible pour porter Bacchus. »
Lysimaque lui dit en le congédiant : « Que je ne te revoie jamais ici. – Non, répliqua-t-il, à moins que Ptolémée ne me renvoie. » Mythrus, intendant de Lysimaque était présent ; il lui dit : « Il me semble que non content de méconnaître les dieux tu manques aussi aux rois. – Comment méconnaîtrais-je l’existence des dieux, reprit Théodore, moi qui te regarde comme leur ennemi ? »
Un jour qu’il était venu à Corinthe, accompagné d’un grand nombre de disciples, Métroclès le cynique lui dit tout en lavant son cerfeuil : « Tu n’aurais pas besoin de tant de disciples, si tu nettoyais des légumes. – Et toi, reprit Théodore, si tu savais converser avec les hommes, tu ne te nourrirais pas de légumes. » (Nous avons rapporté quelque chose de semblable entre Diogène et Aristippe.)
Telles furent les doctrines et la vie de Théodore. À la fin, il se retira à Cyrène, où il vécut dans l’intimité de Magas, entouré d’honneurs. On rapporte que lorsqu’il en fut chassé, il dit ce bon mot : « Vous n’y songez pas ! vous m’exilez de Libye en Grèce. »
Il y a eu vingt Théodore : le premier, fils de Rhœcus, était de Samos. C’est lui qui conseilla de mettre des charbons sous les fondations du temple d’Éphèse, parce que l’emplacement était humide, et que l’eau ne pouvait, selon lui, avoir aucune action sur le bois réduit à l’état de charbon. Le second, natif de Cyrène, était un géomètre, maître de Platon. Le troisième est le philosophe dont nous avons parlé. On doit au quatrième un ouvrage remarquable sur l’art d’exercer la voix. Le cinquième a écrit sur les musiciens célèbres, en commençant par Terpandre. Le sixième est un stoïcien. Le septième a composé une histoire romaine. Le huitième était de Syracuse et a écrit sur la tactique militaire. Le neuvième, né à Byzance, était un orateur politique, ainsi que le dixième ; ce dernier est cité par Aristote, dans l’Histoire abrégée des Orateurs. Le onzième était un sculpteur de Thèbes ; le douzième, un peintre cité par Philémon ; le treizième, un peintre d’Athènes, mentionné par Ménodote. Le quatorzième, également peintre, et originaire d’Éphèse, est cité par Théophane, dans le traité de la Peinture. Le quinzième est un épigrammatiste. Le seizième a écrit sur les poètes. Le dix-septième est un médecin, disciple d’Athénée. Le dix-huitième est un philosophe stoïcien, de Chio. Le dix-neuvième, stoïcien aussi, était de Milet. Le vingtième était un poète tragique.
Chapitre IX – Phédon
Phédon d’Élis, issu d’une famille noble, fut réduit en esclavage lors de la prise de sa patrie et forcé de se prostituer dans un mauvais lieu. Il fermait quelquefois sa porte et allait écouter Socrate, jusqu’à ce qu’enfin celui-ci le fît racheter par Alcibiade ou par Criton ; à partir de ce moment, il se livra avec une noble ardeur à l’étude de la philosophie. Hiéronymus dit, dans le traité de la Suspension du Jugement, qu’il avait été esclave.
Il a laissé des dialogues : le Zopyre et le Simon ne lui sont contestés par personne ; il y a doute pour le Nicias ; quant à celui intitulé le Mède, on l’attribue aussi soit à Eschine, soit à Polyène. L’Antimaque, ou les Vieillards, est également contesté. Quelques auteurs attribuent à Eschine les dialogues des Corroyeurs.
À Phédon succéda Plistanus d’Élis. Il eut lui-même pour successeurs Ménédème d’Érétrie et Asclépiade de Phlionte, qui avaient quitté les leçons de Stilpon pour les siennes. Jusqu’à Ménédème, les philosophes de cette école portèrent le nom d’éliaques ; mais après lui on les appela érétriaques. Ménédème ayant été chef d’école, nous en parlerons par la suite.
Chapitre X – Euclide
Euclide naquit à Mégare, ville voisine de l’isthme, ou à Gela, ainsi que l’atteste entre autres Alexandre dans les Successions. Il s’attacha surtout aux ouvrages de Parménide. Ses disciples furent appelés d’abord mégariques, puis éristiques et enfin dialecticiens. C’est Denys de Carthage qui leur donna ce dernier nom, parce qu’ils composaient leurs ouvrages par demandes et par réponses. Hermodore raconte qu’après la mort de Socrate, Platon et ses autres disciples se retirèrent auprès d’Euclide, pour échapper à la cruauté des tyrans.
Il disait que le bien est un, mais qu’on le désigne par différents noms ; qu’on l’appelle sagesse, dieu, esprit, etc.54 Quant à l’opposé du bien, il le supprimait et niait qu’il eût aucune réalité. Dans l’argumentation, au lieu d’attaquer directement les principes de ses adversaires, il les réfutait par les conséquences qu’il en tirait. Il rejetait tout raisonnement fondé sur une comparaison ; la raison qu’il en donnait, c’est que si la comparaison convient au sujet, il vaut mieux raisonner sur l’objet lui-même que sur un analogue, et que dans le cas contraire elle n’a aucune valeur. Cette manie de la dispute a inspiré à Timon les vers suivants contre lui et les autres socratiques :
Peu m’importent tous ces raisonneurs, et Phédon, quel qu’il soit, et le pointilleux Euclide qui a inculqué aux mégariques la rage de la dispute.
Euclide a laissé six dialogues : Lamprias, Eschine, Phœnix, Criton, Alcibiade, l’Amoureux.
À Euclide succéda Eubulide de Milet, inventeur d’un grand nombre d’arguments sophistiques, tels que le menteur, le caché, l’Électre, le voilé, le sorite, le cornu, le chauve55. Un comique a dit de lui :
Le raisonneur Eubulide, ce moulin à paroles, ce rival du caquetage de Démosthène, est parti emportant avec lui ses arguments cornus et la faconde sophistique par laquelle il éblouit les rhéteurs.
Il fut, dit-on, maître de Démosthène et le corrigea d’un défaut de prononciation, relativement à la lettre r. Eubulide était ennemi d’Aristote et l’a souvent attaqué. Parmi ses successeurs, on cite Alexinus d’Élis, violent disputeur, et surnommé pour cela Élenxinus, ou le querelleur. Zénon n’eut pas de plus ardent adversaire. Hermippe rapporte qu’il alla s’établir d’Élis à Olympie pour y enseigner la philosophie. Ses disciples lui ayant demandé pourquoi il avait fait choix de cet endroit, il répondit qu’il voulait y fonder une école qui prît le nom d’olympique. Mais bientôt la rareté des vivres et l’insalubrité du climat chassèrent tous les auditeurs, et il resta seul avec un domestique. Plus tard, il fut piqué par un roseau en se baignant dans l’Alphée, et mourut de cette blessure. J’ai composé à ce sujet l’épigramme suivante :
Il est donc vrai qu’un malheureux nageur est mort pour s’être percé le pied avec un roseau. Un homme illustre, Alexinus, voulant traverser l’Alphée est blessé par un roseau et s’ensevelit dans les eaux.
Indépendamment de ses écrits contre Zénon, il a laissé d’autres ouvrages, un en particulier contre l’historien Éphorus.
Un autre sectateur d’Eubulide est Euphantus d’Olynthe, qui a laissé une histoire de son temps, ainsi qu’un grand nombre de tragédies très applaudies dans les concours. Il fut précepteur du roi Antigone à qui il a dédié un livre fort estimé, sur la Royauté. Euphantus mourut de vieillesse.
Parmi les disciples d’Eubulide, il faut encore ranger Apollonius Cronus, auquel succéda Diodore d’Iasos, fils d’Aminias, et surnommé aussi Cronus. C’est de ce dernier que Callimaque a dit dans ses Épigrammes :
Momus lui-même a écrit sur les murailles : « Cronus est un sage. »
Il était versé dans la dialectique, et quelques auteurs lui attribuent les arguments appelés le voilé et le cornu. Pendant qu’il était à la cour de Ptolémée Soter, Stilpon lui proposa quelques difficultés dialectiques dont il ne put donner la solution sur-le-champ. Le roi lui adressa à ce sujet quelques sarcasmes et l’appela par dérision Cronos56. Diodore, irrité, quitta la table, se mit à écrire sur la proposition de Stilpon, et mourut de dépit. J’ai fait sur lui cette épigramme :
Diodore Cronos, quel esprit malin t’a inspiré ce misérable dépit ? Tu le précipites toi-même dans le Tartare, pour n’avoir pu deviner une énigme de Stilpon. Cronos, tu es bien ce que signifie ton nom, si l’on en retranche les lettres c et r57.
De l’école d’Euclide sortirent encore : Ichthyas, fils de Métallus, et homme de mérite, à qui Diogène le cynique adressa un dialogue ; Clinomaque de Thurium, qui a écrit le premier sur les propositions, les catégorèmes et d’autres parties de la logique ; enfin Stilpon de Mégare, célèbre philosophe dont nous allons parler.
Chapitre XI – Stilpon
Stilpon de Mégare, en Grèce58, eut pour maîtres quelques-uns des disciples d’Euclide ; on prétend même qu’il entendit Euclide. Héraclide dit qu’il suivit aussi les leçons de Thrasymaque de Corinthe, l’ami d’Ichthyas. Les ressources infinies de son esprit et sa brillante éloquence l’élevèrent tellement au-dessus des autres philosophes, que peu s’en fallut que la Grèce tout entière, attentive à ses leçons, ne mégarisât avec lui. Philippe de Mégare parle de lui en ces termes : « Il enleva à Théophraste, Métrodore le Théorématique et Timagoras de Géla ; à Aristote de Cyrène, Clitarchus et Simias. Les dialecticiens lui payèrent également tribut : à Aristide, il enleva Péonius ; à Euphante, Diphile de Bosphore et Myrmex, fils d’Exénète ; ces derniers étaient venus disputer contre lui et devinrent ses disciples. » Il attira encore à lui Phrasidémus, péripatéticien et physicien habile ; Alcimus, le plus illustre des orateurs grecs de son temps ; Cratès, Zénon de Phénicie et beaucoup d’autres. Il avait une grande expérience du maniement des affaires. Onétor rapporte que, quoique marié, il entretenait une concubine nommée Nicorète. Il eut une fille, de médiocre vertu, qu’il maria à l’un de ses disciples, Simias de Syracuse. Comme elle menait une conduite fort irrégulière, quelqu’un dit à Stilpon qu’elle le déshonorait. « Je l’honore encore plus », répondit-il.
Ptolémée Soter lui témoigna, dit-on, beaucoup d’estime : lorsqu’il se fut emparé de Mégare, il lui donna de l’argent et l’engagea à l’accompagner en Égypte ; mais Stilpon n’accepta qu’une faible somme et, pour échapper à la nécessité de s’embarquer avec Ptolémée, il se retira à Égine jusqu’au départ de ce prince. Lorsque Démétrius, fils d’Antigone, s’empara de Mégare, il ordonna de respecter la maison de Stilpon et voulut qu’on lui restituât tout ce qu’on lui avait enlevé ; dans ce but, il lui demanda une liste de ce qu’il avait perdu : « Je n’ai rien perdu, dit-il, car personne n’a touché à ce qui m’appartient en propre, mon éloquence et ma science » ; et à cette occasion il l’exhorta avec tant de chaleur à se montrer clément et généreux, que le roi céda à ses conseils.
On dit qu’il fit un jour cette question au sujet de la Minerve de Phidias : « Minerve, fille de Jupiter, est-elle un dieu ? – Oui, sans doute. – Celle-ci n’est pas la Minerve de Jupiter : c’est celle de Phidias ? – D’accord. – Elle n’est donc pas un dieu. » Il fut cité à ce propos devant l’Aréopage ; mais, bien loin de se rétracter, il soutint qu’il avait raisonné juste, puisque Minerve n’est pas un dieu, mais une déesse. Il n’en fut pas moins condamné par l’Aréopage à quitter immédiatement la ville. Théodore Théos dit plaisamment à ce sujet : « Comment Stilpon savait-il que Minerve est une déesse ? Est-ce qu’il avait relevé son manteau ? » Théodore affectait une grande licence de langage ; Stilpon au contraire était plein de réserve. Cratès lui ayant demandé si les prières et les supplications étaient agréables aux dieux : « Imprudent, lui dit-il, ne me demande pas cela en public ; attends que nous soyons seuls. » On attribue à Bion une réponse analogue : quelqu’un lui ayant demandé s’il y a des dieux, il dit : « Écarte de moi la foule, malheureux vieillard. »
Stilpon était simple, ouvert, affable pour tout le monde. Un jour qu’il parlait à Cratès le cynique, celui-ci, au lieu de lui répondre, lâcha un vent : « Je savais bien, lui dit Stilpon, que tu ferais une tout autre réponse que celle qu’il fallait faire. »
Une autre fois Cratès lui présenta une figue en lui faisant une question ; il la prit et la mangea. « J’ai perdu ma figue, s’écria Cratès. – non seulement ta figue, reprit Stilpon, mais aussi ta question dont elle était le gage. »
L’ayant un jour rencontré grelottant de froid, il lui dit : « Cratès, tu aurais besoin d’être remis à neuf. » Il lui donnait à entendre par là qu’il avait autant besoin d’esprit que d’habit. Cratès, piqué au vif, lui répondit en parodiant un passage d’Homère :
J’ai vu Stilpon accablé de mille maux, à Mégare, là où habite le vaporeux Typhon59. Il suait à discuter, entouré de nombreux compagnons de misère ; tous s’épuisaient à l’envi à poursuivre un mot, celui de vertu.
On dit que, pendant son séjour à Athènes, il excita un si vif intérêt qu’on désertait les ateliers pour courir le voir. Quelqu’un lui dit alors : « Stilpon, on t’admire comme une bête curieuse. – Non, reprit-il, mais comme un homme véritable. »
Il portait la subtilité à l’excès, au point qu’il supprimait les notions générales : « Celui qui parle de l’homme en général, disait-il, ne désigne personne ; il n’a en vue ni celui-ci, ni celui-là ; car pourquoi désignerait-il l’un plutôt que l’autre ? Il ne désigne donc personne en particulier. » Ou bien encore : « Le légume en général n’est pas celui qu’on me montre, car le légume existait il y a dix mille ans ; ceci n’est donc pas le légume proprement dit. »
On rapporte qu’étant à converser avec Cratès, il coupa court à l’entretien pour aller acheter du poisson : « Tu laisses là notre discours, lui dit Cratès en le poursuivant. – Non pas, reprit-il ; je garde le discours : c’est toi que je laisse ; le sujet de notre discours reste, mais les provisions se vendent et s’emportent. »
On a de lui neuf dialogues faiblement écrits : Moschus, Aristippe ou Callias, Ptolémée, Chérécrate, Métroclès, Anaximène, Épigène, un dialogue à sa Fille, Aristote. Héraclide prétend que Zénon, le fondateur du Portique, avait entendu ses leçons. Hermippe nous apprend qu’il mourut vieux et prit du vin pour hâter sa fin. J’ai fait sur lui cette épigramme :
Vous connaissez sans doute Stilpon de Mégare ; la vieillesse le surprit ; vint ensuite la maladie, triste attelage ! mais il trouva dans le vin un meilleur conducteur pour son misérable char ; il le but et franchit le terme.
Sophilus le comique s’est égayé aux dépens de Stilpon ; il dit dans la pièce intitulée les Noces :
Stilpon a puisé ses raisons dans la besace de Charinus.
Chapitre XII – Criton
Criton d’Athènes fut de tous les disciples de Socrate celui qui lui témoigna le plus vif attachement ; il prévenait ses besoins et veillait à ce que jamais il ne manquât du nécessaire. Ses enfants, Critobulus, Hermogène, Épigène et Ctésippus suivirent aussi les leçons de Socrate.
Criton a composé dix-sept dialogues réunis en un seul volume ; en voici les titres : que la Probité ne dépend pas des Préceptes ; de l’Abondance ; de l’Utilité, ou la Politique ; du Bien ; du Crime ; de la bonne Administration ; de la Loi ; de la Divinité ; des Arts ; de la Sagesse ; de la Société ; Protagoras, ou le Politique ; des Lettres ; de la Poésie ; de l’Étude ; du Savoir, ou de la Science ; en quoi consiste la Science.
Chapitre XIII – Simon
Simon d’Athènes était cordonnier. Il recevait quelquefois dans sa boutique la visite de Socrate et recueillait ensuite ses souvenirs, qu’il rédigeait ; de là vient qu’on a appelé ses ouvrages Dialogues du Cordonnier. Il y en a trente-trois en un seul volume : des Dieux ; du Bien ; en quoi consiste l’Honnêteté ; de la Justice, deux livres ; de la Vertu (qu’on ne peut l’enseigner) ; du Courage, trois livres ; du Gouvernement de la Multitude ; de l’Honneur ; de la Poésie ; des Bienfaits ; de l’Amour ; de la Philosophie ; de la Science ; de la Musique ; de la Poésie ; de l’Honnêteté ; de l’Étude ; de la Discussion ; du Jugement ; de l’Être ; du Nombre ; de l’Activité ; du Travail ; de l’Amour du gain ; de la Jactance ; de l’Honnête. Quelques auteurs lui attribuent aussi les trois dialogues suivants : des Conseils ; de la Raison ou de la Convenance ; de la Méchanceté. Il est, dit-on, le premier qui ait mis sous forme de dialogues les entretiens de Socrate. Périclès lui ayant offert de pourvoir à ses besoins, s’il voulait venir auprès de lui, il répondit qu’il ne vendait pas son franc-parler.
Il y a eu un autre Simon qui a écrit sur la rhétorique ; un troisième, médecin du temps de Séleucus Nicanor ; enfin un sculpteur.
Chapitre XIV – Glaucon
Glaucon d’Athènes a laissé neuf dialogues, réunis en un seul volume : Phidylus ; Euripide ; Amyntichus ; Euthias ; Lysithidès ; Aristophane ; Céphalus ; Anaxiphémus ; Ménexène. On lui en attribue encore trente-deux autres ; mais ils sont supposés.
Chapitre XV – Simias
Simias naquit à Thèbes. On a de lui vingt-trois dialogues réunis en un volume : de la Sagesse ; du Raisonnement ; de la Musique ; des Vers ; du Courage ; de la Philosophie ; de la Vérité ; des Lettres ; de l’Enseignement ; de l’Art ; du Gouvernement ; de la Convenance ; de ce qu’il faut rechercher et éviter ; de l’Amitié ; du Savoir ; de l’Âme ; ce que c’est que Bien Vivre ; du Possible ; des Richesses ; de la Vie ; de l’Honnête ; du Soin ; de l’Amour.
Chapitre XVI – Cebès
Cebès de Thèbes. On a de lui trois dialogues : le Tableau ; la Semaine ; Phrynichus.
Chapitre XVII – Ménédème
Ménédème appartient à l’école de Phédon. Il tenait à la famille de Théopropides par son père Clisthène, homme d’une naissance illustre, mais réduit par la pauvreté à l’état d’architecte. Quelques auteurs ajoutent qu’il s’occupait aussi à coudre des tentes, et que Ménédème apprit de lui cette profession avec celle d’architecte. On raconte à ce propos qu’un disciple d’Alexinus, faisant allusion à son ancienne profession, lui dit ironiquement à l’occasion d’un décret qu’il proposait : « Il ne convient au sage, ni de faire des tentes, ni de faire des décrets. » Ménédème faisait partie de la garnison envoyée par les Érétriens à Mégare. Il alla de là trouver Platon à l’Académie et, séduit par lui, il abandonna le métier des armes. Asclépiade de Phlionte l’entraîna ensuite à Mégare, auprès de Stilpon dont ils suivirent tous deux les leçons. Ils allèrent de là à Élis où ils s’attachèrent à Anchipylus et à Moschus, sectateurs de Phédon. Jusque-là l’école de Phédon s’était appelée éliaque, ainsi que nous l’avons dit dans la vie de ce philosophe ; à partir de Ménédème, elle prit le nom d’érétriaque, Ménédème étant d’Érétrie.
Ménédème était, à ce qu’il paraît, extrêmement grave et sérieux ; Cratès le raille ainsi à ce propos :
Le Phliasien Asclépiade et le taureau d’Érétrie.
Timon dit aussi de lui :
Ce diseur de riens, qui fronce le sourcil en bourdonnant de pompeuses sornettes.
Telle était sa sévérité, qu’Eurylochus de Casandrie ayant été invité à dîner par Antigone, avec Cléippide, jeune homme de Cyzique, n’osa pas accepter de peur que Ménédème n’en fût instruit ; car sa mordante franchise ne ménageait personne. Entendant un jour un jeune homme parler avec arrogance, il prit sans rien dire un morceau de bois et traça à terre l’image d’un homme soumis à une honteuse prostitution ; on s’attroupa aussitôt pour examiner, et le jeune homme, comprenant que cela le regardait, prit le parti de s’en aller.
Hiéroclès, gouverneur du Pirée, avec lequel il se promenait dans le temple d’Amphiaraüs, lui parlait longuement de la destruction d’Èrétrie ; Ménédème, sans lui répondre sur ce point, lui demanda pourquoi Antigone faisait de lui sa femme60.
Il dit une autre fois à un adultère qui se vantait de son crime : « Ne sais-tu pas que le raifort est aussi bon que le chou61 ? »
Entendant un jeune garçon crier de toute sa force, il lui dit : « Vois si tu n’as pas quelque chose par-derrière. »
Antigone lui fit un jour demander s’il lui conseillait d’aller à une orgie ; il lui répondit seulement de se souvenir qu’il était fils de roi.
Un sot lui contait des discours en l’air ; il lui demanda à son tour s’il avait une maison de campagne. « Oui, répondit l’autre, et de grands biens. – Vas-y donc, lui dit Ménédème, et cultive-les de peur de les perdre, et avec eux ton honnête simplicité. »
Un autre lui demandait s’il convient au sage de se marier. « Me crois-tu sage ? reprit Ménédème. – Oui, sans doute. – Eh bien ! je suis marié. »
On disait en sa présence qu’il existe une multitude de biens. « Quel en est le nombre ? dit-il ; pensez-vous qu’il y en ait plus de cent ? »
Il avait souvent blâmé un de ses amis sur la somptueuse de sa table, mais toujours sans succès. Un jour qu’il y dînait, il lui donna, sans dire mot, une excellente leçon en ne mangeant que des figues.
Sa franchise faillit l’exposer à un grand danger, lui et son ami Asclépiade, à Cypre, chez Nicocréon. Ce prince les ayant invités avec beaucoup d’autres philosophes à une fête mensuelle, Ménédème dit que si cette réunion de savants était utile, elle devait se renouveler tous les jours ; et que, dans le cas contraire, c’était déjà trop d’une fois. Le tyran lui répondit qu’il n’avait que ce jour de libre pour entendre les philosophes ; mais il n’en soutint que plus vivement son opinion et s’obstina jusqu’au bout à dire qu’il fallait en tout temps écouter les leçons des philosophes. Heureusement un joueur de flûte vint les interrompre ; sans cela les deux amis couraient risque de la vie. Aussi, lorsqu’ils furent en mer, battus par les flots, Asclépiade dit-il que les accords du joueur de flûte les avaient sauvés, mais que la hardiesse de Ménédème les avait perdus.
Peu soucieux de l’usage, il n’établissait dans son école aucun ordre ni aucune disposition particulière : les bancs n’y étaient pas rangés en rond ; les auditeurs se plaçaient au hasard, s’asseyant ou se promenant à leur gré ; lui-même en faisait autant.
Il était en même temps timide et vaniteux : ainsi il avait commencé avec Asclépiade par servir un maçon en qualité de manœuvre ; son compagnon ne craignait pas de porter tout nu du mortier au toit, mais lui se cachait dès qu’il apercevait un passant. Quand il fut arrivé aux affaires, il était si timide et si distrait, qu’une fois en versant l’encens il se trompa et le jeta à côté de l’encensoir.
Importuné par Cratès, qui s’était attaché à ses pas et lui reprochait de se mêler des affaires de la ville, il le fit enfermer ; mais, de sa prison même, Cratès le guettait, et, quand il passait, se dressant sur les pieds62, il l’appelait nouvel Agamemnon, roi de la ville63.
Ménédème était enclin à la superstition : se trouvant un jour dans une auberge avec son ami, il mangea sans le savoir de la chair d’une bête morte d’elle-même ; lorsqu’il l’eut appris il pâlit et fut pris de nausées ; mais Asclépiade le reprit de sa faiblesse et le rassura en lui disant que ce n’était pas la viande qui lui faisait mal, mais l’idée qu’il s’en formait. À cela près, Ménédème avait l’âme grande et généreuse. Quant au corps, il était si fortement constitué que, vieux déjà, il avait toute la vigueur d’un athlète, le teint basané, de l’embonpoint et de la fraîcheur. Il était de taille moyenne ; témoin sa statue que l’on voit encore dans l’ancien stade d’Érétrie ; elle est presque nue, à dessein sans doute, pour laisser voir la plus grande partie de son corps. Il aimait à recevoir ses amis, et comme le climat d’Êrétrie était malsain, il donnait de fréquents repas où il réunissait des poètes et des musiciens. Il aimait beaucoup Aratus, Lycophron le tragique et Antagoras de Rhodes ; mais de tous les auteurs, celui qu’il admirait le plus, était Homère ; venaient ensuite les lyriques, puis Sophocle et Achéus, auquel il accordait le second rang dans le drame satyrique, réservant le premier pour Eschyle. C’est à Achéus, dans le drame satyrique d’Omphale, qu’il avait emprunté ces vers qu’il adressait à ses adversaires politiques :
L’animal le plus léger fut vaincu par le plus lourd :
La tortue devança l’aigle.
On se trompe donc quand on prétend qu’il n’avait rien lu, excepté la Médée d’Euripide, qui se trouve, dit-on, dans le recueil de Néophron de Sicyone. Il dédaignait les doctrines de Platon, de Xénocrate et de Parébate de Cyrène ; mais il avait une grande estime pour Stilpon. Interrogé un jour sur le compte de ce dernier, il se contenta de répondre : « C’est un noble caractère. »
Son langage était prudent et couvert, son argumentation irrésistible. Il parlait du reste avec abondance sur toute espèce de sujets. Antisthène, dans les Successions, vante beaucoup sa subtilité. Voici un exemple de sa manière : « Deux choses différentes ne sont pas les mêmes ; le bien diffère de l’utile ; le bien n’est donc pas utile. » Il rejetait, dit-on, les propositions négatives et n’admettait que celles qui étaient affirmatives ; encore, parmi ces dernières, il repoussait toutes celles qui n’étaient pas simples, sous prétexte qu’elles étaient complexes et concrètes. Héraclide prétend qu’il suivait la doctrine de Platon et se moquait de la dialectique. On rapporte à ce sujet qu’Alexinus lui ayant demandé s’il avait cessé de battre son père, il répondit : « Je n’ai ni commencé, ni cessé. – Il fallait, lui dit Alexinus, répondre par oui ou par non. – Il serait plaisant, reprit Ménédème, de recevoir vos lois quand on peut vous arrêter à la porte. »
Il disait à Bion, qui attaquait sans cesse les devins, qu’il égorgeait les morts. Quelqu’un ayant dit devant lui que voir tous ses désirs satisfaits était un grand bonheur : « C’en est un bien plus grand, reprit-il, de ne désirer que ce qui est juste. »
Antigone de Caryste dit qu’il n’a rien écrit et qu’il n’avait sur aucun point d’opinion arrêtée. Il ajoute qu’il était si ardent à la discussion, qu’il en sortait souvent le visage meurtri. Et cependant, malgré cette âpreté dans la dispute, c’était un homme de mœurs douces et faciles. Quoiqu’il eût souvent raillé et déchiré sans pitié Alexinus, il lui rendit pourtant service en conduisant de Delphes à Chalcis, sa femme, qui craignait les voleurs et les dangers de la route. Il était excellent ami, comme le prouve son attachement pour Asclépiade, attachement digne de celui de Pylade. Asclépiade était le plus âgé, ce qui faisait dire qu’il était le poète et Ménédème l’acteur. On rapporte qu’Archipolis leur ayant fait compter trois mille pièces, chacun d’eux s’obstina à ne pas les accepter le premier, si bien qu’ils les refusèrent tous deux. On dit aussi qu’ils se marièrent l’un et l’autre dans la même famille, Asclépiade à la fille et Ménédème à la mère. Plus tard, Asclépiade ayant perdu sa femme, prit celle de son ami, qui fit de son côté un riche mariage, lorsqu’il fut à la tête de l’État. Du reste, comme ils vivaient en commun, Ménédème laissa toujours la direction de sa maison à sa première femme. Asclépiade mourut le premier, à Érétrie, dans un âge avancé. Ils avaient toujours vécu, l’un et l’autre, avec une extrême frugalité, quoique dans l’abondance. Quelque temps après la mort d’Asclépiade, un de ses amis s’étant présenté à un repas chez Ménédème, se vit, dit-on, refuser l’entrée par les domestiques ; mais Ménédème le fit introduire en disant qu’Asclépiade au tombeau lui ouvrait la porte. Ils eurent pour protecteurs Hipponicus de Macédoine et Agétor de Lamia ; ce dernier leur fit présent à chacun de trente mines et Hipponicus donna deux mille drachmes à Ménédème pour doter ses filles. Héraclide dit qu’il en avait eu trois de sa femme Oropia.
Voici comment étaient réglés ses repas64 : il dînait en compagnie de deux ou trois personnes, et le repas se prolongeait jusqu’à une heure avancée de la journée ; ensuite il faisait appeler les visiteurs, qui déjà avaient dîné de leur côté. Quand on arrivait trop tôt, on se promenait en attendant et on demandait à ceux qui sortaient ce qui était sur la table et où en était le dîner. S’il n’en était encore qu’aux légumes et au poisson, on se retirait ; aux viandes, on entrait. L’été, les lits étaient couverts de nattes et l’hiver, de peaux de brebis ; quant au coussin, il fallait l’apporter avec soi. Le verre dans lequel on buvait à la ronde était fort petit. Les desserts se composaient de lupins ou de fèves ; quelquefois, selon la saison, de poires, de grenades, de petits pois, ou de figues. Tous ces détails sont tirés d’un drame satyrique que Lycophron a composé en l’honneur de notre philosophe, et qu’il a intitulé Ménédème. En voici du reste quelques vers ;
On n’y fait pas grande chère ; une petite coupe circule de main en main et le vin y est mesuré ; de doctes entretiens, voilà le dessert de nos sages.
Au commencement, les Érétriens dédaignaient Ménédème et le traitaient de chien et de visionnaire ; mais dans la suite ils conçurent pour lui une telle estime qu’ils lui confièrent le gouvernement de leur ville. Il fut envoyé en ambassade auprès de Ptolémée et de Lysimaque, et partout il obtint les mêmes témoignages d’estime. Il fut aussi député vers Démétrius, et fit retrancher cinquante talents des deux cents que la ville avait attachés à cette mission. Accusé auprès de Démétrius de vouloir livrer la ville à Ptolémée, il se justifia dans une lettre qui commence ainsi : « Ménédème au roi Démétrius, salut. J’apprends qu’on m’a accusé auprès de toi, etc. » Le sens était que sous cette accusation il entrevoyait la main d’un certain Eschyle, l’un de ses adversaires politiques. Il paraît aussi, au dire d’Euphantus dans les Histoires, qu’il suivit avec beaucoup de dignité, auprès de Démétrius, une négociation relative à la ville d’Orope. Antigone aimait Ménédème et se proclamait son disciple. Aussi, lorsqu’il eut triomphé des barbares aux environs de Lysimachie, Ménédème fit rendre en sa faveur un décret simple et digne qui commençait ainsi :
Sur le rapport des généraux et du conseil :
Attendu que le roi Antigone est rentré dans ses États après avoir triomphé des barbares et qu’il gouverne avec sagesse… le peuple et le sénat ordonnent, etc.
Ce décret et son amitié bien connue pour Antigone, le firent soupçonner de vouloir lui livrer la ville. Accusé par Aristodème, il s’expatria et se retira à Orope, dans le temple d’Amphiaraüs ; mais bientôt, dit Hermippe, les vases d’or ayant disparu du temple, un décret des Béotiens l’en chassa. Accablé par ce nouveau coup, il rentra secrètement dans sa patrie, prit avec lui sa femme et ses filles, et se retira auprès d’Antigone, où il mourut. Héraclide donne une version toute différente. Il dit que pendant son administration il déjoua plusieurs fois les menées de ceux qui voulaient livrer la ville à Démétrius ; que par conséquent il n’a pas pu vouloir y introduire Antigone, et qu’il fut accusé à tort. Il ajoute qu’il se rendit auprès d’Antigone pour l’engager à affranchir sa patrie, et que, n’ayant pu l’y déterminer, il en conçut un tel chagrin qu’il resta sept jours sans manger, et succomba à cette abstinence. Ce témoignage est confirmé d’ailleurs par celui d’Antigone de Caryste. Persée est le seul homme pour qui il ait eu une haine mortelle ; cela se conçoit : on savait qu’Antigone avait eu dessein de rétablir le gouvernement républicain à Érétrie, en considération de Ménédème, et que Persée l’en avait détourné. Aussi Ménédème lui lança-t-il entre autres choses cette apostrophe dans un festin : « Celui-ci est un philosophe ; mais c’est le plus méchant des hommes qui sont et seront jamais. » Il mourut, suivant Héraclide, à l’âge de soixante-quatorze ans. J’ai fait sur lui cette épigramme :
Je sais ton sort, ô Ménédème ; je sais que tu as volontairement quitté la vie en refusant tout aliment durant sept jours. C’était du patriotisme, ce n’était pas du courage ; tu as cédé à une faiblesse indigne d’un homme.
Après avoir passé en revue les philosophes socratiques et leurs disciples, nous allons maintenant aborder Platon, fondateur de l’Académie, et ceux de ses successeurs qui ont quelque célébrité.
LIVRE III
Platon
Platon, d’Athènes, était fils d’Ariston. Sa mère Périctione ou Potone descendait de Solon par Dropide, frère du législateur et père de Critias, qui lui-même eut pour fils Calleschrus. De ce dernier naquirent Critias, l’un des trente, et Glaucon ; de Glaucon Charmide et Perictione, mère de Platon. Platon était ainsi descendant au sixième degré de Solon, qui lui-même tirait son origine de Nélée et de Neptune. On prétend aussi que son père comptait, parmi ses ancêtres, Codrus, fils de Mélanthus, l’un des descendants de Neptune, d’après Thrasyle. Suivant un bruit accrédité à Athènes et reproduit par Speusippe, dans le Banquet funèbre de Platon ; par Cléarque, dans l’Éloge de Platon, et par Anaxilide, au second livre des Philosophes, Ariston désirant consommer son union avec Périctione, qui était fort belle, n’en put venir à bout ; il renonça alors à ses tentatives et vit Apollon lui-même dans les bras de sa femme, ce qui le détermina à ne point l’approcher jusqu’après ses couches. Platon naquit, suivant les Chroniques d’Apollodore, la première année de la quatre-vingt-huitième olympiade, le sept de thargélion, jour où les habitants de Délos croient que naquit Apollon. Il mourut, au dire d’Hermippe, à un repas de noces, la première année de la cent huitième olympiade, à l’âge de quatre-vingt-un ans. Néanthe prétend d’un autre côté qu’il mourut dans sa quatre-vingt-quatrième année. Il était donc de six ans plus jeune qu’Isocrate, puisque celui-ci naquit sous l’archontat de Lysimachus et Platon sous celui d’Aminias, l’année même où mourut Périclès. Antiléon dit, dans le dernier livre des Temps, qu’il était du dème de Colyttus ; mais d’autres le font naître à Égine, dans la maison de Phidiadas fils de Thalès ; Phavorinus en particulier soutient cette opinion dans les Histoires diverses ; il dit que son père faisait partie de la colonie envoyée dans cette île, et qu’il revint à Athènes à l’époque où les Éginètes, aidés par les Lacédémoniens, chassèrent les anciens colons. Athénodore rapporte, au huitième livre des Promenades, que Platon donna à Athènes des jeux publics dont Dion fit les frais.
Il avait deux frères, Adimanthus et Glaucon, et une sœur nommée Potone, de laquelle naquit Speusippe. Il étudia les lettres sous Denys, qu’il cite dans les Rivaux, et la palestre sous Ariston d’Argos. Alexandre dit, dans les Successions, que ce fut Ariston qui lui donna le nom de Platon, à cause de sa robuste constitution, et qu’auparavant il s’appelait Aristoclès, du nom de son aïeul. D’autres prétendent qu’on l’avait surnommé ainsi à cause de l’ampleur de son style ; Néanthe voit là une allusion à la largeur de son front. Quelques auteurs, entre autres Dicéarque dans les Vies, ont également prétendu qu’il avait disputé le prix de la palestre aux jeux isthmiques. Il avait aussi, dit-on, cultivé la peinture et composé des ouvrages poétiques, d’abord des dithyrambes, puis des chants lyriques et des tragédies.
Timothée d’Athènes dit, dans les Vies, qu’il avait la voix grêle. On raconte encore à son sujet le fait suivant : Socrate vit en songe un jeune cygne couché sur ses genoux, à qui les ailes poussèrent tout à coup et qui s’envola en faisant entendre des chants harmonieux ; le lendemain Platon se présenta à lui et il dit que c’était là le cygne qu’il avait vu.
Platon enseigna d’abord à l’Académie, et ensuite dans un jardin près de Colone, au rapport d’Héraclite, cité par Alexandre dans les Successions. Il n’avait pas encore renoncé à la poésie et se disposait même à disputer le prix de la tragédie dans les fêtes de Bacchus, lorsqu’il entendit Socrate pour la première fois ; il brûla aussitôt ses vers en s’écriant :
Vulcain, viens ici ; Platon implore ton secours65.
À partir de ce moment, il s’attacha à Socrate ; il avait alors vingt-sept ans. Après la mort de Socrate il suivit les leçons de Cratyle, disciple d’Héraclide, et celles d’Hermogène, philosophe de l’école de Parménide. À l’âge de vingt-huit ans66, suivant Hermodore, il se retira à Mégare, auprès d’Euclide, avec quelques autres disciples de Socrate, puis il alla à Cyrène entendre Théodore le mathématicien, et de là en Italie, auprès des pythagoriciens Philolaüs67 et Eurytus. Il passa ensuite en Égypte, pour y converser avec les prêtres. Euripide l’accompagnait, dit-on, dans ce voyage ; il y fit une maladie dont les prêtres le guérirent avec de l’eau de mer. C’est là ce qui lui a suggéré ce vers :
La mer lave tous les maux des hommes68.
C’est aussi ce qui lui a fait dire avec Homère que tous les Égyptiens étaient médecins.
Platon avait encore dessein d’aller trouver les mages ; mais la guerre qui désolait l’Asie l’en empêcha. De retour à Athènes, il se mit à enseigner à l’Académie ; c’était un gymnase planté d’arbres et ainsi appelé du nom du héros Académus, comme l’atteste Eupolis, dans les Soldats libérés :
Sous les promenades ombragées du dieu Académus.
Timon dit également, à propos de Platon :
À leur tête marchait le plus large69 d’eux tous, un agréable parleur, rival des cigales qui font retentir de leurs chants harmonieux les ombrages d’Écadémus.
Remarquons ici que le mot Académie s’écrivait primitivement par un E : Écadémie.
Platon était ami d’Isocrate. Praxiphane nous a conservé un entretien sur les poètes, qu’ils eurent ensemble dans une maison de campagne où Platon avait reçu Isocrate. Aristoxène dit qu’il prit part à trois expéditions : celle de Tanagre, celle de Corinthe et celle de Delium, où il remporta le prix de la valeur.
Platon a fait un mélange des doctrines d’Héraclide, de Pythagore et de Socrate : il a emprunté à Héraclide ce qui concerne les sens ; à Pythagore ce qui regarde l’entendement ; à Socrate les théories politiques. Quelques auteurs, entre autres Satyrus, prétendent qu’il écrivit à Dion, en Sicile, de lui acheter auprès de Philolaüs trois ouvrages pythagoriciens moyennant cent mines. Il était alors dans l’opulence ; car Onétor assure, dans l’ouvrage intitulé si le Sage peut s’enrichir, qu’il avait reçu de Denys plus de quatre-vingts talents. Il a beaucoup emprunté aussi au comique Épicharme, dont il a transporté presque toutes les pensées dans ses ouvrages ; telle est du moins la thèse soutenue par Alcimus, dans les quatre livres à Amyntas ; il dit dans le premier : « Platon ne fait bien souvent que reproduire Épicharme ; examinons en effet : Platon appelle sensible ce qui ne conserve jamais ni la même qualité, ni la même quantité, ce qui est dans un flux, dans un changement perpétuel ; supposé, par exemple, qu’on enlève à un objet toute valeur numérique déterminée, on ne peut plus dire qu’il est égal à un autre, qu’il a telle nature, telle quantité, telle qualité. Tel est le caractère des choses qui, sans cesse produites, changeant sans cesse, n’ont jamais une substance déterminée et invariable. L’intelligible, au contraire, c’est ce qui n’est sujet ni à diminution, ni à accroissement ; tels sont les êtres éternels, toujours semblables, toujours identiques à eux-mêmes. Voici maintenant comment s’exprime Épicharme à propos du sensible et de l’intelligible :
« Les dieux étaient de toute éternité ; ils ne cessèrent jamais d’être. Ils sont toujours semblables à eux-mêmes, formés des mêmes principes. Le chaos, dit-on, fut produit avant tous les autres dieux ; mais cela est impossible ; car rien de ce qui est premier ne peut être produit et venir d’autre chose. Il n’y a donc ni premier ni second parmi les choses dont nous parlons, mais voici ce qui est : Si à un nombre, pair ou impair, vous ajoutez une unité, ou si vous en retranchez une, aurez-vous toujours le même nombre ? Non, assurément ! De même, si à une mesure d’une coudée vous ajoutez une autre longueur, ou si vous en retranchez une partie, aurez-vous toujours la même longueur ? Pas davantage ! Portez maintenant vos regards sur les hommes : les uns croissent, les autres périssent ; tous sont dans un changement perpétuel. Or, ce dont la nature change, ce qui ne reste pas deux instants successifs dans le même état, diffère à chaque moment de ce qu’il était auparavant ; vous et moi, nous ne sommes point aujourd’hui ce que nous étions hier ; nous ne serons pas demain ce que nous sommes aujourd’hui ; chaque instant nous trouve différents, en vertu du même principe. »
Alcimus ajoute : « Les philosophes prétendent que l’âme perçoit certaines choses au moyen du corps, et d’autres par elles-mêmes, sans que le corps intervienne ; de là pour eux la distinction des choses en sensibles et intelligibles. Conformément à cette doctrine, Platon disait que pour arriver à la connaissance des principes de l’univers, il faut d’abord étudier les idées en elles-mêmes, par exemple les idées de similitude, d’unité, de quantité, de grandeur, de repos, de mouvement ; en second lieu, qu’il faut connaître le bien en soi, l’honnête et le juste ; troisièmement, qu’il faut avoir égard aux idées qui renferment quelque relation, comme celles de science, de grandeur, de puissance. On doit admettre, selon lui, que les choses qui tombent sous nos sens participent des idées et en tirent leur nom ; par exemple, qu’on appelle juste ce qui participe de la justice ; honnête ce qui participe de l’honnêteté ; qu’enfin chacune de ces idées premières est éternelle, purement intelligible et immuable. C’est pour cela qu’il dit que les idées sont dans la nature comme les exemplaires des choses ; que celles-ci sont à l’image et comme les copies des idées. Voici d’un autre côté ce que dit Épicharme du bien et des idées :
« La musique est-elle quelque chose ? – Oui, sans doute. – L’homme est-il la musique ? – Nullement. – Qu’est-ce donc que le musicien ; n’est-ce pas un homme ? – Assurément. – Ne vous semble-t-il pas qu’il en est de même par rapport au bien ? Le bien est quelque chose en soi, et l’homme bon et vertueux est celui qui le pratique. Il en est de cela comme des arts ; on est joueur de flûte, maître de danse, tisserand, quand on a appris chacun de ces arts ; et ainsi pour tout le reste ; l’homme n’est pas l’art, mais il est l’artisan.
« Platon dit, dans la théorie des idées, que du moment où la mémoire existe, il s’ensuit que les idées existent également, car la mémoire ne peut avoir pour objet que des choses durables et persistantes, et les idées seules ont ce caractère. Comment, dit-il, les animaux pourraient-ils se conserver s’ils n’avaient pour guides les idées, et si la nature ne leur eût donné une intelligence capable de les percevoir ? En réalité, ils savent reconnaître les objets semblables, distinguer la nourriture qui leur est propre, preuve évidente que la notion de similitude est innée dans tous les animaux. C’est en vertu de cette même notion qu’ils reconnaissent les animaux de même espèce qu’eux.
« Écoutons maintenant Épicharme :
« La sagesse, cher Eumée, n’est pas propre à un seul être ; tout ce qui vit est doué d’intelligence. Examine avec soin : la poule ne produit pas de poulets vivants ; elle couve ses œufs, et leur donne ainsi la vie. La nature seule sait que cela doit être ainsi, et c’est elle qui l’enseigne à l’animal.
« Et ailleurs :
« Ne vous étonnez pas si je dis que les animaux s’admirent entre eux et se trouvent beaux ; le chien est le plus beau des animaux pour le chien, le bœuf pour le bœuf, l’âne pour l’âne, le pourceau pour le pourceau. »
Alcimus cite encore, dans ses quatre livres, beaucoup de passages du même genre pour montrer combien Platon doit à Épicharme. Du reste, les vers suivants, dans lesquels Épicharme prédit qu’on marchera un jour sur ses traces, prouvent qu’il comprenait lui-même toute la portée de ses enseignements :
Je prévois, oui ! je vois clairement que l’on conservera le souvenir de mes leçons : quelqu’un viendra qui, prenant mes discours, les dépouillera de la mesure qui les enveloppe aujourd’hui pour les revêtir de pourpre et de brillantes paroles ; il se rendra par là invincible et triomphera sans peine de tous les autres.
On dit aussi que Platon a le premier apporté à Athènes les ouvrages de Sophron le mimographe, négligés avant lui, et qu’il en a profité pour ses doctrines morales ; on assure même qu’à sa mort on les trouva sous son chevet. Il fit trois fois le voyage de Sicile : la première fois, il n’avait d’autre but que de visiter l’île et les cratères de l’Etna ; mais Denys le Tyran, fils d’Hermocrate, ayant exigé qu’il vînt s’entretenir avec lui, Platon lui parla de la tyrannie et lui dit entre autres choses que le meilleur gouvernement n’était pas celui qui ne profitait qu’à un seul homme, à moins que cet homme ne fût doué de qualités supérieures. Denys, irrité, lui dit avec colère : « Tes discours sentent le vieillard. – Et les tiens, reprit Platon, sentent le tyran. » Poussé à bout par cette réponse, Denys voulut d’abord le faire mourir ; mais, fléchi par les prières de Dion et d’Aristomène, il se contenta de le donner à Pollis, qui se trouvait alors auprès de lui en qualité d’envoyé des Lacédémoniens, afin qu’il le vendît comme esclave. Pollis le conduisit à Égine où il le vendit en effet. Mais à peine Platon fut-il à Égine, que Charmandre, fils de Charmandride, lui intenta une accusation capitale, en vertu d’une loi du pays qui ordonnait de mettre à mort le premier Athénien qui aborderait dans l’île. Cette loi avait été rendue sur la proposition de Charmandre lui-même, au dire de Phavorinus, dans les Histoires diverses. Une plaisanterie sauva Platon ; car quelqu’un ayant dit par dérision que ce n’était qu’un philosophe, on le renvoya absous. Suivant quelques auteurs, il avait été amené sur la place publique et tous les regards étaient fixés sur lui ; mais lui ne prononça pas même une parole, résigné d’avance à tout ce qui pourrait lui arriver. Les Eginètes lui firent grâce de la vie et le condamnèrent seulement à être vendu comme captif. Annicéris de Cyrène, qui se trouvait là par hasard, l’acheta moyennant vingt mines, d’autres disent trente, et le renvoya à Athènes vers ses amis. Ceux-ci lui ayant fait passer le prix de la rançon, il le refusa et répondit qu’ils n’étaient pas les seuls dignes de s’intéresser à Platon. D’autres prétendent que Dion envoya aussi à Annicéris la somme qu’il avait dépensée, et qu’au lieu de la refuser il la consacra à acheter à Platon un petit jardin près de l’Académie. Quant à Pollis, Phavorinus rapporte, au premier livre des Commentaires, qu’il fut vaincu par Chabrias, et plus tard englouti dans les flots, non loin des rivages d’Hélix70, victime du courroux des dieux irrités contre lui pour sa conduite envers le philosophe. Denys, inquiet, de son côté, écrivit à Platon aussitôt qu’il eut appris sa délivrance, et le pria de ne point le maltraiter dans ses discours ; à quoi Platon répondit qu’il n’avait pas assez de loisir pour se souvenir de Denys.
Il alla une seconde fois en Sicile afin de demander à Denys le Jeune des terres et des hommes pour réaliser le plan de sa république. Denys promit beaucoup et ne tint point parole. On prétend même que Platon courut alors quelque danger, sous prétexte qu’il excitait Dion et Théotas à affranchir la Sicile. Le pythagoricien Archytas écrivit à cette occasion à Denys une lettre justificative, grâce à laquelle Platon put retourner sain et sauf à Athènes. Voici cette lettre :
ARCHYTAS À DENYS, SALUT
Nous tous, amis de Platon, nous t’envoyons Lamiscus et Photidas pour réclamer de toi ce philosophe, conformément à la parole que tu nous as donnée. Il est juste que tu te souviennes de l’empressement que tu avais à le voir, lorsque tu nous demandais instamment à tous de l’engager à se rendre auprès de toi. Tu nous promis alors qu’il ne manquerait de rien, et qu’il trouverait auprès de toi toute sécurité, soit qu’il voulût rester, soit qu’il eût dessein de partir. Souviens-toi aussi de la joie que te causa son arrivée, de l’affection toute particulière que tu lui as vouée depuis lors. S’il est survenu entre vous quelque nuage, tu n’en es pas moins tenu de te montrer généreux et de nous le renvoyer sain et sauf. En agissant ainsi, tu feras justice et tu acquerras des droits à notre reconnaissance.
Le but de son troisième voyage était de réconcilier Dion avec Denys ; mais il revint à Athènes sans avoir réussi. Il resta toujours étranger aux affaires publiques, quoique ses ouvrages attestent une haute capacité politique. Il donnait pour raison de son éloignement des affaires l’impossibilité de réformer des règles de gouvernement dès longtemps adoptées, et que lui ne pouvait approuver. Pamphila rapporte, au vingt-cinquième livre des Mémoires, que les Arcadiens et les Thébains lui demandèrent des lois pour une grande ville qu’ils avaient bâtie, mais qu’il refusa lorsqu’il eut appris qu’ils ne voulaient pas y établir l’égalité. On dit qu’il osa seul se charger de la défense de Chabrias, accusé d’un crime capital, défense qu’aucun autre Athénien n’avait voulu accepter. Comme il montait avec lui à l’Acropole, il rencontra le délateur Crobylus qui lui dit : « Tu viens en défendre un autre, sans songer que la ciguë de Socrate t’attend à ton tour. » Il lui répondit : « Quand je portais les armes, je m’exposais aux dangers pour ma patrie ; maintenant je combats au nom du devoir, et je brave le péril pour un ami. »
Phavorinus dit, au huitième livre des Histoires diverses, qu’il a le premier employé le dialogue. Le premier aussi il a indiqué à Léodamas de Thasos la méthode de résolution par l’analyse71. Il s’est le premier servi en philosophie des mots antipodes, éléments, dialectique, acte72, nombre oblong, surface plane, providence divine. Le premier parmi les philosophes il a réfuté le discours de Lysias, fils de Céphalus ; il rapporte ce discours littéralement dans le Phèdre. Le premier il a soumis à un examen scientifique les théories grammaticales. Enfin il a le premier discuté les doctrines de presque tous les philosophes antérieurs, hormis cependant Démocrite. On se demande la raison de cette exception. Néanthe de Cyzique dit que lorsqu’il se présenta aux jeux olympiques, il attira les regards de tous les Grecs, et que ce fut là qu’il eut un entretien avec Dion, au moment où celui-ci se préparait à attaquer Denys. On lit aussi dans le premier livre des Commentaires de Phavorinus, que Mithridate de Perse éleva à Platon une statue dans l’Académie, avec cette inscription : « Mithridate de Perse, fils de Rhodobatus, a consacré aux Muses cette statue de Platon, ouvrage de Sisanion. »
Héraclide dit que Platon était si réservé et si posé dans sa jeunesse, qu’on ne le vit jamais rire outre mesure. Cependant sa modestie ne le garantit pas des traits des comiques ; Théopompe le raille en ces termes dans l’Héducharis :
Un ne fait pas un, et à peine, selon Platon, deux font-ils un.
Anaxandride dit dans le Thésée :
Quand il dévorait des olives, comme Platon.
Timon dit de son côté, en jouant sur son nom73 :
Semblable à Platon, qui savait si bien forger des conceptions imaginaires.
Alexis, dans Méropide :
Tu viens à propos ; car semblable à Platon, je me promène en long et en large, embarrassé, incertain, et ne trouvant rien de bon ; je ne fais que me fatiguer les jambes.
Et dans l’Ancylion :
À force de parler de choses que tu ne connais pas et de courir comme Platon74, tu trouveras le salpêtre et l’oignon75.
Amphis, dans l’Amphicrate :
Le bien auquel tu espères arriver par elle, ô mon maître, est encore plus problématique pour moi que le bien de Platon. – Écoute-moi donc…
Et dans Dexidémide :
Ô Platon, tu ne sais qu’une seule chose : avoir l’humeur sombre, et rider ton front sévère comme une coquille d’huître.
Cratinus, dans la Fausse supposition : Évidemment, tu es un homme et tu as une âme ; ce n’est pas Platon qui me l’a appris, mais pourtant je le crois.
Alexis, dans Olympiodore :
Mon corps mortel a été anéanti ; mais la partie immortelle s’est envolée dans les airs. N’est-ce pas là du Platon tout pur ?
Et dans le Parasite :
Ou bien comme Platon, parler tout seul.
Anaxilas le raille également dans Botrylion, Circé et les Femmes riches. Aristippe dit au quatrième livre de la Sensualité antique, que Platon était épris d’un jeune homme nommé Aster, qui étudiait avec lui l’astronomie, ainsi que de Dion dont nous avons déjà parlé. – Quelques-uns prétendent qu’il aimait aussi Phèdre. – On croit trouver la preuve de cette passion dans les épigrammes suivantes, qu’il leur aurait adressées.
À Aster :
Quand tu considères les astres, cher Aster, je voudrais être le ciel, pour te voir avec autant d’yeux qu’il y a d’étoiles.
Aster, autrefois étoile du matin, tu brillais parmi les vivants ; maintenant, étoile du soir, tu brilles chez les morts.
À Dion :
Les Parques ont tissu de larmes la vie d’Hécube et des antiques Troyennes ; mais toi, Dion, les dieux, t’ont accordé les plus glorieux triomphes et les plus vastes espérances. Idole d’une vaste cité, tu es comblé d’honneurs par tes concitoyens. Cher Dion, de quel amour tu embrases mon cœur.
Ces vers furent gravés, dit-on, sur le tombeau de Dion à Syracuse. Platon avait aussi aimé Alexis et Phèdre dont nous avons parlé plus haut ; il a fait sur eux les vers suivants :
Maintenant qu’Alexis n’est plus, prononcez seulement son nom, parlez de sa beauté et chacun se retourne. Mais pourquoi, mon âme, exciter en toi de vains regrets76 qu’il faudra calmer ensuite ? Phèdre n’était pas moins beau et nous l’avons perdu.
On dit aussi qu’il avait obtenu les faveurs d’Archéanassa, à laquelle il a consacré ces vers :
La belle Archéanassa de Colophon est à moi. L’amour brûlant vient encore se reposer sur ses rides. Oh ! de quelle ardeur elle a dû vous embraser, vous qui avez goûté les prémices de sa jeunesse !
On lui attribue encore les vers suivants sur Agathon :
Quand je couvrais Agathon de baisers, mon âme était tout entière sur mes lèvres, prête à s’envoler.
Autres :
Je te donne cette pomme ; si tu es sensible à mon amour, reçois-la et donne-moi en retour ta virginité ; si tu me repousses, prends-la encore et vois combien la beauté est éphémère.
Autres :
Vois-moi, vois cette pomme que te jette un amant ; cède à ses vœux, ô Xantippe ; car tous deux nous nous flétrirons également.
On lui attribue encore cette épitaphe des Érétriens surpris dans une embuscade :
Nous sommes Érétriens, enfants de l’Eubée, et nous reposons près de Suse, bien loin, hélas ! du sol de la patrie.
Les vers suivants sont aussi de lui :
Cypris dit aux Muses : Jeunes filles, rendez hommage à Vénus, ou j’envoie contre vous l’amour avec ses traits. – Cesse ce badinage, dirent les Muses ; cet enfant ne vole pas de notre côté.
Ceux-ci enfin :
Un homme allait se pendre ; il trouve un trésor et laisse sa corde à la place. Le maître du trésor ne le trouvant plus prend la corde et se pend.
Molon haïssait Platon et dit un jour qu’il était bien moins étonnant de voir Denys à Corinthe que Platon en Sicile. Xénophon paraît aussi avoir été assez mal disposé pour lui. Ils semblent même avoir mis une sorte de rivalité à traiter tous les deux les mêmes sujets : le Banquet, l’Apologie de Socrate, les Commentaires moraux. En outre, Platon a traité de la République, et Xénophon de l’Éducation de Cyrus. – Platon, dans les Lois, dit que ce dernier ouvrage est une pure utopie, et que Cyrus ne ressemblait en rien au portrait qu’en fait Xénophon. – Tous deux ils citent fréquemment Socrate, mais ils ne se citent jamais l’un l’autre ; une seule fois cependant Xénophon nomme Platon dans le troisième livre des Mémoires.
On raconte qu’Antisthène vint un jour prier Platon d’assister à la lecture d’un de ses ouvrages ; Platon lui en demanda le sujet. « Sur l’impossibilité de contredire, répondit Antisthène. – Alors, reprit Platon, pourquoi écris-tu sur cette question ? » et il lui montra qu’il faisait un cercle vicieux. Antisthène blessé écrivit contre Platon un dialogue intitulé Sathon, et à partir de ce moment ils furent ennemis. On dit aussi que Socrate ayant entendu Platon lire le Lysis, s’écria : « Dieux ! que de choses ce jeune homme me prête ! » Et en effet, il a mis sous le nom de Socrate beaucoup de choses que celui-ci n’a jamais dites.
Platon était assez mal avec Aristippe : ainsi il l’accuse, dans le traité de l’Âme, de ne s’être pas trouvé à la mort de Socrate, quoiqu’il fût alors à Égine, à peu de distance d’Athènes. Il n’aimait pas non plus Eschine, car il était jaloux de l’estime que Denys avait pour lui. On raconte à ce sujet que le besoin ayant conduit Eschine en Sicile, Platon lui refusa son appui, et que ce fut Aristippe qui le recommanda au tyran. Idoménée assure de son côté que ce ne fut pas Criton, comme le suppose Platon, mais bien Eschine qui proposa à Socrate de favoriser son évasion ; Platon n’aurait attribué cette offre au premier que par suite de la haine qu’il portait à Eschine. Du reste, Platon ne cite jamais Eschine dans ses dialogues, excepté pourtant dans le traité de l’Âme et dans l’Apologie.
Aristote remarque que sa manière tient le milieu entre la poésie et la prose. Phavorinus dit quelque part que lorsqu’il lut son traité de l’Âme, Aristote resta seul à l’écouter, et que tous les autres partirent. Philippe d’Oponte passe pour avoir transcrit les Lois que Platon avait laissées seulement sur ses tablettes ; on lui attribue aussi l’Épinomis. Euphorion et Panétius disent que l’on trouva un grand nombre de variantes pour l’exorde de la république. Aristoxène prétend de son côté que cet ouvrage se trouvait déjà presque tout entier dans les Contradictions de Protagoras. Le Phèdre passe pour sa première composition ; et à vrai dire, ce dialogue sent un peu le jeune homme ; Dicéarque va même jusqu’à blâmer tout l’ensemble de cet ouvrage, et n’y trouve ni art ni agrément.
Platon ayant vu un homme jouer aux dés, lui adressa des reproches : « Tu me chicanes pour peu de chose, lui dit celui-ci. – Crois-tu donc, reprit Platon, que l’habitude soit peu de chose ? »
On lui demandait s’il laisserait quelque monument durable, comme les philosophes qui l’avaient précédé. « Il faut d’abord, dit-il, se faire un nom ; après cela le reste viendra. »
Xénocrate étant entré chez lui, il le pria de fouetter à sa place un de ses esclaves, parce qu’il ne voulait pas le châtier lui-même dans un moment de colère. Une autre fois, il dit à un esclave : « Je te fouetterais si je n’étais irrité. » Il monta un jour à cheval, et mit aussitôt pied à terre, sous prétexte que le cheval pourrait lui communiquer sa fierté. Il conseillait aux ivrognes de se regarder dans un miroir, afin que la vue de leur dégradation les en préservât à l’avenir. Il disait que jamais il ne convient de boire jusqu’à l’ivresse, excepté cependant dans les fêtes du dieu auquel on doit le vin. Il blâmait aussi l’excès du sommeil ; ainsi il dit dans les Lois : « Un homme qui dort n’est bon à rien. » Il prétendait que ce qu’il y a de plus agréable c’est d’entendre la vérité, – ou selon d’autres, de la dire. Voici, du reste, comment il parle de la vérité dans les Lois : « La vérité, cher hôte, est chose belle et durable ; mais il n’est pas facile de le persuader aux hommes. » Il désirait que son nom se perpétuât, ou dans le souvenir de ses amis, ou par ses ouvrages. On assure aussi qu’il faisait de fréquents voyages.
Nous avons dit comment il mourut. Phavorinus, dans le troisième livre des Commentaires, rapporte cet événement à la treizième année du règne de Philippe. Théopompe parle de reproches que ce prince lui aurait adressés. D’un autre côté, Myronianus, dans les Faits semblables, rapporte un proverbe, cité par Philon, duquel il résulterait que Platon a succombé à une maladie pédiculaire. Ses disciples lui firent de magnifiques funérailles, et l’ensevelirent à l’Académie où il avait enseigné pendant la plus grande partie de sa vie, et d’où l’école platonicienne a tiré son nom. Son testament était conçu en ces termes :
Platon dispose de ses biens ainsi qu’il suit : la terre d’Éphestia, bornée au nord par le chemin qui vient du temple de Céphisias, au sud par le temple d’Hercule, situé sur le territoire d’Éphestia, au levant par la propriété d’Archestratus de Phréarrhos, et au couchant par celle de Philippe de Chollis77, ne pourra être ni vendue, ni aliénée ; elle appartiendra, si faire se peut78, à mon fils Adimantus. Je lui donne également la terre des Érésides, que j’ai achetée de Callimachus, et qui est bornée au nord par Eurymédon de Myrrhina, et au couchant par le Céphise. De plus, je lui donne : trois mines d’argent, un vase d’argent du poids de cent soixante-cinq drachmes, une coupe d’argent qui en pèse soixante-cinq, un anneau et un pendant d’oreille d’or, pesant ensemble quatre drachmes, trois oboles. Euclide, le tailleur de pierres, me doit trois mines. J’affranchis Artémis ; quant à Tychon, Dicta, Apolloniadès et Denys, je les laisse à mon fils, à qui je lègue également tous les meubles et effets spécifiés dans l’inventaire qui est entre les mains de Démétrius. Je ne dois rien à personne. Les exécuteurs testamentaires seront Sosthène, Speusippe, Démétrius, Hégias, Eurymédon, Callimaque, Thrasippus.
Tel est son testament. On a gravé sur son tombeau plusieurs épitaphes ; la première est ainsi conçue :
Ici repose le divin Aristoclès, le premier des hommes pour la justice et la vertu. Si jamais mortel s’est illustré par sa sagesse, c’est lui ; l’envie même ne s’est point attachée à sa gloire.
En voici une autre :
Le corps de Platon, fils d’Ariston, repose ici dans le sein de la terre ; mais son âme bienheureuse habite le séjour des immortels. Initié aujourd’hui à la vie céleste, il reçoit au loin les hommages des hommes vertueux.
Celle qui suit est plus récente :
Aigle, pourquoi voles-tu au-dessus de ce tombeau ? Dis-moi vers quel point du séjour céleste se dirige ton regard. – Je suis l’ombre de Platon, dont l’âme s’est envolée vers l’Olympe ; l’Attique, sa patrie, conserve ses dépouilles mortelles.
J’ai moi-même composé pour lui l’épitaphe suivante :
Comment Phœbus eût-il pu, s’il n’eût donné Platon à la Grèce, régénérer par les lettres les âmes des mortels ? Esculape, fils d’Apollon, est le médecin du corps, Platon celui de l’âme immortelle.
En voici une autre sur sa mort :
Phœbus a donné aux mortels Esculape et Platon, celui-ci, médecin de l’âme, celui-là du corps. Platon assistait à un repas de noces lorsqu’il partit pour la ville qu’il s’était bâtie lui-même et à laquelle il avait donné pour base les parvis de Jupiter79.
Il eut pour disciples : Speusippe d’Athènes ; Xénocrate de Chalcédoine ; Aristote de Stagire ; Philippe d’Oponte ; Hestiée de Périnthe ; Dion de Syracuse ; Amyclus d’Héraclée ; Érastus et Coriscus, tous deux de Scepsis ; Timolaus de Cyzique ; Évémon de Lampsaque ; Pithon et Héraclide, l’un et l’autre d’Énia ; Hippothalès et Callippus, d’Athènes ; Démétrius d’Amphipolis ; Héraclide de Pont ; et beaucoup d’autres parmi lesquels on remarque deux femmes, Lasthénie de Mantinée, et Axiothée de Phlionte. Dicéarque dit que cette dernière portait des habits d’homme. Quelques-uns mettent aussi Théophraste au nombre de ses disciples ; Chaméléon ajoute encore l’orateur Hypéride et Lycurgue ; Démosthène est également cité par Polémon ; enfin Sabinus prétend, au quatrième livre des Méditations, que Mnésistratus de Thasos avait reçu les leçons de Platon, et il appuie son opinion de preuves assez vraisemblables.
Connaissant ta prédilection bien légitime pour Platon80, et le charme tout particulier que tu trouves dans ses doctrines, j’ai cru nécessaire d’exposer ici la nature de ses écrits, l’ordre de ses dialogues et la méthode qu’il a suivie ; en un mot, de joindre à sa vie une esquisse sommaire de son système ; car ce serait, comme on dit, envoyer des hiboux à Athènes que de descendre pour toi aux détails particuliers.
Zénon d’Élée passe pour avoir le premier composé des dialogues ; cependant Aristote, au premier livre des poètes, et Phavorinus dans les Commentaires, prétendent que cet honneur revient à Alexaminus de Styra ou de Téos. Quoi qu’il en soit, Platon, grâce aux perfectionnements qu’il a introduits dans ce genre, peut revendiquer, ce semble, non seulement la première place, mais même la gloire de l’invention.
Le dialogue est un discours par demandes et par réponses, sur quelque sujet de philosophie ou de politique, discours composé avec art et élégance, et conservant aux personnages leur caractère propre. La dialectique est l’art de la discussion ; elle enseigne à réfuter ou à établir une opinion au moyen du dialogue.
Les dialogues de Platon se partagent en deux classes, d’après leurs caractères essentiels, selon qu’ils ont pour objet l’enseignement ou la recherche de la vérité ; les dialogues d’enseignement se divisent eux-mêmes en théoriques et pratiques ; les dialogues théoriques se subdivisent en physiques et logiques ; les dialogues pratiques en moraux et politiques. Ceux qui ont pour but la recherche du vrai, ou dialogues zététiques, se divisent en gymnastiques et agonistiques, suivant qu’ils ont pour objet l’étude proprement dite, ou l’attaque des autres systèmes ; le genre gymnastique comprend deux subdivisions : dialogues méeutiques (ou d’accouchement), et dialogues pirastiques (ou d’expérimentation) ; le genre agonistique se subdivise également en deux classes : dialogues démonstratifs et dialogues destructifs. Je n’ignore pas que l’on a quelquefois classé autrement les dialogues de Platon ; ainsi on les a distingués en dramatiques, narratifs et mixtes ; mais c’est là une classification plutôt théâtrale que philosophique.
Voici quelques exemples à l’appui de notre division. Genre physique : le Timée ; genre logique : le Politique, le Cratyle, le Parménide et le Sophiste ; moral : l’Apologie, le Criton, le Phédon, le Banquet, le Ménéxène, le Clitophon, les Lettres, le Philèbe, l’Hipparque, les Rivaux ; politique : la République, les Lois, le Minos, l’Épinomis et l’Atlantique ; méeutique : Alcibiade, Théagès, Lysis, Lachès ; expérimental : Eutyphron, Ménon, Ion, Charmide, Théétète ; démonstratif : Protagoras ; destructif : l’Euthydème, les deux Hippias et le Gorgias.
En voici assez sur le dialogue, sur sa nature et ses différents caractères ; passons maintenant à une autre question fort controversée, celle de savoir si Platon est, ou non, dogmatique. On appelle dogmatique celui qui propose des dogmes, de même qu’on nomme législateur celui qui établit des lois ; mais le mot dogme se prend dans deux sens : il exprime, soit le principe dogmatique lui-même, soit l’adhésion de l’esprit ; en d’autres termes, on entend par là, d’une part, la simple proposition, de l’autre, la conception accompagnée d’assentiment. Or, Platon affirme certaines choses comme vraies, il en critique d’autres comme fausses, il s’abstient de prononcer sur ce qui lui semble douteux. Quatre personnages, dans ses dialogues, représentent ses propres idées ; Socrate, Timée, l’hôte athénien, et l’hôte d’Élée. Ces hôtes ne sont pas, comme on l’a supposé quelquefois, Platon et Parménide, mais bien des personnages imaginaires. Platon énonce donc véritablement des dogmes par la bouche de Socrate et de Timée ; il combat également l’erreur représentée par d’autres personnages, par exemple, Thrasymaque, Calliclès, Polus, Gorgias, Protagoras, Hippias, Euthydème et beaucoup d’autres.
Dans ses démonstrations, il a le plus souvent recours à l’induction, qui affecte chez lui une double forme. En effet, l’induction, espèce de raisonnement dans lequel d’une vérité on infère une vérité semblable, présente deux faces différentes que l’on désigne sous les noms d’induction par contrariété, et induction par conséquence. L’induction par contrariété est celle dans laquelle de la réponse, quelle qu’elle soit, on conclut le contraire du principe énoncé dans la demande ; exemple : Votre père est le même que le mien, ou il en diffère ; s’il n’a rien de commun avec le mien, il n’est pas père, puisqu’il n’y a rien de commun entre lui et un père ; s’il est le même que le mien, il s’ensuit qu’il est mon père. Autre exemple :
Si l’homme n’est pas un animal, il est ou une pierre, ou un morceau de bois, mais il n’est ni une pierre, ni un morceau de bois, puisqu’il est animé et se meut lui-même ; il est donc un animal ; le chien et le bœuf sont aussi des animaux ; l’homme étant un animal, sera donc en même temps un chien et un bœuf. Platon employait cette forme d’induction, non pas pour exposer ses propres opinions, mais pour la lutte et le combat, pour la réfutation des doctrines opposées.
Quant à l’induction par conséquence, elle est de deux espèces : ou bien elle prouve une opinion particulière par une vérité également particulière, ou bien elle va du particulier au général. La première est l’induction oratoire, la seconde est l’induction dialectique. Ainsi, dans la première, on se demande si tel homme a commis un meurtre, et on le prouve en disant qu’au moment du meurtre il a été trouvé couvert de sang. C’est là une des applications de l’induction oratoire ; car la rhétorique a pour objet le particulier et non le général ; elle n’étudie pas la justice en elle-même, mais ses diverses applications. Quant à l’induction dialectique, elle prouve le général par le particulier. Ainsi, pour résoudre cette question : l’âme est-elle immortelle, et les morts peuvent-ils revenir à la vie ? Platon, dans le traité de l’Âme, commence par invoquer un principe général, à savoir que les contraires viennent des contraires ; et il prouve ce principe général lui-même par des exemples particuliers : Ainsi il dit que le sommeil naît de la veille, et réciproquement ; que du plus vient le moins, et du moins le plus, etc. C’est à cette espèce d’induction qu’il recourait pour établir ses propres doctrines.
Remarquons en passant que la philosophie a suivi la même marche que le drame : primitivement dans la tragédie, toute l’action roulait sur le chœur ; Thespis introduisit un acteur pour donner au chœur le temps de se reposer ; Eschyle en ajouta un second, Sophocle un troisième, et la tragédie se trouva ainsi complète. De même, la philosophie ne s’était produite d’abord que sous une de ses faces, le côté physique ; à cette partie Socrate en ajouta une autre, la morale ; Platon une troisième, la dialectique, et il compléta ainsi la philosophie.
Thrasylus prétend, qu’à l’exemple des tragiques, il avait groupé ses dialogues par tétralogies. – On sait que dans les concours poétiques, aux Panathénées, aux Dionysiades et aux autres fêtes de Bacchus, on devait présenter trois tragédies et un drame satyrique, et que ces quatre pièces réunies formaient ce qu’on appelait une tétralogie. – Les dialogues authentiques de Platon, dit Thrasylus, sont au nombre de cinquante-six. La République (qui, selon Phavorinus, au deuxième livre des Histoires diverses, se trouve déjà presque tout entière dans les Contradictions de Protagoras) étant divisée en dix livres, et les Lois en formant douze, il n’y a en tout que neuf tétralogies ; car la République et les Lois ne comptent chacune que pour un ouvrage. Les dialogues qui composent la première tétralogie ont, suivant Thrasylus, un sujet commun, l’auteur s’efforçant d’y établir quelle doit être la vie du philosophe. Chacun de ces ouvrages porte deux titres, tirés, l’un du nom du principal personnage, et l’autre du sujet du dialogue. À la tête de cette première tétralogie il place un dialogue expérimental, Eutyphron, ou de la Sainteté ; puis trois dialogues moraux : l’Apologie de Socrate ; Criton, ou du Devoir ; Phédon, ou de l’Âme.
Seconde tétralogie : Cratyle, ou de la Justesse des noms (dialogue logique) ; Théétète, ou de la Science (expérimental) ; le Sophiste, ou de l’Être (logique) ; le Politique, ou de la Royauté (logique).
Troisième tétralogie : Parménide, ou des idées (logique) ; Philèbe, ou de la Volupté (moral) ; le Banquet, ou du Bien (moral) ; Phèdre, ou de l’Amour (moral).
Quatrième tétralogie : Alcibiade, ou de la nature de l’homme (méeutique) ; le second Alcibiade, ou de la Prière (même genre) ; Hipparque, ou de l’Amour du gain (moral) ; les Rivaux, ou de la Philosophie (moral).
Cinquième : Théagès, ou de la Philosophie (méeutique) ; Charmide, ou de la Tempérance (expérimental) ; Lachès, ou du Courage (méeutique) ; Lysis, ou de l’Amitié (méeutique).
Sixième : Euthydème, ou de la Dispute (destructif) ; Protagoras, ou les Sophistes (démonstratif) ; Gorgias, ou de la Rhétorique (destructif) ; Ménon, ou de la Vertu (expérimental).
Septième : Les deux Hippias, le premier sur l’Honnête et le second sur le Mensonge (tous deux du genre destructif) ; Ion, ou de l’Iliade (expérimental) ; Ménéxène, ou l’Éloge funèbre (moral).
Huitième : Clitophon, ou Exhortations (moral) ; la République, ou du Juste (politique), Timée, ou de la Nature (physique) ; Critias, ou l’Atlantique (moral).
Neuvième : Minos, ou de la Loi (politique), les Lois, ou de la Législation (politique) ; l’Épinomis, intitulé encore Entretiens nocturnes, ou le Philosophe (politique) ; enfin treize lettres morales. Ces lettres portent pour suscription : honnêteté, tandis que dans celles d’Épicure on trouve le mot bonheur, et dans celles de Cléon, salut. Une de ces lettres est adressée à Aristodème, deux à Archytas, quatre à Denys, une à Hermias, Érastus et Coriscus, une à Laodamas, une à Dion, une à Perdiccas, deux aux amis de Dion.
Telle est la classification de Thrasylus, adoptée par plusieurs auteurs. D’autres, et parmi eux Aristophane le grammairien, divisent les dialogues de Platon en trilogies ; dans la première sont compris la République, le Timée, le Critias ; dans la seconde, le Sophiste, le Politique et le Cratyle ; dans la troisième, les Lois, Minos et l’Épinomis ; dans la quatrième, Théétète, Eutyphron et l’Apologie ; dans la cinquième, Criton, Phédon et les Lettres. Quant aux autres dialogues, ils les laissent isolés et n’établissent entre eux aucun ordre. Nous avons déjà dit que quelques auteurs mettent la République en tête des ouvrages de Platon ; d’autres commencent par le premier Alcibiade ; quelques-uns par le Théagès, par l’Eutyphron, ou bien encore par le Clitophon, le Timée, le Phèdre, le Théétète ; enfin beaucoup mettent en première ligne l’Apologie.
Parmi les dialogues attribués à Platon, on s’accorde à regarder comme non authentiques les suivants : Midon, ou Hippotrophus ; Éryxias, ou Érasistrate ; Alcyon ; les Acéphales, ou les Sisyphes ; Axiochus, les Phéaciens ; Démodocus ; Chélidon ; la Semaine ; Épiménide. Phavorinus, au cinquième livre des Commentaires, attribue l’Alcyon à un certain Léon.
Platon a employé une grande variété de termes, pour rendre ses ouvrages inaccessibles au vulgaire. Chez lui, le mot sagesse, dans sa plus haute acception, exprime la science des êtres intelligibles, des êtres proprement dits, science qui, selon lui, a pour objet Dieu et l’âme, abstraction faite du corps. Le mot sagesse désigne encore proprement la philosophie, en tant qu’elle est une aspiration à la sagesse divine. Mais, dans une acception plus générale, Platon l’emploie pour exprimer toute espèce de connaissances : c’est dans ce sens qu’il appelle sage l’artisan. Il se sert souvent des mêmes mots pour désigner des choses différentes ; ainsi il prend le mot φαῦλος81 dans le sens de simple. Euripide lui donne aussi la même acception dans la pièce intitulée Lycimnius, où il dit en parlant d’Hercule :
Il était simple, sans apprêt, éminemment bon et honnête ; il mettait toute sa sagesse dans l’action, et ne parait point ses discours.
Ce même mot, chez Platon, signifie aussi honnête ; quelquefois même il a le sens de petit. Souvent aussi il emploie des mots différents pour exprimer la même chose ; ainsi il appelle l’idée genre, espèce, exemplaire, principe, cause. Quelquefois un même objet est désigné par des termes contraires ; par exemple, il appelle l’objet sensible, être et non-être ; être en tant qu’il est produit, non-être en tant qu’il change sans cesse. Il dit encore que l’idée n’est ni en repos ni en mouvement, qu’elle est identique à elle-même, une et multiple ; sans compter beaucoup d’autres locutions analogues qui se rencontrent à chaque pas dans ses ouvrages.
Il y a trois choses à considérer dans Platon : d’abord ce qu’il dit, les diverses opinions qu’il énonce ; en second lieu, dans quel sens il le dit, s’il parle au propre ou au figuré, s’il exprime une opinion personnelle, ou s’il ne fait que réfuter une allégation ; troisièmement, si ce qu’il dit est vrai. Mais avant tout il ne sera pas hors de propos de donner l’explication de quelques signes marginaux qui se rencontrent dans ses ouvrages : le X indique les locutions inusitées ou figurées, et en général les tours particuliers à Platon ; le double trait82 désigne les opinions et les doctrines qui lui sont propres ; le X entre deux points83 est la marque des locutions élégantes ; le double trait entre deux points84 indique les passages que quelques auteurs ont corrigés ; les passages que l’on supprime à tort sont marqués d’un trait entre deux points85 ; le sigma renversé entre deux points86 désigne les passages à double sens et les transpositions de mots ; par la foudre87 on indique la liaison des idées philosophiques ; par l’astérisque88 l’accord des doctrines, et par le trait89 les passages à rejeter. Tels sont les ouvrages de Platon et les signes qu’on y rencontre. Antigone de Caryste prétend, dans le traité sur Zénon, que dans les premiers temps de leur publication, ceux qui les possédaient ne les communiquaient que moyennant salaire.
Voici maintenant ses doctrines : il dit que l’âme est immortelle et passe successivement dans différents corps ; qu’elle a un principe arithmétique90, et que le corps a un principe géométrique91. Il définit l’âme : l’idée du souffle répandu de toutes parts92. L’âme a en elle-même le principe du mouvement ; elle est composée de trois parties : la raison, qui réside dans la tête ; le désir, dont le siège est le cœur ; et la passion, qui a pour siège le ventre et le foie. Placée au milieu du monde corporel, elle l’embrasse en même temps dans toutes ses parties et forme autour de lui une enveloppe circulaire. Les éléments entrent dans sa composition. Elle se partage suivant des intervalles harmoniques en deux cercles unis entre eux ; le cercle intérieur se subdivise lui-même en six autres, ce qui forme en tout sept cercles93. Le cercle divisé, placé intérieurement à gauche du premier, forme la diagonale d’un parallélogramme dont l’autre, situé à droite, est le côté. Ce dernier, par cela même qu’il est seul et n’est pas divisé comme le cercle intérieur, a une puissance supérieure et directrice. Celui-ci est le cercle du même, celui-là le cercle de l’autre94. En un mot, Platon représente par le cercle extérieur le mouvement de l’âme, et par le cercle intérieur celui de l’univers et des planètes. D’un autre côté, la division des cercles, du milieu aux extrémités, étant harmoniquement appropriée à l’essence de l’âme, celle-ci connaît les êtres et établit entre eux l’harmonie, parce qu’elle est elle-même composée d’éléments harmoniques ; le cercle de l’autre, dans son mouvement régulier, engendre pour elle l’opinion, et le cercle du même, la science95.
Il y a, selon lui, deux principes de toutes choses : Dieu et la matière ; Dieu, qu’il appelle aussi l’intelligence, la cause ; la matière, substance infinie96 et sans forme déterminée, dont viennent tous les composés. À l’origine, un mouvement désordonné emportait la matière ; mais Dieu jugeant que l’ordre valait mieux que le désordre réunit dans un même lieu tous les éléments matériels. De la matière se forment quatre éléments ; le feu, l’eau, l’air et la terre, qui eux-mêmes produisent le monde et tout ce qu’il contient. La terre seule ne peut pas se transformer dans les autres éléments, parce que les principes qui la composent n’ont pas la même forme que ceux du feu, de l’eau et de l’air. Pour ces trois éléments, au contraire, les formes sont les mêmes ; car ils sont tous composés également de triangles scalènes, tandis que les principes de la terre ont une forme spéciale. Ainsi l’élément du feu est la pyramide, celui de l’air l’octaèdre, celui de l’eau l’icosaèdre97, celui de la terre le cube98 ; il n’y a donc pas de transformation possible ni de la terre dans les trois autres éléments, ni de ceux-ci dans la terre. Ces divers éléments ne sont pas séparés de manière à occuper chacun un lieu distinct et toujours le même ; car le mouvement circulaire presse les petits corps vers le centre, les rapproche et les agglomère, et ceux-ci de leur côté divisent les grands ; de sorte que, changeant de forme, ils changent aussi de lieu.
Le monde est un et il a été produit ; car Dieu en a fait un objet sensible99. Il est animé ; car ce qui est animé est supérieur à ce qui ne l’est pas, et le monde est l’œuvre de la cause la plus excellente. Il est un, parce que le modèle sur lequel Dieu l’a ordonné est également un. Il est sphérique, parce que telle est aussi la forme de celui qui l’a produit ; car le monde embrasse tous les animaux, de même que Dieu embrasse toutes les formes. Sa surface est polie et il ne possède aucun organe extérieur dans toute sa circonférence, parce qu’il n’a pas besoin d’organes. Ne pouvant point se résoudre en Dieu, il est impérissable100. Dieu est la Cause de tout ce qui a été produit : en effet il est dans la nature du bien de produire le bien ; le ciel a donc pour auteur l’être le plus excellent ; car la plus belle des productions ne peut avoir pour cause que le meilleur des êtres intelligibles ; Dieu ayant ce caractère, le ciel qui ressemble à ce qu’il y a de plus excellent, puisqu’il est lui-même ce qu’il y a de plus beau, ne peut ressembler à aucun des êtres produits ; il ne peut donc avoir d’autre modèle que Dieu.
Le monde est composé de feu, d’eau, d’air et de terre : de feu, pour qu’il soit visible ; de terre pour qu’il soit solide ; quant à l’air et à l’eau, ils établissent le rapport entre les deux autres éléments ; car il faut nécessairement deux moyens termes pour mettre en rapport les solides et réaliser l’unité du tout ; enfin le monde est formé de tous ces éléments ensemble pour qu’il soit parfait et impérissable.
Le temps a été produit à l’image de l’éternité101 ; celle-ci n’a ni commencement ni fin, tandis que l’existence du temps est inhérente au mouvement du ciel. En effet, la nuit, le jour, le mois, sont des parties du temps ; sans l’existence du monde il n’y aurait donc pas de temps ; car c’est avec le monde qu’il a pris naissance. C’est en vue du temps que Dieu a créé le soleil, la lune et les planètes ; c’est afin de rendre sensible la succession des heures et de mettre les animaux en possession du nombre qu’il a allumé le flambeau du soleil.
Immédiatement au-dessus du cercle de la terre est celui de la lune ; vient ensuite celui du soleil, et au-dessus ceux des planètes. Le monde tout entier est animé ; car le mouvement qui l’emporte suppose l’âme et la vie. Pour que l’univers fût parfait et ressemblât de tout point à l’animal idéal102, Dieu créa les diverses espèces d’êtres animés ; car, puisqu’ils étaient dans l’animal idéal, il fallait qu’ils fussent aussi dans le ciel103.
Il y plaça donc l’espèce divine, presque tout entière composée de feu, ainsi que les autres espèces, volatile, aquatique et terrestre.
La terre est le plus ancien et le plus vénérable des dieux du ciel ; elle a été formée pour être la dispensatrice de la nuit et du jour ; placée au centre même du monde, elle se meut autour de ce centre.
Puisqu’il y a deux causes, dit-il encore, certaines choses doivent être rapportées à l’intelligence, d’autres à une cause nécessaire, par exemple à l’air, au feu, à la terre et à l’eau. Toutefois l’air, le feu, la terre et l’eau ne sont pas de véritables principes, mais bien des espèces de réceptacles : ils sont eux-mêmes formés de triangles combinés entre eux, dans lesquels ils se résolvent ; leurs éléments sont le triangle scalène et le triangle équilatéral. Il y a donc, comme nous l’avons dit, deux principes, deux causes, l’une intelligente, l’autre nécessaire, dont les exemplaires sont Dieu et la matière.
Cette dernière cause est nécessairement indéterminée, comme devant servir de réceptacle et de fonds commun aux autres êtres. C’est donc fatalement qu’elle est cause à leur égard ; elle reçoit l’idée et fournit la substance ; elle est mise en mouvement par une puissance qui lui est supérieure, et ce mouvement d’emprunt elle le communique à ses propres productions.
À l’origine le mouvement était confus et désordonné ; mais lorsque les éléments commencèrent à se réunir, Dieu les employa d’après un plan régulier et harmonique, et forma ainsi le monde. Les deux causes104 qui ont concouru, conjointement avec la production, à former le ciel, préexistaient donc à l’organisation, mais confuses, mal dessinées et sans ordre. Elles reçurent plus tard une organisation régulière lors de l’arrangement du monde. Quant au ciel, tous les corps existants sont entrés dans sa formation.
Dieu est incorporel, ainsi que l’âme, ce qui le met complètement à l’abri de toute destruction et de toute passivité. Les idées sont, comme nous l’avons dit plus haut, les principes, les causes qui donnent aux productions particulières de la nature le caractère qui les distingue.
Quant aux biens et aux maux, voici sa doctrine : la fin de l’homme est de se rendre semblable à Dieu. La vertu, prise en elle-même, suffit au bonheur ; mais il lui faut comme moyens les biens du corps, la force, la santé, le bon état des organes et les autres avantages analogues ; il lui faut également les biens extérieurs, la richesse, la noblesse et la gloire. Néanmoins le sage peut être heureux même en l’absence de ces biens. Le sage peut se mêler aux affaires publiques et se marier ; il doit respecter les lois établies ; il doit même, si cela est en son pouvoir, donner des lois à sa patrie, pourvu qu’il croie pouvoir rétablir les affaires et que les dissensions populaires ne soient pas sans remède.
Platon pense que les dieux surveillent les affaires humaines et qu’il existe des démons. Il a le premier proclamé que l’honnêteté ne saurait être séparée de ce qui est louable, raisonnable, utile, bien et convenable, autant de notions qui supposent elles-mêmes l’accord avec la nature et l’harmonie de la conduite. Il a aussi traité de la propriété des noms, et on peut le considérer comme ayant le premier constitué convenablement la science du dialogue, dont il a fait un fréquent usage.
Dans ses dialogues il dérive la justice de Dieu même, afin d’engager plus fortement les hommes à bien faire par la crainte des châtiments réservés aux méchants après la mort. Quelques auteurs lui ont reproché à ce sujet de faire abus des mythes ; car voulant détourner de l’injustice par l’incertitude du sort qui nous est réservé après la mort, il mêle souvent des fables à ses doctrines.
Aristote lui prête les classifications suivantes :
Les biens se divisent en biens de l’âme, biens du corps et biens extérieurs : la justice, la prudence, le courage, la tempérance et les autres vertus du même genre sont des biens de l’âme ; la beauté, une bonne constitution, la santé, la force sont des biens corporels ; parmi les biens extérieurs il range les amis, la prospérité de la patrie, la richesse. – Il y a donc trois espèces de biens ; ceux de l’âme, ceux du corps et les biens extérieurs.
Il y a également trois espèces d’amitié : amitié naturelle, sociale et de simple hospitalité. La première est celle des parents pour leurs enfants, des proches entre eux ; elle est commune à tous les animaux. L’amitié sociale résulte de liaisons personnelles et ne doit rien à la naissance ; telle est celle de Pylade pour Oreste. L’amitié de simple hospitalité a pour base des rapports avec les étrangers, ou un commerce épistolaire. – On divise donc l’amitié en trois genres, suivant qu’elle repose sur la nature, sur des relations intimes, ou sur des rapports d’hospitalité.
Il y a cinq espèces de gouvernement : démocratique, aristocratique, oligarchique, monarchique et tyrannique. Le gouvernement démocratique est celui dans lequel le peuple administre lui-même, nomme aux charges et fait les lois. Dans les États aristocratiques le pouvoir n’appartient ni aux riches ni aux pauvres, ni aux nobles ; il est le partage des meilleurs citoyens. Dans l’oligarchie, c’est la fortune et le cens qui conduisent aux dignités ; ce gouvernement est ainsi nommé parce que les riches sont toujours en minorité. La royauté est ou élective ou héréditaire : à Carthage elle est élective ; car le roi est choisi parmi les citoyens ; à Lacédémone et en Macédoine elle est héréditaire, le roi étant toujours pris dans la même famille. Enfin le gouvernement tyrannique est celui dans lequel le chef s’est emparé de l’autorité par la ruse et la violence. – Ainsi cinq espèces de gouvernement : démocratie, aristocratie, oligarchie, monarchie, tyrannie.
Il y a trois sortes de justice : envers les dieux, envers les hommes, envers les morts. Faire des sacrifices conformément aux lois, honorer ce que la religion consacre, c’est évidemment être juste et pieux envers les dieux ; restituer un prêt ou un dépôt, est un acte de justice envers les hommes ; prendre soin des cérémonies et des monuments funèbres, c’est être juste envers les morts. – La justice se divise donc en trois branches, suivant qu’elle a pour objet les dieux, les hommes ou les morts.
Il y a également trois espèces de science : pratique, efficiente et spéculative. Ainsi il faut mettre au nombre des sciences efficientes l’art de construire une maison ou un navire, parce que ces sciences ont des effets, des résultats visibles. La science du gouvernement, l’habileté à jouer de la flûte ou du luth, et tous les arts analogues, forment autant de sciences pratiques ; elles ne laissent, il est vrai, aucun monument visible, mais cependant elles ont l’action pour but ; car jouer de la flûte, pincer du luth, gouverner ce sont là des actes. La géométrie, la musique, l’astronomie sont des sciences spéculatives ; car elles ne visent pas à l’action et ne laissent aucun monument sensible : le géomètre étudie le rapport des lignes, entre elles, le musicien le rapport des sons ; l’astronome observe les astres et le monde. – Les sciences sont donc ou spéculatives, ou pratiques, ou efficientes.
Cinq espèces de médecine : pharmaceutique, chirurgicale, diététique, nosognomonique et boéthétique. La médecine pharmaceutique guérit les maladies par l’emploi de médicaments ; la chirurgie au moyen d’amputations, de cautérisations ; la diététique en soumettant à un régime ; la nosognomonique étudie et reconnaît le siège du mal pour y apporter remède ; la boéthétique calme les douleurs par l’emploi de spécifiques prompts et énergiques. – Il y a donc cinq espèces de médecine : pharmaceutique, chirurgicale, diététique, nosognomonique et boéthétique.
Les lois se divisent en lois écrites et non écrites. Celles qui président au gouvernement des États sont les lois écrites. Par lois non écrites on entend les coutumes établies : ainsi aucune loi positive ne défend d’aller nu dans les rues, ni de se promener avec des vêtements de femme ; cependant personne ne s’en avise, parce qu’une loi non écrite l’interdit. – Les lois sont donc ou écrites ou non écrites.
Il y a cinq espèces de discours : discours politiques, les harangues des hommes politiques dans les assemblées ; discours oratoires, ceux à l’usage des orateurs pour la démonstration, l’éloge, le blâme et l’accusation ; discours privés, les entretiens particuliers ; discours dialectiques, entretiens par courtes demandes et réponses ; enfin discours techniques, c’est-à-dire roulant sur quelques questions d’art entre gens du métier. – Ainsi, cinq espèces de discours : politiques, oratoires, privés, dialectiques et techniques.
Trois sortes de musique : musique vocale, le chant ; musique vocale et instrumentale, par exemple le chant avec accompagnement de luth ; musique instrumentale, par exemple jouer du luth. – Il y a donc trois espèces de musique : vocale, instrumentale, vocale et instrumentale.
Il y a quatre espèces de noblesse : on appelle nobles ceux dont les ancêtres ont été vertueux et justes ; ceux qui descendent d’hommes puissants ou revêtus de quelque commandement ; ceux dont les aïeux se sont fait un nom à la tête des armées ou par quelque couronne remportée dans les jeux ; ceux enfin qui se distinguent par leur grandeur d’âme et leurs qualités personnelles. Le mérite personnel est la noblesse par excellence. – La noblesse tient donc aux vertus des ancêtres, à leur puissance, à leur illustration, à des qualités personnelles.
Il y a trois espèces de beauté : une chose est belle en tant qu’elle nous agrée ; telle est la beauté du corps perçue par la vue. On appelle encore belles celles qui sont d’un bon service ; ce genre de beauté se rencontre, par exemple, dans un instrument, dans une maison et dans les choses analogues. Enfin, les lois, les institutions, etc., sont belles en tant qu’avantageuses. – La beauté consiste donc dans l’agrément, dans l’appropriation des choses à leur fin et dans l’utilité.
L’âme comprend trois parties : la raison, le désir, la passion. La raison est le principe de la volonté, du raisonnement, de la pensée et des phénomènes du même genre ; le désir comprend la faim, l’appétit du sexe, etc. ; à la passion se rapportent le courage, le plaisir, la tristesse, la colère. – Ainsi trois parties de l’âme : raison, désir, passion.
Il y a quatre espèces de vertu parfaite : la prudence, la justice, le courage, la tempérance. Agir sagement en toutes choses est le résultat de la prudence ; la justice porte à respecter l’équité dans les rapports sociaux et les contrats ; le courage fait qu’on persévère, au lieu de se rebuter dans les difficultés et les dangers ; la tempérance fait triompher des passions, vaincre la volupté et vivre honnêtement. – Il y a donc quatre espèces de vertu : prudence, justice, courage, tempérance.
Cinq espèces d’autorité reposant sur la loi, sur la nature, la coutume, la naissance et la force. Autorité légale, celle des magistrats élus par leurs concitoyens ; – naturelle, celle du mâle sur la femelle, non seulement parmi les hommes, mais aussi chez tous les animaux ; car en général le mâle a partout autorité sur la femelle ; – autorité fondée sur la coutume, celle des pédagogues sur les enfants, des maîtres sur les élèves ; – sur la naissance, celle des rois de Lacédémone ; car la royauté y est héréditaire dans une famille. C’est ce qui a lieu aussi en Macédoine, où la royauté est également héréditaire. – Autorité de la force, celle des tyrans qui par violence ou par ruse ont asservi leurs concitoyens. – Ainsi l’autorité s’exerce en vertu de la loi, de la nature, de la coutume, de la naissance et de la force.
L’éloquence comprend six genres : 1o l’exhortation, lorsque l’on engage, par exemple, à faire la guerre ou à contracter une alliance ; 2o la dissuasion, lorsque l’on détourne d’une guerre ou d’une alliance et que l’on exhorte à rester en repos ; 3o l’accusation, lorsqu’on impute à quelqu’un une injustice, un tort dont on se prétend victime ; 4o la défense, qui consiste à repousser les imputations d’injustice et de violence ; 5o l’éloge, quand on approuve et qu’on démontre qu’une chose est bonne et honnête ; 6o le blâme, lorsqu’on improuve une chose comme condamnable. – Ainsi, six genres d’éloquence : exhortation, dissuasion, accusation, défense, éloge et blâme.
Bien dire suppose quatre conditions : dire ce qu’il faut ; le dire dans une juste mesure ; tenir compte des personnes ; parler en temps opportun. Dire ce qu’il faut : en d’autres termes, ce qui est utile et à l’orateur et à l’auditeur ; – dans une juste mesure : c’est-à-dire ne pas aller au-delà, ne point rester en deçà de ce qui convient ; – tenir compte des personnes : par exemple, si l’on s’adresse à des vieillards, accommoder son discours à leur caractère ; – parler en temps opportun, c’est-à-dire ne parler ni avant, ni après le moment favorable. Enfreindre ces règles, c’est manquer le but et mal dire.
Il y a quatre espèces de bons offices : on peut servir quelqu’un de sa fortune, de sa personne, de sa science, de sa parole : de sa fortune, lorsqu’on donne quelque secours pécuniaire à ceux qui sont dans l’indigence ; – de sa personne, lorsqu’on arrache quelqu’un aux coups et aux blessures ; – de sa science, quand on instruit, qu’on donne de bons préceptes ou qu’on assiste les malades de son expérience ; – enfin de sa parole, quand on va dans un tribunal défendre un accusé et plaider convenablement sa cause. – On peut donc servir quelqu’un ou de sa fortune, ou de sa personne, ou de sa science, ou de sa parole.
Le mot fin se prend également dans quatre sens : fin légale, lorsqu’un vote a reçu force de loi ; – fin naturelle, le terme du jour, de l’année, des heures ; – fin dans les productions de l’art ; en architecture une maison ; dans les constructions navales un vaisseau ; – fin fortuite, un événement qui trompe toutes les prévisions. – Il faut donc distinguer quatre espèces de fins : fin légale, fin naturelle, fin dans les productions de l’art et dans les événements fortuits.
Platon admet aussi quatre espèces de puissance : l’une relative à l’âme, le pouvoir de raisonner, de concevoir ; l’autre propre au corps, le pouvoir de marcher, de donner, de prendre, etc. ; une troisième fondée sur le nombre des soldats, sur la richesse : c’est dans ce sens qu’on dit qu’un roi a une grande puissance ; enfin la puissance considérée comme faculté d’être agent ou patient, en bien ou en mal : ainsi nous sommes en puissance malades, savants, bien portants, et ainsi du reste.
Il y a trois espèces de bienveillance : la première est toute de civilité ; elle consiste à saluer tous ceux qu’on rencontre, à leur tendre la main avec politesse et urbanité ; la seconde consiste à secourir généreusement tous les malheureux ; la troisième à recevoir et traiter ses amis. Ainsi, bienveillance officieuse, bienveillance active et pratique envers les malheureux, bienveillance hospitalière, à l’égard de ses amis.
Le bonheur se compose de cinq éléments : la sagesse dans les desseins ; le bon état des sens et la santé du corps ; la réussite dans les entreprises ; une bonne réputation ; enfin la jouissance de tout ce qui est nécessaire aux besoins de la vie. La sagesse est le fruit de l’éducation et d’une longue expérience. Le bon état des sens dépend de l’organisation du corps ; c’est par exemple une vue perçante, une ouïe fine, un odorat subtil, un goût fin et délicat. La réussite consiste à conduire ses entreprises à bonne fin, en homme prudent et habile. La bonne réputation est l’opinion favorable qu’on a de nous. On est dans l’abondance, lorsque l’on est assez largement partagé, des biens extérieurs pour en consacrer une partie à ses amis, et se montrer grand et généreux dans les charges publiques. Posséder tous ces avantages, c’est être parfaitement heureux. Cinq choses concourent donc au bonheur : la sagesse, le bon état des sens et la santé du corps, la réussite, la bonne réputation, l’abondance.
Les arts se divisent en trois classes : la première comprend la préparation des matières premières, fonte des métaux, taille des pierres. La seconde a rapport à la mise en œuvre ; elle comprend par exemple l’art du forgeron, du facteur d’instruments ; car le forgeron met en œuvre l’airain et en fait des armes ; avec le bois, le facteur fait des flûtes ou des lyres. La troisième classe a trait à l’emploi des instruments ; elle embrasse l’équitation qui se sert des freins, l’art de la guerre qui fait usage des armes, la musique qui emploie la flûte ou la lyre, etc. Ainsi trois classes d’arts : première, seconde et troisième.
Bien ou bon se prennent dans quatre sens : on appelle bon celui qui possède la vertu ; on donne aussi cette qualification à la vertu et à la justice elle-même ; dans un autre sens on l’applique aux mets, aux exercices salutaires, aux remèdes ; enfin on appelle bonnes les représentations scéniques, la musique et les choses analogues. Ainsi, bon se dit de celui qui possède la vertu, de la vertu elle-même, des mets et des exercices salutaires, de la musique et des spectacles.
Certaines choses sont bonnes, d’autres mauvaises, d’autres indifférentes : mauvaises, celles qui sont toujours nuisibles, comme l’incontinence, l’intempérance, l’injustice et les vices analogues ; bonnes, celles qui sont opposées aux précédentes ; indifférentes, celles qui sont tantôt utiles, tantôt nuisibles, comme se promener, être assis, manger, ou bien qui ne sont ni utiles, ni nuisibles ; en un mot, celles qui en elles-mêmes ne sont ni bonnes ni mauvaises.
Trois choses constituent un État bien réglé : de bonnes lois, l’obéissance aux lois établies, de bonnes mœurs et la fidélité aux coutumes qui tiennent lieu de lois. Trois choses constituent également un État mal réglé : de mauvaises lois relativement aux étrangers et aux citoyens, la désobéissance aux lois, l’absence complète de toute loi.
Il y a trois espèces de contrariété : premièrement le bien est opposé au mal, à titre de contraire ; par exemple, la justice à l’injustice, la prudence à l’imprudence, et ainsi de suite. En second lieu, le mal est opposé au mal, ainsi la prodigalité à l’avarice, un châtiment injuste à un châtiment mérité ; ce sont là autant de maux contraires l’un à l’autre. Enfin il y a contrariété entre choses indifférentes : le léger est le contraire du lourd, la rapidité de la lenteur, le noir du blanc. Ainsi trois espèces de contrariété : entre le bien et le mal ; entre le mal et le mal ; entre choses indifférentes.
Il y a trois espèces de biens : ceux qu’on possède, ceux auxquels on participe, ceux qu’on réalise en soi. Ainsi on possède la justice et la santé. Il est des biens au contraire que l’on ne possède pas, mais avec lesquels on est en participation : tel est le bien en soi ; nous ne le possédons pas, mais nous y participons. Pour d’autres biens il n’y a ni possession ni participation possible ; on les réalise en soi : ainsi être probe et honnête, ce sont là des biens, mais des biens à l’égard desquels il n’y a ni possession ni participation ; on en est le sujet, on les réalise en soi. Il y a donc trois espèces de biens : ceux qu’on possède ; ceux auxquels on participe ; ceux dont on est soi-même le sujet.
Les conseils se rapportent aussi à trois catégories : ils ont pour objet le passé, l’avenir, le présent. Dans le premier cas on invoque des précédents ; ainsi on cite les Lacédémoniens malheureux par suite de leur confiance aveugle. Dans le second, on s’appuie sur des faits actuels ; ainsi on représente la faiblesse des murailles, la lâcheté des défenseurs, la disette de vivres. Dans le troisième cas, lorsqu’il s’agit de l’avenir, on recommande par exemple de ne point porter atteinte par des soupçons injurieux au caractère sacré des ambassadeurs, afin que la Grèce ne perde pas dans l’avenir sa glorieuse réputation. Les conseils portent donc, ou sur le passé, ou sur le présent, ou sur l’avenir.
Platon distingue deux espèces de voix : voix animée, celle des animaux ; voix inanimée, le bruit et les sons. La voix animée est ou articulée (celle de l’homme par exemple), ou inarticulée comme celle des animaux. La voix est donc ou animée ou inanimée.
Les êtres sont ou divisibles ou non divisibles ; les êtres divisibles sont homogènes ou non homogènes. Sont indivisibles ceux qui ne peuvent être partagés et ne sont point composés d’éléments, par exemple la monade, le point, le son ; sont divisibles au contraire ceux qui sont complexes, comme les syllabes, les accords musicaux, les animaux, l’eau et l’or. On appelle homogènes ceux qui sont composés de parties semblables, et dans lesquels le tout est identique à la partie, à la quantité près, par exemple l’eau, l’or, les substances humides et les autres objets analogues ; non homogènes ceux qui ne sont pas composés de parties semblables, comme une maison, etc. Ainsi les êtres sont ou divisibles ou indivisibles, et parmi les premiers, les uns sont homogènes, les autres non homogènes.
Les êtres ont ou une existence propre et absolue, ou une existence purement relative. Ont une existence propre ceux qui peuvent être énoncés en eux-mêmes et indépendamment de toute autre chose : ainsi l’homme, le cheval et les autres animaux ; car ils existent indépendamment de toute énonciation. Sont relatifs au contraire ceux qui ne peuvent être énoncés que par rapport à autre chose : telles sont les notions de plus grand, de plus rapide, de plus beau, et toutes les idées analogues ; car une chose n’est plus grande ou plus rapide que relativement à une autre. Les êtres sont donc ou absolus ou relatifs. Platon adopte la même division pour les principes, au dire d’Aristote.
Séleucus le grammairien, dans le premier livre de la Philosophie, mentionne un autre Platon, de Rhodes, également philosophe et disciple de Panétius. Il y a eu aussi un péripatéticien de ce nom, disciple d’Aristote. On cite encore un autre Platon, fils de Praxiphane et un poète de l’ancienne comédie.
LIVRE IV
Chapitre premier – Speusippe
Voilà tous les détails que j’ai pu réunir au sujet de Platon, après avoir parcouru avec soin ce qu’on a écrit sur son compte105.
Speusippe de Myrrhina, dème de l’Attique, était fils d’Eurymédon et de Potone, sœur de Platon. Il succéda à ce philosophe à la tête de l’Académie, et la dirigea dix ans, à partir de la cent huitième olympiade106. C’est lui qui fit placer dans l’école de Platon, à l’Académie, les statues des Grâces. Fidèle aux doctrines de son maître, il n’imita point la sévérité de ses mœurs ; car il était colère et voluptueux : on rapporte entre autres choses qu’il lui arriva un jour, dans un accès de colère, de jeter un petit chien dans un puits, et que l’amour du plaisir l’attira en Macédoine, aux noces de Cassandre.
Lasthénie de Mantinée et Axiothée de Phlionte, disciples de Platon, passent pour avoir aussi suivi ses leçons. Denys lui dit malignement à ce sujet, dans une lettre : « Nous pouvons apprendre la philosophie de l’Arcadienne, ton élève ; au reste, Platon n’exigeait rien de ses disciples ; toi, tu lèves l’impôt et rançonnes tout le monde, bon gré, mal gré. »
Il est le premier, suivant Diodore, au premier livre des Commentaires, qui ait considéré les sciences dans leurs rapports communs et se soit efforcé de montrer leur enchaînement mutuel. C’est lui aussi, suivant Cénée, qui a le premier publié les opinions secrètes de Socrate107 ; c’est lui enfin qui a inventé l’art de faire des tonneaux avec des douves de bois mince.
Perclus par une paralysie, il manda Xénocrate et le chargea de lui succéder dans son école. On rapporte que, se faisant un jour traîner à l’Académie dans un char, il rencontra Diogène et lui cria : « Salut » ; à quoi celui-ci répondit : « Je ne t’en dirai pas autant, toi qui te résignes à vivre dans un pareil état. » À la fin cependant le courage lui manqua et il se donna la mort dans un âge avancé. J’ai fait sur lui ces vers :
Si je ne savais, à n’en pas douter, comment mourut Speusippe, jamais je n’aurais pu le croire : non ! il n’était point du sang de Platon ; car il n’aurait pas eu la pusillanimité de se donner la mort pour une cause si légère.
Plutarque dit, dans les vies de Lysandre et de Sylla, qu’il mourut d’une maladie pédiculaire108. Timothée assure aussi, dans les Vies, que tout son corps tombait en dissolution. Il ajoute que Speusippe dit un jour à un homme riche, amoureux d’une femme laide : « Qu’as-tu besoin de celle-là ? pour dix talents je t’en trouverai une plus belle. »
Il a laissé une foule de commentaires et de nombreux dialogues, entre autres : Aristippe de Cyrène ; de la Richesse, un livre ; de la Volupté, I ; de la Justice, I ; de la Philosophie, I ; de l’Amitié, I ; des Dieux, I ; le Philosophe, I ; à Céphalus, I ; Céphalus, I ; Clitomachus, ou Lysias, I ; le Citoyen, I ; de l’Âme, I ; à Gryllus, I ; Aristippe, I ; Tableau des arts, I ; Commentaires dialogués ; des Arts, I ; Dialogues sur les choses qui se traitent de la même manière, X ; Divisions et arguments sur les choses semblables ; des Genres et des espèces d’exemplaires ; Contre l’ouvrage intitulé : de l’Absence des témoins ; Éloge de Platon ; Lettres à Dion, Denys et Philippe ; sur la Législation ; le Mathématicien ; Mandrobulus ; Lysias ; Définitions ; suite de Commentaires. En tout, quarante-trois mille quatre cent soixante-quinze lignes.
Simonide lui a dédié ses Histoires de Dion et Bion. Phavorinus dit, au second livre des Commentaires, qu’Aristote acheta les livres de Speusippe moyennant trois talents.
Il y a eu un autre Speusippe, d’Alexandrie, médecin de l’école d’Hérophile.
Chapitre II – Xénocrate
Xénocrate de Chalcédoine, fils d’Agathénor, fréquenta dès sa jeunesse l’école de Platon et le suivit en Sicile. Il avait l’esprit lent ; aussi Platon disait-il souvent de lui, en le comparant à Aristote : « Celui-ci a besoin de frein, et celui-là d’éperon » ; ou bien encore : « Quel cheval ! et quel âne je dresse contre lui ! » Du reste, Xénocrate était grave et sévère ; de là ce conseil que lui donnait souvent Platon : « Xénocrate, sacrifie aux Grâces. »
Il passa la plus grande partie de sa vie à l’Académie.
Lorsque par hasard il se rendait à la ville, les gens turbulents et les débauchés se rangeaient pour le laisser tranquillement passer. Un jour, la courtisane Phryné voulant l’éprouver, feignit d’être poursuivie et se réfugia dans sa chambre. Il la reçut par humanité, et, comme il n’avait qu’un seul lit, il lui en céda la moitié, à sa demande. Mais elle eut beau employer sur lui toutes ses séductions, il lui fallut partir comme elle était venue ; et lorsqu’on lui demanda le résultat de ses tentatives, elle répondit : « Ce n’est pas à un homme que j’ai eu affaire, mais à une statue. » D’autres prétendent que ses disciples avaient mis dans son lit la courtisane Laïs. On assure d’un autre côté que, pour se maintenir dans cette chasteté rigide qu’il s’était imposée, il lui arrivait souvent de se soumettre volontairement à des opérations douloureuses. Sa bonne foi était si bien connue, que pour lui seul les Athéniens admirent une exception à la loi qui ordonnait de prêter serment avant de rendre témoignage. La simplicité de ses goûts n’était pas moins remarquable : Alexandre lui ayant fait passer une somme considérable, il préleva seulement trois mille drachmes attiques et renvoya le reste, en disant qu’Alexandre avait plus besoin d’argent que lui, puisqu’il avait plus de monde à nourrir. Myronianus rapporte également, dans les Faits semblables, qu’il refusa un présent d’Antipater. Vainqueur dans la fête annuelle des Choées109, et honoré d’une couronne d’or proposée par Denys à celui qui aurait le premier vidé sa coupe, il la déposa en sortant aux pieds d’un Hermès qui était à la porte, et auquel il avait coutume d’offrir des couronnes de fleurs.
Il fit partie, dit-on, d’une ambassade envoyée à Philippe ; mais tandis que ses compagnons acceptaient des festins du roi, dont les largesses les avaient gagnés, et avaient avec lui des conférences particulières, Xénocrate se tint à l’écart ; aussi Philippe ne lui fit-il aucun accueil. De retour à Athènes, les ambassadeurs se plaignirent de ce que Xénocrate n’avait été pour eux d’aucune utilité, et déjà même on se disposait à le punir, lorsqu’il déclara que les Athéniens devaient plus que jamais veiller sur la république : « Vos ambassadeurs, dit-il, ont été gagnés par Philippe, et seul je me suis montré inaccessible à ses séductions. » De ce moment on l’estima deux fois davantage. Philippe, lui-même, avoua dans la suite que, de tous ceux qu’on lui avait envoyés, Xénocrate était le seul que les présents n’eussent pu corrompre.
Dans une autre circonstance, il fut chargé d’aller auprès d’Antipater réclamer les Athéniens faits prisonniers dans la guerre lamiaque ; ce prince l’ayant invité à un repas, il répondit par ces vers :
Ô Circé, quel homme sensé pourrait consentir à prendre aucune nourriture et aucune boisson, avant d’avoir affranchi ses compagnons et de les voir libres110 ?
Antipater accueillit favorablement cette adroite prière et élargit les prisonniers.
Un moineau poursuivi par un épervier étant venu se réfugier dans son sein, il le caressa doucement, et le danger passé, il le renvoya en disant qu’il ne fallait pas livrer un suppliant.
Insulté par Bion, il lui déclara qu’il ne lui répondrait pas ; – « car la tragédie, dit-il, lorsqu’elle est injuriée par la comédie, ne la juge pas digne d’une réponse. »
Un homme qui ne connaissait ni la musique, ni la géométrie, ni l’astronomie, lui ayant demandé à suivre ses leçons, il lui dit : « Va-t’en ; tu n’as pas les anses qui servent à prendre la philosophie. » Suivant une autre version, il lui aurait répondu : « On ne carde pas la laine chez moi111. »
Denys dit un jour à Platon : « On te fera couper la tête. » Xénocrate qui était présent reprit aussitôt, en montrant la sienne : « Ce ne sera pas du moins avant d’avoir coupé celle-ci. »
Une autre fois, Antipater étant venu à Athènes alla le saluer ; mais, avant de lui répondre, Xénocrate acheva tranquillement le discours qu’il avait commencé.
Il était exempt de toute vanité, méditait plusieurs fois le jour, et ne manquait jamais, dit-on, de consacrer une heure au silence et à la retraite.
Il a laissé un nombre prodigieux d’ouvrages, des poésies, des exhortations, etc. En voici les titres : de la Nature, six livres ; de la Sagesse, VI ; de la Richesse, I ; l’Arcadien, I ; de l’Indéfini, I ; de l’Enfant, I ; de la Continence, I ; de l’Utilité, I ; de la Liberté, I ; de la Mort, I ; de la Volonté, I ; de l’Amitié, II ; de la Modération, I ; du Contraire, II ; du Bonheur, II ; de l’Art d’écrire, I ; de la Mémoire, I ; de la Fausseté, I ; Calliclès, I ; de la Prudence, II ; Œconomique, I ; de la Tempérance, I ; du Pouvoir de la loi, I ; de la République, I ; de la Sainteté, I ; que la vertu peut s’enseigner, I ; de l’Être, I ; de la Destinée, I ; des Passions, I ; Vies, I ; de la Concorde, I ; des Disciples, II ; de la Justice, I ; de la Vertu, II ; des Espèces, I ; de la Volupté, II ; de la Vie, I ; du Courage, I ; de l’Unité, I ; des Idées, I ; de l’Art, I ; des Dieux, II ; de l’Âme, II ; de la Science, I ; le Politique, I ; de l’Instruction, I ; de la Philosophie, I ; sur la doctrine de Parménide, I ; Archédémus, ou de la Justice, I ; du Bien, I ; de la Pensée, VIII ; Solution des difficultés relatives au raisonnement, X ; Leçons sur la nature, VI ; Sommaire, I ; des Genres et des Espèces, I ; Doctrine pythagoricienne, I ; Solutions, II ; Divisions, VIII ; Thèses, XX, XLIII ; différents traités de la Discussion, XIV, XL, I, II, DCC, XL112 ; viennent ensuite quinze livres sur l’Art de la diction, et dix-sept autres sur le même sujet ; sur le Raisonnement, IX ; de la Pensée, deux livres, différents de ceux déjà cités ; sur les Géomètres, V ; Commentaires, I ; des Contraires, I ; des Nombres, I ; Théorie des nombres, I ; des Distances, I ; sur l’Astronomie, VI ; Éléments, à Alexandre, sur la Royauté, IV ; à Arybas ; à Ephestion ; sur la Géométrie, II. En tout, deux cent vingt mille deux cent trente-neuf lignes113.
Quelque illustre que fût Xénocrate, les Athéniens le vendirent cependant à l’encan, parce qu’il ne pouvait payer le tribut des métèques114. Démétrius de Phalère l’acheta, et par là il rendit service en même temps à Xénocrate et aux Athéniens : à Xénocrate, en lui rendant la liberté ; aux Athéniens, en leur payant le tribut. Ces détails sont empruntés à Myronianus d’Amastria, livre premier des Chapitres historiques semblables.
Xénocrate succéda à Speusippe sous l’archontat de Lysimachus, la seconde année de la cent dixième olympiade115, et fut pendant vingt-cinq ans à la tête de l’Académie. Il se heurta la nuit contre un bassin et mourut sur le coup, à l’âge de quatre-vingt-deux ans. J’ai fait sur lui cette épigramme :
Xénocrate, cet homme illustre entre tous, heurte un bassin d’airain, se blesse au front, pousse un long cri plaintif et meurt à l’instant.
Il y a eu cinq autres Xénocrate : le premier est un tacticien fort ancien ; le second était concitoyen et parent de notre philosophe. On a de lui un discours intitulé Arsinoétique, sur la mort d’Arsinoé ; le troisième est un philosophe, auteur d’une élégie peu goûtée. – Cela se conçoit : quand les poètes s’essayent à écrire en prose, ils réussissent aisément ; mais quand les prosateurs abordent la poésie, ils échouent ; ce qui prouve que le talent du poète est un don de la nature, et celui du prosateur un résultat de l’art. – Le quatrième est un statuaire, et le cinquième un poète lyrique cité par Aristoxène.
Chapitre III – Polémon
Polémon, fils de Philostrate, était Athénien, du dème d’Œé. Jeune, il s’abandonnait sans réserve à ses passions ; son incontinence était telle qu’il portait toujours de l’argent sur lui pour être à même de satisfaire à son gré ses désirs ; il en cachait même dans les carrefours pour cet usage, et l’on trouva une fois jusque dans l’Académie, au pied d’une colonne, trois oboles qu’il y avait mises en réserve dans le même but.
Un jour il se réunit à d’autres jeunes gens, et se précipita, ivre, une couronne sur la tête, dans l’école de Xénocrate ; mais celui-ci, sans se déconcerter, continua son discours qui roulait sur la tempérance ; Polémon, séduit peu à peu par ses paroles, montra dès lors une telle ardeur qu’il surpassa tous ses compagnons et succéda à Xénocrate, la cent seizième olympiade116. Antigonus de Caryste dit, dans les Vies, que son père était le premier citoyen de sa bourgade, et qu’il envoyait des chars concourir aux jeux publics117. Il ajoute que Polémon eut à repousser en justice les imputations de sa femme qui l’accusait d’avoir des relations avec des jeunes gens ; mais qu’il réforma si bien ses mœurs et prit un tel empire sur lui-même à partir du moment où il se livra à la philosophie, que, dès lors, on ne vit jamais la moindre altération sur son visage : sa voix même ne trahissait jamais aucune émotion, et c’est là ce qui lui gagna Crantor. Un chien lui ayant un jour déchiré le mollet, il ne pâlit même pas. Une autre fois, une sédition s’étant élevée dans la ville, il demanda tranquillement ce qui se passait et resta indifférent. Il n’était pas moins impassible au théâtre : Nicostrate, celui qu’on appelait Clytemnestre, ayant récité une composition poétique devant lui et devant Cratès, ce dernier fut vivement ému ; mais Polémon demeura comme s’il n’avait rien entendu. En un mot, il possédait au plus haut degré les qualités que réclame Mélanthius le peintre, dans le traité de la Peinture. Il dit en effet qu’il doit y avoir dans les œuvres d’art, aussi bien que dans les mœurs, une certaine rigidité, une certaine dureté de touche.
Polémon prétendait qu’il faut s’exercer à l’action et non aux spéculations dialectiques : il disait que, quand on est devenu habile dans ce dernier art, quand on a pris ce breuvage agréable, mais tout factice, on peut bien briller dans la discussion, mais non mettre de l’harmonie dans sa conduite et dans son caractère. Il était affable, généreux, et évitait ce qu’Aristophane reproche à Euripide : « Un discours parfumé et musqué118 », ce qui n’est, suivant le même auteur,
Qu’une chair flasque et mollasse, au prix d’un bon morceau succulent119.
Il ne discutait jamais assis, mais répondait en se promenant aux questions qu’on lui adressait. La noblesse de ses sentiments lui avait concilié l’estime universelle à Athènes. Cependant il vivait isolé, se renfermant dans son jardin, auprès duquel ses disciples s’étaient construit de modestes demeures, à portée de son école.
Polémon paraît avoir pris pour modèle en tout Xénocrate, auquel il avait lui-même inspiré une vive passion, suivant Aristippe, au quatrième livre de la Sensualité antique. Il avait sans cesse à la bouche le nom de Xénocrate, et, semblable à une maison dorienne, grave et sévère, il s’était paré de la pureté, de la gravité, de la sévérité de son maître. Il aimait beaucoup Sophocle, surtout dans les passages où, suivant l’expression d’un comique, il paraît avoir eu pour collaborateur un chien molosse ; dans ceux où il ne verse pas.
Un vin doux et mélangé, mais un vin généreux de Pramnos.
Aussi disait-il qu’Homère était un Sophocle épique et Sophocle un Homère tragique.
Il mourut d’épuisement, dans un âge avancé, laissant un assez grand nombre d’ouvrages.
J’ai fait sur lui ces vers :
Passant, n’entends-tu pas ? je couvre Polémon qu’a conduit ici un mal cruel, l’épuisement. Que dis-je ? ce n’est pas Polémon, car il n’a laissé que son corps à la terre au moment où il s’est élancé vers les astres.
Chapitre IV – Cratès
Cratès, fils d’Antigène, était originaire du dème de Thria120. Disciple de Polémon et tendrement aimé de lui, il lui succéda à la tête de son école. Telle était leur amitié réciproque que non seulement ils eurent mêmes goûts, mêmes études pendant leur vie, mais qu’ils furent presque jusqu’au dernier soupir comme le modèle vivant l’un de l’autre, et partagèrent le même tombeau après leur mort. Aussi Antagoras les a-t-il réunis dans l’épitaphe suivante :
Passant, sache que ce monument couvre le sublime Cratès et Polémon, deux âmes animées d’une même pensée, deux grands cœurs ! Leur bouche divine ne fit jamais entendre que de saintes paroles, et une conduite pure, formée par la sagesse, réglée par des dogmes immuables, les a préparés à la vie céleste.
On rapporte qu’Arcésilas, lorsqu’il quitta Théophraste pour Polémon et Cratès, disait d’eux que c’étaient des dieux ou des débris de l’âge d’or. Ils ne recherchaient point la faveur populaire, et on pourrait leur appliquer ce que le joueur de flûte Dionysodore disait avec orgueil de lui-même : que, semblable à Isménias, il n’avait jamais prostitué son art dans un carrefour ou auprès d’une fontaine.
Cratès était, suivant Antigonus, commensal de Crantor, et tous deux vivaient dans l’intimité d’Arcésilas. Ce dernier habitait avec Crantor, tandis que Polémon et Cratès demeuraient avec Lysiclès, citoyen d’Athènes. Antigonus ajoute que Polémon aimait Cratès, ainsi que je l’ai déjà dit, et que Crantor était épris d’Arcésilas.
Cratès laissa en mourant, au dire d’Apollodore, dans le troisième livre des Chroniques, des ouvrages philosophiques, des traités sur la comédie, des harangues populaires et des discours d’ambassade. Il eut des disciples illustres, entre autres Arcésilas, dont nous parlerons tout à l’heure, – car il suivit aussi ses leçons, – et Bion de Borysthène, surnommé le Théodorien lorsqu’il eut embrassé les doctrines de Théodore ; nous parlerons aussi de lui, immédiatement après Arcésilas.
Il y a eu dix Cratès : le premier est un poète de l’ancienne comédie ; le second un rhéteur de Tralles, de l’école d’Isocrate ; le troisième un ingénieur de la suite d’Alexandre ; le quatrième est le cynique dont nous parlerons par la suite ; le cinquième un péripatéticien ; le sixième est le philosophe de l’Académie dont il vient d’être question ; le septième est un grammairien, de Mallos ; le huitième a écrit sur la géométrie ; le neuvième est un poète épigrammatiste, et le dixième un philosophe académicien originaire de Tarse.
Chapitre V – Crantor
Crantor, de Soles, jouissait d’une haute estime dans sa patrie lorsqu’il la quitta pour aller à Athènes, où il eut Xénocrate pour maître et Polémon pour compagnon d’étude. Il a laissé des commentaires qui ne forment pas moins de trente mille lignes, et dont certaines parties ont été quelquefois attribuées à Arcésilas. Quelqu’un lui demandait ce qui l’avait séduit dans Polémon, il répondit : « C’est que je ne l’ai jamais entendu élever ni baisser la voix. »
Étant tombé malade, il se retira dans le temple d’Esculape, et là il se mit à se promener ; mais à peine y était-il que de toutes parts on accourut à lui, dans la persuasion qu’il n’était pas malade, et qu’il voulait établir une école dans le temple. Arcésilas y vint de son côté, et quoiqu’il fût ami de Crantor, comme nous le verrons dans la Vie d’Arcésilas, il le pria néanmoins de le recommander à Polémon. Crantor fit mieux : aussitôt après son rétablissement il alla lui-même suivre les leçons de Polémon, ce qui accrut encore l’estime qu’on avait pour lui. On dit qu’il laissa à Arcésilas tout son bien, montant à douze talents. Interrogé par lui sur le lieu où il voulait être enterré, il répondit :
Il convient d’être enseveli dans le sein de la terre chérie.
On dit qu’il avait composé des ouvrages poétiques, qu’il déposa cachetés dans le temple de Minerve, à Soles, sa patrie. Le poète Théétète a fait son éloge en ces termes :
Chéri des hommes, mais plus cher encore aux Muses,
Crantor n’a pas connu la vieillesse.
Ô terre, reçois cet homme divin après sa mort,
Et que même ici il vive en paix.
Homère et Euripide étaient ses poètes favoris. Il disait que la chose la plus difficile dans un ouvrage, c’est d’être tragique et d’exciter la pitié sans sortir du naturel. Il citait avec complaisance ce vers de Bellérophon :
Malheureux que je suis ! Mais pourquoi me plaindre ? Mes maux sont inhérents à la nature humaine.
On a attribué à Crantor les vers suivants du poète Antagoras, sur l’amour :
Mon esprit incertain ne sait que décider : Amour, quelle est ton origine ? Es-tu le premier des dieux immortels, de ces dieux qu’autrefois l’Erèbe et la Nuit toute-puissante engendrèrent sur les flots du vaste Océan ? Es-tu le fils de la sage Cypris, de la terre ou des vents ? Tu parcours le monde, portant aux hommes et les maux et les biens ; ton corps lui-même a une double forme.
Crantor avait une grande originalité de langage et excellait dans l’invention des termes : ainsi il disait d’un auteur tragique que sa voix, mal rabotée, était encore couverte d’écorce ; que les vers d’un poète étaient pleins d’étoupes, et que les Questions de Théophraste étaient écrites sur des coquilles d’huîtres. On admire surtout son traité de la Douleur. Il mourut d’une hydropisie, avant Polémon et Cratès. J’ai fait sur lui ces vers :
Ô Crantor, une terrible maladie a inondé ton corps et t’a conduit au noir gouffre de Pluton. Là, tu vis heureux ; mais l’Académie est veuve de tes discours, ainsi que Soles, ta patrie.
Chapitre VI – Arcésilas
Arcésilas, fils de Seuthus ou de Scythus, suivant Apollodore, au troisième livre des Chroniques, était de Pitané, en Éolie. C’est lui qui a fondé la moyenne académie et proclamé le premier qu’il faut s’abstenir de juger, en se fondant sur l’égale autorité des raisons contraires. Le premier aussi il a soutenu le pour et le contre et tourné tout à fait à la dispute le dialogue dont Platon avait donné les premiers modèles.
Voici comment il s’attacha à Crantor : il avait trois frères plus âgés que lui, un frère utérin et deux frères de père. Pylade était l’aîné des frères utérins, et Mœréas, son tuteur, l’aîné des deux autres. Avant d’aller à Athènes, il avait suivi les leçons d’Autolycus le mathématicien, son concitoyen avec lequel il fit le voyage de Sardes. Il s’attacha ensuite à Xanthus, musicien d’Athènes, qu’il quitta plus tard pour Théophraste ; après quoi il entra à l’Académie sous Crantor, contre le gré de son frère Mœréas, qui lui conseillait de s’appliquer à la rhétorique ; mais déjà l’amour de la philosophie l’entraînait irrésistiblement. Crantor, qui avait conçu pour lui un violent amour, lui ayant adressé ce vers de l’Andromède d’Euripide :
Ô jeune fille, si je te sauve m’en sauras-tu gré ? il répondit par le vers suivant :
Prends-moi, ô mon hôte, ou pour ta servante, ou pour ton épouse.
À partir de ce moment, ils furent inséparables. On dit que Théophraste fut sensible à cet abandon, et s’écria : « Quel jeune homme plein d’avenir, quelle heureuse nature mon école a perdu ! » Et, en effet, lorsqu’il se fut formé à un mâle usage de la parole, lorsqu’il eut acquis d’assez vastes connaissances, il s’appliqua aussi à la poésie. On a de lui quelques épigrammes, celle-ci entre autres sur Attale :
Ce n’est pas seulement par les armes que Pergame s’est illustrée ; la divine Pise a mille fois célébré ses coursiers ; et, s’il est permis à un mortel de pénétrer la pensée de Jupiter, l’avenir lui réserve encore de plus brillantes destinées.
Et cette autre sur Ménodore, qu’aimait Eudamus son compagnon d’études :
Loin de la Phrygie, loin de la sainte Thyatire, ô Ménodore, loin de Cadane ta patrie, tu meurs ; mais, comme on dit, la route qui conduit à l’Achéron est partout ouverte. Eudamus t’a élevé ce magnifique monument, Eudamus dont tu fus le serviteur chéri entre tous.
Il avait une prédilection toute particulière pour Homère, et en lisait toujours quelque passage avant de s’endormir ; le matin, à peine levé, il reprenait sa lecture favorite, en disant qu’il allait retrouver ses amours. Il disait de Pindare qu’aucun modèle n’était plus propre à donner une élocution riche et abondante, une heureuse fécondité d’expressions. Il avait aussi fait dans sa jeunesse un éloge critique d’Ion.
Il suivit les leçons du géomètre Hipponicus, homme d’un esprit lourd et épais, mais fort habile dans son art ; aussi disait-il ironiquement de lui que la géométrie lui était tombée dans la bouche pendant qu’il bâillait. Hipponicus étant devenu fou, il le retira chez lui, et le soigna jusqu’à parfaite guérison. À la mort de Cratès il lui succéda dans la direction de son école, à la place d’un certain Socratide qui se démit de cette charge en sa faveur. On dit que, conformément au principe qu’il avait adopté, la suspension du jugement, il n’a rien écrit ; cependant il y en a qui prétendent qu’on le surprit un soir corrigeant un ouvrage, et les uns assurent qu’il le publia, les autres qu’il le jeta au feu.
Il professait une grande admiration pour Platon, dont il s’était procuré les ouvrages. On a aussi prétendu qu’il avait pris Pyrrhon pour modèle ; enfin il était habile dialecticien et versé dans les spéculations des Érétriens ; aussi Ariston disait-il de lui :
Platon par-devant, Pyrrhon par-derrière, Diodore par le milieu121 !
Timon dit aussi de lui :
Tantôt il renfermera dans sa poitrine le lourd Ménédème, tantôt l’épais Pyrrhon ou Diodore122.
Et en terminant il lui fait dire :
Je nagerai vers Pyrrhon et vers le tortueux Diodore.
Il était sententieux, serré, et appuyait sur chaque mot en parlant. On vante aussi son esprit mordant et sa rude franchise ; c’est pourquoi Timon dit encore de lui :
Tu n’oublieras pas de gourmander les enfants.
Et, en effet, entendant un jour un jeune homme parler à tort et à travers, il s’écria : « Ne réprimera-t-on pas sa langue à coups de fouet ? » Un autre jeune homme livré à un métier honteux, lui ayant dit qu’il ne pensait pas qu’une chose fût plus grande qu’une autre, il lui demanda s’il ne trouvait pas qu’un objet de dix doigts fût plus long qu’un de six123.
Un certain Hémon de Chio, homme fort laid, mais qui se croyait beau, et se parait avec beaucoup de recherche, lui demanda un jour s’il pensait que le sage pût ressentir de l’amour pour les jeunes gens : « Pourquoi pas, répondit-il, quand même ils seraient moins beaux que toi et moins bien parés ? »
Ce même Hémon, efféminé s’il en fut, lui ayant dit, comme s’il se fût adressé à un homme dur et morose :
Peut-on te faire une question, ou faut-il se taire ?
il répondit :
Femme, pourquoi me parles-tu durement, contre ta coutume ?
Ennuyé par un bavard de basse extraction, il lui dit :
Les enfants des esclaves ne savent pas contenir leur langue124.
Une autre fois, entendant un bavard débiter force sottises, il lui dit qu’il n’avait pas eu une nourrice sévère. Souvent il ne répondait rien du tout.
Un usurier qui avait des prétentions à l’érudition, ayant dit devant lui qu’il avouait ignorer quelque chose, il lui adressa ces deux vers de l’Ænomaüs de Sophocle :
Les femelles des oiseaux conçoivent sous l’influence des vents, à moins qu’elles n’aient déjà reçu leur faix125.
Un dialecticien de l’école d’Alexinus expliquait à contre-sens un passage de ce philosophe ; Arcésilas lui cita le trait de Philoxène avec des tuiliers : Philoxène entendant des tuiliers réciter ses vers à rebours, foula aux pieds leurs briques, et leur dit : « Vous gâtez mon ouvrage, je vous rends la pareille. »
Il blâmait vertement ceux qui avaient négligé d’étudier les sciences en temps opportun. Lorsqu’il voulait énoncer un fait dans la discussion, il employait ces expressions : Je déclare ; un tel (en nommant la personne) ne sera pas de cet avis. Beaucoup de ses disciples, non contents de l’imiter en cela, s’efforçaient de copier ses habitudes de langage et toute sa personne. Doué d’un esprit éminemment inventif, il trouvait toujours sous sa main la réponse aux objections, rapportant tous les développements à la question principale, et sachant parfaitement s’accommoder aux circonstances. Il était entraînant et persuasif ; aussi une foule de disciples accouraient-ils à son école, quoiqu’il les traitât assez rudement ; mais comme il était naturellement bon de caractère, et soutenait ses auditeurs par de nobles espérances, ils supportaient volontiers son humeur. Dans la vie privée, il était affable, toujours prêt à rendre service sans aucune ostentation, et aimait à cacher la main qui obligeait. Ainsi, ayant un jour trouvé Ctésibius malade, et s’apercevant de son indigence, il glissa discrètement une bourse sous son chevet. Lorsque Ctésibius la trouva, il dit : « C’est là un tour d’Arcésilas. » Une autre fois il lui envoya mille drachmes. Ce fut aussi lui qui recommanda à Eumène Archias d’Arcadie, et lui fit obtenir de nombreuses faveurs. Libéral et désintéressé, il était le premier à faire les offrandes en argent dans les cérémonies publiques ; et quant aux matières d’or, il approchait plus que personne des offrandes d’Archecrate et de Callicrate. Il obligeait un grand nombre de personnes, et les aidait dans leur détresse. Quelqu’un à qui il avait prêté de la vaisselle d’argent pour recevoir ses amis, ne la lui ayant pas rendue, il ne la réclama pas, et ne lui rappela jamais sa dette. D’autres prétendent qu’il la lui avait prêtée à dessein, connaissant sa pauvreté, et que lorsqu’il la rapporta, il lui en fit présent. Il avait à Pitane des propriétés dont son frère Pylade lui envoyait le revenu, et outre cela il recevait de nombreuses largesses d’Eumène, fils de Philétère ; aussi est-ce le seul roi auquel il ait dédié des ouvrages. Beaucoup d’hommes illustres faisaient une cour assidue à Antigone, et accouraient à sa rencontre lorsqu’il venait à Athènes ; Arcésilas, au contraire, se tenait à l’écart, et ne voulut jamais lui faire aucune avance. Ami intime d’Hiéroclès, gouverneur de Munychia et du Pirée, il allait le voir tous les jours de fête, mais il résista toujours aux instances qu’il lui fit pour le décider à présenter ses hommages à Antigone ; quelquefois cependant il lui arriva d’aller jusqu’à la porte, mais il revenait aussitôt sur ses pas. Après la défaite navale d’Antigone, beaucoup de personnes allèrent le trouver, ou lui écrivirent des lettres de condoléance ; mais Arcésilas s’abstint de toute démarche de ce genre. Envoyé plus tard par ses concitoyens en ambassade auprès d’Antigone, à Démétriade, il échoua dans sa mission.
Il ne quittait guère l’Académie et se tenait en dehors des affaires publiques. De temps en temps cependant il allait passer quelques jours au Pirée, et là il répondait aux questions qu’on lui adressait ; il y était attiré par l’amitié d’Hiéroclès, amitié dont quelques personnes lui faisaient un reproche. Riche et magnifique, car on peut dire qu’il était un nouvel Aristippe, il allait cependant fréquemment dîner chez ses amis, quand l’occasion s’en présentait. Il vivait publiquement avec Théodota et Philéta, courtisanes d’Élis, et lorsqu’on lui en faisait un reproche, il répondait par quelque sentence d’Aristippe. Amoureux des jeunes gens et enclin au plaisir, il avait à subir à ce sujet les invectives du stoïcien Ariston de Chio, qui l’appelait corrupteur de la jeunesse, précepteur de débauche, libertin. Et, en effet, il avait conçu une violente passion pour Démétrius, le conquérant de Cyrène, et pour Cléocharès de Myrléa. On prétend qu’il dit un jour dans un repas, à propos de ce dernier, que, quand il voulait ouvrir, Cléocharès s’y refusait. Lui-même était aimé par Démocharès, fils de Lachès, et par Pythoclès, fils de Bugelus ; s’en étant aperçu, il dit que par condescendance il cédait à leurs désirs. Tout cela donnait large prise aux accusations dont nous avons parlé, sans compter qu’on critiquait son amour de la popularité et sa vanité. Il eut surtout à essuyer de nombreuses attaques dans une fête qu’Hiéronymus le péripatéticien donnait à ses amis, aux frais d’Antigone, le jour anniversaire de la naissance d’Halcyon, fils de ce prince : ce jour-là, Arcésilas évitait à dessein de discuter à table ; à la fin cependant, lassé des provocations d’un certain Aridélus, qui insistait pour avoir la solution d’une question embarrassante, il lui dit : « La principale qualité du philosophe est de savoir faire chaque chose à son temps. » Timon revient à plusieurs reprises sur le reproche qu’on lui adressait d’aimer la popularité ; dans ce passage entre autres :
Il dit et se glisse au milieu de la foule. On l’entoure, comme des moineaux un hibou ; on l’admire en montrant sa sotte figure ! Tu plais à la multitude ? La belle affaire, pauvre insensé ! Pourquoi t’enorgueillir et le gonfler comme un sot ?
Du reste, il était tellement modeste qu’il engageait lui-même ses élèves à aller entendre d’autres maîtres : un jeune homme de Chio lui ayant avoué qu’il préférait à sa manière celle d’Hiéronyme, dont nous avons déjà parlé, il le conduisit lui-même à ce philosophe et lui recommanda de se bien conduire. On cite encore de lui un mot assez plaisant. Quelqu’un lui ayant demandé pourquoi on quittait souvent les autres sectes pour celle d’Épicure, et jamais celle d’Épicure pour une autre, il répondit : « Parce que des hommes on fait des eunuques, mais qu’avec des eunuques on ne fait pas des hommes. »
Sur le point de mourir, il légua tous ses biens à Pylade en reconnaissance de ce qu’il l’avait conduit à Chio, à l’insu de son frère Mœréas, et de là à Athènes. Il n’avait pas été marié et ne laissa point d’enfants. Il fit trois exemplaires de son testament et déposa l’un à Érétrie, chez Amphicritus ; le second à Athènes, entre les mains de quelques amis ; il envoya le troisième dans sa patrie, à Thaumasias, un de ses parents, avec prière de le conserver. L’envoi était accompagné de cette lettre :
ARCÉSILAS À THAUMASIAS, SALUT
J’ai chargé Diogène de te porter mon testament ; de nombreuses défaillances et l’affaiblissement de ma santé m’ont averti qu’il fallait songer à tester, afin de n’être pas surpris par la mort sans l’avoir témoigné ma reconnaissance pour l’affection constante dont tu m’as donné tant de preuves. Tu as toujours été le plus fidèle de mes amis ; conserve donc ce dépôt, je t’en prie, en considération de mon âge et des liens qui nous unissent. Souviens-toi de la confiance sans bornes que je mets en toi, et fais en sorte de la justifier, afin qu’en ce qui te concerne, mes affaires n’aient pas à souffrir. Ce même testament est déposé à Athènes chez quelques-uns de mes amis, et à Érétrie chez Amphicritus.
Il mourut, suivant Hermippus, dans un accès de délire, par suite d’excès de vin, à l’âge de soixante-quinze ans. Jamais personne n’avait obtenu au même point que lui la faveur des Athéniens. J’ai fait sur lui ces vers :
Pourquoi, Arcésilas, pourquoi boire avec excès du vin pur, jusqu’à en perdre la raison ? Je déplore moins ta mort que l’injure que tu fais aux Muses en buvant à une trop large coupe.
Il y a eu trois autres Arcésilas : un poète de l’ancienne comédie, un poète élégiaque et un statuaire, sur lequel Simonide a composé cette épigramme :
Cette statue de Diane a coûté deux cents drachmes de Paros, au coin d’Aratus. Elle est l’œuvre d’Arcésilas, fils d’Aristodicus, digne élève de Minerve et formé par ses mains.
Arcésilas le philosophe florissait, suivant les Chroniques d’Apollodore, dans la cent vingtième olympiade.
Chapitre VII – Bion
Bion était originaire de Borysthène. On sait par la déclaration qu’il fit lui-même à Antigone, quels étaient ses parents et quels furent ses antécédents avant qu’il s’adonnât à l’étude de la philosophie. Ce prince lui ayant dit :
Dis-moi quel est ton nom, ton pays, ta naissance126,
Bion s’aperçut bien qu’on l’avait décrié auprès du roi et répondit aussitôt : « Mon père était un affranchi qui se mouchait du coude », – indiquant par là qu’il était marchand de salaison ; – « il était originaire de Borysthène et n’avait point de visage ; mais il portait sur la face des caractères, emblème de la cruauté de son maître. Ma mère, digne compagne d’un tel homme, sortait d’un lupanar. Mon père ayant commis quelque fraude envers le fisc, fut vendu avec toute sa famille dont je faisais partie. J’étais jeune, bien fait ; un orateur m’acheta et me laissa tout son bien. Je commençai par brûler ses écrits, et, lorsqu’il n’en resta plus aucune trace, je vins à Athènes, où je me livrai à la philosophie.
Voilà mon origine, et je m’en glorifie127.
« Tu sais maintenant ma vie. Que Perséus et Philonidès cessent donc de répéter cette même histoire, et toi, juge-moi par moi-même. »
Bion savait au besoin captiver ses auditeurs par le charme de sa parole et se faire applaudir. Il a laissé une foule de commentaires, ainsi que des maximes ingénieuses et utiles, celles-ci entre autres :
On lui reprochait de n’avoir pas attiré à lui un jeune homme : « Un fromage mou, dit-il, ne se prend pas à l’hameçon. »
On lui demanda un jour quel était le plus malheureux des hommes. « C’est, répondit-il, celui qui recherche les jouissances avec le plus d’ardeur. »
Quelqu’un lui demandait s’il devait se marier (car on lui attribue aussi ce trait) ; il répondit : « Si tu prends une femme laide, tu t’en dégoûteras ; une belle, tu n’en jouiras pas seul. »
Il disait que la vieillesse est le port de tous les maux ; car c’est là que tous les malheurs viennent en foule se réfugier ; que la gloire est la mère des années128 ! la beauté un bien pour les autres, et la richesse le nerf des affaires. Rencontrant un homme qui avait mangé tout son bien, il lui dit : « La terre a englouti Amphiaraüs, et toi tu as englouti la terre. »
Il avait coutume de dire que c’est un grand malheur que de ne savoir point supporter le malheur ; qu’il est absurde de brûler les morts comme s’ils étaient insensibles, et de les invoquer en même temps comme s’ils sentaient encore ; qu’il vaut mieux abandonner sa beauté aux passions d’un autre que de brûler pour celle d’autrui, parce que, dans le dernier cas, l’âme et le corps souffrent en même temps.
Il disait de Socrate que si, pouvant jouir d’Alcibiade, il ne l’avait pas voulu, c’était un sot, et que s’il ne l’avait pas eu à sa disposition, il n’avait rien fait d’extraordinaire.
« La route des enfers est facile, disait-il encore, car on y va les yeux fermés. »
Il accusait Alcibiade d’avoir débauché les maris à leurs femmes pendant qu’il était enfant, et jeune homme, les femmes à leurs maris.
Étant à Rhodes et voyant que les Athéniens ne s’y appliquaient qu’à la rhétorique, il se mit à enseigner la philosophie ; comme on lui en demandait la raison, il répondit : « J’ai apporté du froment, irai-je vendre de l’orge ? »
Il disait à propos du supplice des Danaïdes, que le châtiment serait bien plus grand si, au lieu de porter l’eau dans des paniers percés, elles la puisaient dans des vases sans trous.
Un bavard le priait de venir à son aide : « Je ferai ce que tu désires, lui dit-il, si au lieu de me solliciter toi-même, tu m’envoies prier par un autre. »
Une autre fois il se trouvait sur mer en compagnie de quelques misérables ; le vaisseau ayant été pris par des corsaires, ses compagnons s’écrièrent : « Nous sommes perdus, si on nous reconnaît ! – Et moi, dit-il, si on ne nous reconnaît pas. »
Il appelait la présomption l’ennemi du progrès.
Voyant passer un riche fort avare, il dit : « Ce n’est pas lui qui possède son bien ; c’est son bien qui le possède. »
Il disait encore que les avares prenaient soin de leur bien comme s’il leur appartenait, mais qu’ils se gardaient d’y toucher comme s’il n’était pas à eux ; que le courage est le propre de la jeunesse et la prudence l’ornement de la vieillesse ; que la prudence l’emporte sur toutes les autres vertus autant que la vue sur les autres sens ; que l’on ne doit reprocher la vieillesse à personne, car nous désirons tous y parvenir.
Voyant un envieux fort triste, il lui dit : « Je ne sais s’il t’est survenu quelque malheur, ou s’il est arrivé quelque bonheur à un autre. »
Il disait que l’impiété est une mauvaise compagne pour la franchise, car
Elle asservit l’homme, quelle que soit d’ailleurs sa hardiesse129.
Que nous devons conserver nos amis, quels qu’ils soient, pour qu’on ne croie pas que nous en avons eu de méchants ou que nous avons rompu avec des amis honnêtes.
D’abord disciple de Cratès, il abandonna bientôt les doctrines de l’Académie, passa aux cyniques, et prit avec eux le manteau et la besace ; – comment aurait-il pu sans cela parvenir à cette haute impassibilité ? – Plus tard, il devint disciple de Théodore l’Athée, sophiste plein de ressources et versé dans toutes les subtilités de l’art oratoire. Enfin il s’attacha à Théophraste le péripatéticien. Il était bouffon, mordant et caustique, fort habile enfin à présenter les choses par leur côté ridicule. Il savait aussi varier son style et adopter tous les genres, ce qui a fait dire de lui par Ératosthène, qu’il a le premier revêtu de fleurs la philosophie. Il n’excellait pas moins dans la parodie ; en voici un exemple :
Illustre Archytas, harpe creuse ! que tu es heureux dans ta vanité130 !
Quel homme a pénétré aussi avant que toi dans les profondeurs de la dispute ?
La musique et la géométrie étaient l’objet de ses sarcasmes. Il aimait le faste, et, pour satisfaire ce goût, il courait de ville en ville, sans s’épargner même les plus grossières supercheries : ainsi, à Rhodes, il décida des matelots à l’accompagner, déguisés en écoliers, et il entra avec eux dans un gymnase, attirant par là tous les regards. Il avait aussi l’habitude d’adopter des jeunes gens, afin d’en faire les instruments de ses plaisirs et de pouvoir au besoin compter sur leur appui. Égoïste à l’excès, il répétait sans cesse la maxime « tout est commun entre amis » ; aussi, quoiqu’il eût un grand nombre d’auditeurs, personne ne voulut jamais s’inscrire au nombre de ses disciples. Cependant il inculqua à plusieurs ses principes licencieux : Bétion, par exemple, un de ses familiers, disait un jour à Ménédème : « Mon cher Ménédème, je couche la nuit avec Bion, et je ne vois pas quel mal il y a à cela. » Les discours de Bion, digne élève de Théodore, étaient encore beaucoup plus obscènes. Dans la suite cependant, étant tombé malade à Chalcis, – car c’est là qu’il mourut, – il se résigna, au dire des habitants, à faire usage d’amulettes et voulut expier ses impiétés envers les dieux. N’ayant personne pour le soigner, il eut beaucoup à souffrir, jusqu’au moment où Antigone lui envoya deux serviteurs. Phavorinus dit, dans les Histoires diverses, qu’il suivait ce prince en litière. Voici des vers satiriques que j’ai faits sur sa mort :
Bion de Borysthène, Scythe d’origine, prétendait, m’a-t-on dit, qu’il n’y a pas de dieux. S’il eût soutenu jusqu’au bout cette opinion, on eût pu croire, toute mauvaise qu’elle est, qu’elle était sincère. Mais il tombe gravement malade ; la crainte de la mort le saisit, et lui, qui ne croyait pas aux dieux, qui n’avait jamais vu un temple, lui qui s’était tant moqué de ceux qui offrent aux dieux des sacrifices, il ne se contente plus d’offrir dans les sanctuaires, sur les autels, sur les tables sacrées, la graisse, la fumée et l’encens que doit savourer l’odorat des dieux ; il ne se contente pas de dire : j’ai péché, pardonnez-moi mes fautes passées ; il confie son cou aux enchantements d’une vieille ; il se laisse couvrir les bras de bandelettes, il suspend à sa porte l’aubépine et le rameau de laurier ; il consent à tout pour ne pas mourir. Insensé ! qui croit que la divinité se laisse acheter et que les dieux n’existent que quand il plaît à Bion de le croire ! Sage enfin lorsqu’il n’est plus temps, lorsque son gosier n’est plus qu’un charbon ardent, il s’écrie encore en tendant les mains : Salut, salut, ô Pluton.
Il y a eu dix Bion : le premier, natif de Proconèse et contemporain de Phérécyde de Syros, a laissé deux ouvrages ; le second était de Syracuse, et a écrit sur l’art oratoire ; le troisième est celui dont nous venons de parler ; le quatrième, disciple de Démocrite, est un mathématicien d’Abdère qui a écrit dans les dialectes attique et ionien ; il a le premier enseigné que, dans certains lieux, il y a des nuits et des jours de six mois ; le cinquième, né à Soles, a laissé une histoire d’Éthiopie ; le sixième a composé sur la rhétorique neuf livres qui portent les noms des Muses ; le septième est un poète lyrique ; le huitième, un statuaire de Milet, cité par Polémon ; le neuvième, un poète tragique, de ceux qu’on appelait Tharsiens ; le dixième, un sculpteur de Clazomène, ou de Chio, cité par Hipponax.
Chapitre VIII – Lacyde
Lacyde de Cyrène, fils d’Alexandre et successeur d’Arcésilas, a fondé la nouvelle Académie. Homme de mœurs austères, il eut un grand nombre d’imitateurs. Dès sa jeunesse, il avait montré une grande ardeur pour l’étude. Il était pauvre, mais affable et d’un commerce agréable. On prétend qu’il était d’une parcimonie outrée dans l’administration de sa maison : ainsi, lorsqu’il avait pris quelques provisions dans son office, il en scellait la porte avec un anneau qu’il jetait ensuite en dedans par un trou, afin qu’on ne pût rien toucher ni dérober de ce qu’il y déposait. Mais les domestiques s’en étant aperçus, rompaient le sceau, prenaient tout ce qu’ils voulaient, et, après avoir scellé de nouveau la porte, ils jetaient comme lui l’anneau à l’intérieur ; ils réitérèrent souvent ce manège, sans être jamais découverts.
Lacyde enseignait à l’Académie, dans un jardin qu’il tenait de la générosité du roi Attale, et qui s’appelait de son nom Lacydée. Il est le seul qu’on sache avoir disposé de son école pendant sa vie : il la céda à Téléclès et à Évandre, de Phocée. Évandre la transmit à Hégésinus de Pergame, auquel succéda Carnéade. On attribue à Lacyde ce bon mot : Attale l’ayant mandé à sa cour, il répondit que les statues demandaient à être vues de loin. Il s’était adonné fort tard à la géométrie ; quelqu’un lui ayant dit : « Est-il temps encore ? » il répondit : « N’est-il pas encore temps ? »
Il avait succédé à Arcésilas, la quatrième année de la cent trente-troisième olympiade, et fut vingt-six ans à la tête de l’Académie. Il mourut d’une paralysie, à la suite d’excès de vin. J’ai fait sur lui ces vers satiriques :
Ô Lacyde, j’ai appris ta destinée ; je sais que, toi aussi, sous l’influence de Bacchus, tu descendis à pas rapides vers Pluton. Peut-on dire après cela que Bacchus, pris à larges traits, ôte les jambes ? Non ! c’est à tort qu’on l’a surnommé Lyæus131 !
Chapitre IX – Carnéade
Carnéade, fils d’Épicomus, ou, suivant Alexandre, dans les Successions, de Philocomus, était de Cyrène. Après avoir approfondi les ouvrages des stoïciens, et surtout ceux de Chrysippe, il les réfuta, mais avec autant de réserve que de modestie. Souvent on l’entendit s’écrier : « Sans Chrysippe je ne serais pas ce que je suis. » Il aimait l’étude avec passion ; mais il s’attacha plutôt à la morale qu’à la philosophie naturelle. Son ardeur pour le travail l’absorbait tellement qu’il laissait croître ses cheveux et ses ongles. Du reste, telle était son habileté dans la philosophie que les rhéteurs eux-mêmes fermaient leurs écoles pour venir l’entendre. Sa voix était si forte que le directeur du gymnase l’envoya prier un jour d’en modérer les éclats ; il répondit : « Alors, donnez-moi un régulateur pour la voix » ; à quoi l’autre répliqua avec beaucoup d’à-propos : « Tu l’as, ce régulateur, dans tes auditeurs. » Il était vif et pressé dans ses argumentations, invincible dans la discussion. Jamais il n’acceptait une invitation à dîner, par les raisons que nous avons indiquées plus haut132. Phavorinus rapporte dans les Histoires diverses, qu’ayant remarqué que Mentor de Bithynie, l’un de ses disciples, aimait sa propre maîtresse, il lui lança, tout en discourant, cette parodie :
Ici habite un certain vieillard bouffi de vanité133,
Qui pour l’extérieur et la voix ressemble à Mentor134 ;
J’ordonne qu’on le chasse de cette école135.
Mentor se leva, et reprit :
Ils dirent, et ceux-ci se levèrent à l’instant.
Il ne paraît pas avoir envisagé la mort avec beaucoup de fermeté ; sans cesse on l’entendait répéter : « Ce que la nature a établi, elle le détruira. » Lorsqu’il apprit qu’Antipater avait mis fin à sa vie par le poison, il eut envie d’imiter son courage, et s’écria : « Donnez-m’en aussi. – Quoi ? lui dit-on. – Du vin miellé, répondit-il. » On dit que lorsqu’il mourut il y eut une éclipse de lune, comme si l’astre qu’on proclame le plus beau après le soleil eût voulu pour ainsi dire prendre part à sa mort. Apollodore rapporte dans les Chroniques qu’il mourut la quatrième année de la cent soixante-deuxième olympiade, à l’âge de quatre-vingt-cinq ans. On a de lui des lettres à Ariarathe, roi de Cappadoce. Quant aux autres ouvrages qu’on lui attribue, ils sont de ses élèves, car il n’en a laissé aucun. J’ai composé sur lui les vers suivants dans le mètre logaœdique et archébulien :
Muse, pourquoi m’imposes-tu d’accuser Carnéade ? Quel est l’homme assez ignorant pour ne pas savoir combien il redoutait la mort ? Accablé d’un mal cruel, rongé par une maladie de langueur, il ne voulut point employer le remède souverain : il apprend qu’Antipater a mis fin à sa vie par le poison, et aussitôt il s’écrie : « Donnez-moi, donnez-moi à boire. – Quoi ? lui dit-on, quoi donc ? – Donnez-moi du vin miellé. » Sans cesse il avait ces mots à la bouche : « La nature qui m’a formé saura bien me détruire. » Il n’en mourut pas moins. Et pourtant il lui était si facile de descendre aux enfers en s’épargnant bien des maux !
On rapporte que la nuit sa vue s’était obscurcie à son insu ; il ordonna à un serviteur d’allumer la lampe, et celui-ci lui assurant qu’il l’avait apportée, il lui ordonna de lire pour s’en convaincre. Il eut un grand nombre de disciples, parmi lesquels le plus illustre est Clitomaque, dont nous allons parler.
Il y a eu un autre Carnéade, poète élégiaque assez froid.
Chapitre X – Clitomaque
Clitomaque de Carthage s’appelait Asdrubal dans sa patrie, et y enseignait la philosophie dans la langue punique. Il vint à Athènes, âgé déjà de quarante ans, et suivit les leçons de Carnéade. Celui-ci, ayant remarqué son ardeur pour la science, lui fit étudier les lettres, et cultiva avec soin ses dispositions. Clitomaque, de son côté, grâce à sa persévérance, composa plus de quatre cents ouvrages, et succéda à Carnéade. Il a contribué plus que personne à répandre les doctrines de son maître. Il était également versé dans les doctrines de trois écoles différentes, l’Académie, le péripatétisme et le stoïcisme.
Timon raille ainsi les philosophes de l’Académie en général :
Ni le bavardage informe des Académiciens.
Après avoir parlé des successeurs de Platon, passons maintenant aux péripatéticiens, qui descendent également de Platon, et ont pour chef Aristote.
LIVRE V
Chapitre premier – Aristote
Aristote de Stagire était fils de Nicomaque et de Phestias. Hermippus dit, dans le traité qu’il lui a consacré, que son père, l’un des descendants de Nicomaque, fils de Machaon et petit-fils d’Esculape, vivait à la cour d’Amyntas, roi de Macédoine, dont il était en même temps le médecin et l’ami. Timothée dit, dans les Vies, qu’Aristote, le plus illustre des disciples de Platon, avait la voix faible, les jambes grêles et les yeux petits ; qu’il était toujours vêtu avec recherche, portait des anneaux et se rasait la barbe. Il ajoute qu’il eut d’Herpyllis, sa concubine, un fils nommé Nicomaque.
Il n’attendit pas la mort de Platon pour le quitter ; aussi Platon disait-il de lui qu’Aristote l’avait traité comme les poulains qui, à peine nés, ruent contre leur mère. Hermippus rapporte, dans les Vies, que pendant une absence d’Aristote, retenu auprès de Philippe par une mission dont l’avaient chargé les Athéniens, Xénocrate prit la direction de l’Académie, et qu’Aristote, trouvant à son retour l’école occupée par un autre, adopta dans le Lycée une galerie où il allait discourir en se promenant avec ses disciples, jusqu’à l’heure où l’on se parfumait. C’est de là, suivant Hermippus, que lui vint le surnom de péripatéticien ; d’autres prétendent qu’on le surnomma ainsi parce que durant une convalescence d’Alexandre il discourait avec ce prince en se promenant. Cependant lorsque le nombre de ses disciples se fut accru il ouvrit une école ; car, disait-il,
Il serait honteux de se taire et de laisser parler Xénocrate.
Il exerçait ses élèves à discuter sur une thèse donnée et les formait en même temps à la rhétorique. Il se rendit ensuite auprès de l’eunuque Hermias, tyran d’Atarne, qui s’était, dit-on, prostitué à lui. Suivant une autre version, Hermias l’aurait reçu dans sa famille en lui donnant sa fille ou sa nièce ; tel est du moins le récit de Démétrius de Magnésie dans le traité des poètes et écrivains de même nom. Il ajoute qu’Hermias était Bithynien, esclave d’Eubulus, et qu’il avait tué son maître. Aristippe prétend de son côté, dans le traité de la Sensualité antique, qu’Aristote avait conçu une violente passion pour la concubine d’Hermias, et que celui-ci la lui ayant accordée il l’épousa et fit à cette femme, dans les transports de sa joie, des sacrifices semblables à ceux que les Athéniens offrent à Cérès d’Éleusis. Il composa aussi à l’honneur d’Hermias un hymne que nous rapportons plus bas. De là il alla en Macédoine, auprès de Philippe, devint précepteur d’Alexandre, fils de ce prince, et obtint le rétablissement de Stagire, sa patrie, détruite par Philippe. Il donna lui-même des lois à ses concitoyens.
Il avait établi, à l’exemple de Xénocrate, des règlements dans l’intérieur de son école, et tous les dix jours on y élisait un chef. Lorsqu’il crut avoir assez fait pour s’attacher Alexandre, il retourna à Athènes, après avoir recommandé à ce prince Callisthène d’Olynthe, son parent. Callisthène avait coutume de parler sans ménagement à Alexandre et de mépriser ses ordres ; Aristote lui avait même dit à ce sujet :
Ta vie sera courte, ô mon fils, à en juger par ton langage136.
C’est ce qui arriva en effet : Callisthène, ayant été impliqué dans la conspiration d’Hermolaüs contre Alexandre, fut enfermé dans une cage de fer et promené ainsi quelque temps, dévoré par la vermine et la malpropreté, puis jeté aux lions.
Aristote, de retour à Athènes, y dirigea son école pendant treize ans et se retira ensuite secrètement à Chalcis pour se soustraire aux poursuites de l’hiérophante Eurymédon ou, suivant d’autres, à celle de Démophile. Hermippus dit, dans les Histoires diverses, que Démophile l’accusait en même temps pour l’hymne à Hermias dont nous avons parlé et pour l’inscription suivante qu’il avait fait graver à Delphes sur la statue de ce tyran :
Le roi de Perse, armé de l’arc, l’a tué traîtreusement, au mépris des lois divines de la justice. Il ne l’a point vaincu au grand jour, la lance à la main, dans un combat sanglant ; mais il a caché sa fourberie sous les dehors de l’amitié.
Eumélus dit, au cinquième livre des Histoires, qu’Aristote s’empoisonna à l’âge de soixante-dix ans. Il ajoute qu’il avait trente ans lorsqu’il s’attacha à Platon ; mais c’est une erreur, car il ne vécut pas au-delà de soixante-trois ans, et il en avait dix-sept lorsqu’il devint disciple de Platon.
Voici l’hymne en question :
Ô vertu, toi que poursuivent si péniblement les mortels,
Toi le but le plus noble de la vie ;
C’est pour toi, vierge auguste, pour tes charmes,
Que les Grecs bravent à l’envi la mort,
Et supportent courageusement les durs travaux.
De quelle ardeur tu remplis les âmes ! Quels germes immortels tu y déposes, plus précieux que l’or,
Que la famille, que les douceurs du sommeil !
Pour toi le divin Hercule et les fils de Léda
Ont bravé mille maux,
Entraînés par l’attrait de ta puissance.
Ardents à te poursuivre, Achille
Et Ajax sont descendus au séjour de Pluton.
Séduit aussi par tes attraits,
Le fils d’Atarne a fermé les yeux aux rayons du soleil attristé.
Mais la gloire de ses grandes actions ne périra pas ;
Les filles de Mémoire,
Les Muses, célébreront éternellement son nom ;
Elles diront son respect pour Jupiter hospitalier, son inaltérable amitié.
J’ai fait moi-même les vers suivants sur Aristote :
Eurymédon, prêtre des mystères de Cérès, se préparait à accuser Aristote d’impiété ; mais il le prévint en buvant du poison. C’était donc au poison à triompher d’injustes calomnies.
Phavorinus dit, dans les Histoires diverses, qu’Aristote est le premier qui ait composé pour lui-même une défense judiciaire, précisément à propos de cette accusation. Il y disait qu’à Athènes
La poire naît sur le poirier et la figue sur l’accusation137.
Apollodore dit dans les Chroniques qu’Aristote, né la première année de la quatre-vingt-dix-neuvième olympiade, s’était attaché à Platon dans sa dix-septième année, et avait suivi ses leçons pendant vingt-cinq ans. La quatrième année de la cent huitième olympiade il alla à Mitylène, sous l’archontat d’Eubulus. La première année de cette même olympiade, à l’époque de la mort de Platon, Théophilus étant archonte, il était allé auprès d’Hermias où il passa trois ans. Sous l’archontat de Pythodotus, il se rendit à la cour de Philippe, la seconde année de la cent neuvième olympiade, Alexandre ayant alors quinze ans ; il revint à Athènes la seconde année de la cent onzième olympiade, établit son école au Lycée et y enseigna treize ans. Il se retira ensuite à Chalcis la troisième année de la cent treizième olympiade et y mourut de maladie, à l’âge de soixante-trois ans, l’année même où Démosthène mourut dans l’île de Calauria, sous l’archontat de Philoclès. On dit que l’issue de la conjuration de Calliclès l’avait vivement irrité contre Alexandre et que ce prince de son côté, pour chagriner Aristote, avait comblé de faveurs Anaximène et envoyé des présents à Xénocrate.
Théocrite de Chio a fait contre lui une épigramme citée par Ambryon dans la Vie de Théocrite ; la voici :
Aristote, cet esprit vide, a élevé ce tombeau vide à Hermias, eunuque et esclave d’Eubulus.
Timon le critique aussi en ces termes :
Ni les misérables futilités d’Aristote.
Telle fut la vie de ce philosophe. Je transcris ici son testament qui m’est tombé entre les mains :
Il ne m’arrivera rien de fâcheux ; cependant, en cas d’événement, voici mes volontés : Je nomme Antipater exécuteur général et universel. En attendant le mariage de Nicanor avec ma fille, j’institue pour curateurs de mes enfants et d’Herpyllis, ainsi que pour administrateurs des biens que je laisse, Timarque, Hipparque, Diotelès et Théophraste (si toutefois il veut accepter cette charge). Quand ma fille sera nubile, on la mariera à Nicanor. Que si elle venait à mourir avant son mariage ou sans avoir d’enfants, – que les dieux la préservent et détournent ce malheur ! – je laisse Nicanor libre de disposer de mon fils et de mes biens comme il convient et à lui et à moi. Il prendra également soin du fils et de la fille de Nicomaque, veillera à tous leurs intérêts et leur tiendra lieu de père et de frère. Si Nicanor venait à mourir, – ce que je ne veux point prévoir, – avant d’épouser ma fille ou sans avoir d’enfants, son testament, s’il en a fait un, aura son plein effet. Si, dans ce cas, Théophraste veut prendre ma fille, il sera substitué à tous les droits de Nicanor ; sinon, les tuteurs, de concert avec Antipater, prendront à l’égard de mon fils et de ma fille les mesures qu’ils jugeront les plus convenables. Je demande aussi qu’en souvenir de moi les tuteurs et Nicanor veillent sur Herpyllis, qui m’a donné des preuves nombreuses d’affection, et sur tout le reste. Si elle veut se marier, que celui qu’elle épousera ne soit pas indigne de moi. On lui donnera, indépendamment de ce qu’elle a déjà reçu, un talent d’argent prélevé sur ce que je laisse, trois servantes si elle le veut, outre celle qu’elle a déjà, et le jeune Pyrrhéus. Si elle désire demeurer à Chalcis, elle y occupera le logement contigu au jardin ; si au contraire elle préfère Stagire, elle habitera la maison de nos pères ; quelle que soit l’habitation qu’elle choisisse, les tuteurs la feront meubler d’une manière convenable et selon ses goûts. Nicanor veillera également à ce que le jeune Myrmex soit reconduit à ses parents d’une manière digne de moi, avec tout ce que j’ai reçu de lui. Ambracis sera libre à l’époque du mariage de ma fille, et on lui donnera cinq cents drachmes avec la servante qu’elle a maintenant. On donnera également à Thalé, outre la servante que je lui ai achetée, mille drachmes et une autre servante. On achètera pour Simon un esclave, ou bien on lui en donnera la valeur en argent, indépendamment de la somme qu’il a déjà reçue pour en acheter un autre. Tachon sera libre à l’époque du mariage de ma fille, ainsi que Philon, Olympius et son fils. Les enfants de mes esclaves ne pourront être vendus : ils passeront au service de mes héritiers, pour être affranchis quand ils seront adultes, s’ils l’ont mérité. On veillera aussi à ce que les statues que j’ai commandées à Gryllion soient mises en place lorsqu’elles seront terminées, ainsi que celles de Nicanor et de Proxène, que j’avais l’intention de lui commander, et celle de la mère de Nicanor. On fera également mettre en place celle d’Arimnestus, qui est exécutée ; car il n’a pas laissé d’enfants, et je désire qu’un monument conserve son souvenir. On consacrera à Cérès la statue de ma mère, soit à Némée, soit ailleurs si on le juge convenable. Quel que soit le lieu que l’on choisisse pour mon tombeau, on y déposera les restes de Pythias, conformément à sa volonté. Enfin, Nicanor remplira le vœu que j’ai fait pour sa conservation, et consacrera à Jupiter et à Minerve sauveurs, dans Stagire, des animaux de pierre de quatre coudées.
Telles sont ses dispositions testamentaires. On raconte qu’il se trouva chez lui à sa mort une foule de vases de terre. Lycon rapporte qu’il avait coutume de se baigner dans un bassin rempli d’huile chaude qu’il revendait ensuite. On dit aussi qu’il s’appliquait sur la poitrine une outre remplie d’huile chaude, et qu’au lit il tenait à la main une boule de cuivre suspendue au-dessus d’un bassin, afin que cette boule en tombant le réveillât.
On cite de lui une foule de sentences remarquables : quelqu’un lui ayant demandé ce qu’on gagnait à mentir, il répondit : « De n’être pas cru quand on dit la vérité. »
On lui reprochait d’avoir donné l’aumône à un méchant homme : « J’ai eu pitié de l’homme, dit-il, et non du caractère. »
Il disait fréquemment à ses amis et aux nombreux visiteurs qui se pressaient autour de lui, en quelque lieu qu’il se trouvât, que la vue perçoit la lumière au moyen de l’air ambiant et l’âme par l’intermédiaire des sciences.
Souvent aussi il critiquait les Athéniens de ce qu’ayant découvert le froment et les lois, ils se servaient du froment, mais non des lois.
« Les racines de l’instruction sont amères, disait-il encore, mais les fruits en sont doux. »
On lui demandait quelle est la chose qui vieillit vite : « La reconnaissance », répondit-il. A. cette autre question : qu’est-ce que l’espérance ? il répondit : « Le songe d’un homme éveillé. »
Diogène lui ayant présenté une figue, il songea que s’il la refusait le cynique devait avoir un bon mot tout prêt ; il prit donc la figue, et dit : « Diogène a perdu en même temps sa figue et son bon mot. » Diogène lui en ayant donné une autre, il la prit, l’éleva en l’air à la manière des enfants, et s’écria : « Ô grand Diogène ! » puis il la lui rendit.
Il disait que l’instruction suppose trois choses : un heureux naturel, l’éducation, l’exercice.
Informé que quelqu’un parlait mal de lui, il se contenta de dire : « Qu’il me donne même des coups de fouet, s’il le veut, en mon absence. »
Il disait que la beauté est la meilleure de toutes les recommandations. D’autres prétendent que cette définition est de Diogène et qu’Aristote la définissait : « l’avantage d’un noble extérieur. » Socrate l’avait définie de son côté : « une tyrannie de peu de durée » ; Platon : « le privilège de la nature » ; Théophraste : « une tromperie muette » ; Théocrite : « un mal brillant » ; Carnéade : « une royauté sans gardes. » On demandait à Aristote quelle différence il y a entre un homme instruit et un ignorant : « La même, répondit-il, qu’entre un vivant et un mort. »
« L’instruction, disait-il, est un ornement dans la prospérité et un refuge dans l’adversité. »
« Les parents qui instruisent leurs enfants sont plus estimables que ceux qui leur ont seulement donné le jour : aux uns on ne doit que la vie ; on doit aux autres l’avantage de bien vivre. »
Un homme se vantait devant lui d’être d’une grande ville : « Ce n’est pas là ce qu’il faut considérer, lui dit-il ; il faut voir si l’on est digne d’une patrie illustre. »
Quelqu’un lui ayant demandé ce que c’est qu’un ami, il répondit : « Une même âme en deux corps. »
Il disait que parmi les hommes les uns économisent comme s’ils devaient vivre éternellement, et les autres prodiguent leur bien comme s’ils n’avaient plus qu’un instant à vivre.
On lui demandait pourquoi on aime à être longtemps dans la compagnie de la beauté : « C’est là, dit-il, une question d’aveugle. »
Interrogé une autre fois sur les avantages que lui avait procurés la philosophie, il dit : « Je lui dois de faire sans contrainte ce que les autres ne font que par la crainte des lois. »
On lui demandait ce que doivent faire des disciples pour profiter, il répondit : « Tâcher d’atteindre ceux qui sont devant, sans attendre ceux qui sont derrière. »
Un bavard lui ayant dit, après l’avoir accablé d’injures : « T’ai-je assez étrillé maintenant ? » il répondit : « Je ne t’ai pas même écouté. »
On lui reprochait d’avoir fait du bien à un homme peu estimable (car on rapporte aussi ce trait de cette manière) : « Ce n’est pas l’homme, dit-il, que j’ai eu en vue, mais l’humanité. »
Quelqu’un lui ayant demandé comment il fallait en agir avec ses amis, il répondit : « Comme nous voudrions qu’ils en agissent avec nous. »
Il définissait la justice : « une vertu qui consiste à donner à chacun suivant son mérite » ; et disait que l’instruction est le meilleur viatique pour la vieillesse.
Phavorinus rapporte au second livre des Commentaires qu’il disait fréquemment : « Ô mes amis, il n’y a point d’amis. » Cette maxime se trouve en effet au septième livre de la morale.
Telles sont les maximes remarquables qu’on lui attribue. Il a composé une infinité d’ouvrages dont j’ai jugé à propos de donner ici le catalogue, eu égard au rare génie qu’il a déployé dans tous les genres138 : de la Justice, IV livres ; des poètes, III ; de la Philosophie, III139 ; le Politique, I ; de la Rhétorique, ou Gryllus, I ; Nérinthus, I ; le Sophiste, I ; Ménéxène, I ; l’Amoureux, I ; le Banquet, I ; de la Richesse, I ; Exhortations, I ; de l’Âme, I140 ; de la Prière, I ; de la Noblesse, I ; de la Volupté, I ; Alexandre, ou des Colons, I ; de la Royauté, I ; de l’Instruction, I ; du Bien, III ; sur quelques passages des lois de Platon, III ; sur quelques passages de la République, II ; Économique, I141 ; de l’Amitié, I ; de la Passivité, I142 ; des Sciences, I ; des choses sujettes à controverse, II ; Solutions de controverses, IV ; Divisions sophistiques, IV ; des Contraires, I ; des Espèces et des Genres, I ; du Propre, I ; Commentaires épichérématiques, III ; Propositions sur la vertu, III ; Objections, I ; des acceptions diverses, ou Traité préliminaire, I143 ; des Mouvements de la colère, I ; Éthique, V ; des Éléments, III ; de la Science, I ; du Principe, I ; Divisions, XVIII ; des choses divisibles, I ; de l’Interrogation et de la réponse, II ; du Mouvement, II ; Propositions, I ; Propositions éristiques, IV ; Syllogismes, I ; premiers Analytiques, IX ; seconds, ou grands Analytiques, II ; des Problèmes, I ; sur la Méthode, VIII ; du Mieux, I ; de l’Idée, I ; Définitions, comme préambule aux Topiques, VII ; Syllogismes, II ; Syllogistique et Définitions, I ; du Désirable et de l’Accidentel, I ; Préambule aux lieux, I ; Topiques sur les définitions, II ; des Passions, I ; de la Divisibilité, I ; des Mathématiques, I ; Définitions, XIII ; Épichérèmes, II ; de la Volupté, I ; Propositions, I ; de la Détermination volontaire, I ; du Beau, I ; Questions épichérématiques, XXV ; Questions érotiques, IV ; Questions sur l’amitié, II ; Questions sur l’âme, I ; Politique, II ; Leçons sur la politique, dans le genre de Théophraste, VIII ; des Actions justes, II ; Collection des Arts, II ; l’Art oratoire, II ; l’Art, I ; un autre ouvrage également intitulé : Art, II ; Méthode, I ; Introduction à l’Art de Théodecte, I ; Traité de l’Art poétique, II ; Enthymèmes de rhétorique ; de la Grandeur, I ; Division des enthymèmes, I ; de la Diction, II ; des Conseils, I ; Collection, II ; de la Nature, III ; Physique, I ; sur la Philosophie d’Archytas, III ; Doctrines de Speusippe et de Xénocrate, I ; Extrait des doctrines de Timée et d’Archytas, I ; contre les doctrines de Mélissus, I ; contre les doctrines d’Alcméon, I ; contre les Pythagoriciens, I ; contre Gorgias, I ; contre Xénophane, I ; contre Zénon, I ; sur les Pythagoriciens, I ; des Animaux, IX ; Anatomie, VIII ; Choix de questions anatomiques, I ; des Animaux composés, I ; des Animaux mythologiques, I ; de l’Impuissance à procréer, I ; des Plantes, II ; sur la Physiognomonie, I ; Matière médicale, II ; de la Monade, I ; Signes des tempêtes, I ; Astronomie, I ; Optique, I ; du Mouvement, I ; de la Musique, I ; Mnémonique, I ; Difficultés d’Homère, VI ; Poétique, I ; Physique, par ordre alphabétique, XXXVIII ; Problèmes résolus, II ; Encycliques, II ; Mécanique, I ; Problèmes tirés de Démocrite, II ; de l’Aimant, I ; Paraboles, I ; ouvrages divers, XII ; divers sujets traités selon leur genre, XIV ; Droits, I144 ; Vainqueurs olympiques, I ; Vainqueurs aux jeux pythiens, dans les concours de musique, I ; Pythique, I ; Liste des vainqueurs aux jeux pythiens, I ; Victoires dionysiaques, I ; des Tragédies, I ; Renseignements, I145 ; Proverbes, I ; Loi de recommandation, I ; des Lois, IV ; catégories, I ; de l’Élocution, I ; Gouvernement de cent cinquante-huit villes, leur administration démocratique, oligarchique, aristocratique, tyrannique ; Lettre à Philippe ; Lettre des Selymbriens ; quatre lettres à Alexandre, neuf à Antipater, une à Mentor, une à Thémistagoras, une à Philoxénus, une à Démocrite. Il a laissé aussi un poème qui commence ainsi :
Ô Dieu antique et vénérable, toi qui lances au loin les traits,
et des élégies dont le commencement est :
Fille d’une mère ornée de tous les talents.
Tels sont les ouvrages d’Aristote ; ils forment en tout quatre cent quarante-cinq mille deux cent soixante-dix lignes.
Voici maintenant les doctrines qu’il y enseigne :
La philosophie comprend deux parties : pratique et théorique. La philosophie pratique se divise elle-même en morale et politique, cette dernière embrassant tout ce qui a rapport au gouvernement des États et à l’administration domestique. La philosophie théorique comprend la physique et la logique. Cette dernière partie toutefois ne forme pas une simple subdivision roulant sur un point spécial ; c’est l’instrument de la science tout entière, et un instrument d’une rare perfection. Elle a un double objet, la persuasion et la découverte du vrai, et, dans chacune de ces fonctions, elle dispose de deux instruments : de la dialectique et de la rhétorique comme moyens de persuasion, de l’analyse et de la philosophie pour découvrir la vérité. Du reste, Aristote n’a rien négligé de ce qui a trait soit à la découverte, soit à l’appréciation de la vérité, soit à l’application des règles : ainsi, en vue de la découverte du vrai, il donne les Topiques, et les ouvrages sur la méthode, véritable arsenal de propositions, d’où on peut tirer pour toutes les questions possibles des arguments qui portent la conviction. Comme critérium, il donne les premières et les secondes Analytiques ; les premières contiennent l’examen critique des principes et les secondes l’examen des conclusions qu’on en tire. Enfin, en vue de l’application des règles, il a composé les ouvrages sur la discussion, sur l’interrogation et la dispute, la réfutation des sophistes, le traité des syllogismes, etc.
Il admet un double critérium : les sens pour les représentations sensibles, l’entendement pour les idées morales et toutes celles qui ont rapport au gouvernement des villes, à l’administration domestique, aux lois. La fin de l’homme, selon lui, est la pratique de la vertu dans une vie parfaite. Le bonheur se compose de trois espèces de biens : ceux de l’âme, les premiers en dignité ; ceux du corps, comme la santé, la force, la beauté et les autres avantages du même genre ; enfin les biens extérieurs, richesse, naissance, gloire, etc.
La vertu seule ne suffit point au bonheur ; il faut qu’il s’y joigne les biens extérieurs et ceux du corps ; de sorte que le sage sera malheureux s’il est accablé par la pauvreté et rongé par la douleur ou par d’autres maux semblables. Cependant le vice à lui seul rend malheureux, eût-on en abondance les biens extérieurs et ceux du corps. Les vertus ne sont pas nécessairement liées l’une à l’autre, car on peut posséder la prudence et la justice sans la tempérance et la continence. Le sage n’est pas sans passions, mais seulement modéré dans ses passions.
Il définissait l’amitié : « une bienveillance égale et réciproque », et distinguait trois espèces d’amitié : celle qui naît des liens du sang ; l’amitié érotique et celle qui résulte des relations d’hospitalité. Il distinguait également deux sortes d’amour, l’amour charnel et l’amour philosophique. Il pensait que le sage peut aimer, se mêler des affaires publiques, se marier et vivre dans la société des rois.
Trois genres de vie, selon lui : spéculative, pratique, voluptueuse ; la première de beaucoup supérieure aux autres. Il regardait les connaissances libérales comme utiles à l’acquisition de la vertu. Enfin personne n’a poussé plus loin que lui la recherche des causes naturelles, à tel point qu’il n’y a si petite chose dont il n’ait donné la cause ; c’est à cela qu’il faut attribuer cette multitude de commentaires physiques qu’il a composés.
Pour lui, comme pour Platon, Dieu est incorporel. Sa providence embrasse les phénomènes célestes ; il est immobile. Une sorte de sympathie unit les choses de la terre à celles du ciel et fait qu’elles obéissent à leur action. Indépendamment des quatre éléments, il en existe un cinquième, dont sont composés les corps célestes et qui possède un mouvement propre à lui seul, le mouvement circulaire. L’âme est également incorporelle ; elle est la première entéléchie, c’est-à-dire l’entéléchie d’un corps physique et organique, possédant la vie en puissance. Il appelle entéléchie ce qui a une forme incorporelle, et il en distingue deux espèces : l’une seulement en puissance, – telle est, par exemple, la propriété qu’a la cire d’être façonnée et de devenir un Hermès, ou la propriété qu’a l’airain de devenir une statue ; – l’autre en acte : ainsi l’Hermès ou la statue réalisés.
Il l’appelle entéléchie d’un corps physique parce que certains corps sont l’œuvre de l’art et ont été façonnés par l’homme : par exemple, une tour, un vaisseau ; et que les autres au contraire sont des œuvres de la nature, comme les plantes et les corps des animaux ; d’un corps organique, c’est-à-dire organisé pour une fin, comme la vue pour voir et l’ouïe pour entendre.
Possédant la vie en puissance, c’est-à-dire en lui-même. Le mot puissance se prend dans deux sens : la puissance est ou latente ou en acte ; en acte, par exemple l’état de l’âme chez un homme éveillé ; latente, dans le sommeil. C’est pour faire rentrer ce dernier cas dans la définition, qu’il a employé le mot en puissance.
Aristote a traité longuement une foule d’autres questions qu’il serait trop long d’énumérer ici ; car en toutes choses il a porté une ardeur et une facilité d’invention incomparables, ainsi que le prouvent ses écrits dont nous avons donné le catalogue et qui, à n’y comprendre que les ouvrages d’une autorité incontestée, forment près de quatre cents traités. On lui attribue beaucoup d’autres écrits, ainsi que des maximes pleines de sens et de sel, conservées seulement par tradition.
Il y a eu huit Aristote : le premier est celui dont il est ici question ; le second administra la république d’Athènes et a laissé des harangues judiciaires d’une grande élégance ; le troisième a écrit sur l’Iliade ; le quatrième est un rhéteur sicilien, auteur d’une réfutation du Panégyrique d’Isocrate ; le cinquième, surnommé Mythus, était ami d’Eschine, disciple de Socrate ; le sixième était de Cyrène et a écrit sur la poétique ; le septième est un chef de gymnase cité par Aristoxène dans la Vie de Platon ; le huitième est un grammairien obscur, auteur d’un traité sur le pléonasme.
Aristote de Stagire eut un grand nombre de disciples ; le plus célèbre est Théophraste dont nous allons parler.
Chapitre II – Théophraste
Théophraste d’Érèse était fils d’un foulon nommé Mélanta, suivant Athénodore, au huitième livre des Promenades. Il suivit d’abord dans sa patrie les leçons de Leucippe, son concitoyen ; puis il s’attacha à Platon et en dernier lieu à Aristote, auquel il succéda dans la direction de son école, lorsque celui-ci se retira à Chalcis, la cent quatorzième olympiade. Myronianus d’Amastria rapporte, au premier livre des Chapitres historiques semblables, qu’il avait un esclave du nom de Pompylus versé dans la philosophie.
Théophraste joignait à une haute intelligence un grand amour du travail. Il fut le maître du poète comique Ménandre, au rapport de Pamphilus dans le trente-deuxième livre des Commentaires. On vante aussi son caractère bienveillant et affable. Il fut protégé par Cassandre, et Ptolémée l’invita à se rendre à sa cour. Telle était l’affection des Athéniens pour Théophraste, qu’Agonidès ayant osé l’accuser d’impiété vit presque l’accusation se retourner contre lui. Deux mille disciples accouraient à ses leçons. Voici ce qu’il dit lui-même à propos de son jugement, dans une lettre à Phanias le péripatéticien : « Il n’est pas facile de trouver dans une réunion de tous les citoyens les dispositions qu’on voudrait, pas même dans une assemblée choisie ; cependant les leçons dissipent les préjugés ; car aujourd’hui il n’est plus possible de mépriser tout à fait l’opinion et de n’en tenir aucun compte. » Il se donne dans cette lettre le nom de scolastique146.
Cependant, malgré son caractère, il lui fallut s’exiler pour quelque temps avec tous les autres philosophes, lorsque Sophocle, fils d’Amphiclidès, eut fait rendre une loi qui défendait, sous peine de mort, de tenir école sans l’autorisation du sénat et du peuple. Mais dès l’année suivante ils purent revenir : car Sophocle ayant été accusé à son tour par Philion comme violateur des lois, les Athéniens le condamnèrent à une amende de cinq talents, rapportèrent le décret et rappelèrent les philosophes afin que Théophraste pût revenir et enseigner comme auparavant.
Son véritable nom était Tyrtame ; Aristote lui donna celui de Théophraste par allusion à la grâce divine de son langage. Aristippe rapporte dans le quatrième livre de la Sensualité antique qu’il était épris du fils d’Aristote, Nicomaque, quoique celui-ci fût son disciple. On prétend aussi qu’Aristote disait de lui et de Callisthène ce que Platon avait dit d’Aristote et de Xénocrate, comme on l’a vu plus haut : opposant l’admirable pénétration de Théophraste et sa facilité d’élocution à la lenteur d’esprit de Callisthène, il disait que l’un avait besoin de frein et l’autre d’éperon. On dit qu’après la mort d’Aristote, Théophraste posséda en propre un jardin, pour l’acquisition duquel il fut aidé par Démétrius de Phalère dont il avait l’amitié.
On lui attribue quelques maximes remarquables : il disait, par exemple, qu’il vaut mieux se fier à un cheval sans frein qu’à un discours sans méthode. Dans un repas, voyant quelqu’un garder un silence absolu, il lui dit : « Si tu es ignorant, tu fais bien ; mais si tu es instruit, tu as tort. » Il répétait sans cesse que de toutes les dépenses, la plus coûteuse est celle du temps.
Il mourut vieux, à l’âge de quatre-vingt-cinq ans, après avoir quelque temps interrompu ses travaux. J’ai fait sur lui ces vers :
Quelqu’un a dit avec raison que l’esprit est un arc qui se rompt si on le détend : tant que Théophraste se livre à ses travaux, il ne connaît ni maladie, ni infirmités ; à peine les a-t-il abandonnés, que les forces le quittent et il succombe.
On rapporte que ses disciples lui ayant demandé s’il n’avait rien à leur dire, il répondit : « Je n’ai rien à vous recommander, sinon de vous rappeler que dans la vie la gloire nous offre un appât trompeur ; car à peine commençons-nous à vivre qu’il nous faut mourir. Soyez donc heureux, et de deux choses l’une : ou bien renoncez à l’étude, car le labeur est grand ; ou bien cultivez-la avec ardeur, car la gloire aussi est grande. Du reste, le vide de la vie l’emporte sur les avantages qu’elle procure ; mais il ne m’appartient plus maintenant de vous dire ce qu’il faut faire ; c’est à vous d’y pourvoir » ; et en achevant ces mots il expira. Toute la ville d’Athènes assista à ses funérailles et on lui rendit toute espèce d’honneurs147.
Théophraste a laissé un nombre prodigieux d’ouvrages excellents. J’ai cru devoir, en raison de leur mérite, en donner le catalogue :
Premières Analytiques, III livres ; secondes Analytiques, VII ; sur l’Analyse des Syllogismes, I ; Abrégé des Analytiques, I ; des Lieux communs dans la déduction, II ; Critique de la théorie de la discussion ; des Sensations, I ; contre Anaxagore, I ; sur les doctrines d’Anaxagore, I ; sur la doctrine d’Anaximène, I ; sur la doctrine d’Archélaüs, I ; du Sel, du Nitre et de l’Alun, I ; de la Formation des pierres, II ; des Lignes insécables, I ; de l’Ouïe, II ; des Vents, I ; Différence des vertus, I ; de la Royauté, I ; de l’Éducation d’un roi, I ; Vies, III ; de la Vieillesse, I ; sur l’Astronomie de Démocrite, I ; Entretiens sur les phénomènes célestes, I ; des Images, I ; des Humeurs, de la Peau et des Chairs, I ; Système du monde, I ; des Hommes, I ; Collection des bons mots de Diogène, I ; Définitions, III ; sur l’Amour, I ; autre traité sur l’Amour, I ; du Bonheur, I ; des Espèces, II ; de l’Épilepsie, I ; de l’Enthousiasme, I ; sur Empédocle, I ; Épichérèmes, XVIII ; Controverses, III ; de la Volonté, I ; Abrégé de la République de Platon, II ; de la Différence dans la voix des animaux de même espèce, I ; des Phénomènes subits, I ; des Animaux qui mordent et qui blessent, I ; des Animaux qui passent pour intelligents, I ; des Animaux qui vivent sans humidité, I ; des Animaux qui changent de peau, I ; des Animaux à terriers, I ; des Animaux, VI I ; de la Volupté suivant Aristote, I ; autre traité sur la Volupté, I ; Questions, XXIV ; du Chaud et du Froid, I ; des Vertiges et des Éblouissements, I ; de la Sueur, I ; de l’Affirmation et de la Négation, I ; Callisthène, ou du Chagrin, I ; de la Fatigue, I ; du Mouvement, III ; des Pierres, I ; des Maladies pestilentielles, I ; de la Défaillance, I ; des Métaux, II ; du Miel, I ; Recueil des doctrines de Métrodore, I ; Explications sur les météores, II ; de l’Ivresse, I ; des Lois, par ordre alphabétique, XXIV ; Abrégé des Lois, X ; sur les Définitions, I ; des Odeurs, I ; du Vin et de l’Huile ; premières Propositions, XVIII ; des Législateurs, VI ; des Politiques, VI ; la Politique suivant les circonstances, IV ; des Coutumes politiques, IV ; du meilleur Gouvernement, I ; Recueil de problèmes, V ; sur les Proverbes, I ; sur la Congélation et la Fusion, I ; du Feu, II ; du Souffle, I ; de la Paralysie, I ; de l’Asphyxie, I ; de la Démence, I ; des Passions, I ; des Signes, I ; Sophismes, II ; de la Résolution des syllogismes, I ; Topiques, II ; du Châtiment, II ; des Poils, I ; de la Tyrannie, I ; de l’Eau, III ; du Sommeil et des Songes, I ; de l’Amitié, III ; de l’Ambition, II ; de la Nature, III ; des Phénomènes naturels, XVIII ; Abrégé des Phénomènes naturels, II ; Phénomènes naturels, VIII ; contre les Physiciens, I ; Histoire des plantes, X ; Causes des plantes, VIII ; des Humeurs, V ; de la fausse Volupté, I ; Questions sur l’âme, I ; des Arguments sans art, I ; des Questions simples, I ; de l’Harmonie, I ; de la Vertu, I ; Attaques ou Contradictions, I ; de la Négation, I ; de la Pensée, I ; du Rire, I ; Soirées, II ; Divisions, II ; des Différences, I ; des Injustices, I ; de l’Accusation, I ; de la Louange, de l’Expérience, I ; Lettres, III ; des Animaux spontanés, I ; des Sécrétions, I ; Louanges des Dieux, I ; des Fêtes, I ; de la Bonne Fortune, I ; des Enthymèmes, I ; des Découvertes, II ; Entretiens moraux, I ; Caractères moraux, I ; du Trouble, I ; de l’Histoire, I ; de l’Appréciation des syllogismes, I ; de la Flatterie, I ; de la Mer, I ; à Cassandre, sur la Royauté, I ; sur la Comédie, I ; sur les Météores, I ; sur la Diction, I ; Recueil de discours, I ; Solutions, I ; sur la Musique, III ; des différents Mètres, I ; Mégaclès, I ; des Lois, I ; des Choses contraires aux lois, I ; Recueil des opinions de Xénocrate, I ; Conversations, I ; du Serment, I ; Préceptes de Rhétorique, I ; de la Richesse, I ; de la Poétique, I ; Problèmes politiques, moraux, physiques, érotiques, I ; Proverbes, I ; Recueil de problèmes, I ; sur les Problèmes physiques, I ; de l’Exemple, I ; de la Proposition et de la Narration, I ; un autre traité sur la Poétique, I ; des Sages, I ; de l’Exhortation, I ; des Solécismes, I ; de l’Art oratoire, I ; sur les Arts oratoires en soixante-un points ; du Geste, I ; Commentaires sur Aristote, ou Commentaires de Théophraste, VI ; Opinions sur la nature, XVI ; Abrégé des Opinions sur la nature, I ; de la Reconnaissance, I ; Caractères moraux148 ; du Faux et du Vrai, I ; Histoire des institutions religieuses, VI ; sur les Dieux, III ; Histoire de la géométrie, IV ; Abrégé de l’Histoire des Animaux d’Aristote, VI ; Épichérèmes, II ; Questions, III ; de la Royauté, II ; des Causes, I ; sur Démocrite, I ; de la Calomnie, I ; de la Génération, I ; sur l’Intelligence et les Mœurs des animaux, I ; du Mouvement, II ; de la Vue, IV ; sur les Définitions, II ; sur le Mariage, I ; sur le Plus et le Moins, I ; sur les Musiciens, I ; sur la Félicité divine, I ; contre les Philosophes de l’Académie, I ; Exhortations, I ; Commentaires sur le meilleur gouvernement des villes, I ; sur le Cratère de Sicile149, I ; des Principes accordés, I ; sur les Problèmes physiques, I ; quels sont les Moyens de connaître, I ; sur le Menteur150, III ; Préambule aux Lieux, I ; à Eschyle, I ; Histoire de l’astronomie, VI ; Histoire de l’arithmétique ; sur l’Accroissement, I ; Acicharus, I ; des Discours judiciaires, I ; de la Calomnie, I ; Lettres à Astycréon, Phanias et Nicanor ; sur la Piété, I ; Évias, I ; des Circonstances, II ; des Entretiens familiers, I ; de l’Éducation des enfants, I ; un autre Traité sur le même sujet, I ; de l’Éducation, intitulé aussi des Vertus, ou de la Tempérance, I ; Exhortations, I ; des Nombres, I ; Définitions sur l’énonciation des syllogismes, I ; du Ciel, I ; Politique, II ; de la Nature ; des Fruits ; des Animaux. – En tout deux cent trente-deux mille neuf cent huit lignes.
J’ai aussi rencontré son testament conçu en ces termes :
Tout ira bien ; cependant, en cas d’événement, ceci est mon testament : Je donne tout ce qui est dans ma maison à Mêlante et Pancréon, fils de Léonte. Quant à ce que me doit Hipparque, je veux que l’emploi en soit ainsi réglé : On achèvera d’abord le musée151 que j’ai fait construire, ainsi que les statues des Muses, et on y ajoutera tout ce qui peut contribuer à l’embellir. On placera ensuite dans le temple la statue d’Aristote et toutes les offrandes qui y étaient auparavant. On fera également rebâtir le petit portique qui était près du musée avec la même magnificence qu’auparavant, et dans le portique inférieur on déposera les tables qui représentent la circonférence de la terre. On y élèvera aussi un autel, afin que rien ne manque à l’ornement et à la perfection du monument. J’ordonne également qu’on achève la statue de Nicomaque de grandeur naturelle : Praxitèle a reçu le prix du modèle ; Nicomaque fera lui-même le reste des frais, et mes exécuteurs testamentaires placeront la statue là où ils jugeront le plus convenable. Voilà ce que j’ordonne par rapport au temple et aux offrandes. Je donne à Callinus la terre que je possède à Stagire, et tous mes livres à Nélée. Quant à mon jardin, à la promenade et aux maisons contiguës au jardin, je les donne à perpétuité à ceux de mes amis mentionnés plus bas qui voudront s’y livrer en commun à l’étude et à la philosophie ; – car tout le monde ne peut pas toujours voyager. – Toutefois, ils ne pourront pas aliéner cette propriété ; elle n’appartiendra à aucun d’eux en particulier ; mais ils la posséderont en commun, comme un bien sacré, et en jouiront paisiblement et amicalement comme il est juste et convenable. J’admets à cette jouissance en commun Hipparque, Nélée, Straton, Callinus, Démotimus, Démocrate, Callisthène, Mélante, Pancréon et Nicippus. Aristote, fils de Métrodore et de Pythias, jouira des mêmes droits et les partagera avec eux s’il veut s’adonner à la philosophie ; dans ce cas, les plus âgés prendront de lui tous les soins possibles, afin qu’il fasse des progrès dans la science. On m’ensevelira dans la partie du jardin qu’on jugera la plus convenable, et on ne fera pour mes funérailles ni pour mon tombeau aucune dépense exagérée. Après qu’on m’aura rendu les derniers devoirs, selon ma volonté, et qu’on aura pourvu au temple, à mon tombeau, au jardin et à la promenade, j’ordonne que Pompylus, qui habite le jardin, en conserve la garde comme auparavant, et qu’il ait également la surveillance de tout le reste. Ceux auxquels j’en laisse la jouissance auront soin de veiller à ses intérêts et de pourvoir à ses besoins. Pompylus et Trepta, qui sont libres depuis longtemps et m’ont rendu de nombreux services, conserveront, sans pouvoir être jamais inquiétés, outre ce que je leur ai donné et ce qu’ils ont acquis eux-mêmes, deux mille drachmes que je leur constitue sur les fonds d’Hipparque. J’ai souvent exprimé ma volonté sur ce point à Mélante et à Pancréon, et ils ont pris l’engagement de la respecter. Je leur donne en outre Somatala pour servante. Parmi mes serviteurs, je donne la liberté à Molon, Cimon et Parménon, que j’ai déjà affranchis : j’affranchis Manès et Callias après qu’ils auront travaillé quatre ans dans le jardin sans mériter de reproches. Pour les meubles, les exécuteurs testamentaires, après avoir donné à Pompylus ceux qu’ils jugeront à propos, vendront le reste. Je donne Carion à Démétrius, et Donax à Nélée ; quant à Eubius je veux qu’il soit vendu. Hipparque donnera trois mille drachmes à Callinus. Quant à Mélante et à Pancréon, si je n’avais considéré les services que m’a rendus précédemment Hipparque et l’embarras actuel de ses affaires, je les aurais associés à la donation que je lui fais ; mais indépendamment de la difficulté qu’ils éprouveraient à administrer avec lui, j’ai cru qu’il leur serait plus avantageux de recevoir une somme déterminée : Hipparque leur donnera donc à chacun un talent. Il fournira également aux exécuteurs testamentaires tout ce qui sera nécessaire pour remplir les clauses ci-dessus, au fur et à mesure des dépenses. Ces conditions remplies, je lui fais remise de toutes les obligations qu’il a contractées envers moi, et je lui abandonne également ce qu’il pourra avoir reçu en mon nom à Chalcis. Je nomme exécuteurs testamentaires Hipparque, Nélée, Straton, Callinus, Démotimus, Callisthène, Ctésarchus.
Pour plus de garantie, ce testament a été rédigé à trois exemplaires, revêtus chacun du sceau de Théophraste : l’un est déposé entre les mains d’Hégésias, fils d’Hipparque ; les témoins sont : Callippus de Pallène, Philomélus d’Évonyme, Lysandre d’Hyhadé, Philion d’Alopèce. L’autre a été remis à Olympiodore ; les témoins sont les mêmes. Le troisième est confié à Adimantus et lui a été porté par Androsthène le fils ; les témoins sont Aïmnestus, fils de Cléobule, Lysistratus de Thasos, fils de Phidon ; Straton de Lampsaque, fils d’Arcésilas ; Thésippus de Cérames, fils de Thésippus ; et Dioscoride d’Epicephisia, fils de Denys.
Telle est la teneur de son testament. Quelques auteurs prétendent, non sans vraisemblance, que le médecin Érasistrate fut un de ses disciples.
Chapitre III – Straton
Straton de Lampsaque, fils d’Arcésilas, que nous avons vu cité dans le testament de Théophraste, lui succéda à la tête du Lycée. Il eut une grande célébrité et fut surnommé le Physicien parce qu’il s’appliqua plus que personne à l’étude de la nature. Straton fut précepteur de Ptolémée Philadelphe et reçut, dit-on, de lui, quatre-vingts talents. Apollodore dit, dans les Chroniques, qu’il prit la direction de l’école la cent vingt-troisième olympiade et qu’il la gouverna pendant dix-huit ans.
On a de lui les ouvrages suivants : de la Royauté, III livres ; de la Justice, III ; du Bien, III ; des Dieux, III ; des Principes, III ; des Vies ; du Bonheur ; de la Philosophie ; du Courage ; du Vide ; du Ciel ; du Souffle ; de la Nature humaine ; de la Génération des animaux ; du Mélange ; du Sommeil ; des Songes ; de la Vue ; de la Sensation ; de la Volupté ; des Couleurs ; des Maladies ; des Jugements ; des Forces ; de l’Emploi des métaux dans la mécanique ; de la Faim et des Éblouissements ; du Léger et du Lourd ; de l’Enthousiasme ; du Temps ; de la Nourriture et de l’Accroissement ; des Animaux contestés ; des Animaux mythologiques ; des Causes ; Solution de difficultés ; Préambule aux lieux ; de l’Accident ; de la Définition ; du Plus et du Moins ; de l’Injuste ; de l’Avant et de l’Après ; du Premier genre ; du Particulier ; de l’Avenir ; Recueil de découvertes, en deux livres ; Commentaires (ce dernier ouvrage est contesté) ; enfin, des Lettres, qui commencent ainsi : « Straton à Arsinoé, salut. »
On dit qu’il était d’une complexion si délicate qu’il s’éteignit doucement et sans douleur. J’ai fait à ce sujet les vers suivants :
Il y eut un homme d’une complexion excessivement faible… Vous ne devinez pas son nom ? Je veux parler de Straton, auquel Lampsaque a donné le jour : après avoir lutté toute sa vie contre les maladies, il mourut sans s’en apercevoir, sans douleur.
Il y a eu huit Straton : le premier était disciple d’Isocrate ; le second est celui dont il est ici question ; le troisième est un médecin qui eut pour maître Érasistrate et fut même élevé dans sa maison, suivant quelques auteurs ; le quatrième est un historien auquel on doit le récit des guerres de Philippe et de Persée contre les Romains…152 ; le sixième est un épigrammatiste ; le septième, un ancien médecin cité par Aristote ; le huitième, un philosophe péripatéticien qui vécut à Alexandrie.
On possède encore le testament de Straton le Physicien ; il est ainsi conçu :
En cas d’événement, ceci est mon testament : Je laisse à Lampyrion et à Arcésilas tout ce qui est dans ma maison. Sur l’argent que j’ai à Athènes, les exécuteurs testamentaires prélèveront d’abord ce qui sera nécessaire pour mes funérailles et pour l’accomplissement des cérémonies qui s’y rattachent ; ils auront soin d’éviter également la parcimonie et la prodigalité. Je nomme exécuteurs Olympichus, Aristide, Mnésigène, Hippocrate, Épicrate, Gorgylus, Dioclès, Lycon, Athanès.
Je laisse mon école à Lycon ; les autres étant ou trop âgés ou trop occupés, je les engage à confirmer cette disposition. Je lui laisse également tous mes livres, – excepté mes propres ouvrages, – ma vaisselle de table, les tapis et les vases à boire. Les exécuteurs donneront à Épicrate cinq cents drachmes et un esclave au choix d’Arcésilas. Lampyrion et Arcésilas commenceront par anéantir les obligations qu’Iréus a contractées envers moi par-devant Daïppus ; car je lui fais remise du tout et je veux qu’il ne doive rien ni à Lampyrion ni à ses héritiers. Les exécuteurs testamentaires lui donneront en outre cinq cents drachmes et un de mes serviteurs au choix d’Arcésilas ; car il a beaucoup travaillé pour moi et m’a rendu de nombreux services ; il est juste dès lors que je lui assure l’aisance et une vie honorable. J’affranchis Diophantus, Dioclès et Abus ; je donne Simias à Arcésilas, et j’affranchis Dromon. Lorsqu’Arcésilas sera majeur, Iréus calculera avec Olympichus, Êpicrate et les autres exécuteurs testamentaires les dépenses faites pour mes funérailles et les cérémonies qui s’y rattachent ; puis Olympichus remettra à Arcésilas l’argent qui lui restera, sans cependant que celui-ci puisse l’inquiéter pour l’époque et le mode de payement. Arcésilas supprimera également les obligations que j’ai passées à Olympichus et à Amynias, et qui sont déposées chez Philocrate, fils de Tisamène. Arcésilas, Olympichus et Lycon se chargeront de mon tombeau.
Tel est le testament de Straton, recueilli par Ariston de Céos. Straton était, comme nous l’avons dit plus haut, un homme d’un grand mérite, versé dans toutes les sciences et surtout dans la physique, la plus ancienne et la plus importante des branches de la philosophie.
Chapitre IV – Lycon
Straton eut pour successeur Lycon de Troade, fils d’Astyanax, homme éloquent et d’une rare habileté pour l’éducation de la jeunesse, il disait qu’il faut gouverner les enfants par la honte et l’émulation, comme les chevaux avec l’éperon et le frein. La grâce et l’élévation de son langage se montrent pleinement dans ce qu’il dit d’une jeune fille pauvre : « C’est un lourd fardeau pour un père qu’une jeune fille qui, faute de dot, a vu passer, sans trouver de mari, la fleur de son âge. » Aussi Antigone disait-il à propos de la douceur de son langage, que de même qu’il est impossible de communiquer à un autre fruit l’odeur et la beauté de la pomme, de même aussi pour l’homme, il faut voir le fruit sur l’arbre, c’est-à-dire entendre chacune de ses paroles de sa propre bouche. De là vient aussi que quelques personnes ajoutaient un G à son nom153. Cependant dans ses écrits il se négligeait et était inférieur à lui-même. Quand il entendait des gens se plaindre de n’avoir rien appris quand il en était temps et former de beaux projets pour l’avenir, il se moquait d’eux en disant qu’ils s’accusaient eux-mêmes et témoignaient par leurs vaines prières un inutile regret de leur paresse passée. Il disait que ceux qui ont l’esprit faux manquent le but dans leurs raisonnements, semblables à un homme qui voudrait mesurer une ligne droite avec une règle courbe, ou bien regarder son visage dans de l’eau trouble ou dans un miroir renversé. « Beaucoup de gens, disait-il encore, recherchent les couronnes de la place publique154 ; mais bien peu prétendent à celles d’Olympie, pour ne pas dire personne. » Souvent il donna de bons conseils aux Athéniens et leur rendit de grands services. Ses vêtements étaient toujours d’une propreté irréprochable, et même, au dire d’Hermippus, il portait l’élégance et le luxe jusqu’à l’excès. Il prenait aussi beaucoup d’exercice, jouissait d’une santé vigoureuse et avait tout l’extérieur d’un athlète. Antigonus de Caryste prétend même que ses oreilles étaient meurtries et sa peau luisante ; aussi prétendait-on qu’il avait disputé le prix de la palestre et celui de la balle aux jeux iliaques, dans sa patrie.
Il était aussi avant que personne dans l’amitié d’Eumène et d’Attale, et recevait d’eux de magnifiques présents. Antigone essaya aussi, mais sans succès, de l’attirer à sa cour. Sa haine pour Hiéronymus le péripatéticien allait si loin, qu’il s’abstint seul de lui rendre visite à propos de la fête qu’il donnait pour l’anniversaire de la naissance d’Alcyon, fête dont nous avons parlé dans la Vie d’Arcésilas. Il dirigea pendant quarante-quatre ans, à partir de la cent vingt-huitième olympiade, l’école péripatéticienne que Straton lui avait léguée par son testament. Il avait aussi été disciple de Panthœdus le dialecticien. Il mourut de la goutte, à l’âge de soixante-quatorze ans. J’ai fait sur lui cette épigramme :
Je ne passerai pas sous silence le sort de Lycon, enlevé par la goutte. Une chose surtout m’étonne : lui qui ne pouvait marcher qu’avec le secours d’autrui, comment a-t-il pu parcourir en une seule nuit cette longue route des enfers ?
Il y a eu plusieurs Lycon : le premier était un pythagoricien ; le second est celui qui nous occupe ; le troisième est un poète épique, et le quatrième un épigrammiste.
J’ai aussi trouvé le testament de Lycon ; il est ainsi conçu :
Dans le cas où je ne pourrais pas triompher de cette maladie, je dispose ainsi de mes biens : Je donne tout ce qui est dans ma maison aux deux frères Astyanax et Lycon, à la charge par eux de payer ce que j’ai emprunté et ce que je dois à Athènes, ainsi que les dépenses des funérailles et des autres cérémonies. Je lègue à Lycon mes propriétés d’Athènes et d’Égine, parce qu’il porte mon nom et que pendant le long séjour qu’il a fait avec moi il m’a témoigné une grande affection, comme cela était juste du reste, puisqu’il me tenait lieu de fils. Je donne le jardin qui me sert de promenade à ceux de mes amis qui en voudront jouir, à Bulon, Callinus, Ariston, Amphion, Lycon, Python, Aristomachus, Héraclée, Lycomède et Lycon mon neveu. Ils choisiront eux-mêmes pour chef de mon école celui qu’ils croiront le plus capable de la diriger utilement. J’engage mes autres amis à ratifier leur choix, tant par considération pour moi que dans l’intérêt de l’école. Je charge Bulon et Callinus de mes funérailles et du soin de brûler mon corps, leur recommandant d’éviter également la prodigalité et la parcimonie. Après ma mort, Lycon partagera aux jeunes gens pour leur usage les parfums que je possède à Égine, afin que ma mémoire et celle de Lycon, dont le zèle et l’affection ne m’ont jamais manqué, soient consacrées par une chose utile. Il m’élèvera une statue et choisira, avec le concours de Diophante et d’Héraclide, fils de Démétrius, l’endroit le plus convenable pour son érection. Sur ce que je possède à Athènes, Lycon prélèvera, avec le concours de Bulon et de Callinus, de quoi payer ce que je puis avoir emprunté depuis son départ, ainsi que les dépenses de mes funérailles et des cérémonies qui s’y rattachent. Ces dépenses seront prises sur le mobilier que je lui laisse en commun avec son frère. Il aura aussi tous les égards convenables pour mes médecins Pasithémis et Midias ; car je ne puis assez reconnaître et récompenser les soins qu’ils ont pris de moi et leur habileté. Je lègue au fils de Callinus deux coupes de Thériclès ; à sa femme deux écrins, un tapis ras, un autre à longue laine, un tapis de table et deux oreillers à prendre parmi mes meilleurs ; on saura par là que je leur laisse une marque de bon souvenir.
Pour ce qui regarde mes esclaves, voici ce que j’ordonne : Je remets à Démétrius, depuis longtemps affranchi, le prix de son rachat, et je lui donne en outre cinq mines, un manteau et une tunique, afin qu’il puisse vivre honorablement en récompense de ses longs et loyaux services. Je remets également à Criton de Chalcédoine le prix de son affranchissement et je lui donne quatre mines. J’affranchis Micrus, et je veux que Lycon lui donne la nourriture et l’éducation pendant six ans, à partir de ce jour. J’affranchis aussi Charès, qui devra également être nourri par Lycon ; je lui donne de plus deux mines et ceux de mes ouvrages qui sont publiés ; quant à ceux qui ne le sont pas encore, je les donne à Callinus pour les mettre au jour. Je lègue à Syrus qui est affranchi quatre mines et l’esclave Ménodora ; je lui fais de plus remise de ce qu’il peut me devoir. Hilara recevra cinq mines, un tapis à longue laine, deux oreillers, une couverture et un lit à son choix. J’affranchis la mère de Micrus, ainsi que Noémon, Dion, Théon, Euphranor et Hermias. Agathon sera affranchi après deux ans de service. Mes porteurs Ophélion et Posidonius serviront encore quatre ans, après quoi ils seront libres. Je donne à Démétrius, à Criton et à Syrus, en récompense du zèle qu’ils ont apporté à leurs fonctions, chacun un lit et des couvertures au choix de Lycon. Je laisse à Lycon la liberté de m’ensevelir, soit ici, soit dans ma patrie, persuadé qu’il consultera aussi bien que moi-même ce qui sera convenable. Après qu’il aura rempli toutes mes volontés, la donation que je lui consens aura son plein effet. Furent témoins : Callinus d’Hermione, Ariston de Céos, et Euphronius de Péania.
Lycon, qui a montré dans l’éducation de la jeunesse, et en toutes choses, une si scrupuleuse exactitude, n’a pas apporté, – on le voit par ce qui précède, – moins d’ordre et de soin dans la rédaction de son testament ; même sous ce rapport il mérite d’être imité.
Chapitre V – Démétrius
Démétrius de Phalère, fils de Phanostratus, était disciple de Théophraste. Orateur à Athènes, il gouverna cette ville pendant dix ans et y fut honoré de trois cent soixante statues, la plupart équestres ou montées sur des chars à un et deux chevaux. Le travail avait été poussé avec tant d’ardeur, que le tout se trouva terminé en moins de trois cents jours. Démétrius de Magnésie dit dans les Homonymes qu’il prit en main le gouvernement à l’époque où Harpalus trahit Alexandre, et se réfugia à Athènes. Son administration fut grande et glorieuse ; il accrut les revenus, et dota sa patrie de nombreux monuments. Et cependant il n’était pas d’origine noble, car Phavorinus prétend au premier livre des Commentaires qu’il appartenait à la famille de Conon. Il dit dans le même livre qu’il vivait avec une femme d’une naissance illustre, la courtisane Lamia ; et au livre II, qu’il était l’instrument des débauches de Cléon. Didymus rapporte de son côté, dans les Propos de table, qu’une prostituée l’avait surnommé Charitoblepharus155 et Lampéton156. On assure aussi qu’ayant perdu la vue à Alexandrie, il la recouvra par une faveur de Serapis, et qu’en reconnaissance de cette guérison il composa des hymnes qui se chantent encore aujourd’hui.
Quelque respecté qu’il fût à Athènes, l’envie qui s’attache à tout obscurcit sa gloire ; ses ennemis, à force d’intrigues, le firent condamner à mort en son absence. Ne pouvant point sévir contre sa personne, ils assouvirent leur haine sur ses statues ; on les renversa, on vendit les unes, on jeta les autres à la mer, on en fit des vases de nuit ; une seule fut conservée, celle qui se voit à l’Acropole. Phavorinus prétend dans les Histoires diverses que ce fut aux instigations du roi Démétrius que les Athéniens se portèrent à ces excès. Hermippus dit qu’après la mort de Cassandre, Démétrius de Phalère, craignant les mauvaises dispositions d’Antigone, se retira à la cour de Ptolémée Soter, et qu’il y vécut assez longtemps. Il avait, entre autres choses, conseillé à ce prince de transmettre sa couronne aux enfants qu’il avait eus d’Eurydice ; mais Ptolémée ayant, contrairement à cet avis, désigné pour son successeur le fils qu’il avait eu de Bérénice, ce prince, après la mort de son père, fit enfermer Démétrius et ordonna de le garder en prison jusqu’à ce qu’il lui plût de statuer sur son compte. Démétrius en ressentit un violent chagrin ; sur ces entrefaites, il fut mordu à la main par un aspic pendant son sommeil, et succomba à cette blessure. J’ai fait sur lui cette épigramme :
Un aspic gonflé d’un noir venin a tué le sage Démétrius ; ses yeux ne lançaient, point la flamme, mais bien les ténèbres de l’enfer.
Héraclide raconte dans l’Abrégé des Successions de Sotion, que Ptolémée avait songé à se démettre de la royauté en faveur de Philadelphe, mais que Démétrius l’en avait détourné en lui disant : « Si tu la donnes, tu ne l’auras plus. » J’ai lu aussi qu’à l’époque où l’envie se déchaînait contre lui à Athènes, le poète comique Ménandre faillit encourir la peine capitale, par cela seul qu’il était son ami, et qu’il fut sauvé par Telesphorus, cousin de Démétrius.
Démétrius l’emporte sur presque tous les péripatéticiens de son temps pour le nombre de ses ouvrages et l’abondance des matières qu’il y a traitées. Il n’avait point d’égal sous le rapport de l’érudition et de la science. Il a laissé des ouvrages historiques et politiques, des traités sur les poètes, des livres de rhétorique, des harangues populaires et des discours d’ambassade, des collections de fables d’Ésope et beaucoup d’autres traités. Voici d’ailleurs les titres de ses ouvrages : Sur la Législation athénienne, V livres ; sur les Citoyens d’Athènes, II ; de la Conduite du peuple, II ; Politique, II ; des Lois, I ; Rhétorique, II ; de l’Art militaire, II ; de l’Iliade, II ; de l’Odyssée, IV ; Ptolémée, I ; de l’Amour, I ; Phédondas, I ; Médon, I ; Cléon, I ; Socrate, I ; Artaxerce, I ; sur Homère, I ; Aristide, I ; Aristomachus, I ; Exhortations, I ; sur le Gouvernement, I ; Dix ans au pouvoir, I ; des Ioniens, I ; des Négociations, I ; de la Bonne foi, I ; de la Grâce, I ; de la Fortune, I ; de la Grandeur d’âme, I ; du Mariage, I ; de l’Opinion, I ; de la Paix, I ; des Lois, I ; des Mœurs, I ; de l’Occasion, I ; Denys, I ; le Chalcidien, I ; Incursion des Athéniens, I ; sur Antiphane, I ; Préambule historique, I ; Lettres, I ; l’Assemblée jurée, I ; de la Vieillesse, I ; Droits, I ; Fables d’Ésope, I ; Chries, I. Son style était philosophique avec toute l’élégance et la force oratoires.
Lorsqu’il apprit que les Athéniens avaient renversé ses statues, il dit : « Ils n’abattront point le courage qui me les a fait élever. »
Il disait que les sourcils157 ne sont pas une petite chose, car ils peuvent obscurcir la vie tout entière ; que si la richesse est aveugle, la fortune, son conducteur, ne l’est pas moins ; que l’éloquence est dans les républiques ce qu’est le fer dans un combat. Apercevant un jour un jeune débauché : « Voilà, dit-il, un Hermès carré158 qui a une longue robe, un ventre, des parties viriles et de la barbe. »
Il disait qu’il faut retrancher aux orgueilleux leur hauteur et leur laisser leur esprit ; que les jeunes gens doivent respecter chez eux leurs parents, dans les rues ceux qu’ils rencontrent, et en particulier eux-mêmes ; que les vrais amis sont ceux qui viennent partager notre prospérité lorsqu’on les en prie, et notre adversité sans être appelés. Telles sont les maximes qu’on lui attribue.
Il y a eu vingt personnages illustres du nom de Démétrius. Le premier, originaire de Chalcédonie, était un orateur antérieur à Thrasymaque. Le second est celui dont nous venons de parler. Le troisième est un péripatéticien de Byzance. Le quatrième, surnommé le Peintre, excellait dans la narration, et s’occupait aussi de peinture. Le cinquième, natif d’Aspendos, était disciple d’Apollonius de Soles. Le sixième était de Calatia ; il a laissé vingt livres sur l’Europe et l’Asie. Le septième, de Byzance, a composé treize livres sur l’expédition des Gaulois d’Europe en Asie, ainsi qu’une histoire d’Antiochus et de Ptolémée, et de la Libye sous leur gouvernement, en huit livres. Le huitième, sophiste d’Alexandrie, a traité de l’Art oratoire. Le neuvième est un grammairien d’Adramyte, surnommé Ixion, par allusion à un crime qu’il avait commis contre Junon. Le dixième, de Cyrène, est un grammairien célèbre surnommé Stramnus. Le onzième était un riche habitant de Scepsis, d’une naissance illustre et ami des lettres ; ce fut lui qui protégea Métrodore son concitoyen. Le douzième, grammairien d’Érythrée, obtint le droit de cité à Lemnos. Le treizième, originaire de Bithynie, était fils de Diphilus le stoïcien et disciple de Panétius de Rhodes. Le quatorzième est un orateur de Smyrne. Tous ceux qui précèdent ont écrit en prose ; il faut y joindre un poète de l’ancienne comédie, un poète épique dont il ne reste qu’un fragment contre les envieux :
Ils calomnient les vivants et les regrettent quand ils ne sont plus. Souvent pour un sépulcre, pour une ombre sans vie, des villes entières se sont déchirées, des peuples en sont venus aux mains ;
un poète satirique de Tarse, un poète ïambique fort mordant, un sculpteur cité par Polémon ; enfin un écrivain polygraphe, d’Érythrée, auteur d’histoires et d’ouvrages de rhétorique.
Chapitre VI – Héraclide
Héraclide, fils d’Eutyphron, naquit à Héraclée dans le Pont, d’une famille riche. À Athènes il fut d’abord disciple de Speusippe ; il s’attacha ensuite aux pythagoriciens, et prit Platon pour modèle ; en dernier lieu il suivit les leçons d’Aristote, au dire de Sotion dans les Successions. Il était toujours vêtu avec recherche, et comme il avait beaucoup d’embonpoint, les Athéniens, au lieu de l’appeler Pontique, lui avaient donné le surnom de Pompique, que justifiait d’ailleurs sa démarche grave et majestueuse. On a de lui des ouvrages d’une grande beauté et d’un rare mérite, des dialogues que l’on peut classer ainsi :
Dialogues moraux : de la Justice, III livres ; de la Tempérance et de la Piété, V ; du Courage, I ; de la Vertu en général, I ; du Bonheur, I ; de l’Autorité, I ; des Lois et des questions qui s’y rattachent, I ; des Noms, I ; Traités, I ; l’Amoureux malgré lui et Clinias, I.
Dialogues physiques : de l’Intelligence, I ; de l’Âme ; un autre traité particulier sur l’Âme, la Nature et les Images ; contre Démocrite ; sur les Choses célestes, I ; sur les Enfers ; Vies, II ; Causes des maladies, I ; du Bien, I ; contre la doctrine de Zénon, I ; contre la doctrine de Métron, I.
Dialogues sur la grammaire : sur l’Époque d’Homère et d’Hésiode, II ; sur Archiloque et Homère, II.
Sur la musique : d’Euripide et de Sophocle, III ; de la Musique, II.
Solutions des difficultés d’Homère, II ; Spéculations, I ; des trois Tragiques, I ; Caractères, I ; de la Poétique et des poètes, I ; des Conjectures, I ; de la Prévoyance, I ; Exposition d’Héraclite, IV ; Expositions, contre Démocrite, I ; Solutions de controverses, II ; Propositions, I ; des Espèces, I ; Solutions, I ; suppositions, I ; à Denys, I.
Sur la rhétorique ; un traité intitulé l’Art oratoire ou Protagoras.
Il a laissé aussi des ouvrages historiques sur les Pythagoriciens et sur les découvertes. Dans ses ouvrages, il adopte tantôt la manière comique, comme dans les traités de la Volupté et de la Tempérance, tantôt le genre tragique, par exemple dans ceux sur les Enfers, la Piété, la Volonté. Il sait aussi rencontrer le style simple qui convient aux entretiens des philosophes, des hommes de guerre et des politiques. Il a laissé également des traités sur la géométrie et la dialectique. Son style est varié, sa diction élevée, pleine de séduction et de charme.
Démétrius de Magnésie prétend, dans les Homonymes, qu’il délivra sa patrie de la tyrannie en tuant le tyran. Il dit aussi qu’Héraclide, ayant apprivoisé un jeune serpent, pria un ami dévoué, lorsqu’il se sentit près de mourir, de cacher son corps, afin de laisser croire qu’il avait été enlevé aux cieux, et de mettre le serpent dans le lit à sa place. On exécuta ses ordres ; mais pendant les funérailles, au moment où tous les citoyens célébraient à l’envi le nom d’Héraclide, le serpent effrayé par le bruit sortit des vêtements qui le couvraient, et effraya la multitude. On découvrit ensuite le corps d’Héraclide, et il parut non point tel qu’il avait voulu, mais tel qu’il était réellement. J’ai fait à ce sujet les vers suivants :
Tu as voulu persuader aux hommes, Héraclide, qu’après ta mort tu avais recouvré la vie en passant dans le corps d’un serpent ; mais tu fus trompé, grand philosophe ! La bête était bien un serpent, mais toi tu as montré que tu étais une bête et non un sage.
Hippobotus confirme le récit de Démétrius. La version d’Hermippus est différente : suivant lui, une maladie pestilentielle s’étant déclarée dans le pays, les habitants d’Héraclée envoyèrent à Delphes consulter l’oracle ; Héraclide corrompit à force d’argent les envoyés et la prêtresse, et celle-ci répondit que le fléau cesserait si l’on voulait donner à Héraclide fils d’Eutyphron une couronne d’or, et l’honorer comme un demi-dieu après sa mort. La réponse fut rapportée aux habitants d’Héraclée ; mais ceux qui l’avaient arrangée n’y gagnèrent rien. Héraclide mourut frappé d’apoplexie sur le théâtre même, au moment où on le couronnait ; les envoyés furent lapidés, et à la même heure la pythonisse, mordue par un des serpents sacrés au moment où elle entrait dans le sanctuaire, rendit l’âme à l’instant.
Tels sont les récits accrédités sur sa mort. Aristoxène le musicien prétend qu’il avait composé des tragédies qu’il fit passer sous le nom de Thespis. Chaméléon l’accuse de plagiat à son égard, à propos de l’ouvrage sur Hésiode et Homère. Autodorus l’épicurien l’attaque vertement et réfute ses idées sur la justice. On dit aussi que Denys le Transfuge, ou suivant d’autres Spintharus, ayant mis sa tragédie intitulée Parthénopée sous le nom de Sophocle, Héraclide se laissa prendre à l’imposture, et en cita des passages dans un de ses traités comme étant réellement de Sophocle. Denys s’en étant aperçu l’avertit de son erreur, et comme il refusait de se rendre, il lui écrivit de faire attention aux premiers vers qui formaient un acrostiche et renfermaient le nom de Pancalus, jeune homme dont Denys était épris. Héraclide s’obstina et prétendit que c’était là un effet du hasard : alors Denys lui écrivit de nouveau en ces termes :
« Tu y trouveras aussi ces vers :
« Un vieux singe ne se laisse pas prendre au lacet ;
On en vient à bout cependant ; mais il faut du temps. »
Il ajoutait : « Héraclide est un ignorant, et il n’en rougit pas. »
Il y a eu quatorze Héraclide : le premier est celui dont il est ici question ; le second est un de ses compatriotes, auteur de pyrrhiques et d’ouvrages légers ; le troisième, de Cumes, a écrit des Persiques en cinq livres ; le quatrième, également de Cumes, a traité de l’Art oratoire ; le cinquième, de Calatia ou d’Alexandrie, est auteur d’un traité intitulé Successions, en six livres, et d’un ouvrage sur les Vaisseaux, qui lui a fait donner le surnom de Lembus ; le sixième était d’Alexandrie et a écrit sur les Particularités de la Perse ; le septième, dialecticien de Bargylé, a écrit contre Épicure ; le huitième est un médecin de l’école d’Hicésias ; le neuvième, un médecin empirique, de Tarente ; le dixième a composé un traité de l’Art poétique ; le onzième est un sculpteur, de Phocée ; le douzième un épigrammatiste très mordant ; le treizième, originaire de Magnésie, a laissé une histoire de Mithridate ; le quatorzième a écrit sur l’astronomie.
LIVRE VI
Chapitre premier – Antisthène
Antisthène, fils d’Antisthène, était Athénien. On dit cependant que sa mère était étrangère : comme on lui en faisait un jour un reproche, il répondit : « La mère des dieux était bien Phrygienne. » Il paraît, en effet, que sa mère était Thrace ; c’est ce qui fit dire à Socrate, lorsqu’il se fut distingué au combat de Tanagre, que, né de père et de mère athéniens, il n’eût point montré un pareil courage. Il se moquait lui-même de l’orgueil que montraient les Athéniens à propos de leur qualité d’indigènes, et disait qu’ils avaient cela de commun avec les limaçons et les sauterelles.
Son premier maître fut Gorgias le rhéteur, et de là vient qu’il affecte la forme oratoire dans ses dialogues, surtout dans ceux intitulés de la Vérité et Exhortations. Hermippus rapporte qu’il avait eu dessein de faire au milieu des Grecs assemblés aux jeux isthmiques la critique et l’éloge des habitants d’Athènes, de Thèbes et de Lacédémone, mais qu’il y renonça ensuite lorsqu’il vit le nombre des spectateurs accourus de ces trois villes. Il finit par s’attacher aux leçons de Socrate, et en retira de tels fruits qu’il engagea ses propres disciples à les suivre avec lui. Comme il habitait le Pirée, il lui fallait faire chaque jour un chemin de quarante stades pour venir entendre Socrate. Formé par lui à la patience et au courage, jaloux d’imiter sa noble impassibilité d’âme, il fonda l’école cynique et proclama que le travail est un bien en prenant pour exemple le grand Hercule parmi les Grecs et Cyrus chez les Barbares.
Il est le premier qui ait défini la définition : Une proposition qui fait connaître l’essence des choses. Il avait sans cesse ces mots à la bouche : « Plutôt être fou qu’esclave des plaisirs », et « Il ne faut avoir commerce qu’avec les femmes qui doivent en savoir gré. »
Un jeune homme de Pont, voulant suivre ses leçons, lui demandait de quoi il avait besoin ; il répondit en jouant sur les mots : « D’un livre neuf, d’un style neuf et d’une tablette neuve » ; indiquant par là qu’il lui fallait avant tout de l’intelligence159.
Un autre lui demandait quelle femme il devait prendre en mariage : « Si elle est belle, dit-il, tu n’en jouiras pas seul ; laide, tu en seras bientôt las. »
Il apprit un jour que Platon parlait mal de lui : « C’est le propre des rois, dit-il, d’être accusés pour le bien qu’ils font. »
Au moment où on l’initiait aux mystères orphiques, le prêtre lui dit que les initiés jouissaient d’une foule de biens aux enfers : « Pourquoi donc, reprit-il, ne meurs-tu pas sur-le-champ ? »
Quelqu’un lui reprochait de n’être pas né de deux personnes libres : « Je ne suis pas né non plus, dit-il, de deux lutteurs, et cependant je connais la lutte. »
On lui demandait pourquoi il avait peu de disciples : « C’est, répliqua-t-il, que je les chasse avec une verge d’argent. »
Interrogé pourquoi il traitait durement ses disciples, il répondit : « Les médecins en agissent de même avec leurs malades. »
Il vit un jour un adultère qui se sauvait : « Malheureux ! lui dit-il, quel danger tu aurais pu éviter pour une obole ! »
« Il vaut mieux, disait-il (au rapport d’Hécaton dans les Sentences), avoir affaire aux corbeaux qu’aux flatteurs ; car ceux-là dévorent les morts et ceux-ci les vivants. »
Quelqu’un lui demandant ce qu’il y a de plus heureux pour l’homme, il répondit : « C’est de mourir au sein de la prospérité. »
Un de ses amis se plaignait à lui d’avoir perdu ses mémoires : « Il fallait, lui dit-il, les écrire dans ton âme et non sur le papier. »
Il disait que les envieux sont rongés par leur propre passion, comme le fer par la rouille ; que pour être immortel il faut vivre avec piété et justice ; que les États sont perdus lorsqu’on ne peut plus y discerner les méchants des bons.
S’entendant un jour louer par des gens pervers, il s’écria : « Je crains fort d’avoir fait quelque mauvaise action. »
« Une société de frères unis, disait-il, vaut mieux que toutes les murailles du monde. » « Il faut, disait-il encore, amasser des provisions qui surnagent avec nous au milieu du naufrage. »
On lui reprochait un jour de fréquenter des gens vicieux : « Les médecins, dit-il, fréquentent aussi les malades, sans pour cela contracter la fièvre. »
Il disait qu’il était absurde de ne pas purger la société des gens vicieux, tandis qu’on a grand soin au contraire de séparer l’ivraie du froment et de chasser de l’armée les bouches inutiles.
On lui demanda ce qu’il avait gagné à la philosophie : « J’y ai gagné, dit-il, de pouvoir converser avec moi-même. »
« Chante, lui dit quelqu’un dans un repas. – Et toi, répliqua-t-il, joue de la flûte. »
Diogène lui ayant demandé une tunique, il lui dit qu’il n’avait qu’à mettre son manteau en double.
« Quelle est, lui demandait-on, l’étude la plus nécessaire ? – C’est, répondit-il, de désapprendre le mal. »
Il engageait ceux qui étaient en butte à la médisance à se contenir plus encore que si on leur jetait des pierres. Il raillait Platon à cause de sa vanité : voyant un jour dans une fête un cheval hennir avec orgueil, il dit à Platon : « Et toi aussi il me semble que tu aurais été un cheval fringant » ; faisant par là allusion à ce que Platon louait souvent le cheval. Il alla le voir un jour qu’il était malade et aperçut une cuvette où il avait vomi : « Je vois bien la bile, dit-il, mais je n’y vois pas l’orgueil. »
Il conseillait aux Athéniens de décréter que les ânes sont des chevaux, et comme on traitait cela d’absurde : « Vous choisissez bien, dit-il, pour généraux des gens qui ne savent rien et n’ont d’autres titres que l’élection. »
Quelqu’un lui disait : « Beaucoup de gens te louent. – Qu’ai-je donc fait de mal ? » reprit-il.
Socrate le voyant tourner son manteau de manière à montrer le côté déchiré, lui dit : « Je vois ton orgueil à travers les trous de ton manteau. »
Phanias raconte, dans le traité sur les Philosophes socratiques, que quelqu’un ayant demandé à Antisthène ce qu’il fallait faire pour devenir homme de bien, il répondit : « Apprendre de ceux qui savent à corriger ce qu’il y a de mal en toi. »
Entendant louer la bonne chère, il s’écria : « Puissent les enfants de nos ennemis s’adonner à la bonne chère ! »
Voyant un jeune homme poser devant le statuaire d’une manière prétentieuse, il lui dit : « Réponds-moi : si une statue d’airain pouvait parler, de quoi s’enorgueillirait-elle ? – De sa beauté, dit le jeune homme. – N’as-tu donc pas honte, reprit-il, de mettre ton orgueil dans les mêmes avantages qu’une chose inanimée ? »
Un jeune homme de Pont lui avait dit qu’il pouvait compter sur ses bons offices à l’arrivée d’un navire de salaison qu’il attendait. Il prit un sac vide et emmena l’officieux jeune homme chez une marchande de farine ; là il fit emplir son sac et partit. Comme la marchande réclamait le prix de sa farine, il lui dit : « Ce jeune homme payera pour moi quand son navire de salaison sera arrivé. »
Il paraît que c’est lui qui fut cause de l’exil d’Anytus et de la mort de Mélitus ; en effet on rapporte qu’ayant rencontré des jeunes gens de Pont qu’avait attirés la réputation de Socrate, il les mena à Anytus et leur dit qu’en morale il était bien supérieur à Socrate, ce qui excita à un si haut point l’indignation des Athéniens qu’ils bannirent Anytus.
S’il lui arrivait de rencontrer une femme bien parée, il se rendait chez elle et demandait au mari d’exhiber son cheval et ses armes, en disant que s’il était pourvu de tout ce qui est nécessaire à la défense il pouvait permettre le luxe à sa femme, ayant les moyens de protéger son honneur, mais qu’autrement il devait lui interdire la parure.
Il professait encore les maximes suivantes : La vertu peut s’enseigner. – La véritable noblesse consiste dans la vertu, car la vertu suffit au bonheur ; elle n’a pas besoin d’autre secours que la force d’âme de Socrate. – La vertu a pour objet l’action ; elle ne réclame ni beaucoup de paroles, ni une grande science. – Le sage se suffit à lui-même, car tout ce qui est aux autres lui appartient. – Une vie obscure est un bien, comme le travail. – Le sage n’administre pas d’après les lois établies, mais d’après celles de la vertu. Il se marie pour avoir des enfants, et choisit pour cela les femmes les plus belles. Il peut aussi aimer des jeunes gens ; car seul il sait ceux qui sont dignes de l’être.
Voici d’autres maximes que lui attribue Dioclès : Rien n’est étranger ni nouveau pour le sage. – L’homme vertueux est digne d’amour. – Les gens de bien sont nos amis. – Prenons pour alliés ceux qui sont courageux et justes. – La vertu est une arme qui ne peut être ravie. – Il vaut mieux combattre avec un petit nombre de gens de bien contre tous les méchants qu’avec une multitude de méchants contre un petit nombre d’hommes vertueux. – Prenez garde à vos ennemis, car ils seront les premiers à remarquer vos fautes. – Faites plus de cas d’un homme juste que d’un parent. – Les mêmes vertus conviennent à l’homme et à la femme. – Tout ce qui est bien est beau ; tout ce qui est mal est laid. – Regardez les actions vicieuses comme contraires à votre nature. – La prudence est la plus sûre de toutes les murailles ; elle ne peut ni crouler, ni être livrée par trahison. – Il faut se faire de ses propres pensées un boulevard imprenable.
Antisthène enseignait dans le Cynosarge, gymnase peu éloigné des portes de la ville, et auquel, suivant quelques-uns, la secte cynique doit son nom. On l’avait lui-même surnommé Aplocyon160. Il est le premier, au rapport de Dioclès, qui se soit contenté pour tout vêtement de son manteau mis en double, et qui ait adopté le bâton et la besace. Néanthe dit aussi qu’il s’est le premier réduit au manteau pour tout vêtement ; mais Sosicrate prétend, au troisième livre des Successions, que Diodore d’Aspendos est le premier qui ait laissé croître sa barbe et qui ait pris le bâton et la besace.
Antisthène est le seul des philosophes socratiques qu’ait loué Théophraste ; il vante son habileté et le charme irrésistible de sa parole, témoignage qui est confirmé d’ailleurs par les écrits d’Antisthène et par le banquet de Xénophon. Il passe pour avoir inauguré l’austère philosophie stoïcienne que l’épigrammatiste Athénée a célébrée dans ces vers :
Illustres philosophes stoïciens, vous qui avez gravé dans vos livres sacrés les plus pures maximes, vous avez raison de dire que la vertu est le seul bien de l’âme ; car elle est la seule gardienne de la vie des hommes et des cités. S’il en est d’autres qui prennent pour fin les plaisirs du corps, une seule des filles de Mémoire a pu le leur persuader.
Antisthène a préparé les voies à Diogène pour son système de l’impassibilité ; à Cratès pour celui de la continence ; à Zénon pour celui de la patience ; c’est lui qui a jeté les fondements de tout l’édifice. Xénophon dit que sa conversation était pleine de charme et qu’en toutes choses il avait un empire absolu sur lui-même. Ses écrits forment dix volumes, le premier renferme les ouvrages suivants : de la Diction, ou des Figures ; Ajax, ou Discours d’Ajax ; Ulysse, ou sur Ulysse ; Apologie d’Oreste, ou les Avocats ; l’Isographe, ou Lysias et Isocrate ; contre l’ouvrage d’Isocrate intitulé : de l’Absence des témoins.
Second volume : de la Nature des animaux ; de la Procréation des enfants, ou Traité érotique sur le mariage ; Physiognomonique sur les sophistes ; Exhortations sur la justice et le courage, en trois livres ; sur Théognis, deux livres.
Troisième volume : du Bien ; du Courage ; de la Loi, ou du Gouvernement ; de la Loi, ou du Bien et du Juste ; de la Liberté et de l’Esclavage ; de la Bonne foi ; le Tuteur, ou de la Soumission ; de la Victoire ; Économique.
Quatrième volume : Cyrus ; le premier Hercule, ou de la Force.
Cinquième volume : Cyrus, ou de la Royauté ; Aspasie.
Sixième volume : de la Vérité ; de la Discussion, discours critique ; Sathon, ou de la Controverse, trois livres ; du Langage.
Septième volume : de l’Éducation, ou des Noms, cinq livres ; de la Mort ; de la Vie et de la Mort ; des Enfers ; de l’Emploi des mots, ou de la Dispute ; de l’Interrogation et de la Réponse ; de l’Opinion et de la Science, quatre livres ; de la Nature, deux livres ; Questions sur la nature, deux livres ; Opinions, ou de la Dispute ; Problèmes sur l’étude.
Huitième volume : de la Musique ; des Commentateurs ; sur Homère ; de l’Injustice et de l’Impiété ; sur Calchas ; sur l’Espion ; de la Volupté.
Neuvième volume : de l’Odyssée ; de la Baguette ; Minerve, ou sur Télémaque ; sur Hélène et Pénélope ; sur Protée ; le Cyclope, ou sur Ulysse ; de l’Usage du vin, ou de l’Ivresse, autrement du Cyclope ; sur Circé ; sur Amphiaraüs ; sur Ulysse, Pénélope et le Chien161.
Dixième volume : Hercule, ou Midas ; Hercule, ou de la Prudence et de la Force ; le Maître, ou l’Amant ; les Maîtres, ou les Espions ; Ménéxène, ou du Commandement ; Alcibiade ; Archélaüs, ou de la Royauté.
Tels sont les ouvrages d’Antisthène. Timon le raille sur la multitude de ses productions et l’appelle « un intarissable diseur de riens. » Il mourut d’épuisement. Diogène étant allé le voir pendant sa maladie, lui dit : « As-tu besoin d’un ami ? » Une autre fois il prit un poignard et alla le trouver ; Antisthène s’étant écrié en sa présence : « Qui me délivrera de mes maux ? – Ceci, dit Diogène en montrant le poignard. – Je parle de mes douleurs, reprit-il, et non de la vie. » Il paraît, en effet, qu’attaché à la vie, il supportait impatiemment la souffrance. J’ai fait sur lui les vers suivants :
Tu fus chien pendant ta vie, Antisthène, mordant le vice, sinon avec les dents, du moins par tes discours. On dira peut-être que tu es mort d’épuisement : eh qu’importe ? Par une route ou par une autre il faut toujours descendre aux enfers.
Il y a eu trois autres Antisthène : un disciple d’Héraclite, un Éphésien et un historien natif de Rhodes.
Nous avons parlé précédemment des disciples d’Aristippe et de Phédon, passons maintenant à ceux d’Antisthène, les cyniques et les stoïciens.
Chapitre II – Diogène
Diogène, fils du banquier Hicésias, était de Sinope. Dioclès dit que son père tenait la banque publique et avait altéré les monnaies, ce qui obligea Diogène à fuir. Eubulide prétend, au contraire, dans le livre sur Diogène, qu’il était personnellement coupable et fut banni avec son père ; et, en effet, Diogène s’accuse, dans le livre intitulé la Panthère, d’avoir altéré la monnaie. Quelques auteurs racontent qu’ayant été mis à la tête de la monnaie, il prêta l’oreille aux suggestions des ouvriers et alla à Delphes ou à Délos demander à l’oracle s’il devait faire, dans sa patrie, ce qu’on lui conseillait. La réponse fut favorable ; mais Diogène, ne comprenant pas que l’expression change la monnaie, pouvait s’appliquer aux mœurs et aux usages, altéra le titre de l’argent ; il fut découvert et exilé, selon quelques-uns ; suivant d’autres, il eut peur et s’expatria. D’après une autre version, il altéra l’argent qu’il avait reçu de son père : celui-ci mourut en prison ; quant à lui, étant parvenu à fuir, il alla à Delphes demander à l’oracle, non point s’il devait falsifier les monnaies, mais quel serait le meilleur moyen de parvenir à la célébrité ; et il en reçut la réponse dont nous avons parlé.
Arrivé à Athènes, il alla trouver Antisthène, qui le repoussa sous prétexte qu’il ne voulait recevoir aucun disciple. Mais Diogène triompha de ses refus par sa persévérance. Un jour qu’Antisthène le menaçait de son bâton, il tendit la tête en disant : « Frappe, tu ne trouveras pas un bâton assez dur pour m’éloigner de toi tant que tu parleras. » À partir de ce moment, il devint son disciple et, en sa qualité d’exilé, il s’imposa une vie simple et austère. Théophraste raconte, dans le traité intitulé Mégarique, qu’ayant vu une souris courir sans s’inquiéter d’une chambre pour coucher, sans craindre les ténèbres ni s’occuper en rien de tout ce dont on regarde la jouissance comme indispensable, il trouva dans cet exemple un remède à sa pauvreté. Il est le premier, au dire de quelques-uns, qui ait mis son manteau en double, étant dans la nécessité de s’en servir pour dormir. Il portait une besace qui renfermait sa nourriture et ne faisait aucune différence des lieux, mangeant, dormant, discourant partout où il se trouvait. Il disait à ce sujet, en montrant le portique de Jupiter et le Pompéum, que les Athéniens avaient pris soin de le loger. On lit dans Olympiodore, prostate des Athéniens, dans Polyeucte le rhéteur et dans Lysanias, fils d’Eschrion, qu’une maladie l’avait forcé d’abord à se servir d’un bâton, mais que plus tard il portait constamment son bâton et sa besace, non pas en ville cependant, mais en voyage. Une personne à laquelle il avait écrit de lui procurer une maison ayant tardé à le faire, il adopta pour demeure, ainsi qu’il nous l’apprend lui-même par ses lettres, un tonneau qui se trouvait dans le temple de la mère des dieux. L’été, il se roulait dans le sable brûlant, et l’hiver, il tenait embrassées des statues couvertes de neige ; en un mot, il ne négligeait aucun moyen de s’exercer au courage et à la patience. Il était d’ailleurs mordant et méprisant dans ses discours : il appelait l’école d’Euclide un lieu de colère162 et l’enseignement de Platon un assommoir163. Il disait que les jeux dionysiaques étaient de grandes merveilles pour les fous et que les orateurs sont les serviteurs de la multitude. « Lorsque je considère la vie humaine, disait-il souvent, et que je vois ceux qui la gouvernent, les médecins et les philosophes, l’homme me semble le plus sage des animaux ; mais quand je jette les yeux sur les interprètes des songes, les devins et ceux qui ont confiance en eux, sur ceux qui sont entichés de la gloire et de la richesse, rien ne me paraît plus sot que l’homme. » Il disait que dans la vie il faut plus souvent recourir à la raison qu’à la corde.
Il remarqua un jour que dans un repas somptueux Platon ne mangeait que des olives : « Comment ! lui dit-il, grand sage, tu as traversé la mer pour aller en Sicile chercher une table servie comme celle-ci, et maintenant qu’elle est devant toi, tu n’en jouis pas ! – Je te jure par les dieux, Diogène, reprit Platon, que, même en Sicile, je me contentais le plus souvent d’olives et de mets de ce genre. – En ce cas, répliqua-t-il, qu’avais-tu besoin d’aller à Syracuse ; est-ce qu’alors l’Attique ne produisait point d’olives ? » (Phavorinus, dans les Histoires diverses, met ce dernier trait sous le nom d’Aristippe.)
Une autre fois étant à manger des olives, il rencontra Platon et lui dit : « Tu peux partager avec moi. » Platon en prit et les mangea ; alors Diogène reprit : « Je t’avais dit de partager, mais non pas de manger. »
Il se rendit un jour à une réunion où Platon avait invité quelques amis, à leur retour de la cour de Denys, et il se mit à fouler aux pieds les tapis en disant : « Je foule la vanité de Platon. – Et moi, reprit Platon, j’entrevois beaucoup d’orgueil sous ton mépris de la vanité. » Suivant une autre version, Diogène dit : « Je foule aux pieds l’orgueil de Platon » ; et celui-ci répliqua : « Oui, mais avec un autre orgueil, Diogène. »
Sotion rapporte, au quatrième livre, un autre mot du cynique à Platon ; Diogène lui ayant demandé du vin et des figues, il lui envoya toute une amphore de vin : « Te voilà bien, lui dit Diogène, si on te demande combien font deux et deux, tu répondras : vingt ; tu ne sais ni donner ce qu’on te demande, ni répondre aux questions qu’on t’adresse » ; allusion piquante à ses interminables discours.
On lui demandait en quel lieu de la Grèce il avait vu des hommes courageux : « Des hommes, dit-il, je n’en ai vu nulle part ; mais j’ai vu des enfants à Lacédémone. »
Il discourait un jour sérieusement et personne ne l’écoutait ; alors il se mit à débiter des balivernes, et vit une foule de gens s’empresser autour de lui : « Je vous reconnais bien, leur dit-il, vous accourez auprès de ceux qui vous content des sornettes, et vous n’avez qu’insouciance et dédain pour les choses sérieuses. »
Il disait qu’on se disputait bien à qui saurait le mieux renverser son adversaire dans la fosse164 ou donner un coup de pied, mais qu’il n’y avait aucune rivalité pour l’honnêteté et la vertu. Il admirait les grammairiens de rechercher curieusement les malheurs d’Ulysse et d’ignorer leurs propres maux. Il disait aussi que les musiciens accordent avec soin leur lyre, mais ne songent nullement à accorder les penchants de leur âme ; que les mathématiciens observent le soleil et la lune sans s’inquiéter de ce qui est à leurs pieds ; que les orateurs s’étudient à bien dire, mais non à bien faire ; enfin que les avares parlent de l’argent avec mépris et l’aiment par-dessus tout. Il condamnait ceux qui, tout en louant les gens de bien de s’être placés au-dessus des richesses, portent envie aux riches. Il s’indignait de ce que dans les sacrifices offerts aux dieux pour obtenir la santé on mangeât de manière à la perdre. Un autre sujet d’étonnement pour lui c’était que les esclaves, en voyant leurs maîtres manger avec avidité, ne dérobassent pas une partie des mets. Il approuvait fort ceux qui sur le point de se marier n’en faisaient rien ; ceux qui au moment de s’embarquer revenaient sur leurs pas ; ceux qui, décidés à entrer dans les affaires, s’en abstenaient ; ceux qui résolus à élever des enfants changeaient d’avis ; enfin ceux qui, déterminés à fréquenter les grands, y renonçaient. « Il faut, disait-il, tendre la main à ses amis, mais sans fermer les doigts. »
Ménippe raconte dans le Diogène vendu qu’il fut fait prisonnier et mis en vente, et qu’interrogé alors sur ce qu’il savait faire, il répondit : « Commander aux hommes. » S’adressant ensuite au héraut, il lui dit : « Demande si quelqu’un veut acheter un maître. » Comme on lui défendait de s’asseoir : « Qu’importe ? dit-il, on achète bien les poissons sans s’inquiéter comment ils sont placés. »
Il s’étonnait de ce qu’avant d’acheter une marmite ou un plat on l’éprouve au son, tandis que pour un homme on se contente de la simple vue. Xéniade l’ayant acheté, il lui dit que, quoiqu’il fût le maître de Diogène, il devait lui obéir, de même qu’on obéit à un médecin ou à un pilote, sans s’inquiéter s’ils sont esclaves.
Eubulus rapporte dans l’ouvrage intitulé Diogène vendu qu’il élevait de la manière suivante les enfants de Xéniade : après les exercices littéraires, il leur montrait à monter à cheval, à tirer de l’arc, à manier la fronde et à lancer le javelot. Il les conduisait ensuite à la palestre ; mais il se gardait bien de les confier au maître pour les exercer comme des athlètes ; il les exerçait lui-même modérément, jusqu’à ce qu’une légère rougeur colorât leurs joues et seulement comme mesure hygiénique. Il leur faisait apprendre par cœur les récits des poètes et des autres écrivains, ainsi que ses propres ouvrages, ayant soin de leur donner sur chaque point un résumé succint pour faciliter le travail de la mémoire. À la maison, il les habituait au service domestique, et leur apprenait à se contenter d’une nourriture légère et à boire de l’eau. Il les menait avec lui dans les rues, la tête rasée jusqu’à la peau, sans aucun ornement, sans tunique, nu-pieds, en silence et les yeux baissés ; il les conduisait aussi à la chasse. De leur côté, ils avaient grand soin de Diogène et le recommandaient à leurs parents. Eubulus rapporte encore qu’il vieillit auprès de Xéniade dont les fils l’ensevelirent à sa mort. Xéniade lui ayant demandé comment il voulait être enterré, il répondit : « Le visage contre terre. » Comme on voulait en savoir la raison, il dit : « C’est que dans peu ce qui est en bas sera en haut » ; faisant allusion à la puissance macédonienne qui, partie de faibles commencements, commençait à grandir et à devenir dominante.
Conduit dans une maison splendide par quelqu’un qui lui défendit de cracher, il lui cracha au visage en disant qu’il n’avait pas trouvé d’endroit plus sale. D’autres attribuent ce trait à Aristippe. Hécaton dit dans le premier livre des Chries qu’il se mit un jour à crier : « Hommes, accourez » ; et que beaucoup de gens s’étant approchés, il les écarta avec son bâton en disant : « J’ai appelé des hommes et non des ordures. »
On assure qu’Alexandre disait que s’il n’était pas Alexandre il voudrait être Diogène.
« Les véritables estropiés, disait Diogène, ne sont pas les sourds et les aveugles, mais ceux qui n’ont pas de besace. » Métroclès raconte dans les Chries, qu’étant entré un jour à demi rasé dans un festin de jeunes gens, il reçut des coups, et que pour se venger il suspendit à son col un écriteau sur lequel il avait mis les noms de ceux qui l’avaient battu, et se promena ainsi par la ville, les couvrant de honte et les exposant à l’indignation et à la censure publique. Il disait qu’il était chien de chasse, de ces chiens que beaucoup de gens louent, mais sans oser chasser avec eux. Quelqu’un ayant dit devant lui : « Je triomphe des hommes aux jeux pythiques. – C’est moi, reprit-il, qui sais vaincre les hommes ; toi, tu ne vaincs que des esclaves. »
On lui disait qu’il était vieux et devait désormais songer au repos : « Eh quoi ! répondit-il, si je fournissais une carrière et que je fusse près du but, ne devrais-je pas redoubler d’efforts au lieu de me reposer ? »
Invité à un dîner, il refusa de s’y rendre, parce que la veille on ne l’avait pas remercié d’avoir accepté.
Il marchait nu-pieds dans la neige et s’imposait encore d’autres épreuves que nous avons citées plus haut. Il avait même essayé de manger de la chair crue, mais il ne put la digérer.
Il rencontra un jour Démosthène l’orateur attablé dans une taverne, et, voyant qu’il se retirait pour se cacher, il lui dit : « Tu n’en seras que plus avant dans la taverne. » Une autre fois, des étrangers lui ayant demandé à voir Démosthène, il leur dit en étendant avec mépris le doigt du milieu : « Tenez, voici l’orateur des Athéniens165. »
Il vit un jour un homme qui rougissait de ramasser un morceau de pain qu’il avait laissé tomber ; pour lui donner une leçon, il se mit à traîner sur la place du Céramique un goulot de bouteille attaché avec une corde. Il disait qu’il faisait comme les chefs d’orchestre, qui forcent le ton pour que les autres puissent arriver au ton convenable. Il prétendait que la plupart des hommes étaient fous à un doigt près, puisqu’on traitait de fous ceux qui marchaient le doigt du milieu tendu, mais non ceux qui tendaient le petit doigt. Il remarquait aussi que les choses les plus précieuses se vendaient à vil prix et réciproquement ; qu’une statue coûtait trois mille drachmes et qu’on achetait un chénix de farine pour deux pièces de billon.
Lorsque Xéniade l’eut acheté, Diogène lui dit : « Veille à bien faire ce que je t’ordonnerai. – Les fleuves remontent vers leur source, reprit Xéniade. – Si, étant malade, répliqua Diogène, tu avais acheté un médecin, répondrais-tu, au lieu de lui obéir, que les fleuves remontent vers leur source ? »
Quelqu’un lui ayant demandé à devenir son disciple, il lui donna à porter un mauvais poisson avec ordre de le suivre ; mais le néophyte, honteux de cette épreuve, jeta le poisson et s’en alla. À quelque temps de là, Diogène le rencontra, et lui dit en riant : « Un mauvais poisson a rompu notre amitié. » Dioclès raconte autrement le fait. Quelqu’un lui dit : « Donne-moi tes ordres, Diogène. » Aussitôt il l’emmena avec lui et lui donna à porter pour une demi-obole de fromage ; sur son refus d’obéir, il lui dit : « Une demi-obole de fromage a rompu notre amitié. »
Ayant aperçu un enfant qui buvait dans le creux de sa main, il jeta aussitôt le gobelet qu’il portait dans sa besace, en disant : « Un enfant m’a donné une leçon de simplicité. » Il jeta aussi la cuiller lorsqu’il eut vu un autre enfant qui, après avoir cassé son écuelle, ramassait ses lentilles avec une croûte de pain.
Il raisonnait ainsi : « Tout appartient aux dieux ; les sages sont amis des dieux ; tout est commun entre amis ; donc tout appartient aux sages. »
Zoïle de Pergame raconte qu’ayant vu une femme prosternée devant les dieux dans une posture indécente et voulant la corriger de sa superstition, il s’approcha d’elle et lui dit : « Ne crains-tu pas qu’il y ait quelque dieu derrière toi (car tout est plein de dieux), et que ta posture ne soit injurieuse pour lui ? »
Il consacrait, disait-il, à Esculape un fouetteur chargé de frapper ceux qui se prosternaient le visage contre terre. Il avait coutume de dire que toutes les imprécations des tragiques s’appliquaient à lui, qu’il était
Sans ville, sans maison, chassé de sa patrie,
Pauvre, errant, vivant au jour le jour.
Il ajoutait qu’il opposait à la fortune le courage, à la loi la nature, aux passions la raison.
Alexandre vint un jour se placer devant lui, tandis qu’il se chauffait au soleil dans le Cranium166, et lui dit : « Demande-moi ce que tu voudras. – Retire-toi de mon soleil », reprit Diogène.
Il avait assisté à une longue lecture qui touchait à son terme, et déjà le lecteur montrait qu’il n’y avait plus rien d’écrit : « Courage, amis, dit Diogène, je vois terre. »
Un sophiste tirait pour conclusion d’un syllogisme, qu’il avait des cornes ; il se toucha le front et dit : « Je n’en sens pas. » Un autre ayant nié le mouvement, il se leva et se mit à marcher. Entendant quelqu’un discourir sur les phénomènes célestes, il lui dit : « Depuis quand es-tu revenu du ciel ? »
Un eunuque de mauvaise vie avait écrit au-dessus de sa porte : « Que rien de mauvais n’entre ici. » Et le maître de la maison, dit Diogène, par où entrera-t-il ? »
Un jour il se parfuma les pieds, sous prétexte que de la tête les parfums se dissipaient dans l’air, mais que des pieds ils montaient à l’odorat.
Les Athéniens l’engageaient à se faire initier, et lui disaient que les initiés occupaient les premiers rangs aux enfers. « Ne serait-il pas ridicule, dit-il, qu’Agésilas et Épaminondas croupissent dans la boue, et que des gens de rien, par cela seul qu’ils auraient été initiés, habitassent les îles des bienheureux ? »
Apercevant des souris qui grimpaient sur sa table : « Voyez, dit-il, Diogène aussi nourrit des parasites. »
Platon l’ayant un jour appelé chien, il répliqua : « Tu as raison, car je suis retourné auprès de ceux qui m’avaient vendu167. »
Au sortir du bain, quelqu’un lui demanda s’il y avait beaucoup d’hommes à se baigner ; il dit que non. Un autre lui demanda s’il y avait beaucoup de monde : « Oui », dit-il.
Platon avait défini l’homme un animal à deux pieds sans plumes, et cette définition avait fait fortune. Diogène pluma un coq et le porta dans l’école du philosophe, en disant : « Voilà l’homme de Platon » ; ce qui fit ajouter à la définition : à larges ongles.
On lui demandait à quelle heure il fallait dîner : « Si vous êtes riche, répondit-il, quand vous voudrez ; si vous êtes pauvre, quand vous pourrez. »
Voyant chez les Mégariens les moutons soigneusement couverts de peaux168, tandis que les enfants étaient nus, il dit qu’il valait mieux être le mouton des Mégariens que leur fils.
Quelqu’un l’ayant heurté avec une poutre, lui cria ensuite gare : « Veux-tu donc, reprit-il, me heurter une seconde fois ? »
Il appelait les orateurs « les serviteurs de la populace » et les couronnes « des bulles de gloire. » Ayant allumé une lanterne en plein jour, il s’en allait criant : « Je cherche un homme. » Il se tenait un jour sous une fontaine et se faisait inonder ; comme les assistants s’apitoyaient sur son compte, Platon, qui était présent, leur dit, en faisant allusion à sa vanité : « Si vous voulez avoir pitié de lui, allez-vous-en. »
Quelqu’un lui ayant donné un coup de poing, il s’écria : « Grands dieux ! je ne m’étais pas aperçu que je me promenais avec un casque sur la tête. »
Midias lui donna un jour un coup de poing en lui disant : « Il y a trois mille drachmes toutes comptées pour toi. » Le lendemain Diogène alla le frapper avec des courroies dont se servaient les combattants au pugilat, et lui dit : « Il y a trois mille drachmes comptées pour toi. »
Lysias l’apothicaire lui ayant demandé s’il croyait aux dieux : « Comment n’y croirais-je pas, répondit-il, puisque je te regarde comme leur ennemi ? » D’autres attribuent ce mot à Théodore.
Il dit à un homme qui se faisait purifier par une ablution : « Insensé, ne sais-tu point que les ablutions ne lavent pas plus les souillures de la vie qu’elles n’effacent les fautes de grammaire. »
Il disait que les hommes ont tort de se plaindre de la fortune ; car ils demandent aux dieux ce qu’ils prennent pour des biens, mais non les biens véritables. Il se moquait de ceux qui s’effrayent des songes en disant qu’ils ne s’inquiètent pas de ce qu’ils font pendant la veille, et attachent une grande importance aux vaines imaginations du sommeil. Aux jeux olympiques, le héraut ayant proclamé : « Dionippe vainqueur des hommes ! » Diogène s’écria : « Il n’a vaincu que des esclaves ; c’est à moi de vaincre les hommes. »
Les Athéniens aimaient Diogène, à ce point, qu’un jeune homme ayant brisé son tonneau, ils le battirent et remplacèrent le tonneau.
Denys, le stoïcien, rapporte qu’après la bataille de Chéronée il fut pris et conduit à Philippe ; celui-ci lui ayant demandé qui il était, il répondit : « Un homme curieux d’observer ton insatiable ambition. » Cette réponse frappa tellement Philippe qu’il le renvoya libre.
Antipater reçut un jour, à Athènes, une lettre d’Alexandre par l’intermédiaire d’un certain Athlias ; Diogène, qui était présent, dit plaisamment à ce sujet : « Athlias d’Athlias, à Athlias, par Athlias169. »
Perdiccas l’ayant menacé de le faire mourir s’il ne venait le trouver, il répondit : « Tu ne ferais là rien de bien extraordinaire, car l’escarbot et la tarentule ont le même pouvoir ; la menace eût bien mieux porté si tu m’avais dit que sans moi tu vivrais heureux. »
On l’entendait souvent répéter que les dieux avaient mis sous la main de l’homme tout ce qu’il fallait pour vivre heureux, mais que l’homme ne l’apercevait pas, occupé qu’il était à courir après les tartes, les onguents et autres choses semblables. Il disait à ce sujet à un homme qui se faisait chausser par un esclave : « Tu n’es pas encore heureux, il faudrait aussi qu’il te mouchât ; mais cela viendra quand tu auras perdu les mains. »
Voyant un jour les magistrats, appelés hiéromnémones, emmener un homme qui avait volé une fiole, il dit : « Les grands voleurs emmènent le petit. »
Une autre fois il vit un jeune garçon lancer des pierres contre une croix : « Courage, lui dit-il, tu atteindras au but. »
Des jeunes gens l’avaient entouré et lui disaient : « Nous prendrons bien garde que tu ne nous mordes. – Ne craignez rien, mes enfants, reprit-il, le chien ne mange pas de betteraves170. »
Voyant un homme tout fier d’une peau de lion qui couvrait ses épaules, il lui dit : « Cesse de déshonorer les insignes du courage. »
On disait un jour devant lui que Callisthène était fort heureux de partager les somptueux repas d’Alexandre : « Dites plutôt, répliqua-t-il, qu’il est malheureux de ne pouvoir dîner et souper que quand il plaît à Alexandre. »
Il disait que quand il avait besoin d’argent, il priait ses amis non pas de lui en donner, mais de lui en rendre. On le vit un jour se polluer sur la place publique, en disant : « Plût aux dieux qu’on pût aussi apaiser la faim en se frottant le ventre. »
Ayant aperçu un enfant que des satrapes emmenaient, il le prit, le ramena à ses parents, et leur recommanda de veiller sur lui. Une autre fois, un jeune homme vêtu avec recherche lui ayant fait une question, il lui dit : « Je ne te répondrai pas que tu n’aies ouvert ton manteau pour me montrer si tu es homme ou femme. »
Il vit au bain un autre jeune homme chercher dans le jeu appelé cottabisme171 l’issue de ses amours : « Mieux tu réussis, lui dit-il, plus tu fais mal. »
Dans un repas, quelques-uns des convives lui jetèrent des os comme à un chien ; il quitta sa place et alla uriner sur eux à la manière des chiens.
Il appelait les orateurs et tous ceux qui cherchaient à briller par la parole des gens trois fois hommes, dans le sens de trois fois malheureux. Il disait qu’un riche ignorant est une brebis couverte d’une toison d’or.
Voyant sur la maison d’un débauché l’inscription à vendre, « Je savais bien, dit-il, qu’étant si pleine de crapule, tu ne manquerais pas de vomir ton maître. »
Un jeune homme se plaignant à lui des obsessions dont il était l’objet : « Mais toi, lui dit-il, cesse donc de laisser paraître tes inclinations voluptueuses. »
Étant entré dans un bain sale, il dit : « Où va-t-on se laver en sortant d’ici ? »
Il était le seul à louer un épais joueur de harpe que tout le monde bafouait ; comme on lui en demandait la raison : « Je le loue, dit-il, de ce que, tel qu’il est, il aime mieux toucher de la harpe que voler. »
Il rencontra un jour un joueur de harpe dont les accords avaient la prérogative de chasser tout le monde, et lui dit en l’abordant : « Salut, coq. » Comme l’autre lui demandait la raison de ce surnom : « C’est, dit-il, que tu réveilles tout le monde par tes chants. »
La foule s’était rassemblée un jour autour d’un jeune homme qu’on se montrait ; Diogène alla se placer devant lui, et se mit à dévorer avidement des lupins qu’il avait dans le pan de son manteau ; tout le monde s’étant alors tourné vers lui, il leur dit : « Je vous admire de quitter ce jeune homme pour me regarder. »
Un homme fort superstitieux lui dit : « Je te briserai la tête d’un seul coup. – Et moi, reprit-il, je te ferai trembler en éternuant à ta gauche. »
Pressé par Hégésias de lui prêter quelques-uns de ses écrits, il lui dit : « J’admire ta simplicité, Hégésias ; quand tu veux des figues, tu n’en prends pas de peintes, mais de vraies ; comment donc négliges-tu le véritable exercice de l’intelligence pour t’attacher aux livres ? »
Quelqu’un lui reprochait son exil : « Insensé, dit-il, c’est cela même qui m’a rendu philosophe. »
On lui disait une autre fois : « Ceux de Sinope t’ont chassé de chez eux. – Et moi, répondit-il, je les ai condamnés à y rester. »
Il vit un jour un vainqueur aux jeux olympiques mener paître ses moutons : « Brave homme, lui dit-il, tu es bien vite passé d’Olympie à Némée172. »
On lui demandait pourquoi les athlètes sont insensibles : « C’est, dit-il, qu’ils sont bâtis de chair de bœuf et de pourceau. »
Il sollicitait un jour une statue, et comme on lui en demandait la raison : « Je veux, dit-il, m’habituer aux refus. »
Il disait à quelqu’un en lui demandant l’aumône (car au commencement la misère l’avait réduit à cette extrémité) : « Si tu as déjà donné à d’autres, donne-moi aussi, et si tu n’as encore donné à personne commence par moi. »
Un tyran lui demandait quel était le meilleur airain pour faire des statues : « C’est, répondit-il, celui dont on a fait les statues d’Harmodius et d’Aristogiton. »
Quelqu’un lui ayant demandé comment Denys traitait ses amis, il répondit : « Comme on traite une bourse ; on la serre précieusement quand elle est pleine ; on la jette quand elle est vide. »
Un nouveau marié avait écrit au-dessus de sa porte : « Le fils de Jupiter, Hercule, l’illustre vainqueur habite ici ; que rien de mauvais n’y entre. » Diogène ajouta : « Troupes auxiliaires après la guerre finie. »
Il disait que l’avarice est la mère de tous les vices. Voyant un prodigue manger des olives dans une taverne, il lui dit : « Si tu avais dîné ainsi, tu ne souperais pas ainsi173. » Il disait encore que l’homme vertueux est l’image des dieux, et que l’amour est l’occupation des oisifs.
« Quelle est, lui disait-on, la condition la plus misérable ? – C’est, répondit-il, celle d’un vieillard dans l’indigence. »
Quelqu’un lui demandait quels étaient les animaux dont la morsure était la plus dangereuse : « Parmi les animaux sauvages, dit-il, c’est le calomniateur, et parmi les animaux domestiques, le flatteur. »
Il vit un jour deux centaures détestablement peints : « Lequel des deux, dit-il, est le centaure174 ? »
Il disait qu’un discours fait pour plaire est un filet enduit de miel, et que le ventre est le Charybde de la vie.
Entendant dire qu’un nommé Didymus avait été surpris en adultère, il s’écria : « Son nom seul indique assez qu’il doit être pendu175. »
« Pourquoi, lui dit-on, l’or est-il si pâle ? – C’est, reprit-il, qu’il a beaucoup d’envieux. »
Ayant aperçu une femme portée dans une litière, il dit : « Il faudrait une bien autre cage pour un animal aussi farouche. »
Voyant un esclave fugitif assis sur un puits, il lui dit : « Jeune homme, prends garde au puits. »
Une autre fois, il aperçut dans un bain un jeune homme qui pratiquait le vol aux habits, et lui dit : « Viens-tu prendre des onguents ou d’autres habits176. »
Voyant une femme pendue à un olivier, il s’écria : « Plût aux dieux que tous les arbres portassent de tels fruits ! » Une autre fois, il vit un homme qui volait dans les tombeaux, et lui dit :
Ami, que fais-tu ici ; viens-tu dépouiller les morts177 ?
On lui demandait s’il avait un valet ou une servante ; il dit que non. « Qui donc, reprit-on, t’ensevelira ? – Celui, dit-il, qui aura besoin de ma maison. »
Voyant un jeune homme de bonne mine qui dormait inconsidérément, il le poussa et lui dit : « Réveille-toi,
De peur que, pendant ton sommeil, quelqu’un ne te frappe de la lance par-derrière178. »
Il disait à un homme qui faisait de folles dépenses pour sa table :
Mon fils, tu ne feras pas longue vie, à acheter ainsi179.
Platon discourait sur les idées et parlait de l’idée de table, de celle de coupe : « Cher Platon, dit Diogène, je vois bien une table et une coupe, mais je ne vois pas leurs idées. – Je le conçois, reprit celui-ci, car tu as les yeux qui nous font voir la table et la coupe, mais tu n’as pas ce qui nous découvre leurs idées, l’intelligence. »
À cette question : Quand doit-on se marier ? il répondit : « Les jeunes gens pas encore, et les vieillards jamais. »
On lui demandait ce qu’il voulait pour recevoir un soufflet : « Un casque », dit-il.
Voyant un jeune homme vêtu avec recherche, il lui dit : « Si tu fais cela pour les hommes, c’est chose inutile ; si tu le fais pour les femmes, c’est chose mauvaise. »
Une autre fois, il vit un jeune homme qui rougissait : « Courage, lui dit-il, c’est là la couleur de la vertu. »
Après avoir entendu les plaidoyers de deux avocats, il les condamna l’un et l’autre, en disant que l’un avait volé l’objet en question et que l’autre ne l’avait pas perdu.
Quelqu’un lui dit : « Beaucoup de gens te bafouent. – Et moi, reprit-il, je ne me tiens pas pour bafoué. »
On disait devant lui que c’est un mal de vivre : « Non pas de vivre, reprit-il, mais de mal vivre. »
Quelqu’un l’engageant à poursuivre son esclave qui avait pris la fuite, il répondit : « Il serait ridicule que Manès pût vivre sans Diogène, et que Diogène ne pût se passer de Manès. »
Il dînait un jour avec des olives, lorsqu’on lui apporta un gâteau ; rejetant alors les olives, il s’écria :
Hôtes, cédez la place aux tyrans180.
Dans une autre circonstance il fit de même en disant :
Et il jeta l’olive181.
On lui demandait de quelle race de chiens il était : « Quand j’ai faim, dit-il, je suis chien de Mélita ; rassasié, je suis chien molosse ; je suis de ces chiens que beaucoup de gens louent sans oser chasser avec eux, par crainte de la fatigue ; et vous, la crainte de la douleur vous empêche seule de vous associer à mon genre de vie. »
On lui demandait encore si le sage peut manger des gâteaux. « Il mange de tout, dit-il, comme les autres hommes. »
« Pourquoi, lui disait-on, donne-t-on aux mendiants et non aux philosophes ? – C’est qu’on craint, répondit-il, de devenir boiteux ou aveugle, tandis qu’on sait fort bien qu’on ne sera jamais philosophe. »
Un avare à qui il demandait l’aumône ne se décidant pas, il lui dit : « Je te demande pour mon dîner et non pour mon enterrement. »
Quelqu’un lui reprochait d’avoir fait de la fausse monnaie : « Il y eut un temps, répondit-il, où j’étais tel que tu es à présent ; mais toi, tu ne seras jamais tel que je suis maintenant. » Une autre fois il répondit au même reproche : « Jadis j’urinais sans le vouloir, maintenant cela ne m’arrive plus. »
Passant à Mynde, il remarqua que les portes étaient fort grandes et la ville très petite : « Habitants de Mynde, s’écria-t-il, fermez vos portes, de peur que votre ville ne s’en aille. »
Voyant un homme surpris à voler de la pourpre, il lui appliqua ce vers :
Surpris par une mort éclatante et par l’irrésistible destinée182.
Invité par Cratère à venir auprès de lui, il répondit : « J’aime mieux lécher du sel à Athènes que manger à une table somptueuse auprès de Cratère. »
Il accosta un jour le rhéteur Anaximène, qui était fort gros, pour lui dire : « Cède-nous un peu de ton ventre à nous autres pauvres gens ; tu seras soulagé d’autant et tu nous rendras service. »
Pendant une dissertation du même rhéteur, Diogène tira tout à coup un poisson salé et détourna ainsi l’attention des auditeurs ; Anaximène se fâchant, il se contenta de répondre : « Un poisson d’une obole a mis fin au discours d’Anaximène. »
Gourmandé par quelqu’un de ce qu’il mangeait sur la place publique, il répondit : « J’ai bien faim sur la place ! »
Quelques auteurs lui attribuent aussi ce trait : Platon le voyant laver ses légumes s’approcha de lui et lui dit tout bas : « Si tu savais faire ta cour à Denys, tu ne laverais pas des légumes. – Et toi, reprit sur le même ton Diogène, si tu avais su laver des légumes, tu n’aurais pas fait la cour à Denys. »
On lui disait : « La plupart des gens se moquent de toi. – Peut-être, dit-il, les ânes se moquent d’eux aussi, mais ils ne s’inquiètent pas des ânes, ni moi d’eux. »
Voyant un jeune homme s’appliquer à la philosophie, il lui dit : « Courage, tu forceras par là les adorateurs de ton corps à reporter leur amour sur la beauté de ton âme. »
Quelqu’un s’étonnait, en sa présence, de la multitude des offrandes déposées dans l’antre de Samothrace : « Il y en aurait bien davantage, dit-il, si ceux qui n’ont point été sauvés par leur vœu en avaient apporté. » (D’autres attribuent ce mot à Diagoras de Mélos.)
Il dit un jour à un jeune homme de bonne mine, en le voyant partir pour un festin : « Tu en reviendras plus mauvais. » Le lendemain, celui-ci lui dit à son retour : « Me voici revenu, et je ne suis pas plus mauvais. – Non pas plus mauvais, reprit Diogène, mais plus relâché183. »
Un homme d’humeur peu accessible, à qui il faisait une demande, lui répondit : « Oui, si tu peux me persuader. – Eh ! reprit Diogène, si je pouvais te persuader quelque chose, ce serait de t’étrangler. »
Comme il revenait de Lacédémone à Athènes, on lui demanda d’où il venait et où il allait : « Je viens, dit-il, de la demeure des hommes et je vais à celle des femmes. »
On lui demandait, au retour d’Olympie, s’il avait vu beaucoup de monde. « Oui, répondit-il, beaucoup de monde, mais peu d’hommes. »
Il comparait les débauchés aux figuiers qui naissent au milieu des précipices : « Leurs fruits sont perdus pour l’homme et deviennent la proie des corbeaux et des vautours. »
Phryné ayant consacré à Delphes une Vénus d’or, Diogène dit qu’il fallait y graver cette inscription : Don de l’incontinence des Grecs.
Alexandre se présenta un jour à lui et lui dit : « Je suis Alexandre, le grand roi. – Et moi, reprit-il, je suis Diogène le chien. »
Interrogé pourquoi on l’appelait chien, il répondit : « Je flatte ceux qui me donnent, j’aboie après ceux qui ne me donnent pas et je mords les méchants. »
Comme il cueillait des fruits à un figuier, le gardien lui dit : « Il n’y a pas longtemps qu’un homme a été pendu à cet arbre. – Eh bien, répondit-il, je le purifierai. »
Voyant un vainqueur aux jeux olympiques regarder passionnément une courtisane, il s’écria : « Admirez ce bélier de Mars ; la première fille venue lui fait tourner la tête. »
Il comparait une belle courtisane à une coupe d’hydromel empoisonné.
Un jour qu’il mangeait sur la place publique, ceux qui l’entouraient lui criaient à l’envi : « Chien, chien. – C’est vous, reprit-il, qui êtes des chiens, puisque vous m’entourez quand je mange. »
Deux efféminés l’évitaient avec soin ; il leur cria : « Ne craignez rien, le chien ne mange pas de betteraves. »
On lui demandait d’où était un enfant livré à la prostitution : « De Tégée », dit-il184.
Il rencontra un jour un mauvais lutteur qui s’était fait médecin : « Eh quoi ! lui dit-il, veux-tu tuer maintenant ceux qui t’ont vaincu ? »
Ayant vu le fils d’une courtisane jeter une pierre au milieu de la foule, il lui dit : « Prends garde d’atteindre ton père. »
Un jeune garçon lui montrait une épée qu’il avait reçue d’un amant : « La lame est belle, dit-il, mais la garde ne l’est pas185. »
On louait devant lui une personne qui l’avait obligé : « Et moi, dit-il, ne me louez-vous pas pour avoir été jugé digne de ses dons ? »
Quelqu’un lui réclamait un manteau : « Si tu me l’as donné, répondit-il, je le garde ; si tu me l’as prêté, je m’en sers. »
Un homme d’une naissance suspecte lui dit un jour qu’il avait de l’or dans son manteau : « Oui, répondit-il, et c’est pour cela que je me couche dessus, par crainte des gens suspects. »
« Quel avantage, lui demandait-on, as-tu retiré de la philosophie ? – Quand je ne lui aurais pas d’autre obligation, répondit-il, je lui dois du moins d’être préparé à tous les événements. »
On lui demandait d’où il était : « Citoyen du monde », répondit-il.
Voyant quelqu’un sacrifier aux dieux pour obtenir un fils, il s’écria : « Et le caractère de ce fils ! vous n’en parlez point ? »
Le collecteur lui ayant demandé sa quote-part de l’impôt, il répondit par ce vers :
Dépouille les autres, mais garde-toi de porter la main sur Hector.
Il appelait les courtisanes les reines des rois, parce qu’elles peuvent demander tout ce qui leur plaît.
Les Athéniens ayant décerné à Alexandre les honneurs divins sous le nom de Bacchus, il leur dit : « Décrétez aussi que je suis Sérapis. »
Comme on lui reprochait d’aller dans des lieux impurs, il répliqua : « Le soleil pénètre bien dans les latrines sans être souillé. »
Il assistait dans un temple à un repas où l’on servit des pains grossiers, il les prit et les jeta au loin en disant que rien de grossier ne devait entrer dans le temple.
Quelqu’un lui dit un jour : « Tu ne sais rien et tu te prétends philosophe. – Quand même, répondit-il, je n’aurais d’un sage que l’apparence, ce serait déjà être philosophe. »
Un père lui présentait son fils en vantant son excellent naturel et la pureté de ses mœurs : « En ce cas, reprit-il, qu’a-t-il besoin de moi ? »
Il disait que ceux qui sont honnêtes de paroles, mais non d’actions, ressemblent à une harpe qui ne peut ni entendre ni sentir.
Il entrait un jour au théâtre à l’encontre de ceux qui en sortaient ; comme on lui en demandait la raison : « C’est là, dit-il, ce que je m’exerce à faire dans toute ma conduite. »
Apercevant un jeune efféminé, il lui dit : « Ne rougis-tu pas de ce que la nature a eu de toi meilleure opinion que toi-même ? elle t’a fait homme, et tu t’efforces d’être femme. »
Une autre fois il vit un débauché accorder une harpe : « N’es-tu pas honteux, lui dit-il, de savoir accorder des sons sur un morceau de bois, et de ne savoir pas accorder ton âme dans la conduite de la vie ? »
Quelqu’un lui disait : « Je ne suis pas propre à la philosophie. – Pourquoi vis-tu donc, répliquait-il, si tu ne t’inquiètes pas de bien vivre ? »
Un homme parlait de son père avec mépris : « Ne rougis-tu pas, lui dit Diogène, de penser mal de celui par qui tu as de si sublimes pensées ? »
Un jeune homme d’un extérieur distingué tenant des propos inconvenants, il lui dit : « Quelle honte de tirer une lame de plomb d’un fourreau d’ivoire ! »
On lui reprochait de boire dans une taverne : « Je me fais bien raser, reprit-il, dans l’échoppe d’un barbier. »
On lui reprochait aussi d’avoir reçu un manteau d’Antipater ; il répondit par ce vers :
Ne rejetons point les dons précieux des dieux186.
Un homme qui l’avait heurté avec une poutre lui criait : « Gare. » Il le frappa à son tour de son bâton et lui dit ensuite : « Gare. »
Il disait à quelqu’un qui poursuivait d’assiduités une courtisane : « Malheureux ! pourquoi tant d’efforts pour arriver à un but qu’il vaut mieux ne pas atteindre ? »
« Prends garde, dit-il un jour à un homme parfumé, prends garde que la bonne odeur de ta tête ne donne mauvaise odeur à ta vie. »
« Les serviteurs, disait-il, sont esclaves de leurs maîtres, et les gens vicieux de leurs passions. »
Quelqu’un lui demandant d’où venait le nom d’Andrapodes187 donné aux esclaves, il répondit : « De ce qu’ils ont des pieds d’homme et une âme semblable à la tienne, puisque tu me fais cette question. »
Il demandait une mine à un prodigue : « Pourquoi, lui dit celui-ci, ne demandes-tu qu’une obole aux autres, et à moi une mine ? – C’est que j’espère, dit-il, que les autres me donneront encore ; mais toi, les dieux seuls savent si tu pourras encore me donner. »
On lui reprochait de demander sans cesse, tandis que Platon ne demandait rien. « Lui aussi demande, reprit-il,
Mais à l’oreille, afin que personne n’entende188. »
Voyant un archer malhabile, il alla se placer au but en disant : « C’est pour ne pas être atteint. »
Il disait que ceux qui, dans l’amour, ne cherchaient que le plaisir, manquaient leur but.
On lui demandait si la mort est un mal : « Comment serait-elle un mal, répondit-il, puisque quand elle est venue on ne la sent pas ? »
Alexandre se présenta un jour à lui en disant : « N’as-tu pas peur de moi ? – Dis-moi ce que tu es, répondit-il, bon ou mauvais ? – Bon, reprit Alexandre. – Et qui donc a peur de ce qui est bon ? » ajouta Diogène.
Il appelait l’instruction la prudence des jeunes gens, la consolation des vieillards, la richesse des pauvres et l’ornement des riches.
Voyant l’adultère Didymon occupé à panser les yeux d’une jeune fille, il lui dit : « Prends garde en lui pansant les yeux de lui donner dans l’œil. »
Quelqu’un s’étant plaint à lui d’être trahi par ses amis, il s’écria : « Où en sommes-nous, s’il faut vivre avec ses amis comme avec des ennemis ! »
À cette question : Quelle est la chose la plus belle dans l’homme ? il répondit : « La franchise. »
Il entra un jour dans une école et vit un grand nombre de statues des Muses, mais peu de disciples : « Grâce aux dieux, dit-il au maître, tu as beaucoup d’élèves. »
Il avait coutume de tout faire en public ; Vénus à cet égard n’a rien à envier à Cérès. Il se justifiait par des raisonnements de ce genre : « S’il n’y a aucune inconvenance à manger, il n’y en a pas non plus à le faire en public ; manger est chose naturelle, il n’est donc pas inconvenant de manger sur la place publique. » On le voyait souvent se polluer devant tout le monde, en disant : « Plût aux dieux qu’on pût aussi apaiser la faim en se frottant le ventre ! » On cite encore de lui une foule d’autres traits qu’il serait trop long de rapporter ici.
Selon lui, l’âme et le corps demandent l’un et l’autre à être exercés, la fréquente répétition des mêmes actes nous les rendant familiers, toujours présents, et facilitant ainsi la pratique des actions vertueuses. « L’un de ces deux modes d’exercice, disait-il, est imparfait sans l’autre ; car la santé et la vigueur nécessaires à la pratique du bien dépendent également et de l’âme et du corps. » Comme preuve de la facilité que l’exercice donne pour la vertu, il alléguait que le tact chez les mécaniciens et les autres artisans acquiert par la pratique une rare délicatesse, et que ce sont surtout les efforts personnels et la persévérance qui donnent une supériorité marquée aux musiciens et aux athlètes. Il ajoutait que s’ils avaient aussi bien exercé leur âme, leur peine n’aurait pas été perdue ; en un mot, il prétendait qu’il n’y a absolument rien dans la vie qui puisse être bien fait sans une application soutenue, mais que l’application triomphe de tout. Il faut donc, pour vivre heureux, laisser de côté les travaux inutiles, et s’appliquer à ceux qui sont selon la nature ; car le malheur n’a d’autre cause que notre aveuglement. L’habitude nous fait trouver une joie infinie même dans le mépris du plaisir, et de même que ceux qui ont contracté l’habitude de la volupté n’y renoncent pas sans peine, de même aussi ceux qui se sont fait des habitudes contraires sont plus heureux du mépris de la volupté que de sa jouissance. Tels étaient les principes qu’il enseignait et pratiquait en même temps, changeant ainsi la monnaie et se conformant plutôt à la nature qu’à la loi. Il disait lui-même qu’il modelait sa vie sur celle d’Hercule, et considérait la liberté comme le premier des biens. « Tout appartient aux sages », disait-il, et il le démontrait par le raisonnement que nous avons déjà cité : « Tout appartient aux dieux ; les dieux sont amis des sages ; tout est commun entre amis ; donc tout appartient aux sages. » Il prouvait de même que sans lois, il n’y a pas de gouvernement possible : « Sans société, disait-il, il n’y a pas d’ordre possible ; une société, c’est l’ordre ; sans lois, il ne peut y avoir de société ; donc l’ordre c’est la loi. » Il se moquait de la noblesse, de la gloire et de toutes les distinctions analogues, qu’il appelait des ornements du vice. Il prétendait qu’il n’y a qu’un seul gouvernement régulier, celui du monde. Partisan de la communauté des femmes, il disait que le mariage ne signifie rien, et qu’il ne doit y avoir d’autre condition à l’union des sexes que le consentement réciproque ; il admettait en conséquence la communauté des enfants.
Il n’y a aucun mal, selon lui, à manger les offrandes consacrées dans un temple, et à se nourrir de la chair de toute espèce d’animaux, aucune impiété même à manger de la chair humaine ; et à l’appui de cette assertion, il invoquait la coutume des nations étrangères. Il disait, d’ailleurs, qu’en réalité tout est mélangé dans tout, que dans le pain il y a de la chair, du pain dans les légumes, en un mot, que tous les corps se pénètrent mutuellement en vertu d’un échange de particules extrêmement déliées transmises à travers des pores insensibles. C’est ce qu’il explique dans le Thyeste (si toutefois les tragédies qui portent son nom sont de lui ; car on les attribue aussi à Philiscus d’Égine, son ami, ou à Pasiphon, fils de Lucien, qui, au dire de Phavorinus dans les Histoires diverses, les aurait composées après la mort de Diogène). Il dédaignait la musique, la géométrie, l’astronomie et les autres sciences de ce genre, sous prétexte qu’elles ne sont ni nécessaires ni utiles.
Il avait la repartie vive, comme le prouvent suffisamment les traits que nous avons cités. Lorsqu’on le mit en vente, il fit preuve d’une noble résignation : il se rendait à Égine, lorsque des pirates, conduits par Scirpalus, le firent prisonnier, le menèrent en Crète et le mirent à l’encan ; interrogé par le héraut sur ce qu’il savait faire, il répondit : « Commander aux hommes », et lui montrant un Corinthien vêtu avec recherche (c’était Xéniade dont nous avons parlé), il ajouta : « Vends-moi à celui-ci, car il a besoin d’un maître. » Xéniade l’acheta en effet, et le conduisit à Corinthe, où il lui confia l’éducation de ses enfants et la direction de toute sa maison. Il s’acquitta si bien de ces diverses fonctions, que Xéniade disait partout : « Un bon génie est entré dans ma maison. »
Cléomène rapporte dans le livre intitulé Pédagogie que les amis de Diogène voulurent le racheter, mais qu’il les taxa de sottise et leur dit : « Les lions ne sont point esclaves de ceux qui les nourrissent ; les véritables esclaves, ce sont les maîtres des lions ; car le propre de l’esclave est de craindre, et les bêtes sauvages se font craindre de l’homme. »
Il possédait au suprême degré l’art de la persuasion, et il n’y avait personne qui pût résister au charme de sa parole. On rapporte à ce sujet le trait suivant : un certain Onésicrite d’Égine avait envoyé à Athènes le plus jeune de ses deux fils, nommé Androsthène, qui fut séduit par les discours de Diogène, et resta auprès de lui. Le père envoya ensuite l’aîné Philiscus, déjà cité plus haut, et celui-ci s’attacha également à Diogène. Enfin Onésicrite vint lui-même, et se joignit à ses fils pour suivre les leçons du philosophe ; tant il y avait de charme dans la parole de Diogène.
Il eut pour disciples Phocion, surnommé le Bon, Stilpon de Mégare, et beaucoup d’autres qui ont joué un rôle politique. On dit qu’il mourut vers l’âge de quatre-vingt-dix ans ; mais on ne s’accorde pas sur le genre de mort : les uns prétendent qu’ayant mangé un pied de bœuf cru, il fut pris de violents vomissements et succomba peu après ; d’autres disent qu’il mit fin à ses jours en retenant sa respiration ; de ce nombre est Cercidas de Mégalopolis ou de Crète, qui rapporte ainsi le fait dans ces vers mélïambes :
Il ne le voulut pas, cet antique citoyen de Sinope qui portait le bâton et le manteau double, qui mangeait en plein vent ; mais il mourut en serrant ses lèvres contre ses dents et en retenant sa respiration ; car Diogène était véritablement fils de Jupiter, c’était un chien céleste.
D’autres prétendent qu’ayant voulu partager un polype à des chiens, il fut mordu au nerf du pied et mourut de cette blessure. Au reste, Antisthène dit dans les Successions que dans l’opinion de ses disciples, il était mort en retenant sa respiration : « Diogène, dit-il, était alors établi au Cranium, gymnase situé aux portes de Corinthe ; ses amis étant venus le voir selon leur coutume, le trouvèrent enveloppé dans son manteau ; mais jugeant bien qu’il ne dormait pas, parce qu’ordinairement il n’accordait que peu de temps au sommeil, ils entr’ouvrirent son manteau et reconnurent qu’il ne respirait plus ; ils supposèrent alors qu’il avait volontairement mis fin à sa vie en retenant sa respiration. Bientôt après une violente dispute s’éleva entre eux à qui l’ensevelirait ; ils étaient même sur le point d’en venir aux mains, lorsque les magistrats et les chefs de la ville survinrent et le firent eux-mêmes enterrer non loin de la porte qui conduit à l’isthme. Sur son tombeau on éleva une colonne surmontée d’un chien en marbre de Paros. Plus tard, ses concitoyens lui érigèrent des statues avec cette inscription :
« Le temps ronge l’airain ; mais ta gloire, ô Diogène, vivra dans tous les siècles : car seul tu as appris aux mortels à se suffire à eux-mêmes ; tu leur as montré la route la plus facile du bonheur. »
J’ai moi-même composé sur lui l’épigramme suivante, dans le mètre procéleusmatique :
Eh bien ! parle, Diogène ; quel accident t’a conduit aux enfers ? – La dent sauvage d’un chien a causé ma mort.
Quelques auteurs prétendent qu’il avait ordonné, en mourant, de laisser son corps sans sépulture, afin que les bêtes fauves pussent se le partager, ou bien de le mettre dans une fosse en le recouvrant seulement d’un peu de poussière. D’autres disent qu’il demanda à être jeté sur les bords de l’Ilissus, afin d’être utile à ses frères.
Démétrius rapporte dans les Homonymes, que le même jour Alexandre mourut à Babylone et Diogène à Corinthe. Il était déjà vieux vers la cent treizième olympiade. On lui attribue les ouvrages suivants : des dialogues intitulés Céphalion, Ichthyas, le Geai, la Panthère, le Peuple athénien, le Gouvernement, la Science des mœurs, de la Richesse, l’Amoureux, Théodore, Hypsias, Aristarque, de la Mort, des Lettres ; sept tragédies qui sont : Hélène, Thyeste, Hercule, Achille, Médée, Chrysippe, Œdipe. Cependant Sosicrate au premier livre des Successions et Satyrus au quatrième des Vies, prétendent qu’aucun de ces ouvrages n’est de Diogène ; Satyrus, en particulier, attribue les tragédies à Philiscus d’Égine, ami de Diogène. Enfin Sotion dit, au septième livre, que les seuls ouvrages de Diogène sont les suivants : de la Vertu, du Bien, l’Amoureux, le Mendiant, Tolméus, la Panthère, Cassandre, Céphalion, Philiscus, Aristarque, Sisyphe, Ganymède ; des Chries et des Lettres.
Il y a eu cinq Diogène : le premier était un philosophe physicien d’Apollonie, dont l’ouvrage commence ainsi : « Avant tout, il me semble nécessaire en commençant d’établir un principe incontestable. » Le second était de Sicyone et a écrit sur le Péloponèse. Le troisième est celui dont nous venons de parler. Le quatrième est un philosophe stoïcien de Séleucie, surnommé le Babylonien, à cause du voisinage des deux villes. Le cinquième était de Tarse et a laissé un ouvrage intitulé : Recherches poétiques, où il s’efforce de résoudre les difficultés des poètes. Quant au cynique, Athénodore rapporte, au huitième livre des Promenades, qu’il avait l’habitude de s’oindre le corps, ce qui le faisait toujours paraître luisant.
Chapitre III – Monime
Monime de Syracuse, disciple de Diogène, était esclave d’un banquier de Corinthe, au dire de Sosicrate. Xéniade, celui qui avait acheté Diogène, venait souvent auprès de lui et lui parlait des rares qualités du philosophe, de ses actions et de ses discours. Enflammé par ces récits il conçut une telle passion pour Diogène que, feignant tout à coup d’être devenu fou, il se mit à jeter au hasard tout ce qui était sur la table, argent et billon, si bien qu’il se fit renvoyer par son maître, et aussitôt il s’attacha à Diogène. Il fréquentait aussi Cratès le cynique et avait adopté son genre de vie, ce qui ne fit que confirmer le banquier dans l’idée qu’il était fou.
Ménippe acquit une grande célébrité, à ce point que Ménandre le comique le cite dans une de ses pièces, l’Hippomachus ; voici le passage :
Il y avait, cher Philon, un sage appelé Ménippe, sage tant soit peu obscur, et qui portait la besace… Que dis-je ? c’est trop peu encore ; il portait trois besaces, figurément parlant189. Sa maxime favorite ne ressemble en rien, je te le jure, au Connais-toi toi-même, ni à tant d’autres maximes célèbres. Il a laissé tout cela bien loin derrière lui, ce mendiant, ce crasseux ! « Toute opinion, disait-il, n’est que vanité. »
Il avait une noble fermeté d’âme qui lui faisait dédaigner la gloire et rechercher la vérité seule. Il a composé des ouvrages légers, mais qui cachent un sens profond, sans compter deux livres sur les passions et un d’exhortations.
Chapitre IV – Onésicrite
Au nombre des disciples les plus célèbres de Diogène est Onésicrite, né à Égine, selon quelques auteurs, ou à Astypsilée suivant Démétrius de Magnésie. – Il y a entre Xénophon et lui une sorte de conformité : l’un a pris part à l’expédition de Cyrus, l’autre à celle d’Alexandre ; Xénophon a écrit sur l’éducation de Cyrus et a fait son éloge ; Onésicrite a laissé un traité de l’éducation d’Alexandre et fait le panégyrique de ce prince ; enfin il y a entre le style de l’un et de l’autre une grande similitude, sauf la supériorité qu’a toujours l’original sur la copie.
Diogène eut encore pour disciples Ménandre, surnommé Drymus, admirateur passionné d’Homère, Hégéséus de Sinope, surnommé le Collier, et Philiscus d’Égine cité plus haut.
Chapitre V – Cratès
Cratès de Thèbes, fils d’Ascondus, est aussi au nombre des plus illustres disciples du cynique. Cependant Hippobotus prétend qu’il n’était point disciple de Diogène, mais bien de Bryson l’Achéen. On lui attribue cette parodie190 :
Au milieu d’une sombre vapeur est une ville appelée Besace, belle, fertile, entourée de crasse et dépourvue de tout. On n’y voit jamais aborder un insipide parasite, ni un débauché qui convoite les baisers d’une prostituée. Elle produit de l’ail, de l’oignon, des figues et du pain, autant de biens qui ne sont pas une source de guerre pour les habitants. On n’y prend point les armes pour l’argent et la gloire.
On lui doit aussi ce journal de dépense si connu :
Donne à un cuisinier dix mines ; une drachme à un médecin ; à un flatteur cinq talents ; de la fumée à un conseiller ; un talent à une courtisane ; trois oboles à un philosophe.
On l’avait surnommé l’ouvreur de portes, parce qu’il entrait dans toutes les maisons pour y donner des conseils. Les vers suivants sont aussi de lui :
Je possède ce que j’ai appris, ce que j’ai médité, ce que m’ont enseigné les doctes muses. Quant à tous ces biens dont on fait tant de cas, ce n’est que vanité et fumée191.
Il disait que la philosophie lui avait valu :
Une chénix de lupins et l’absence de tout souci.
On lui attribue encore cette maxime :
La faim triomphe de l’amour, à son défaut le temps ;
Et si ces moyens sont impuissants, la corde.
Il florissait vers la cent treizième olympiade. Antisthène dit, dans les Successions, qu’il vit un jour dans une tragédie Télèphe accablé de misère, mendier une corbeille à la main, et que ce fut là ce qui le décida à se jeter dans la philosophie cynique ; qu’étant d’un rang distingué, il vendit ses biens et en retira environ trois cents talents qu’il donna à ses concitoyens. Il ajoute que son ardeur pour la philosophie lui valut cette mention du comique Philémon :
L’été il portait un vêtement épais, et l’hiver de mauvais lambeaux, pour s’endurcir à la douleur.
Dioclès dit que Diogène lui persuada de laisser ses biens en friche, et de jeter à la mer l’argent qu’il pouvait avoir. Il rapporte aussi que la maison de Cratès fut détruite sous Alexandre, et celle d’Hipparchie sous Philippe. Quelques-uns de ses parents vinrent à plusieurs reprises le solliciter de renoncer à son dessein ; mais il les chassa avec son bâton et resta inébranlable. On lit dans Démétrius de Magnésie qu’il avait placé de l’argent chez un banquier, à la condition de le rendre à ses enfants s’ils n’étaient pas philosophes, et de le donner au peuple dans le cas contraire, persuadé que s’ils étaient philosophes ils n’auraient besoin de rien. Ératosthène rapporte qu’il eut d’Hipparchie, dont nous parlerons plus tard, un fils nommé Pasiclès ; et que lorsqu’il fut arrivé à l’âge viril, il le conduisit lui-même dans un lieu public, et lui dit en lui montrant une esclave : « Voilà le mariage que ton père te destine ; ailleurs tu trouveras l’union adultère, mariage tragique, qui a pour fruits l’exil et le meurtre ; ou bien encore la fréquentation des courtisanes, mariage comique, qui conduit à la folie par l’intempérance et l’ivresse. »
Il avait un frère nommé Pasiclès, qui fut disciple d’Euclide.
Phavorinus, au second livre des Commentaires, cite de lui ce bon mot : il intercédait pour quelqu’un auprès d’un chef de gymnase et lui touchait les cuisses ; l’autre se fâchant, il lui dit : « Eh quoi ! ne sont-elles pas à toi aussi bien que tes genoux ? »
Il disait que, de même qu’il y a toujours dans la grenade quelque grain gâté, de même aussi il est impossible de trouver un homme complètement irréprochable.
Un joueur de harpe nommé Nicodromus, irrité par lui, lui meurtrit le visage ; Cratès s’en vengea en se mettant sur le front un écriteau avec ces mots : Présent de Nicodromus.
Il était sans cesse à poursuivre de reproches les prostituées, afin de s’habituer à recevoir des injures. Démétrius de Phalère lui ayant envoyé du pain et du vin, il répondit ironiquement : « Plût aux dieux que les fontaines donnassent aussi du pain ! » ce qui indique qu’il buvait de l’eau. Blâmé par les édiles d’Athènes de ce qu’il s’habillait de toile, il leur dit : « Je vous ferai voir Théophraste lui-même vêtu de toile. » Comme ils refusaient de le croire, il les mena à la boutique d’un barbier et le leur montra pendant qu’on le rasait.
À Thèbes, le maître du gymnase le frappa un jour à coups de fouet et le traîna par les pieds. Pendant ce temps Cratès lui débita fort tranquillement ce vers :
Il le prit par le pied et le traîna hors du sanctuaire192.
D’autres prétendent que c’est à Corinthe qu’il fut traité ainsi par Euthycrate. Dioclès dit de son côté que ce fut Ménédème d’Érétrie qui le traîna par les pieds. Ménédème, dit-il, était d’une beauté remarquable, et passait à ce titre pour être au service d’Asclépiade de Phlionte. Un jour Cratès lui toucha les cuisses en disant : « Entre, Asclépiade » ; ce qui l’irrita tellement qu’il traîna Cratès dehors, et ce fut là l’occasion de l’à-propos dont nous avons parlé. Zénon de Citium dit dans les Chries qu’il se promenait gravement avec une peau de mouton cousue à son manteau. Il était fort laid, et quand il se livrait à ses exercices gymnastiques on se moquait de lui ; mais il avait coutume de dire alors en levant les mains : « Courage, Cratès, compte sur tes yeux et sur la force de ton corps ; un jour tu verras ceux qui maintenant rient de toi, accablés par la maladie, te déclarer heureux et maudire leur propre négligence. »
Il prétendait qu’il faut poursuivre l’étude de la philosophie jusqu’à ce qu’on regarde les généraux comme des conducteurs d’ânes. Il disait aussi que les gens entourés de flatteurs ne sont pas moins abandonnés que les veaux au milieu des loups, parce qu’au lieu de défenseurs les uns et les autres n’ont autour d’eux que des ennemis. Sentant sa fin approcher il chanta ces vers qu’il s’appliquait à lui-même :
Tu t’en vas, cher ami, tout courbé ; tu t’en vas au séjour de Pluton, voûté par la vieillesse193.
En effet, il était courbé par les années. Alexandre lui ayant demandé s’il voulait qu’il rebâtît sa patrie, il répondit : « À quoi bon ? peut-être un autre Alexandre la détruirait de nouveau ;
Il faut avoir pour patrie l’obscurité et la pauvreté ; celle-là du moins est à l’abri des coups de la fortune. »
Il ajoutait : « Je suis citoyen de Diogène contre qui l’envie ne peut rien. »
Ménandre le cite en ces termes dans les Jumeaux :
Tu te promèneras avec moi, couverte d’un manteau d’homme comme autrefois la femme de Cratès le cynique.
Et ailleurs :
Il leur donna sa fille en leur accordant trente jours d’essai.
Passons à ses disciples.
Chapitre VI – Métroclès
Métroclès, frère d’Hipparchie, avait d’abord été disciple de Théophraste le péripatéticien. Il avait si peu de caractère, que n’ayant pu retenir un vent pendant une leçon, il en conçut un chagrin extrême et alla s’enfermer chez lui, décidé à se laisser mourir de faim. On avertit Cratès et on l’engagea à l’aller voir, ce qu’il fit en effet, après avoir à dessein mangé des lupins. Il commença par lui démontrer qu’il n’avait rien fait de mal, et que ce serait un miracle s’il était à cet égard en dehors de la loi commune ; puis joignant l’exemple aux paroles, il lâcha lui-même un vent, et par cette sorte de complicité il releva son courage. À partir de ce moment Métroclès s’attacha à lui et devint un philosophe habile. Hécaton raconte, au premier livre des Chries, qu’il brûla lui-même ses écrits en disant :
Ce sont là de vains songes, de frivoles imaginations,
c’est-à-dire des futilités. D’autres prétendent qu’il brûla les leçons de Théophraste en s’écriant :
Approche, Vulcain, Thétis a recours à toi194.
Il y a des choses, disait-il, qu’on achète avec de l’argent, une maison par exemple ; mais il en est d’autres, comme l’instruction, que l’on n’acquiert qu’avec du temps et de l’étude. Il disait aussi que la richesse est un mal pour qui ne sait pas bien s’en servir. Il s’étrangla volontairement dans un âge avancé.
Il eut pour disciples Théombrotus et Cléomène ; le premier fut maître de Démétrius d’Alexandrie ; le second de Timarchus d’Alexandrie et d’Échéclès d’Éphèse. Échéclès avait aussi suivi les leçons de Théombrotus ; il eut lui-même pour disciple Ménédème dont nous parlerons plus tard. On range encore Ménippe de Sinope parmi les plus illustres de ces philosophes.
Chapitre VII – Hipparchie
Hipparchie, sœur de Métroclès et originaire comme lui de Maronée, se laissa aussi prendre aux discours de Cratès. Elle s’éprit d’une telle passion pour sa doctrine et son genre de vie, qu’elle repoussa tous les prétendants, sans tenir aucun compte de la richesse, de la naissance et de la beauté ; Cratès était tout pour elle. Elle menaça même ses parents de se tuer si on ne la mariait avec lui. Ceux-ci prièrent Cratès de la détourner de son dessein : il mit pour cela tout en œuvre ; enfin la trouvant inébranlable, il se leva et plaça sous ses yeux tout ce qu’il possédait en lui disant : « Voilà l’époux, voilà le patrimoine ; réfléchis ; tu ne seras ma compagne qu’à la condition d’adopter le même genre de vie que moi. » La jeune fille se décida sur-le-champ ; elle prit le même vêtement que lui et le suivit partout. Elle se livrait à lui en public et prenait place avec lui dans les festins195. Un jour entre autres, étant à un repas chez Lysimaque, elle adressa ce sophisme à Théodore l’athée : « Ce qui est permis à Théodore l’est aussi à Hipparchie ; il est permis à Théodore de se frapper lui-même ; il est donc permis à Hipparchie de frapper Théodore. » Au lieu de répondre à l’argument, Théodore alla relever sa tunique et la mit à nu ; mais quoique femme elle ne fut ni troublée ni déconcertée ; et comme il lui appliquait ce vers :
Quelle est la femme qui a abandonné la navette auprès de la toile196 ?
elle répliqua sur-le-champ : « C’est moi qui suis cette femme ; mais crois-tu que j’aie pris un mauvais parti en consacrant à l’étude le temps que j’aurais perdu à faire de la toile ? »
On cite beaucoup d’autres traits semblables de cette femme philosophe.
Cratès197 a laissé un livre de lettres remplies d’une excellente philosophie et dont le style égale quelquefois celui de Platon. Il a aussi composé des tragédies marquées au coin de la plus sublime philosophie ; témoin ce passage :
Je n’ai point pour patrie une seule ville, un seul toit ; l’univers entier, voilà la ville, voilà la demeure qui m’est préparée.
Il mourut vieux et fut enterré en Béotie.
Chapitre VIII – Ménippe
Ménippe, autre philosophe cynique, d’origine phénicienne, était esclave, suivant Achaïcus dans la Morale. Dioclès dit que son maître était de Pont et s’appelait Baton. Ménippe, avide d’argent, s’enrichit à force de quêtes et d’importunités, et obtint le droit de cité à Thèbes. Il n’a rien produit de remarquable : ses livres, comme ceux de Méléagre son contemporain, ne sont remplis que de bouffonneries. Hermippus dit qu’il prêtait à la journée et qu’on l’avait surnommé pour cela Hémérodaniste198. Suivant le même auteur, il pratiquait aussi l’usure navale199 et prêtait sur gages, de sorte qu’il amassa d’immenses richesses ; mais à la fin, d’adroits voleurs le pillèrent complètement, et il se pendit de désespoir. Voici des vers satiriques que j’ai composés à son sujet :
Vous connaissez sans doute Ménippe, Phénicien d’origine, mais en réalité chien de Crète, ce prêteur à la petite journée, comme on l’appelait. Vous savez comment, sa maison ayant été forcée à Thèbes et son trésor pillé, – voyez donc ce chien vigilant ! – il se pendit de désespoir.
On prétend que les ouvrages attribués à Ménippe ne sont pas de lui, mais bien de Denys et de Zopyre de Colophon qui les firent par amusement et les lui confièrent, le sachant homme à en tirer parti.
Il y a eu six Ménippe : le premier a composé une histoire des Lydiens et abrégé Xanthus ; le second est celui dont il est ici question ; le troisième était un sophiste de Stratonice, Carien d’origine ; le quatrième est un statuaire ; le cinquième et le sixième sont des peintres cités tous deux par Apollodore.
Ménippe le cynique a laissé treize volumes d’ouvrages : une description des enfers ; un livre intitulé Testament ; des Lettres où il fait intervenir les dieux ; un traité contre les physiciens, les mathématiciens et les grammairiens ; sur la Naissance d’Épicure ; sur l’Observation du vingtième jour du mois par les épicuriens, etc.
Chapitre IX – Ménédème
Ménédème était disciple de Colotès de Lampsaque. Hippobotus cite un trait caractéristique de son goût extravagant pour le merveilleux ; il avait coutume de se promener déguisé en Furie, disant qu’il était venu des enfers observer les coupables, pour faire au retour son rapport aux dieux infernaux. Voici quel était son accoutrement : il portait une tunique foncée qui lui descendait aux talons, une ceinture de pourpre, un large chapeau arcadien sur lequel étaient peints les douze signes du Zodiaque, le cothurne tragique, une barbe démesurément longue et à la main une baguette de frêne.
Maintenant que nous avons raconté séparément la vie de chacun des cyniques, nous ajouterons quelques détails sur les opinions qui leur étaient communes à tous ; car à nos yeux le cynisme est véritablement une secte philosophique, et non, comme on l’a dit quelquefois, un simple genre de vie pratique.
Ils retranchent de la philosophie, à l’exemple d’Ariston de Chio, la logique et la physique, pour s’attacher exclusivement à la morale : ainsi Dioclès met dans la bouche de Diogène ce mot qu’on a aussi attribué à Socrate, qu’il faut chercher
Ce qui se fait de bien et de mal dans l’intérieur des maisons200.
Ils suppriment également tous les arts libéraux : Antisthène dit à ce sujet que ceux qui sont parvenus à la sagesse n’étudient point les lettres, pour n’être pas distraits par des occupations étrangères. Ils proscrivent la géométrie, la musique et tous les arts analogues. Ainsi quelqu’un ayant montré une horloge à Diogène, il dit : « C’est une bonne chose pour dîner à l’heure. » Une autre fois on lui montrait de la musique : « C’est par la raison, dit-il, et non par la musique et les chansons qu’on gouverne bien les maisons et les États. »
Ils enseignent, comme on le voit dans l’Hercule d’Antisthène, que la fin de l’homme est de vivre selon la vertu, doctrine qui leur est commune avec les stoïciens. En effet, il y a une grande affinité entre les deux sectes ; car les stoïciens appelaient le cynisme une route abrégée pour arriver à la vertu, et Zénon de Citium a mis cette pensée en pratique.
Les cyniques affectent une grande simplicité de mœurs ; ils ne prennent que la nourriture indispensable et ne portent qu’un manteau ; ils méprisent la richesse, la gloire et la noblesse ; quelques-uns se contentent de légumes et d’eau froide, s’abritent où ils peuvent et souvent même n’ont d’autre toit qu’un tonneau, semblables à Diogène qui disait que le propre des dieux est de n’avoir besoin de rien, et qu’on se rapproche d’autant plus d’eux qu’on a moins de besoins. Ils admettent aussi (par exemple Antisthène dans l’Hercule) que la vertu peut s’enseigner, et qu’une fois acquise on ne la perd plus ; que le sage est digne d’être aimé ; qu’il ne pèche point, aime celui qui lui ressemble et ne se fie pas à la fortune. Enfin ils prétendent, avec Ariston de Chio, que les actions intermédiaires entre le vice et la vertu sont indifférentes.
Terminons ici ce qui concerne les cyniques, et passons aux stoïciens, qui ont eu pour chef Zénon, disciple de Cratès.
LIVRE VII
Chapitre premier – Zénon
Zénon, fils de Mnasée et de Démée, était né dans l’île de Cypre, à Citium, petite ville grecque habitée par une colonie de Phéniciens. Thimothée d’Athènes raconte, dans les Vies, qu’il avait le cou penché d’un côté, et Apollonius de Tyr dit qu’il était maigre, fluet et basané, ce qui, suivant Chrysippe dans le premier livre des Proverbes, lui avait valu le surnom de Clématite d’Égypte. Il avait les jambes grosses, était mal constitué et débile ; aussi s’excusait-il ordinairement quand on l’invitait à un repas, au dire de Persée dans les Souvenirs de Table. Il aimait beaucoup les figues vertes ou séchées au soleil.
Nous avons déjà dit qu’il avait été disciple de Cratès ; suivant quelques auteurs, entre autres Timocrate dans le Dion, il aurait ensuite fréquenté pendant dix ans les écoles de Stilpon, de Xénocrate et de Polémon. Hécaton et Apollonius de Tyr, dans le premier livre du traité sur Zénon, rapportent qu’ayant consulté l’oracle sur le meilleur genre de vie à suivre, il en reçut pour réponse de prendre les couleurs des morts, et que, comprenant l’énigme, il se mit à lire les anciens.
Voici comment il s’attacha à Cratès : il arrivait avec un chargement de pourpre de Phénicie, lorsqu’il fit naufrage au Pirée ; âgé alors de trente ans, il monta à Athènes, et s’assit près de la boutique d’un libraire auquel il entendit lire le second livre des mémoires de Xénophon. Frappé d’admiration, il lui demanda où demeuraient les hommes qui enseignaient de pareilles choses. Cratès passait fort à propos en ce moment ; le libraire le lui montra, en disant : « Suis celui-là » ; et à partir de ce moment, il devint disciple de Cratès. Cependant, quelque doué d’une grande aptitude philosophique, il ne put jamais se faire à l’impudence des cyniques. Cratès, pour le guérir de cette fausse honte, lui donna un jour un pot de lentilles à porter à travers le Céramique ; mais bientôt, s’apercevant qu’il rougissait et se cachait le visage, il brisa le pot d’un coup de bâton et lui répandit toutes les lentilles sur les jambes ; Zénon prit aussitôt la fuite, poursuivi par les sarcasmes de Cratès qui lui criait : « Pourquoi te sauves-tu, petit Phénicien ? on ne t’a fait aucun mal. »
Il suivit donc quelque temps les leçons de Cratès, et composa à cette époque sa République, ce qui faisait dire ironiquement qu’il l’avait composée sur la queue du chien201. Indépendamment de cet ouvrage, il a laissé les traités suivants : sur la Vie conforme à la Nature ; des Inclinations, ou de la Nature de l’Homme ; des Passions ; du Devoir ; de la Loi ; de l’Éducation des Grecs ; de la Vue ; de l’Univers ; des Signes ; Doctrine de Pythagore ; Théorie universelle ; de la Diction ; Problèmes sur Homère, cinq Livres ; de l’Intelligence des poètes. À ces divers traités, il faut joindre ceux intitulés : Solutions sur les Arts ; Arguments, en deux livres ; Commentaires ; Morale de Cratès. Tels sont les ouvrages de Zénon.
Il finit par quitter Cratès, et suivit pendant vingt ans les philosophes dont nous avons parlé. On rapporte qu’il disait lui-même en faisant allusion à leurs enseignements : « Le naufrage m’a conduit au port. » D’autres soutiennent qu’en disant cela, c’est Cratès qu’il avait en vue. D’après une autre version, il était à Athènes lorsqu’on lui annonça la perte de son vaisseau, et se serait écrié en recevant cette nouvelle : « Bénie soit la fortune qui me pousse à la philosophie ! » On a aussi prétendu qu’il ne s’était adonné à la philosophie qu’après avoir vendu sa cargaison. Il enseignait en se promenant sous un portique appelé Pisanactium et aussi Pœcile202, à cause des peintures dont l’avait enrichi Polygnote. Il voulait, disait-il, en faire désormais un lieu de calme et de paix ; car plus de quatorze cents citoyens y avaient été égorgés sous la domination des Trente. Ses disciples s’assemblaient sous ce portique pour l’entendre, et c’est là ce qui leur a fait donner le nom de stoïciens, qui a passé aux héritiers de leurs doctrines. À l’origine, on les appelait zénoniens, comme cela résulte des lettres d’Épicure. Ératosthène dit, au huitième livre de la Comédie ancienne, que le nom de stoïciens n’était pas nouveau, et qu’on le donnait auparavant aux poètes qui s’assemblaient dans le même lieu ; les disciples de Zénon ne firent que lui donner un nouvel éclat.
Les Athéniens avaient pour Zénon une si haute estime que, non contents de lui confier les clefs de leur ville, ils lui décernèrent une couronne d’or et lui élevèrent une statue. Ses compatriotes en firent autant, persuadés que la statue d’un tel homme ne pouvait que leur faire honneur, et ceux de ses concitoyens qui étaient établis à Sidon s’empressèrent de suivre cet exemple.
Antigone avait pour Zénon une estime toute particulière, et allait l’entendre quand il venait à Athènes. Il le pria même avec instance de venir à sa cour ; mais Zénon, déjà vieux, ne put s’y résoudre ; il lui envoya à sa place un de ses amis, Persée de Citium, fils de Démétrius, lequel florissait vers la cent trentième olympiade. Voici la lettre d’Antigone, telle que nous l’a conservée Apollonius de Tyr dans le livre sur Zénon :
LE ROI ANTIGONE AU PHILOSOPHE ZÉNON, SALUT
Je sais que du côté de la fortune et de la gloire je te suis supérieur ; mais tu l’emportes sur moi par la raison, la science et tout ce qui fait le bonheur de la vie. Ces motifs m’ont déterminé à te prier de venir à ma cour, et je ne doute pas que tu ne te rendes à mon désir. Fais donc tout ce qui dépendra de toi pour venir me trouver, et songe que tes leçons ne s’adresseront pas à moi seul, mais à tous les Macédoniens ensemble ; car instruire le roi de Macédoine et le diriger dans le sentier de la vertu, c’est en même temps mettre dans la voie de l’honnêteté tous ceux qui lui sont soumis : tel est le souverain, tels sont ordinairement les sujets.
Voici la réponse de Zénon :
ZÉNON AU ROI ANTIGONE, SALUT
Je ne puis qu’approuver ton ardeur pour l’étude, d’autant plus que tu négliges ces connaissances vulgaires qui ne sont bonnes qu’à corrompre les mœurs, pour t’attacher à la vraie et solide instruction, celle qui a l’utilité pour but, à la philosophie. En dédaignant cette volupté si vantée qui énerve l’âme de tant de jeunes gens, tu montres que chez toi l’amour du bien n’est pas seulement un don de la nature, mais le fruit d’un libre choix. Un bon naturel, convenablement cultivé, arrive aisément, avec l’aide d’un maître vigilant et actif, à la possession de la vertu la plus parfaite. Quant à moi, je suis retenu par les infirmités de la vieillesse, car je suis octogénaire ; je ne puis donc aller converser avec toi, mais je t’envoie quelques-uns de mes compagnons d’étude qui ne me sont point inférieurs par les dons de l’esprit, et qui l’emportent sur moi par la vigueur du corps. Grâce à leurs conseils, tu n’auras rien à envier à ceux qui sont parvenus au bonheur le plus parfait.
Il lui envoya en effet Persée et Philonidès de Thèbes, qu’Épicure cite l’un et l’autre comme familiers d’Antigone dans la lettre à son frère Aristobule. Il m’a semblé à propos de transcrire ici le décret rendu par les Athéniens en faveur de Zénon ; il était ainsi conçu :
Sous l’archontat d’Arrhénidas, pendant la cinquième prytanie, celle de la tribu acamantide, le vingt et un du mois mémactérion, le vingt-troisième jour de la prytanie, le peuple étant légalement assemblé, Hippon, fils de Cratistotelès, du bourg de Xypétéon, l’un des proèdres et ses collègues, ont mis aux voix le décret suivant, lecture faite par Thrason d’Anacée, fils de Thrason :
Attendu que Zénon de Citium, fils de Mnasée, pendant un grand nombre d’années qu’il a vécu à Athènes, s’est montré aussi vertueux citoyen qu’illustre philosophe ; qu’il n’a pas cessé d’exhorter à la vertu et à la sagesse les jeunes gens qui venaient l’entendre, et que, joignant la pratique aux discours, il a offert à tous les yeux le modèle parfait d’une vie conforme en tout à sa doctrine ;
Le peuple a jugé bon d’honorer par son suffrage Zénon de Citium, fils de Mnasée ; de lui décerner, conformément à la loi, une couronne d’or pour sa vertu et sa sagesse, et de lui élever sur le Céramique un tombeau aux frais du public ;
Le peuple nommera cinq citoyens d’Athènes chargés de surveiller la fabrication de la couronne et l’érection du tombeau. Le greffier du peuple fera graver le présent décret sur deux colonnes, qu’il est autorisé à placer, l’une à l’Académie, l’autre au Lycée, et dont l’administrateur du trésor fera les frais ;
Afin que tout le monde sache que le peuple Athénien sait honorer les hommes vertueux et pendant leur vie et après leur mort.
Ont été nommés commissaires surveillants : Thrason d’Anacée, Philoclès du Pirée, Phèdre d’Anaphlyste, Médon d’Acharné, et Micithus de Sypalettos.
Tel est le texte du décret. Antigonus de Caryste rapporte que Zénon ne cachait pas qu’il fût de Citium, et il cite ce fait à l’appui : Zénon ayant contribué à la restauration des bains, on avait inscrit sur la colonne commémorative : « Zénon le philosophe » ; lorsqu’il le sut, il fit ajouter : « de Citium. »
Un jour, il prit un petit vase auquel il adapta un couvercle percé d’un trou, et s’en alla faire la quête pour subvenir aux besoins de son maître Cratès.
On dit qu’à son arrivée en Grèce, il possédait plus de mille talents qu’il prêtait à usure aux marins. Il ne prenait pour toute nourriture que des petits pains, du miel et quelque peu de bon vin. Il n’avait de rapports amoureux avec des jeunes gens qu’à de rares intervalles, et une fois ou deux seulement il s’adressa à une femme publique, pour prouver qu’il n’était pas ennemi des femmes. Persée, avec lequel il vivait dans la même maison, lui ayant un jour amené une joueuse de flûte, il s’empressa de la lui reconduire. Du reste, il était, dit-on, d’une humeur fort accommodante, à ce point que le roi Antigone venait souvent partager son repas, ou l’emmenait dîner avec lui chez Aristoclès le musicien ; mais par la suite Zénon s’en dispensa. On dit aussi qu’il évitait avec grand soin la foule, et qu’il avait toujours la précaution de s’asseoir à l’extrémité d’un banc, afin d’être libre au moins d’un côté. Jamais il ne se promenait en compagnie de plus de deux ou trois personnes. Cléanthe assure même, dans le traité de l’Argent, qu’il se faisait quelquefois payer de ceux qui venaient l’entendre, dans le but d’écarter la multitude. Un jour qu’il était assiégé par les auditeurs, il leur montra à l’extrémité du portique la balustrade de bois d’un autel, et leur dit : « Cette balustrade était autrefois au milieu ; on l’a mise dans un coin parce qu’elle gênait ; vous aussi, retirez-vous du milieu, vous me gênerez moins. » Démocharès, fils de Lachès, vint un jour le saluer, et lui dit que s’il avait besoin de quelque chose, il se chargeait de le dire et de l’écrire lui-même à Antigone, persuade que ce prince s’empresserait de l’obliger : à partir de ce moment, Zénon rompit tout commerce avec lui.
On dit qu’a la mort de Zénon, Antigone s’écria : « Quel spectacle j’ai perdu ! » et qu’il députa Thrason aux Athéniens pour les prier de lui élever un tombeau sur le Céramique. Quelqu’un lui ayant demandé pourquoi il admirait tant Zénon, il répondit : « Je lui ai donné souvent et beaucoup, et je ne l’ai jamais vu ni orgueilleux ni rampant. »
Il était observateur infatigable et approfondissait toutes choses ; aussi Timon dit-il de lui dans les Silles :
J’ai vu dans une fastueuse obscurité une vieille Phénicienne goulue et avide de tout ; elle avait un petit panier percé qui ne gardait rien, et de l’esprit un peu moins qu’un violon.
Zénon étudiait et discutait fréquemment avec Philon le dialecticien, et comme Philon était son aîné, il avait pour lui autant de vénération que pour Diodore son maître. Il admettait dans son auditoire jusqu’à des gens sales et demi-nus, comme le lui reproche encore Timon :
Autour de lui était une nuée de mendiants, tout ce qu’il y avait de plus vil et de plus mal famé dans Athènes.
Il avait l’air triste et chagrin, le visage dur et contracté, et, sous prétexte d’économie, toute la parcimonie d’un barbare. S’il adressait un reproche, c’était toujours brièvement, avec mesure et d’une manière détournée ; témoin ce qu’il dit un jour à un précieux ; le voyant traverser un bourbier avec des précautions infinies : « Il a raison, s’écria-t-il, de craindre la boue ; car il ne peut pas s’y mirer. »
Un cynique vint lui demander de l’huile, en disant qu’il n’en avait pas dans sa lampe ; Zénon refusa, et comme l’autre s’en retournait, il lui dit de considérer lequel des deux était le plus effronté.
Il était épris de Chrémonidès ; un jour qu’il était assis entre lui et Cléanthe, il se leva tout à coup et dit à Cléanthe qui lui demandait la raison de ce brusque mouvement : « J’ai entendu dire aux médecins que le meilleur remède contre l’inflammation était le repos. »
Dans un dîner, il vit celui qui était au-dessous de lui donner des coups de pied à son voisin ; alors il lui donna à lui-même un coup de coude, et comme il se retournait étonné, Zénon lui dit : « Comment crois-tu donc que ton voisin se trouve de tes coups de pied ? »
Une autre fois, rencontrant un homme qui aimait beaucoup les jeunes gens, il lui dit que les maîtres qui étaient toujours avec les enfants n’avaient pas plus d’esprit qu’eux.
Il disait que les discours bien compassés et parfaitement réguliers ressemblent aux pièces d’Alexandrie ; qu’ils plaisent à l’œil et sont bien gravés comme ces monnaies, mais n’en valent pas mieux pour cela ; il comparait, au contraire, aux quatre-drachmes d’Athènes les discours moins soignés, et disait que s’ils étaient grossiers et mal frappés, ils l’emportaient néanmoins dans la balance sur ceux qui étaient polis et limés avec soin.
Un jour qu’Ariston, son disciple, discourait sans réflexion, à tort et à travers, il lui dit : « Sans doute ton père t’a engendré dans un moment d’ivresse. » Il l’avait aussi surnommé le bavard ; car il était lui-même fort laconique.
Il dînait un jour en compagnie d’un gourmand qui avait coutume de tout dévorer sans rien laisser aux autres ; au moment où l’on servit un gros poisson, Zénon le tira à lui et fit mine de le manger tout entier ; le gourmand le regarda tout étonné : « De quel œil crois-tu donc, lui dit Zénon, que l’on voie ta gourmandise de chaque jour, si tu ne peux une seule fois supporter la mienne ? »
Un jeune garçon faisait des questions au-dessus de son âge ; il le conduisit devant un miroir, lui dit de se regarder, et lui demanda ensuite s’il croyait que de pareilles questions convinssent à ce qu’il voyait. Une autre fois quelqu’un dit devant lui qu’en général il n’approuvait pas les doctrines d’Antisthène : Zénon lui cita une maxime de Sophocle appropriée à la circonstance, et lui demanda si, dans Antisthène, il ne trouvait rien de bien : « Je ne sais, dit l’autre. – N’as-tu pas honte, reprit alors Zénon, d’étudier et de te rappeler ce qu’Antisthène peut avoir dit de mal, sans t’inquiéter de ce qu’il peut avoir dit de bien ? »
Un autre lui disait qu’il trouvait les discours des philosophes fort laconiques ; « Tu as raison, répondit-il ; il faudrait même, s’il était possible, qu’ils abrégeassent jusqu’à leurs syllabes. »
On reprochait à Polémon d’annoncer une question et d’en traiter une autre ; Zénon reprit avec humeur : « À quel prix mettait-il ce qu’il vous donnait203 ? »
Il disait qu’il faut dans la discussion avoir la voix bonne et la poitrine forte, comme les comédiens, mais ne pas trop ouvrir la bouche comme font les grands parleurs qui ne débitent que des fadaises. Il ajoutait que les bons orateurs doivent ressembler aux bons ouvriers qui ne quittent pas leur travail pour regarder autour d’eux, et que les auditeurs de leur côté doivent être tellement attentifs qu’ils n’aient pas le temps de faire des remarques.
Entendant un jeune homme bavarder outre mesure, il lui dit : « Tes oreilles ont passé dans ta langue. »
Un beau garçon lui disait qu’à son avis le sage ne pouvait être amoureux. « Alors, reprit-il, il n’y a rien de plus misérable que vous autres beaux garçons. »
Il prétendait que la plupart des philosophes connaissent bien l’ensemble des choses204, mais ignorent les petits détails de la pratique. Il citait souvent le bon mot du musicien Caphésius, qui, voyant un de ses disciples souffler à perte d’haleine, lui dit : « Le grand n’est pas le bien, mais le bien est grand. »
Fatigué par un jeune homme qui discutait avec une liberté déplacée, il lui dit : « Jeune homme, je ne te dirai pas ce que je pense. »
Un jeune Rhodien, beau et riche, mais fort nul du reste, était venu se mettre au nombre de ses disciples ; Zénon ne voulant pas de lui, commença par le faire asseoir sur des bancs pleins de poussière ; il le relégua ensuite à la place des pauvres pour le rebuter par le contact de leurs haillons ; enfin il fit si bien qu’il se débarrassa de lui.
Il disait que rien n’est plus déplacé que l’orgueil, surtout chez les jeunes gens ; qu’il ne faut pas s’attacher à retenir les mots et les phrases d’un discours, mais s’appliquer à en pénétrer le sens et à en saisir la portée, au lieu de l’avaler comme un bouillon ou quelque autre aliment. Il recommandait aux jeunes gens la plus scrupuleuse réserve dans leur démarche, leur extérieur, leur habillement, et citait souvent ces vers d’Euripide sur Capanée :
Il était riche et pourtant il ne faisait nullement parade de sa fortune ; il n’était pas plus fier que le dernier des pauvres.
Il avait pour maxime que rien ne rend moins propre aux sciences que la poésie, et que la chose dont nous sommes le plus pauvres est le temps. On lui demandait ce que c’est qu’un ami : « Un autre moi-même », dit-il.
Un esclave qu’il fouettait pour l’avoir volé lui dit : « Il était dans ma destinée de voler. – Et d’être battu », ajouta Zénon.
Il disait que la beauté est la fleur de la voix, ou, selon d’autres, que la voix est la fleur de la beauté. Voyant l’esclave d’un de ses amis tout meurtri de coups, il dit à ce dernier : « J’aperçois les traces de ta colère. » Une autre fois il s’écria, à la vue d’un homme parfumé : « Quel est celui-ci qui sent la femme ? »
Denys le transfuge lui demandait pourquoi il était le seul à qui il n’adressât jamais de réprimande : « C’est, répondit-il, que je n’ai pas bonne opinion de toi. »
Entendant un jeune garçon débiter des fadaises, il lui dit : « Nous avons deux oreilles et une seule bouche, pour écouter beaucoup et parler peu. »
Dans un repas auquel assistaient les envoyés de Ptolémée désireux de faire à leur roi un rapport sur son compte, il garda un silence absolu ; ils lui en demandèrent la raison : « C’est, répondit-il, pour que vous rapportiez au roi qu’il y a ici quelqu’un qui sait se taire. »
On lui demandait comment il en agirait avec un homme qui lui dirait des injures, il répondit : « Comme avec un envoyé que l’on congédie sans réponse. »
Apollonius de Tyr raconte que Cratès l’ayant tiré par son manteau pour l’arracher aux leçons de Stilpon, il lui dit : Cratès, les philosophes ne se laissent prendre que par l’oreille ; prends-moi donc par là et persuade-moi ; si, au contraire, tu me fais violence, je serai présent de corps auprès de toi, mais mon esprit sera chez Stilpon. »
Nous savons par Hippobotus qu’il suivit aussi les leçons de Diodore et étudia auprès de lui la dialectique. Il était déjà fort habile lorsqu’il s’attacha à Polémon ; aussi assure-t-on que Polémon lui adressa un jour cette apostrophe : « Je te vois, Zénon ; tu t’es échappé du jardin des Mégariques pour venir dérober nos doctrines que tu habilles ensuite à la phénicienne. » Un dialecticien lui ayant montré sept modes d’argumentation dans le sophisme appelé le moissonneur, il lui demanda combien il voulait être payé : « Cent drachmes », dit l’autre. Zénon lui en donna deux cents, tant il était avide d’apprendre. Il est le premier, dit-on, qui ait employé le mot devoir et écrit sur ce sujet. Il transposait ainsi deux vers bien connus d’Hésiode :
Celui-là est le meilleur qui prend pour guide les sages leçons d’un maître ;
Vient ensuite celui qui approfondit tout par lui-même205.
En effet, il prétendait qu’il vaut mieux savoir écouter de bonnes leçons et en profiter que de devoir tout à ses propres réflexions, parce que, dans le dernier cas, on ne fait preuve que d’intelligence, et qu’en se montrant docile aux leçons d’un autre, on joint la pratique à l’intelligence.
On lui demandait pourquoi, grave comme il était, il s’égayait dans un repas : « Les lupins sont amers, dit-il, et cependant ils s’adoucissent dans l’eau. » Hécaton rapporte également au second livre des Chries qu’il se relâchait de sa gravité dans ces sortes de réunions. Il disait que mieux vaut pécher par les pieds que par la langue. « Le bien, disait-il encore, se fait peu à peu, et cependant ce n’est pas peu de chose » ; pensée que d’autres attribuent à Socrate. Il était aussi sobre que simple dans ses goûts ; jamais il ne mangeait de choses cuites ; un manteau léger était son seul vêtement ; c’est ce qui a fait dire de lui :
Ni les rigueurs de l’hiver, ni les pluies continuelles, ni l’ardeur du soleil, ni les souffrances de la maladie ne purent le vaincre ; indifférent aux fêtes qui charment la multitude206, il poursuivait nuit et jour ses profondes études.
Les comiques n’ont pas vu que leurs sarcasmes tournaient à sa louange ; voici par exemple ce que dit Philémon dans le drame intitulé les Philosophes :
Il prêche une philosophie d’un nouveau genre : il enseigne à jeûner, et il trouve des disciples. Un peu de pain, des figues, voilà sa nourriture ; pour boisson, de l’eau.
D’autres attribuent ces vers à Posidippus. Sa tempérance était même devenue proverbiale ; ainsi on disait : « Plus sobre que Zénon le philosophe. » Posidonius dit aussi dans les Déportés :
Dix jours durant il se montra plus sobre que Zénon.
En effet, sa tempérance, son honnêteté, disons plus, son bonheur même n’ont jamais été égalés ; car il mourut à l’âge de quatre-vingt-dix-huit-ans, sans avoir eu jamais ni maladie ni infirmités. Toutefois Persée prétend, dans les Entretiens moraux, qu’il mourut dans sa soixante-douzième année, et qu’il était venu à Athènes à l’âge de vingt-deux ans. Il avait été cinquante-huit ans à la tête de son école, au dire d’Apollonius. Voici comment il mourut : en sortant de son école, il tomba et se cassa un doigt ; frappant alors la terre de la main, il prononça ce vers de Niobé :
Me voici ; pourquoi m’appelles-tu ?
et aussitôt il s’étrangla lui-même. Les Athéniens l’ensevelirent sur le Céramique, et, pour rendre hommage à sa vertu, ils firent, en son honneur, le décret dont nous avons parlé. Antipater de Sidon fit pour lui l’épitaphe suivante :
Ici repose Zénon, fils chéri de Citium. Il n’a pas eu besoin, pour escalader l’Olympe, d’entasser Pélion sur Ossa, ni d’accomplir les travaux d’Hercule ; la sagesse seule lui a ouvert la route qui conduit aux astres.
En voici une autre de Zénodote le stoïcien, disciple de Diogène :
Méprisant une vaine richesse, tu as appris à l’homme l’art de se suffire à lui-même ; ô Zénon, toi dont nous admirons le front vénérable ; auteur de mâles enseignements, tu as fondé par ton génie une doctrine mère de la fière indépendance. La Phénicie est ta patrie. Eh qu’importe ? Cadmus aussi était Phénicien, et c’est à lui que la Grèce a dû l’écriture.
L’épigrammatiste Athénée a célébré les stoïciens en général, dans les vers suivants :
Illustres philosophes stoïciens, vous qui avez gravé dans vos livres sacrés les plus pures maximes, vous avez raison de dire que la vertu est le seul bien de l’âme ; car elle est la seule gardienne de la vie des hommes et des cités. S’il en est d’autres qui prennent pour fin les plaisirs du corps, une seule des filles de mémoire a pu le leur persuader.
Voici comment j’ai moi-même raconté la mort de Zénon, dans mon recueil de vers mêlés :
Zénon de Citium mourut, dit-on, accablé de vieillesse ; on assure aussi qu’il se laissa périr de faim ; d’autres prétendent que, s’étant blessé en tombant, il frappa la terre de la main et s’écria : Je viens de moi-même ; pourquoi, pourquoi m’appelles-tu ?
En effet, on le fait mourir aussi de cette manière. Voilà tout ce qui concerne sa mort. Démétrius de Magnésie rapporte, dans les Homonymes, que Mnasée, père de Zénon, venant souvent à Athènes pour son négoce, en rapportait à son fils encore enfant, une foule d’ouvrages des philosophes socratiques, et que Zénon s’était déjà rendu célèbre dans sa patrie, lorsqu’il vint à Athènes, où il s’attacha à Cratès. Il paraît, d’après le même auteur, que Zénon indiquait l’énonciation claire comme remède à l’erreur. Il jurait, dit-on, par le câprier, comme Socrate par le chien.
Quelques auteurs, entre autres Cassius le sceptique, ont adressé à Zénon de nombreuses critiques : ils l’accusent premièrement d’avoir dit, au commencement de la République, que l’instruction est inutile ; en second lieu, d’avoir avancé que tous ceux qui ne sont pas vertueux sont ennemis, esclaves, étrangers entre eux, sans excepter les parents à l’égard des enfants, les frères et les proches les uns à l’égard des autres. Ils lui reprochent encore d’avoir dit, dans la République, que la qualité de citoyen, d’ami, de parent, d’homme libre, n’appartient qu’au sage ; de sorte que les stoïciens sont ennemis de leurs parents et de leurs enfants, si ceux-ci ne sont pas philosophes. Un autre grief est d’avoir consacré deux cents lignes de la République à justifier la communauté des femmes et d’avoir proscrit des villes les temples, les tribunaux et les gymnases. Zénon dit également que l’argent n’est utile ni pour les échanges ni pour les voyages ; enfin il demande que les femmes et les hommes portent le même vêtement et ne laissent à nu aucune partie de leur corps. Quant à la République de Zénon, l’authenticité de cet ouvrage est attestée par Chrysippe dans la République. Zénon a aussi traité des embrassements amoureux au commencement de l’Art d’Aimer et dans les Dissertations.
Telles sont en résumé les critiques qu’adressent à Zénon Cassius et le rhéteur Isidore de Pergame. Ce dernier dit aussi qu’Athénodore, conservateur de la bibliothèque de Pergame, avait retranché des ouvrages stoïciens tous les passages qui donnaient prise à la critique ; mais que plus tard la fraude fut découverte, au grand danger d’Athénodore, et qu’on rétablit les passages. Voilà pour ce qui regarde les censures adressées à Zénon.
Il y a eu huit Zénon : le premier était d’Élée ; nous en parlerons par la suite. Le second est celui dont il est ici question. Le troisième, né à Rhodes, a laissé l’histoire de sa patrie en un volume. Le quatrième est un historien ; on lui doit un récit de l’expédition de Pyrrhus en Italie et en Sicile, ainsi qu’un abrégé de l’histoire des Romains et des Carthaginois. Le cinquième, disciple de Chrysippe, a peu écrit ; mais il a eu un grand nombre de disciples. Le sixième est un médecin de l’école d’Hérophile, homme d’un esprit distingué, mais médiocre écrivain. Le septième est un grammairien auteur d’épigrammes et de quelques autres ouvrages. Le huitième, né à Sidon, est un philosophe épicurien aussi élégant écrivain qu’habile penseur.
Zénon eut un grand nombre de disciples ; voici les plus illustres : Persée de Citium, fils de Démétrius, ami de Zénon selon quelques auteurs, son esclave suivant d’autres, et l’un des scribes que lui avait envoyés Antigone. Ce prince le chargea de l’éducation de son fils Halcyon ; voulant un jour l’éprouver, il lui fit donner la fausse nouvelle que les ennemis avaient ravagé ses terres ; et comme Persée en témoignait de la tristesse, il lui dit : « Tu vois donc bien que la richesse n’est pas chose indifférente. » On lui attribue les ouvrages suivants : de la Royauté, Gouvernement de Lacédémone ; du Mariage ; de l’Impiété ; Thyeste ; de l’Amour ; Exhortations ; Dissertations ; Chries ; Commentaires ; sur les Lois de Platon, sept livres.
Viennent ensuite : Ariston de Chio, fils de Miltiade, auteur de la doctrine de l’indifférence ; Hérillus de Carthage, qui assigne à l’homme la science pour fin. Denys d’Héraclée, surnommé le Transfuge, parce qu’il passa à la doctrine du plaisir, un violent mal d’yeux lui ayant appris que la douleur n’est pas chose indifférente ; Sphérus de Bosphore ; Cléanthe d’Assos, fils de Phanias et successeur de Zénon. Ce dernier le comparait à ces tablettes trop dures qui ne reçoivent que difficilement l’empreinte, mais qui la conservent longtemps. Après la mort de Zénon, Sphérus suivit les leçons de Cléanthe ; je reviendrai sur lui dans la Vie de ce dernier philosophe.
Au nombre des disciples de Zénon, Hippobotus place encore Philonidès de Thèbes, Callippus de Corinthe, Posidonius d’Alexandrie, Athénodore de Soles et Zénon de Sidon.
J’ai cru à propos de joindre à la Vie de Zénon une exposition générale de la doctrine stoïcienne, dont il est le fondateur. Il a lui-même consigné ses opinions dans de nombreux ouvrages, supérieurs à ceux de tous les autres stoïciens, et dont j’ai précédemment donné le catalogue. Voici maintenant les doctrines communes à toute son école ; je les exposerai sommairement, à mon ordinaire.
Les stoïciens divisent la philosophie en trois parties : physique, morale et logique. Zénon de Citium a le premier proposé cette division dans sa Logique, et elle a été reproduite par Chrysippe dans le premier livre de la Logique et dans le premier de la Physique ; par Apollodore ; par Éphélus dans l’Introduction aux dogmes ; par Eudromus dans les Éléments de morale ; enfin par Diogène de Babylone et Posidonius. Apollodore donne à ces parties le nom de lieux ; Chrysippe et Eudromus celui d’espèces ; d’autres les appellent genres. Ils comparent la philosophie à un animal dans lequel la logique est représentée par les os et les nerfs, la physique par les chairs, la morale par l’âme. Ils la comparent aussi à un œuf : la coque est la logique, ce qui vient ensuite est la morale, le centre est la physique ; ou bien encore à un champ fertile : la haie qui l’entoure est la logique, les fruits sont la morale, la terre ou les arbres représentent la physique. Enfin ils la représentent sous l’emblème d’une ville bien bâtie et sagement gouvernée. Quelques-uns d’entre eux prétendent qu’il n’y a aucune priorité entre ces diverses parties, qu’elles ne peuvent être séparées l’une de l’autre ; et par suite ils les traitent simultanément. D’autres assignent la première place à la logique, la seconde à la physique, et la troisième à la morale : de ce nombre est Zénon dans la Logique, ainsi que Chrysippe, Archédémus et Eudromus. Diogène de Ptolémaïs commence par la morale ; Apollodore la met en seconde ligne. Panétius et Posidonius commencent par la physique, ainsi que l’atteste Phanias, ami de ce dernier philosophe, au premier livre des Entretiens de Posidonius. Cléanthe admet six parties : dialectique, rhétorique, morale, politique, physique et théologie. D’autres prétendent que ce ne sont pas là des divisions de l’intelligence, mais seulement de la philosophie207 : de ce nombre est Zénon de Tarse.
Il y en a qui subdivisent la logique en deux sciences distinctes, la rhétorique et la dialectique ; plusieurs même ajoutent deux autres parties à celles-là : une science de la définition et une autre qui a pour objet les divers criteriums du vrai. Quelques-uns enfin suppriment la science de la définition, sous prétexte que l’objet des règles et des divers criteriums est la découverte de la vérité – car c’est dans cette partie qu’ils expliquent les différences des représentations208 – et que d’un autre côté la science des définitions a également pour objet la découverte du vrai, puisque nous ne connaissons les choses que par l’intermédiaire des idées.
La rhétorique, disent-ils, est l’art de bien dire dans une exposition suivie ; la dialectique, l’art de raisonner juste dans la discussion. De là vient qu’ils définissent encore la Dialectique : la science du vrai, du faux et de ce qui n’a ni l’un ni l’autre de ces deux caractères. La rhétorique comprend trois genres : délibératif, judiciaire et démonstratif. Les parties de la rhétorique sont l’invention, l’élocution, la disposition et l’action ; celles du discours sont l’exorde, la narration, la réfutation et la péroraison.
La dialectique se divise en deux parties, dont l’une a pour objet les choses signifiées, l’autre l’expression. La première comprend les représentations209 et tout ce qui s’y rattache, énonciations simples210 énonciations parfaites, attributs, propositions directes et indirectes, etc. ; les genres, les espèces, les raisonnements, les tropes, les syllogismes, les sophismes qui portent sur les mots et sur les choses, entre autres ceux qu’on nomme le menteur, le véridique, le négatif, le sorite, et d’autres semblables, l’imparfait, l’insoluble, le concluant, le voilé, le cornu, le personne, le moissonneur. Dans la seconde partie de la dialectique, celle qui a pour objet l’expression, ils traitent du langage écrit, des diverses parties du discours, du solécisme et du barbarisme, des locutions poétiques, de l’amphibologie, du chant et de la musique ; quelques-uns y joignent la définition, la division et la diction.
La syllogistique a, suivant eux, une haute importance : en nous faisant connaître quelles sont les choses susceptibles de démonstration, elle contribue beaucoup à régler nos jugements ; l’arrangement et la mémoire donnent ensuite un caractère scientifique à nos connaissances. Ils définissent le raisonnement : un composé de lemmes et de conclusion ; le syllogisme : un raisonnement démonstratif composé des mêmes éléments ; la démonstration : un procédé par lequel on va de ce qui est plus connu à ce qui l’est moins. La représentation ou idée est une impression faite sur l’âme et analogue à l’empreinte d’un cachet sur la cire ; elle est ou cataleptique ou acataleptique. La représentation cataleptique, criterium de l’existence des choses, est celle qui, produite par un objet réel, est en même temps conforme à cet objet. La représentation acataleptique est celle qui ne porte pas sur un objet réel, ou qui, portant sur un objet réel, n’y est pas conforme, représentation vague et mal dessinée.
La dialectique est nécessaire ; elle est une vertu211 et elle comprend elle-même plusieurs autres vertus plus particulières, par exemple, la circonspection dans le jugement, qui consiste à savoir quand il faut accorder ou refuser son assentiment ; la résistance à la vraisemblance, vertu qui nous met en garde contre les fausses apparences ; la ténacité dans la conviction, qui nous empêche de passer d’un principe à un autre ; enfin, la rectitude de vues, disposition de l’esprit à se porter toujours vers le vrai dans ses aperceptions. Ils définissent la science : une aperception sûre, ou une disposition de l’intelligence à ne jamais dévier de la vérité dans l’aperception. Ils ajoutent que, sans le secours de la dialectique, le sage ne peut être assuré que sa raison ne faillira pas ; car c’est elle qui nous fait discerner ce qui est vrai ou faux et éclaircir ce qui n’est que probable ; elle seule enfin nous enseigne à interroger et à répondre convenablement. Ils prétendent aussi que la légèreté dans les jugements réagit sur la pratique, et que du désordre de la pensée il ne peut résulter que trouble et inconséquence dans la conduite ; que le sage, au contraire, a tout à la fois de la pénétration, de la finesse et un raisonnement sûr ; car bien raisonner, penser juste d’une part, de l’autre traiter convenablement un sujet donné, bien répondre à une question, tout cela est le fruit des mêmes habitudes, de celles que l’on puise dans l’étude de la dialectique.
Telles sont en résumé leurs opinions sur la logique. Joignons-y quelques détails particuliers sur leur science introductrice, et citons les paroles mêmes de Dioclès de Magnésie ; il s’exprime ainsi dans l’Excursion des Philosophes : « Les stoïciens traitent en premier lieu de la représentation et de la sensation, parce que le criterium, ce par quoi nous connaissons la vérité des choses, est un mode de la représentation, et aussi parce que le jugement qui exprime la croyance, l’aperception, la notion, jugement qui précède tous les autres, ne peut s’accomplir sans la représentation. En effet, ce qui précède dans les phénomènes internes, c’est la représentation ; vient ensuite la pensée, dont le propre est d’exprimer les impressions qui résultent de la représentation et de les rendre sensibles par la parole. »
La représentation diffère de l’image : l’image est une conception de l’intelligence, telle que celles qui se produisent dans le sommeil ; la représentation est une impression faite sur l’âme, et par là il faut entendre une simple affection, comme le dit Chrysippe dans le dixième livre du traité de l’Âme ; car on ne peut admettre que l’impression ressemble à l’empreinte d’un cachet, puisqu’il est impossible de concevoir qu’il y ait eu en même temps plusieurs empreintes superposées en un même point. La représentation vraie est celle qui, produite par un objet réel, est gravée, empreinte, imprimée dans l’esprit de telle sorte qu’elle ne puisse être produite également par un objet non réel. Parmi les représentations, les unes sont sensibles, les autres non : sensibles celles qui nous sont fournies par un ou plusieurs sens ; non sensibles celles qui émanent directement de la pensée, par exemple celles qui portent sur les choses immatérielles et sur tous les objets qu’embrasse la raison. Les représentations sensibles sont produites par un objet réel qui s’impose à l’intelligence et force son acquiescement ; toutefois il y a aussi des représentations purement apparentes, des ombres, qui ressemblent à celles produites par des objets réels.
Les représentations se divisent encore en rationnelles et irrationnelles : rationnelles, celles des animaux raisonnables ; irrationnelles, celles des êtres dépourvus de raison. Les représentations rationnelles sont les pensées ; les autres n’ont pas de nom particulier. Ils les distinguent aussi en artistiques et non artistiques ; en effet, une image est vue tout autrement par un artiste que par celui qui ne l’est pas.
Par sensation, les stoïciens entendent soit une espèce de souffle qui va de la partie régulatrice de l’âme aux sens, soit la perception sensible, soit enfin la disposition organique, qui, chez quelques individus, est faible et vicieuse. Ils appellent aussi sensation l’exercice même des sens. Suivant eux, nous devons à la sensation les perceptions de blanc, de noir, de doux, de rude ; à la raison, les notions qui résultent d’une démonstration ; par exemple, celles qui ont pour objet l’existence des dieux et leur providence. Toutes nos pensées sont formées ou par une aperception directe, ou par similitude, par analogie, par transposition, par composition, par opposition : par une aperception directe, les données des sens ; par similitude, celles qui ont pour point de départ un objet présent ; c’est ainsi qu’on songe à Socrate en voyant son image ; par analogie, toutes les fois que l’on conçoit un objet plus grand ou plus petit que la réalité ; telles sont les idées de Titye, de cyclope, de pygmée ; c’est aussi par analogie que nous concevons le centre de la terre, en la comparant à une sphère plus petite. Par transposition, nous imaginons des yeux dans la poitrine ; par composition, nous formons l’idée de centaure ; par opposition, nous songeons à la mort. On pense encore par translation aux choses que l’on a dites autrefois, et au lieu ; on songe naturellement au juste et au bien ; enfin on conçoit par privation un homme sans mains. Telles sont leurs doctrines sur la représentation, la sensation et la pensée.
Pour eux le criterium de la vérité est la représentation cataleptique, c’est-à-dire celle qui émane d’un objet réel ; telle est du moins l’opinion de Chrysippe dans le douzième livre de la Physique, ainsi que d’Antipater et d’Apollodore. Boéthus admet un plus grand nombre de criteriums : l’entendement, les sens, les affections et la science. Chrysippe, en désaccord avec lui-même sur ce point, donne pour criterium, dans le premier livre du Raisonnement, la sensation et la prénotion. Par prénotion il entend une conception naturelle des choses générales. Quelques-uns des plus anciens stoïciens donnent pour criterium du vrai la droite raison, par exemple Posidonius dans le traité du Criterium.
La plupart d’entre eux s’accordent à commencer l’étude de la dialectique par la partie relative à l’expression. La voix, suivant eux, est une percussion de l’air, ou, comme le dit Diogène de Babylone dans le traité de la Voix, une sensation propre à l’ouïe. Chez l’animal la voix n’est que le retentissement de l’air frappé avec effort ; mais chez l’homme elle est articulée. Elle émane de la pensée, suivant Diogène, et elle est complètement formée à l’âge de quatorze ans. Les stoïciens considèrent aussi la voix comme un corps : telle est l’opinion d’Archédémus dans le traité de la Voix, d’Antipater, enfin de Chrysippe au deuxième livre de la Physique. Le raisonnement sur lequel ils s’appuient est celui-ci : tout ce qui agit est corps, et la voix agit en allant de ceux qui parlent à ceux qui entendent.
Le mot est, suivant Diogène, la voix articulée ; par exemple jour. Le discours est la voix exprimant une idée et émanant de l’intelligence ; ainsi : Il fait jour. Le dialecte est une manière de s’exprimer empreinte d’un caractère particulier aux Grecs et aux divers peuples, ou bien une habitude locale de langage, affectant certains caractères spéciaux : ainsi le mot θάλαττα dans le dialecte attique, ἡμέρη dans le dialecte ionien. Les éléments des mots sont les lettres, au nombre de vingt-quatre. Le mot lettre se prend dans trois sens : il exprime l’élément lui-même, le signe graphique et le nom, comme alpha. Il y a sept voyelles α, ε, η, ι, ο, υ, ω ; et six muettes, β, γ, δ, κ, π, τ. La voix diffère du mot, car on appelle voix un son quelconque, tandis que mot se dit seulement d’un son articulé. Le mot diffère aussi du discours, en ce que le discours exprime toujours quelque chose, tandis que le mot peut n’avoir aucun sens, par exemple le mot Blitri. Il y a également une différence entre dire et proférer : on profère un son ; on dit une chose, quand elle est susceptible d’être exprimée.
Diogène, dans le traité de la Voix, et Chrysippe distinguent cinq parties du discours : le nom, l’appellation, le verbe, la conjonction, l’article. Antipater y joint le qualificatif, dans le traité de l’Expression et des Choses exprimées. Diogène définit l’appellation : une partie du discours qui exprime une qualité commune à plusieurs êtres, comme homme, cheval ; le nom : une partie du discours exprimant une qualité particulière, ainsi Diogène, Socrate. Le verbe est défini par Diogène : une partie du discours qui exprime un attribut non complexe ; d’autres le définissent : un élément indéclinable du discours, exprimant quelque chose qui s’ajoute à l’idée d’un ou de plusieurs objets, par exemple, j’écris, je parle. La conjonction est une partie indéclinable du discours, qui unit diverses propositions. L’article est un élément déclinable qui sert à déterminer le genre et le nombre des noms ; tels sont les mots ὁ, ἡ, τό, οἱ, αἱ, τά.
Le discours doit avoir cinq qualités : l’hellénisme, la clarté, la brièveté, la convenance et l’élégance. L’hellénisme est une diction pure, conforme aux règles de l’art et évitant toute tournure vulgaire ; la clarté consiste à exprimer nettement la pensée ; la brièveté à ne rien dire que ce qui est nécessaire pour faire comprendre la chose en question ; la convenance se trouve dans une diction appropriée au sujet ; l’élégance consiste à éviter la vulgarité. Au nombre des vices du discours sont le barbarisme, locution contraire aux habitudes des Grecs bien élevés, et le solécisme, faute contre la syntaxe. Posidonius, dans l’Introduction au Langage, définit l’expression poétique : une locution affectant une mesure, un rythme, et éloignée des habitudes de la prose ; ainsi il trouve le rythme dans ces expressions : La terre immense et le divin éther. Il définit la poésie : une phrase poétique qui exprime une pensée complète et renferme une imitation des choses divines et humaines. La définition est, suivant Antipater, au premier livre des Définitions, une proposition analytique qui donne une idée complète des choses. Chrysippe, dans le traité des Définitions, la définit : une explication. La description est un discours qui, par une vive peinture, nous place au milieu des objets, ou bien encore une définition plus simple, destinée à faire comprendre la valeur d’une autre définition. Le genre est l’ensemble de plusieurs idées étroitement liées entre elles ; tel est le genre animal, qui comprend tous les animaux particuliers. L’idée est une conception de l’intelligence qui, sans être un objet réel ni une qualité, paraît cependant être l’un et l’autre : ainsi, au moyen de l’idée, on se représente un cheval, quoiqu’il ne soit pas présent.
L’espèce est ce qui est compris dans le genre : l’homme, par exemple, est compris dans l’animal. Le genre par excellence est celui qui n’est pas compris dans un autre : ainsi le genre être ; l’espèce particulière est celle qui n’en renferme pas d’autres, par exemple, Socrate. Diviser le genre, c’est le partager dans les espèces qu’il contient ; exemple : Parmi les animaux, les uns sont raisonnables, les autres dépourvus de raison.
Il y a division par contrariété dans le genre, lorsque les espèces qu’on en tire sont opposées entre elles à titre de contraires ; par exemple, lorsque dans la division il entre une négation : Parmi les êtres, les uns sont bons, les autres non. La subdivision est la division dans la division : Parmi les êtres, les uns sont bons, les autres non ; de ces derniers, les uns sont mauvais, les autres indifférents. La distribution consiste, selon Crinis, à rapporter les divers éléments du genre à certains chefs ou lieux particuliers ; exemple : Parmi les biens, les uns ont rapport à l’âme, les autres au corps. L’équivoque est une locution qui, en elle-même et par la manière dont elle est prononcée, exprime, chez le même peuple, deux choses différentes ou même un plus grand nombre, de telle sorte que la même phrase est susceptible de plusieurs interprétations : tels sont les mots αὐλητρὶς πέπτωκε, qui signifient en même temps « la maison est tombée trois fois » et « la joueuse de flûte est tombée. »
Posidonius définit la dialectique : la science du vrai, du faux et de ce qui n’est ni l’un ni l’autre. Elle a pour objet, suivant Chrysippe, les signes et les choses signifiées.
Tels sont les objets que les stoïciens comprennent dans la théorie de l’expression. Dans la partie de la dialectique relative aux idées et aux choses signifiées, ils traitent des propositions, des énonciations parfaites, des jugements, des syllogismes, des énonciations imparfaites, des attributs, du régime direct et indirect. Ils définissent l’énonciation : la manifestation de la représentation idéale. Elle est ou complète ou incomplète ; incomplète, lorsqu’elle ne donne pas un sens parfait, comme quand on dit : écrit ; – dans ce cas, reste à connaître le sujet ; – complète, lorsqu’elle donne un sens parfait : Socrate écrit. Au nombre des énonciations imparfaites ils placent les attributs, et parmi les énonciations parfaites ils rangent les propositions, les syllogismes, les interrogations et les questions. L’attribut est ce qu’on affirme de quelque chose, ou bien, suivant la définition d’Appollodore, quelque chose que l’on adjoint à un ou plusieurs objets, ou encore une énonciation imparfaite, construite avec un sujet au nominatif pour former une proposition.
Ils distinguent des attributs complexes, comme naviguer à travers les rochers ; des attributs actifs, passifs, neutres : actifs, ceux qui sont composés d’un verbe actif, comme entend, voit, parle, et d’un régime à l’un des cas obliques ; passifs, ceux qui sont construits avec le mode passif : Je suis entendu, je suis vu ; neutres, ceux qui n’appartiennent ni à l’une ni à l’autre de ces deux classes, comme penser, se promener. Les attributs réciproques sont ceux qui affectent la forme du passif sans en emporter l’idée ; ils impliquent, au contraire, une action, comme dans il s’est rasé ; celui qui est rasé est lui-même l’agent. Les cas obliques sont le génitif, le datif et l’accusatif.
Le jugement peut se définir : ce qui est vrai ou faux. Chrysippe dans les Définitions dialectiques le définit : une énonciation complète, fournissant à elle seule un sens parfait, affirmatif ou négatif : ainsi : Il fait jour ; Dion se promène. Le nom de jugement vient de ce qu’on juge que la chose est vraie ou fausse ; car celui qui dit : Il est jour, paraît juger qu’il est jour en effet. S’il fait réellement jour, le jugement est vrai ; dans le cas contraire, il est faux. Il y a une différence entre jugement, interrogation, question, proposition impérative, proposition adjurative, imprécative, hypothétique, appellative, et faux jugement. Il y a jugement lorsque nous énonçons une chose en affirmant qu’elle est vraie ou fausse. L’interrogation est une énonciation complète, comme le jugement, mais qui appelle une réponse ; soit par exemple cette phrase : Fait-il jour ? Cela n’est ni vrai ni faux. Ainsi : Il fait jour, voilà un jugement. Fait-il jour ? c’est une interrogation. La question est une proposition à laquelle on ne peut pas répondre simplement par oui ou par non, comme à l’interrogation, mais qui appelle une explication dans le genre de celle-ci : Il demeure à tel endroit. Il y a proposition impérative lorsqu’à l’énonciation se joint un ordre, comme :
Va-t’en aux rives d’Inachus ;
proposition appellative lorsque l’on nomme la chose à laquelle on s’adresse ; ainsi :
Illustre fils d’Atrée, roi des hommes, Agamemnon.
Le faux jugement est une proposition qui, tout en ayant l’apparence d’un jugement, perd ce caractère par l’adjonction et sous l’influence de quelque particule ; exemple :
L’appartement est beau, sans doute.
Comme ce bouvier ressemble aux fils de Priam.
La proposition dubitative diffère du jugement en ce qu’elle est toujours énoncée avec la forme du doute : Le chagrin et la vie ne sont-ils pas même chose ? Les interrogations, les questions et les autres propositions analogues ont pour caractère de n’être ni vraies ni fausses, tandis que les jugements sont nécessairement vrais ou faux.
Deux classes de jugements, suivant Chrysippe, Archédémus, Athénodore, Antipater et Crinis : jugements simples et non simples. Sont simples ceux qui renferment une énonciation positive et sans conditionnel, comme : Il fait jour ; ne le sont pas ceux dans lesquels il entre un conditionnel : S’il fait jour ; ou qui sont composés de plusieurs propositions : S’il fait jour, il fait clair. Les jugements simples se divisent en énonciatifs, négatifs, privatifs, attributifs, définis et indéfinis. À la classe opposée appartiennent les jugements conjonctifs, adjonctifs, copulatifs, disjonctifs, le jugement causal, augmentatif, diminutif. Voici, par exemple, un jugement énonciatif : Il ne fait pas jour. Une des variétés de cette forme est le jugement surénonciatif qui contient la négation de la négation : ainsi : Il ne fait pas non jour, qui signifie : « Il fait jour. » Le jugement négatif se compose d’une particule négative et d’un attribut : Personne ne se promène. Le jugement privatif est composé d’une particule privative et d’une proposition ayant force de jugement : Cet homme est inhumain. Le jugement attributif consiste en un sujet au nominatif et un attribut : Dion se promène. Le jugement défini est composé d’un pronom démonstratif au nominatif et d’un attribut : Il se promène. Le jugement indéfini est celui dans lequel il entre une ou plusieurs particules indéfinies : Quelqu’un se promène ; celui-là se remue.
Parmi ceux qui ne sont pas simples, le jugement conjonctif est, d’après la définition de Chrysippe, dans la Dialectique, et de Diogène dans l’Art dialectique, celui dans lequel entre la particule conjonctive si, indiquant que le second membre est la conséquence du premier : S’il est jour, il fait clair. Crinis, dans l’Art dialectique, définit les jugements adjonctifs : ceux dans lesquels deux jugements distincts sont réunis par la particule conjonctive puisque : Puisqu’il fait jour, il fait clair. Dans cet exemple la conjonction indique que le second membre suit du premier et que le premier est vrai. Le jugement copulatif est celui dans lequel les divers membres sont réunis par quelque conjonction copulative : Il fait jour et il fait clair. Le jugement disjonctif est celui dont les membres sont séparés par la particule disjonctive ou : Il fait jour ou il fait nuit. Cette particule indique que l’une des propositions est fausse. Le jugement causal est construit avec la conjonction parce que, indiquant que le premier membre est cause par rapport au second : Parce qu’il fait jour, il fait clair. Le jugement augmentatif est construit avec une particule augmentative intercalée entre les divers membres : Il fait plus jour que nuit. Le jugement diminutif est le contraire du précédent : Il fait moins nuit que jour.
Les jugements sont opposés entre eux à titre de vrais et de faux, lorsqu’ils sont contraires : Il fait jour ; il ne fait pas jour.
Un jugement conjonctif est vrai lorsque l’opposé du dernier terme est contradictoire au premier ; par exemple : S’il fait jour, il fait clair : ce jugement est vrai ; car la proposition il ne fait pas clair, opposée au dernier terme, est contradictoire au premier il fait jour. Ce même jugement est faux, lorsque l’opposé du dernier terme n’est pas contradictoire au premier ; exemple : S’il fait jour, Dion se promène. La proposition Dion ne se promène pas, n’est pas contradictoire à il fait jour.
Le jugement adjonctif est vrai lorsque, partant d’une proposition vraie, il aboutit à une autre qui suit logiquement de la première : Puisqu’il fait jour, le soleil est au-dessus de la terre ; il est faux lorsqu’il part d’un principe faux, ou que la conclusion ne suit pas du principe ; par exemple, si l’on disait pendant le jour : Puisqu’il fait nuit, Dion se promène.
Le jugement causal est vrai lorsque, partant d’une proposition vraie, il aboutit à une autre qui en est la conséquence, sans que pour cela la première puisse suivre de la dernière ; ainsi, dans ce jugement : Parce qu’il fait jour, il fait clair, de ce qu’il fait jour, il suit bien en effet qu’il fait clair ; mais, de ce qu’il fait clair, il ne suit pas qu’il fasse jour. Le jugement causal est faux lorsque le premier terme est faux ou que le second n’est pas la conséquence du premier, ou bien encore lorsque le premier est la conséquence212 du dernier ; exemple : Parce qu’il fait nuit, Dion se promène213.
Le jugement spécieux est celui qui séduit par une apparence de vérité ; par exemple : Si une chose a donné le jour à une autre, elle en est la mère. Ce jugement est faux, car l’oiseau n’est pas la mère de l’œuf ; il y a encore des jugements possibles et impossibles, nécessaires et contingents : possibles, ceux qui énoncent un fait qui peut être vrai en lui-même, et dont la réalité n’est démentie par aucune raison externe ; par exemple : Dioclès est vivant ; impossibles, ceux qui ne peuvent en aucune façon être vrais, comme la terre vole. Le jugement nécessaire est celui qui, non seulement est vrai, mais qui ne peut même pas être faux, ou bien qui, susceptible de fausseté en lui-même, ne peut cependant pas être faux grâce à des raisons externes ; par exemple : la vertu est utile. Le jugement contingent est vrai, sans que pourtant aucune raison externe s’oppose à ce qu’il soit faux : Dion se promène. On appelle vraisemblables ceux qui réunissent le plus grand nombre de probabilités, comme : Je vivrai demain.
Resterait à indiquer encore diverses espèces de jugement, à parler de la transformation d’une proposition vraie en une fausse, de la conversion ; mais nous en traiterons ailleurs plus au long.
Le raisonnement, dit Crinis, est composé d’un ou de plusieurs lemmes214, d’une assomption215 et d’une conclusion ; exemple : S’il fait jour, il fait clair ; or il fait jour ; donc il fait clair.
Lemme : S’il fait jour, il fait clair ;
Assomption : il fait jour ;
Conclusion : donc il fait clair.
Le trope est le raisonnement réduit à la forme logique : Si le premier est vrai, le second l’est aussi ; or le premier est vrai, donc le second.
Le logotrope est un composé du raisonnement et du trope : Si Platon vit, Platon respire ; or, le premier est vrai, donc le second. Le logotrope a pour objet d’éviter, dans les raisonnements trop longs, la répétition de l’assomption et de la conclusion, en y substituant ces formes abrégées : Le premier est vrai, donc le second.
Parmi les raisonnements, les uns sont concluants, les autres non : ne sont pas concluants ceux dans lesquels l’opposé logique de la conclusion n’est pas en désaccord avec l’ensemble des prémisses ; exemple : S’il fait jour, il fait clair ; il fait jour, donc Dion se promène. Les raisonnements concluants sont de deux espèces, les uns appelés proprement concluants, du nom générique, les autres syllogistiques. Ces derniers sont ceux qui n’admettent pas de démonstration, ou qui, au moyen d’une ou de plusieurs propositions, conduisent à une conclusion qui ne se démontre pas : Si Dion se promène, Dion est en mouvement. Les raisonnements concluants proprement dits, sont ceux dont la conclusion n’est pas syllogistique ; tel est celui-ci : Il est faux qu’il fasse jour et nuit en même temps ; or il fait jour, donc il ne fait pas nuit. On appelle faux syllogisme un raisonnement syllogistique en apparence et qui, à ce titre, appelle l’assentiment, sans pourtant être concluant : Si Dion est un cheval, Dion est un animal ; mais Dion n’est pas un cheval, donc Dion n’est pas un animal. On distingue encore des raisonnements vrais et faux : vrais ceux dont la conclusion se tire de principes vrais ; faux ceux qui s’appuient sur quelque principe faux, ou dont la conclusion n’est pas légitime : S’il fait jour, il fait clair ; or il fait jour, donc Dion est vivant. Il y a aussi des raisonnements possibles et impossibles, nécessaires et non nécessaires ; il en est qui sont appelés anapodictiques, parce qu’ils n’ont pas besoin de démonstration ; on varie sur leur nombre ; Chrysippe en compte cinq, qui servent de base à toute espèce de raisonnement, et qui sont empruntés aux raisonnements concluants proprement dits, aux raisonnements syllogistiques et aux tropes.
La première espèce consiste simplement en un jugement conjonctif, dont le premier terme se répète pour former une sorte de proposition conjonctive et amener comme conclusion le dernier terme du jugement primitif : Si le premier est vrai, le second l’est aussi ; or le premier est vrai, donc le second. Dans la seconde espèce, étant posée une proposition conjonctive et le contraire du dernier terme, on en conclut le contraire du premier : S’il fait jour, il fait clair ; mais il ne fait pas clair, donc il ne fait pas jour. Dans ce raisonnement, en effet, l’assomption est le contraire du dernier terme et la conclusion le contraire du premier. Dans la troisième espèce, étant donné une proposition négative complexe, on part de l’une des idées exprimées dans la proposition pour nier le reste : Platon n’est pas mort et Platon vit ; mais Platon est mort, donc Platon ne vit point. Dans les raisonnements anapodictiques de la quatrième espèce, étant donné une proposition disjonctive et l’un des termes de cette proposition, on en conclut le contraire de l’autre terme : Le premier ou le second sont vrais ; mais le premier l’est, donc le second ne l’est pas. Dans la cinquième espèce, on pose une proposition disjonctive et l’opposé de l’un des termes, et on en conclut l’autre terme : Il fait jour ou il fait nuit ; or il ne fait pas nuit, donc il fait jour.
Les stoïciens disent que du vrai suit le vrai ; ainsi de ce qu’il est jour il suit qu’il fait clair. Du faux suit le faux : s’il est faux qu’il soit nuit, il est faux que l’obscurité règne. Du faux on peut inférer le vrai ; par exemple de cette proposition : La terre vole, on infère que la terre existe ; mais du vrai ne suit pas le faux ; car de ce que la terre existe, il ne suit pas qu’elle vole.
Ils distinguent encore des raisonnements insolubles auxquels ils donnent divers noms : le couvert, le caché, le sorite, le cornu, le personne. Voici un exemple du couvert216 : Deux n’est pas un petit nombre, trois pas davantage ; par la même raison quatre n’est pas un petit nombre, et ainsi jusqu’à dix ; mais deux est un petit nombre, donc dix l’est également.
Le personne est un raisonnement sous forme de proposition conjonctive, composé de deux termes, l’un indéterminé, l’autre déterminé, et ayant assomption et conclusion ; exemple : Si quelqu’un est ici, Il217 n’est pas à Rhodes.
Telle est l’importance de la logique aux yeux des stoïciens qu’ils s’attachent par-dessus tout à établir que le sage doit nécessairement être dialecticien. C’est par l’intermédiaire de la logique, disent-ils, que nous connaissons tout ce qui concerne la physique et la morale ; c’est elle qui nous apprend à déterminer la valeur exacte des noms ; sans elle enfin on ne pourrait discuter les règles imposées aux actions ; car la vertu suppose deux conditions, la connaissance des choses et celle des mots. Tels sont leurs principes relativement à la logique.
Ils divisent ainsi la philosophie morale : des inclinations, des biens et des maux, des passions, de la vertu, de la fin de l’homme, du premier mérite, des devoirs, des exhortations, art de dissuader. Telle est du moins la division adoptée par Chrysippe, Archédémus, Zénon de Tarse, Apollodore, Diogène, Antipater et Posidonius ; car Zénon de Citium et Cléanthe étant plus anciens, ont traité plus simplement ces matières et se sont plutôt attachés à diviser la logique et la physique.
Les stoïciens prétendent que la première tendance de l’animal a pour objet sa propre conservation, et que dès l’origine la nature l’a intéressé à lui-même. Chrysippe dit en effet, dans le premier livre des Fins, que le premier désir de tout animal est de vivre et de se sentir vivre ; qu’il n’était pas possible que la nature le rendît indifférent à lui-même et étranger à tout sentiment personnel ; qu’elle a dû par conséquent déposer en lui l’amour de soi, et que c’est pour cela qu’il évite ce qui lui nuit et recherche ce qui est approprié à sa nature. Quant à l’opinion adoptée par quelques philosophes, que le premier mouvement des animaux les porte vers le plaisir, les stoïciens la combattent comme erronée : le plaisir, disent-ils, n’est qu’un sentiment accessoire, si tant est qu’il y ait plaisir lorsque la nature arrive à son but en cherchant d’elle-même et spontanément ce qui convient à sa constitution ; car les animaux s’épanouissent dans la joie, fatalement en quelque sorte, de la même manière que croissent les plantes ; sous certains rapports la nature n’a mis aucune différence entre les animaux et les plantes : elle gouverne, il est vrai, celles-ci sans le secours des penchants et des sentiments ; mais nous aussi nous sommes plantes à quelques égards. Que si l’animal a de plus les penchants qui concourent à le diriger vers sa fin propre, chez lui les penchants sont gouvernés par la nature. Quant aux êtres intelligents auxquels la nature plus bienveillante a départi la raison, pour eux vivre bien, vivre selon la raison, c’est encore vivre selon la nature ; car la raison en eux est l’artiste chargé de diriger les penchants218. C’est pour cela que Zénon dit dans le traité de la Nature humaine qu’on doit se proposer pour fin de vivre conformément à la nature, ce qui revient à dire d’après les lois de la vertu ; car la vertu est le but où nous pousse la nature. Cléanthe s’exprime de même dans le traité du Plaisir, ainsi que Posidonius et Hécaton dans leurs traités des Fins. Chrysippe dit aussi, dans le premier livre des Fins, qu’il n’y a pas de différence entre vivre conformément à la vertu et vivre d’après l’expérience du gouvernement de la nature ; car notre nature à nous est une partie de la nature universelle. La fin de l’homme est donc de régler sa conduite sur la nature, c’est-à-dire sur sa nature propre et sur la nature universelle ; il doit s’abstenir de tout ce qu’interdit la loi commune, qui n’est autre chose que la droite raison répandue dans tout l’univers, c’est-à-dire Jupiter lui-même, le chef, le gouverneur de tous les êtres. Ils ajoutent que la vertu, source du bonheur, celle qui fait couler doucement la vie, consiste à mettre dans toutes ses actions une harmonie parfaite entre sa volonté propre et celle du gouverneur de l’univers. Diogène dit formellement que la fin de l’homme est de suivre toujours la raison dans le choix des actes conformes à la nature, et Archédémus, qu’elle consiste à vivre dans la pratique de tous les devoirs. Chrysippe, lorsqu’il dit qu’il faut régler sa vie sur la nature, entend par là la nature universelle et la nature humaine en particulier. Mais Cléanthe entend seulement qu’on doit régler sa vie sur la nature universelle, et non sur telle nature particulière.
La vertu, disent encore les stoïciens, est une disposition constante et toujours harmonique ; on doit la rechercher pour elle-même, sans y être déterminé par la crainte, par l’espérance ou par quelque motif extérieur. En elle est le bonheur, car c’est elle qui produit dans l’âme l’harmonie d’une vie toujours d’accord avec elle-même. Que si l’animal raisonnable fait fausse route, c’est qu’il se laisse égarer soit par les vaines apparences des choses extérieures, soit par les leçons de ceux qui l’entourent ; car la nature ne nous suggère que de bonnes inspirations.
Le mot vertu a divers sens : il exprime en général la perfection d’un objet, celle d’une statue par exemple ; il s’applique aussi tantôt à une chose non spéculative, comme la santé ; tantôt à une connaissance spéculative, la prudence. Hécaton dit à ce sujet, dans le premier livre du traité des Vertus, que les vertus scientifiques et spéculatives sont celles qui procèdent de l’observation et de l’étude, comme la prudence et la justice ; et que les vertus non spéculatives, comme la santé et la force, ne sont qu’un résultat pratique des premières, une conséquence des vertus spéculatives ; qu’ainsi, lorsque la spéculation nous a mis en possession de la prudence, la santé s’y joint comme conséquence et complément, de la même manière que de la construction d’une voûte résulte la solidité. On appelle ces dernières vertus non spéculatives, parce qu’elles ne procèdent pas d’un acquiescement réfléchi de l’intelligence ; qu’elles sont dérivées, accessoires et se rencontrent même chez les méchants : ainsi la santé et le courage. Comme preuve de la réalité de la vertu, Posidonius invoque, au premier livre de la Morale, les progrès qu’y ont faits Socrate, Diogène et Antisthène ; il établit la réalité du vice en disant qu’il est l’opposé de la vertu.
La vertu peut s’enseigner d’après Chrysippe, dans le premier livre de la Fin, Cléanthe, Posidonius, dans les Exhortations, et Hécaton ; ce qui le prouve, c’est que de méchant on devient bon. Panétius admet deux espèces de vertu : vertu spéculative et vertu pratique ; d’autres distinguent des vertus logiques, physiques et morales ; Posidonius en admet quatre espèces, Cléanthe, Chrysippe et Antipater un plus grand nombre ; Apollophane n’en reconnaît qu’une seule, la prudence. Parmi les vertus, les unes sont premières, les autres dérivées ; vertus premières : la prudence, le courage, la justice, la tempérance. À celles-là sont subordonnées comme espèces particulières la grandeur d’âme, la fermeté de caractère, la patience, la pénétration, la sagacité. La prudence est la science du bien, du mal et de ce qui n’a ni l’un ni l’autre de ces deux caractères. La justice est la science de ce que l’on doit rechercher ou fuir et de ce qui est indifférent. La grandeur d’âme est une science qui nous dispose à nous mettre au-dessus de tous les accidents communs aux bons et aux méchants. La fermeté de caractère est une disposition à ne jamais abandonner la droite raison, ou l’habitude de ne point céder au plaisir. La patience est la connaissance des choses dans lesquelles il faut persévérer ou non, et de celles qui sont indifférentes ; ou bien encore une habitude de l’âme conforme à cette connaissance. La pénétration est l’habitude de découvrir de prime abord ce qui est du devoir. La sagacité est une science qui consiste à démêler les actions utiles219 et la meilleure manière de les accomplir.
Ils divisent également les vices en primitifs et dérivés. L’imprudence, la lâcheté, l’injustice, l’intempérance sont rangées parmi les vices primitifs ; et dans la seconde classe l’incontinence, la faiblesse d’intelligence, le défaut de sagacité. En un mot, le vice consiste pour eux dans l’ignorance des choses dont la science constitue la vertu. Le bien, pris d’une manière générale, est l’utile, avec cette distinction plus particulière : d’une part l’utile, de l’autre ce qui n’est pas contraire à l’utilité. De là vient qu’ils considèrent la vertu et le bien qui en participe sous trois points de vue différents : le bien dans la cause qui le produit, par exemple dans l’action vertueuse ; le bien dans l’agent, c’est-à-dire dans l’homme de bien qui vit conformément à la vertu220…
Ils distinguent encore le bien proprement dit qu’ils définissent : la perfection dans la nature de l’être raisonnable en tant que raisonnable ; c’est la vertu. En second lieu, la conformité au bien, et sous ce titre ils comprennent les actions honnêtes et les hommes vertueux. Troisièmement les accessoires du bien, le plaisir, la joie et les autres sentiments analogues. De même pour le vice : d’abord le vice proprement dit : imprudence, lâcheté, injustice, etc. ; puis la conformité au vice : actions vicieuses, hommes pervers ; enfin les accessoires du vice : tristesse, chagrin, etc.
Parmi les biens, les uns sont particuliers à l’âme, les autres extérieurs, d’autres ne sont ni propres à l’âme ni extérieurs. Biens de l’âme : la vertu et les actions vertueuses ; biens extérieurs : une patrie honnête, un ami vertueux et le bonheur qui résulte de ces avantages ; biens qui ne sont ni propres à l’âme ni extérieurs : l’amour de soi et le soin de son propre bonheur. Réciproquement les maux de l’âme sont le vice et les actions vicieuses ; les maux extérieurs sont une patrie méprisable, un ami vicieux et le malheur qui en résulte ; les maux qui ne sont ni propres à l’âme ni extérieurs sont la haine de soi-même et un caractère malheureux.
Ils distinguent encore le bien final, le bien efficient le bien efficient et final. Bien efficient : un ami et les avantages qu’il procure ; bien final : la fermeté, la force d’âme, la liberté d’esprit, le contentement, la joie, la tranquillité et tous les actes conformes à la vertu. D’autres biens réunissent le double caractère de cause efficiente et de fin221 ; en tant qu’ils sont des causes productrices de bonheur, ce sont des biens efficients ; en tant qu’ils font eux-mêmes partie du bonheur et y entrent comme éléments intégrants, ils ont le caractère de fin. De même pour les vices : les uns sont tels à titre de fin ; les autres à titre de cause efficiente ; quelques-uns réunissent ces deux caractères. Vice efficient : un ennemi et le tort qu’il nous fait ; vice final : la faiblesse d’esprit, le défaut d’énergie, la servilité, la tristesse, l’abattement, l’immoralité, et toute disposition conforme au vice. Les vices qui ont les deux caractères sont efficients en tant qu’ils engendrent le malheur ; en tant qu’ils en font partie et y entrent comme éléments constitutifs, ils ont caractère de fin.
Les biens de l’âme sont ou des habitudes ou des dispositions, ou bien ne sont ni l’un ni l’autre. Les habitudes sont les vertus ; les dispositions sont les règles de conduite ; les biens qui ne sont ni des habitudes ni des dispositions sont les actes. Les biens en général peuvent être ou complexes ; par exemple, une heureuse postérité, une vieillesse tranquille ; ou simples, comme la science. Il en est qui sont toujours présents, comme la vertu ; d’autres qu’on ne possède pas toujours, ainsi la gaieté, la promenade.
Le bien, disent les stoïciens, est utile, nécessaire, avantageux, serviable, fructueux, beau, profitable, désirable et juste. Il est utile en ce qu’il nous apporte des avantages dont la possession nous est profitable ; nécessaire, en ce qu’il renferme ce dont nous avons besoin ; avantageux, en ce qu’il paye les soins qu’on prend pour l’acquérir par un profit supérieur de beaucoup à la dépense ; serviable, à cause de l’utilité qu’on en retire ; fructueux, en ce que la pratique du bien est pour nous une source de louanges ; beau, en ce qu’il est une cause d’ordre et d’harmonie ; profitable, en ce que telle est sa nature qu’on ne peut en retirer que profit ; désirable, en ce que son essence est telle que la droite raison nous conseille de le rechercher ; juste enfin, en ce qu’il est d’accord avec la loi et que c’est lui qui forme les sociétés.
La beauté morale ou l’honnêteté est le bien parfait, c’est-à-dire celui qui a tous les nombres requis par la nature, et qui renferme une parfaite harmonie. Ce bien se subdivise en quatre espèces : la justice, la force d’âme, l’ordre et la science, vertus qui renferment toutes les actions vraiment belles. De même aussi la laideur morale comprend quatre classes analogues : l’injustice, la lâcheté, le désordre et le défaut d’intelligence. Dans un sens, le mot honnête se dit de ce qui rend dignes de louanges ceux qui possèdent quelque vertu, quelque qualité estimable ; il s’entend d’une bonne disposition naturelle pour la fin à laquelle on est destiné ; enfin il exprime une qualité de l’âme, comme quand on dit que le sage seul est bon et honnête.
Les stoïciens prétendent que rien n’est bien que l’honnête ; c’est ce qu’enseignent en particulier Hécaton dans le troisième livre des Biens, et Chrysippe dans le traité de l’Honnête. Ils ajoutent que l’honnêteté est la vertu et ce qui y est conforme. Cela revient à dire que tout ce qui est bien est honnête, ou, ce qui est la même chose, que le bien équivaut à l’honnête ; car du moment où une chose est bonne, elle est honnête ; donc si elle est honnête, elle est bonne.
Ils disent encore que tous les biens sont égaux ; que le bien, quel qu’il soit, doit être recherché avec une égale ardeur, et qu’il n’est susceptible ni d’accroissement ni de diminution.
Ils divisent ainsi tout ce qui existe : des biens, des maux, des choses indifférentes. Les biens sont les vertus : prudence, justice, courage, tempérance, etc. Les maux sont les vices : imprudence, injustice, etc. Au nombre des choses indifférentes ils placent tout ce qui n’est ni utile ni nuisible ; d’une part, la vie, la santé, le plaisir, la beauté, la force, la richesse, la réputation, la noblesse ; de l’autre, la mort, la maladie, la douleur, la laideur, la faiblesse, la pauvreté, une vie sans gloire, une naissance obscure et toutes les choses de ce genre. On lit en effet dans Hécaton, au huitième livre de la Fin, dans la Morale d’Apollodore et dans Chrysippe, que ce ne sont pas là des biens, mais des choses indifférentes, de celles qu’ils désignent sous le titre d’avancées vers le bien222. Car de même que le propre de la chaleur est de réchauffer et non de refroidir, de même aussi le propre du bien est d’être utile et non de nuire ; mais la richesse et la santé peuvent tout aussi bien être nuisibles qu’utiles ; elles ne sont donc pas des biens. D’ailleurs, ce dont on peut faire un bon et un mauvais usage n’est pas un bien ; on peut faire un bon et un mauvais usage de la santé et de la richesse, d’où il suit que ce ne sont pas des biens. Cependant Posidonius les met au nombre des biens ; mais Hécaton, au dix-neuvième livre du traité des Biens, et Chrysippe, dans le livre du Plaisir, n’admettent pas même le plaisir au rang des biens. Ils se fondent sur ce qu’il y a des plaisirs honteux et que rien de honteux n’est bien.
Ils définissent l’utile : ce qui est conforme ou produit un mouvement conforme à la vertu ; le nuisible : ce qui est conforme ou produit un mouvement conforme au vice. Le mot indifférent est pris chez eux dans deux sens ; dans l’un il exprime ce qui ne contribue ni au bonheur ni au malheur, par exemple la richesse, la gloire, la santé, la force et les autres choses du même genre ; car on peut être heureux sans ces avantages, et selon l’usage qu’on en fait ils sont une source de bonheur ou de malheur. Dans l’autre sens, indifférent se dit de ce qui n’excite ni désir ni aversion, par exemple avoir sur la tête un nombre de cheveux pair ou impair, tenir le doigt étendu ou fermé. Ce n’est pas dans ce dernier sens que les choses dont nous avons parlé précédemment sont dites indifférentes ; car elles excitent désir et aversion ; de là vient que l’on préfère quelques-unes d’entre elles, quoique cependant il y ait les mêmes raisons pour les rechercher ou les éviter toutes.
Dans les choses indifférentes ils distinguent, d’une part, celles qui sont avancées vers le bien ; de l’autre, celles qui en sont écartées. Sont avancées vers le bien celles qui ont une valeur propre ; en sont écartées celles qui n’ont aucun prix. Par valeur, disent-ils, on entend d’abord cette qualité des choses qui fait qu’elles concourent à produire une vie bien réglée ; dans ce sens tout bien a une valeur. On dit encore qu’une chose a de la valeur, lorsque, sous quelque rapport, à titre de moyen, par exemple, elle peut nous aider à vivre conformément à la nature : la richesse et la santé sont dans ce cas. Valeur se dit aussi du prix qu’on donne pour acquérir un objet, de la somme à laquelle le taxe un connaisseur, par exemple lorsque l’on échange une certaine quantité de froment contre une fois et demie autant d’orge. Les choses indifférentes avancées vers le bien sont donc celles qui ont quelque valeur propre : ainsi, relativement à l’âme, le génie, le talent, les progrès ; par rapport au corps, la vie, la santé, la force, une bonne constitution, l’usage de tous les organes, la beauté ; par rapport aux objets extérieurs, la richesse, la gloire, la naissance et les avantages analogues. Les choses indifférentes écartées du bien sont, pour l’âme, le manque d’intelligence et les vices analogues ; pour le corps, la mort, la maladie, les infirmités, une mauvaise constitution, la privation d’un membre, la laideur, etc. ; enfin, par rapport aux choses extérieures, la pauvreté, une vie sans gloire, une naissance obscure et toutes les choses analogues à celles-là. Ils appellent neutres les choses qui n’ont ni l’un ni l’autre de ces deux caractères. D’un autre côté, parmi celles qui sont avancées vers le bien, celles-ci sont prisées pour elles-mêmes, celles-là en vue d’autre chose, quelques-unes et pour elles-mêmes et en vue d’autre chose : pour elles-mêmes, le génie, les progrès et les autres avantages semblables, en vue d’autre chose, la richesse, la naissance, etc. ; pour elles-mêmes et en vue d’autre chose, la force, le bon état des sens, l’intégrité des membres. Ces derniers avantages doivent être prisés pour eux-mêmes, parce qu’ils sont dans la nature, et en vue d’autre chose, à cause des fruits qu’on en retire. Il en est de même en sens inverse des choses indifférentes écartées du bien.
Les stoïciens définissent le devoir : une action telle que l’on puisse donner de bonnes raisons de l’assentiment qu’on lui accorde. Ainsi on dira qu’elle suit de la nature même de la vie. Cette définition s’applique même aux plantes et aux animaux ; car leur nature est soumise à certains devoirs ou conditions nécessaires. Zénon est le premier qui, pour exprimer l’idée de devoir, ait employé le mot καθῆκον, dérivé, suivant quelques-uns, de κατὰ ἥκειν, « convenir. »
Ils disent encore que le devoir est un acte approprié à l’ordre de la nature, et que les actions qui ont pour principe les penchants, sont ou conformes, ou contraires au devoir, ou indifférentes : conformes, toutes celles que la raison nous conseille, par exemple honorer ses parents, aimer ses frères, sa patrie, être dévoué à ses amis ; contraires, toutes celles que la raison ne conseille pas, comme négliger ses parents, n’avoir aucun souci de ses frères, être sans bienveillance pour ses amis, sans amour pour sa patrie, etc. ; moralement indifférentes, celles que la raison ne conseille ni ne défend, comme ramasser une paille, tenir une plume, une brosse, etc.
Il y a des devoirs non pénibles et des devoirs pénibles : devoirs non pénibles, soigner sa santé, entretenir ses organes en bon état, etc. ; devoirs pénibles, se priver d’un membre, sacrifier ses biens. Même distinction pour les actions contraires au devoir. Il y a aussi des devoirs d’une obligation constante, et d’autres qui n’obligent pas toujours : ainsi on est toujours obligé à vivre conformément à la vertu, mais on ne l’est pas toujours à interroger, à répondre, à se promener, etc. On peut en dire autant des infractions au devoir. Enfin, indépendamment des devoirs stricts, il en est d’intermédiaires, par exemple l’obéissance que l’enfant doit à son maître.
Ils distinguent dans l’âme huit facultés : les cinq sens, le langage, la faculté de penser ou l’intelligence, la génération. L’erreur, disent-ils, produit un dérèglement de l’intelligence d’où résulte une foule de mouvements passionnés qui troublent l’harmonie de l’âme. La passion, suivant Zénon, est un mouvement irrationnel contraire à la nature de l’âme, ou un penchant déréglé. Hécaton, dans le traité des Passions, et Zénon, dans le traité qui porte le même titre, ramènent à quatre classes les passions principales : la tristesse, la crainte, le désir, la volupté. Ils regardent les passions comme des jugements ; – Chrysippe émet formellement cette opinion dans le traité des Passions. – Ainsi l’avarice est la croyance que l’argent est chose bonne et honnête ; de même pour l’ivrognerie, l’intempérance et le reste.
La tristesse est une contraction irrationnelle de l’âme ; elle comprend plusieurs autres passions plus particulières : la pitié, l’envie, la rivalité, la jalousie, l’affliction, l’angoisse, l’inquiétude, la douleur et l’abattement. La pitié est la tristesse qu’on éprouve à la vue d’un malheur qu’on ne croit pas mérité ; l’envie une tristesse qu’inspire le bonheur d’autrui ; la rivalité est la tristesse qu’on éprouve de voir un autre en possession de ce qu’on désire ; la jalousie, une tristesse qui naît de ce que les avantages dont on jouit sont partagés par d’autres ; l’affliction, une tristesse accablante ; l’angoisse, une tristesse poignante, accompagnée d’embarras et d’incertitudes ; l’inquiétude, une tristesse que la réflexion ne fait qu’entretenir ou accroître ; la douleur, une tristesse accompagnée de souffrance ; l’abattement, une tristesse aveugle, dévorante, qui empêche de faire attention aux objets présents.
La crainte est la prévision d’un mal. Elle comprend la frayeur, l’appréhension, la confusion, la terreur, l’épouvante et l’anxiété : frayeur, crainte avec tremblement ; confusion, crainte de la honte ; appréhension, crainte d’une peine future ; terreur, crainte produite par la vue d’une chose extraordinaire ; épouvante, crainte accompagnée d’extinction de voix ; anxiété, crainte d’un objet inconnu.
Le désir est une tendance aveugle qui comprend le besoin, la haine, l’obstination, la colère, l’amour, la rancune, l’emportement. Le besoin est un désir non satisfait, séparé pour ainsi dire de son objet, aspirant à le saisir, et faisant pour cela de vains efforts. La haine est le désir de nuire à quelqu’un, désir qui croît et se développe incessamment ; l’obstination est le désir de faire prévaloir son opinion ; la colère est le désir de châtier celui par lequel on se croit lésé injustement ; l’amour est un sentiment que n’éprouve point un esprit élevé, car c’est le désir de se concilier l’affection uniquement par le moyen de la beauté extérieure. La rancune est une colère sourde, invétérée, et qui épie le moment ; elle est décrite dans ces vers :
Aujourd’hui il concentre sa bile, mais intérieurement il nourrit son ressentiment et médite sa vengeance223.
L’emportement est la colère au début.
La volupté est un transport aveugle de l’âme en vue d’un objet qui paraît désirable. Elle comprend la délectation, la malveillance, la jouissance, les délices. La délectation est une volupté qui pénètre et amollit l’âme par l’intermédiaire de l’ouïe ; la malveillance est la volupté qu’on ressent du malheur d’autrui ; la jouissance est une sorte de renversement de l’âme, une inclination au relâchement ; les délices sont l’énervement de la vertu.
De même que le corps est sujet à des maladies de langueur, comme la goutte et les rhumatismes, de même aussi on trouve dans l’âme des langueurs particulières, l’amour de la gloire, l’attachement aux plaisirs, etc. La langueur est une maladie accompagnée d’épuisement, et, pour l’âme, la maladie est un attachement violent à un objet qu’on regarde à tort comme désirable. Le corps est aussi exposé à certains désordres accidentels, comme le rhume, la diarrhée ; il en est de même de l’âme ; il se produit en elle des penchants particuliers, l’inclination à l’envie, la compassion, l’amour de la dispute et d’autres tendances semblables.
Parmi les principes affectifs de l’âme, il en est trois qu’ils déclarent bons : la joie, la circonspection et la volonté. La joie est opposée à la volupté ; elle est un élan rationnel de l’âme ; la circonspection est opposée à la crainte : c’est une défiance fondée en raison ; ainsi le sage ne craint pas, mais il est circonspect. La volonté est opposée au désir en ce qu’elle est réglée par la raison. De même que les passions premières en comprennent plusieurs autres, de même aussi, sous ces trois affections premières, se placent des tendances secondaires : ainsi à la volonté se rapportent la bienveillance, la quiétude, la civilité, l’amitié ; à la circonspection, la modestie et la pureté ; à la joie, le contentement, la gaieté, la bonne humeur.
Le sage est sans passions, parce qu’il est impeccable ; mais cette impassibilité est bien différente de celle du méchant, qui n’est que dureté et insensibilité. Le sage n’est pas orgueilleux, parce qu’il est également indifférent à l’estime et au mépris ; cependant on peut aussi se mettre au-dessus de l’orgueil par dépravation et perversité. Tous les hommes vertueux sont austères, en ce sens que dans leurs discours ils n’ont jamais en vue le plaisir, et repoussent ce qui, chez les autres, présente ce caractère ; mais il y a une autre espèce de gens austères, assez semblables à ces vins sûrs que l’on emploie comme médicaments, mais que l’on ne donne pas à boire. Le sage est plein de franchise ; il se garde bien de paraître meilleur qu’il n’est en effet au moyen d’adroits déguisements qui cachent ses défauts et mettent ses qualités en relief ; il ne sait pas feindre ; son langage et toute sa personne respirent la franchise.
Le sage n’a point de procès, car il évite de rien faire qui soit contraire au devoir. Il boit du vin, mais ne s’enivre pas. Il ne s’abandonne pas à la fureur ; cependant il peut arriver qu’il ait de monstrueuses imaginations sous l’influence de transports maladifs ou dans le délire ; mais c’est là une suite de la fragilité humaine, et sa volonté n’y est pour rien. Il ne s’attriste pas, au dire d’Apollodore dans la Morale, parce que la tristesse est un mouvement aveugle de l’âme. Il est divin, car il y a comme un dieu en lui. Le méchant, au contraire, est athée. (Ce mot athée est pris par les stoïciens dans deux sens différents, pour exprimer le contraire de divin, et pour dire celui qui ne croit pas aux dieux. Ils admettent que tous les méchants ne sont pas athées dans ce dernier sens.) L’homme vertueux est pieux, car il sait ce qu’on doit aux dieux, et la véritable piété consiste à savoir comment ils doivent être honorés. Il fait aux dieux des sacrifices. Il est saint, car il évite toute faute contre la divinité ; aussi est-il aimé des dieux à cause de la piété et de la justice qu’il porte dans leur service. Le sage est le seul prêtre véritable, car il a approfondi ce qui concerne les sacrifices, l’érection des temples, les purifications et tout ce qui a trait au culte divin.
Les stoïciens enseignent qu’il faut honorer premièrement les dieux, et en second lieu ses parents et ses frères ; que le sage seul ressent pour ses enfants une affection naturelle inconnue des méchants ; que toutes les fautes sont égales. Chrysippe en particulier soutient cette dernière opinion au quatrième livre des Recherches morales, ainsi que Persée et Zénon. « Une chose, disent-ils, n’est pas plus ou moins vraie, plus ou moins fausse ; elle est vraie ou fausse absolument ; de même aussi une tromperie est égale à une autre, et toutes les fautes sont égales. » En effet, qu’on soit à cent stades de Canope, ou qu’on n’en soit qu’à un stade, on est également absent de Canope ; qu’on soit plus ou moins coupable, on est également en dehors du bien. Cependant Héraclide de Tarse, Antipater de Tarse, son ami, et Athénodore n’admettent pas cette égalité des fautes.
Chrysippe dit aussi, dans le premier livre des Vies, que le sage prend part aux affaires publiques, à moins d’empêchement, pour bannir le vice de la société et encourager la vertu. Il se marie et a des enfants, suivant Zénon dans la République. Il ne cède pas à l’opinion, c’est-à-dire qu’il ne donne son assentiment à aucune erreur. Il suit la doctrine cynique, le cynisme étant, au dire d’Apollodore dans la Morale, la route abrégée de la vertu. Il peut même, en cas de besoin, manger de la chair humaine. Il est seul libre, au lieu que les méchants sont esclaves ; car la liberté est le pouvoir d’agir d’après ses propres inspirations, et l’esclavage est la privation de ce pouvoir. Ils distinguent une autre espèce d’esclavage qui consiste dans la sujétion, et une troisième espèce, la condition de l’homme qui a été vendu et soumis à un maître ; à cet esclavage est opposée la tyrannie qui, elle aussi, est un mal. Non seulement le sage est libre, mais il est roi ; car ce qui constitue la royauté, c’est un pouvoir indépendant, et le sage seul a ce pouvoir, suivant Chrysippe dans le traité intitulé : De la Propriété des termes employés par Zénon ; car il faut, dit-il, que le chef d’un État connaisse le bien et le mal, connaissance que ne possède aucun des méchants.
Seul, et à l’exclusion des méchants, il est bon juge, bon magistrat, bon orateur. Il est à l’abri du blâme, car il ne tombe jamais en faute ; il est innocent, ne portant jamais préjudice ni aux autres ni à lui-même ; il est inaccessible à la pitié et n’a d’indulgence pour personne ; il ne fait pas grâce des châtiments infligés par les lois, car son âme est étrangère à l’indulgence, à la pitié, à la compassion qui pourraient lui faire regarder la peine comme trop sévère. Les phénomènes incompréhensibles, les Portes de Charon, le flux et le reflux, les sources d’eau chaude, les éruptions volcaniques ne produisent en lui ni trouble ni étonnement. Il ne recherche pas la solitude, car il est naturellement ami de la société et porté à l’action. Il prend de l’exercice en vue de la santé du corps.
Le sage prie et demande aux dieux les véritables biens, au dire de Posidonius, dans le premier livre des Devoirs, et d’Hécaton dans le treizième livre des Paradoxes.
Les stoïciens prétendent aussi que l’amitié ne peut exister qu’entre les sages, parce qu’elle exige la communauté des sentiments. Ils la définissent : une sorte de communauté de toutes les choses de la vie, en vertu de laquelle nous disposons de nos amis comme de nous-mêmes. Ils ajoutent qu’un ami est chose que l’on doit rechercher pour elle-même, et que le grand nombre des amis est un bien. Quant aux méchants, ils disent qu’il ne peut y avoir d’amitié entre eux, le méchant n’ayant jamais d’amis.
Pour eux, tous ceux qui ne sont pas sages sont fous, car ils ne connaissent pas la prudence et n’agissent jamais que par une sorte d’entraînement qui ressemble à l’aveuglement. Le sage, au contraire, agit bien en toutes choses, dans le sens où l’on dit que sur la flûte Isménias jouait bien tous les airs224. Tout appartient au sage, la loi225 lui accordant la libre disposition de toutes choses. Quant aux insensés, on peut dire à la vérité qu’ils possèdent certaines choses, mais c’est une possession purement nominale ; c’est ainsi qu’on dit d’une maison qu’elle appartient à telle ville, quoique le véritable possesseur soit celui qui s’en sert.
Ils prétendent que toutes les vertus se tiennent, et que celui qui en a une les a toutes, car toutes reposent sur les mêmes principes spéculatifs, au dire de Chrysippe, dans le premier livre des Vertus, d’Apollodore, dans la Physique selon les Anciens, et d’Hécaton, dans le troisième livre des Vertus. En effet, l’homme vertueux joint la spéculation à la pratique, et comme la pratique comprend le discernement du bien, la patience à supporter, une juste répartition et la persévérance, le sage agissant avec discernement, patience, justice et persévérance, sera en même temps prudent, courageux, juste et tempérant.
Chaque vertu a un objet particulier ; ainsi le courage embrasse tous les actes qui supposent une patiente fermeté ; la prudence a pour objet ce qu’on doit faire ou éviter et ce qui est indifférent ; les autres vertus ont également leur objet propre. De la prudence dépendent la sagacité et la pénétration ; de la tempérance, l’ordre et la décence ; de la justice, l’équité et la loyauté ; du courage, la fermeté et la force d’âme.
Du reste ils n’admettent aucun intermédiaire entre la vertu et le vice, différents en cela des péripatéticiens qui, entre la vertu et le vice, placent le progrès. Ils disent que de même qu’un bâton est nécessairement droit ou courbe, de même aussi on est juste ou injuste, sans plus ni moins, et ainsi pour tout le reste. Chrysippe prétend qu’on peut perdre la vertu ; Cléanthe le nie. Suivant le premier, l’ivresse et les transports furieux la font perdre ; on ne la perd pas selon Cléanthe, parce qu’elle produit en nous une disposition stable et inébranlable. Elle mérite d’être recherchée pour elle-même, car nous rougissons de nos mauvaises actions, sentant bien que l’honnête seul est estimable. La vertu suffit au bonheur au dire de Zénon, de Chrysippe, dans le premier livre des Vertus, et d’Hécaton, au second livre des Biens. Hécaton s’exprime ainsi : « Si la grandeur d’âme, qui n’est qu’une partie de la vertu, suffit pour nous mettre au-dessus de tous les hommes, la vertu parfaite suffit au bonheur puisqu’elle nous fait mépriser même les choses que l’on regarde comme des maux. » Cependant Panétius et Posidonius prétendent que ce n’est pas assez de la vertu, et qu’il faut en outre la santé, l’aisance et la force du corps. Les stoïciens, Cléanthe entre autres, disent encore que la vertu est d’un emploi continuel, car puisqu’on ne peut la perdre, l’homme vertueux qui la possède se sert en toutes circonstances de la perfection qui est dans son âme.
La justice, dit Chrysippe dans le traité de l’Honnêteté, est absolue ; elle est dans la nature comme la loi et la droite raison, et elle ne dépend pas d’une convention. Ils prétendent que la diversité des opinions chez les philosophes ne doit pas détourner de la philosophie ; car avec cette raison, dit Posidonius dans les Exhortations, on arriverait au terme de la vie sans l’aborder. Chrysippe admet l’utilité des études libérales. Ils pensent que la justice ne nous oblige à rien envers les animaux, leur nature différant de la nôtre. Tel est, en particulier, l’avis de Chrysippe, au premier livre de la Justice, et de Posidonius dans le premier livre du Devoir. Zénon, dans la République, Chrysippe, au premier livre des Vies, et Apollodore, dans la Morale, prétendent que le sage peut éprouver de l’amour pour les jeunes gens dont la beauté révèle d’heureuses dispositions à la vertu ; que l’amour est un élan de bienveillance déterminé par la vue de la beauté et qu’il a pour objet, non pas l’union charnelle, mais l’amitié. C’est pour cela que Thrasonidès ayant en sa possession une femme qu’il aimait, ne voulut pas en user, parce qu’elle le détestait. L’objet de l’amour est donc l’amitié, comme le déclare formellement Chrysippe dans le traité de l’Amour, et ce sentiment n’a rien de répréhensible en lui-même. La beauté est la fleur de la vertu.
Il y a trois genres de vie : spéculative, pratique et rationnelle ; la dernière de beaucoup préférable, la nature ayant à dessein créé l’être raisonnable en vue de la spéculation et de la pratique.
Ils disent que le sage peut raisonnablement se donner la mort, soit dans l’intérêt de la patrie ou de ses amis, soit lorsqu’il souffre d’insupportables douleurs, lorsqu’il est infirme ou atteint d’un mal incurable. Ils veulent aussi que les femmes soient communes entre sages et que chacun puisse se servir de la première qui se présente : Zénon, dans la République, et Chrysippe dans le traité sous le même titre, ont reproduit cette opinion empruntée à Diogène le cynique et à Platon. Ils se fondent sur ce que, grâce à cette communauté, chacun aimera tous les enfants comme s’il en était le père et qu’alors disparaîtront les haines jalouses que produit l’adultère. Le meilleur gouvernement, pour eux, est un mélange de démocratie, de monarchie et d’aristocratie.
Telles sont les doctrines des stoïciens sur les principes de la morale. On trouve encore chez eux beaucoup d’autres opinions analogues à celles que nous avons rapportées, accompagnées de démonstrations particulières ; mais il nous suffit d’avoir indiqué sommairement les points essentiels.
Ils divisent ainsi la physique : des corps, des principes, des éléments, des dieux, des prodiges, du lieu, du vide ; c’est là ce qu’ils appellent la division en espèces. La division par genres comprend trois classes : du monde, des principes, étude des causes. La partie qui a pour objet le monde, se subdivise elle-même en deux sciences distinctes : l’une est commune aux physiciens et aux mathématiciens226 ; elle embrasse les recherches sur les étoiles fixes et errantes, celles qui ont pour objet de savoir si le soleil et la lune sont tels en effet qu’ils paraissent, la connaissance du mouvement circulaire du monde et d’autres questions analogues. L’autre science est exclusivement réservée aux physiciens ; on y recherche quelle est l’essence du monde, s’il est éternel, s’il a été créé ou non, s’il est animé ou inanimé, périssable ou impérissable, s’il est gouverné providentiellement et ainsi du reste. L’étude des causes comprend aussi deux parties ; l’une d’elles embrasse des questions communes aux médecins et aux philosophes : on y étudie la faculté hégémonique, ou régulatrice, de l’âme, les phénomènes dont l’âme est le théâtre, les germes de l’être, etc. Dans l’autre, qui est aussi de la compétence des mathématiciens, on traite des causes de la vision, de la reproduction des images dans un miroir, de la formation des nuages, du tonnerre, de l’arc-en-ciel, du halo, des comètes et autres questions de cette nature.
Ils admettent deux principes de l’univers : principe actif, principe passif. Le principe passif est la substance indéterminée, la matière. Le principe actif est la raison répandue dans la matière, c’est-à-dire Dieu lui-même, être éternel, partout présent au milieu de la matière et organisateur de toutes choses. Telle est la doctrine professée par Zénon de Citium dans le traité de la Substance, par Cléanthe dans le traité des Atomes, par Chrysippe à la fin du premier livre de la Physique, par Archédémus dans le traité des Éléments et par Posidonius dans le deuxième livre de la Physique.
Ils mettent une différence entre les principes et les éléments : les premiers ne sont ni créés ni périssables, tandis qu’un embrasement peut détruire les autres ; les principes sont incorporels et les éléments corporels ; ceux-là n’ont aucune forme et ceux-ci en ont une.
Le corps, dit Apollodore, dans la Physique, est ce qui a trois dimensions, longueur, largeur et profondeur ; on l’appelle aussi corps solide. La surface est la limite extrême du corps, ou ce qui n’a que longueur et largeur sans profondeur. Posidonius, dans le troisième livre des Phénomènes célestes, n’accorde à la surface ni une réalité substantielle, ni même une existence intelligible. La ligne est la limite de la surface, en d’autres termes une longueur sans largeur, ou ce qui n’a que longueur. Le point est l’extrémité de la ligne ; c’est le signe le plus petit possible.
Les mots Dieu, intelligence, destinée, Jupiter et beaucoup d’autres analogues ne désignent qu’un seul et même être. Dieu existe par lui-même d’une existence absolue. Au commencement, il changea en eau toute la substance qui remplissait les airs et de même que dans la génération les germes des êtres sont enveloppés, de même aussi Dieu, qui est la raison séminale du monde, resta enveloppé dans la substance humide, assouplissant la matière dont il devait plus tard tirer les autres êtres. À cette fin, il produisit d’abord les quatre éléments, le feu, l’eau, l’air et la terre.
Cette partie de la question est traitée par Zénon dans l’ouvrage sur l’Univers, par Chrysippe dans le premier livre de la Physique, et par Archédémus dans un traité particulier sur les Éléments. Par élément ils entendent la matière première dont viennent les êtres et dans laquelle ils se résolvent en dernière analyse. Les quatre éléments pris ensemble constituent la substance indéterminée, la matière. Le feu est chaud, l’eau humide, l’air froid et la terre sèche ; cette dernière qualité toutefois est aussi commune à l’air. Dans la région la plus élevée est le feu qu’ils appellent éther, au milieu duquel s’est formée la première sphère, celle des étoiles fixes, et ensuite celle des astres errants. Vient ensuite l’air, puis l’eau, et en dernier lieu la terre qui occupe le centre du monde.
Ils prennent le mot monde dans trois sens : par là ils entendent Dieu lui-même, l’être impérissable, incréé, artisan de l’ordre du monde, qui a pour manifestation propre la substance universelle, et qui, après certaines périodes de temps, absorbe en soi cette substance, pour l’en tirer ensuite et produire de nouveau. Ils appellent aussi monde l’arrangement des astres ; enfin ils désignent par ce mot l’ensemble des deux idées précédentes. Le monde est la substance universelle, prise dans l’ensemble de ses manifestations, ou, pour employer la définition de Posidonius dans les Éléments météorologiques, c’est l’ensemble du ciel, de la terre et de toutes les natures qu’ils embrassent, ou bien encore l’ensemble des dieux, des hommes et des êtres créés en vue de ceux-là. Le ciel est la dernière circonférence du monde ; tout ce qui est divin est attaché à cette sphère. Le monde est gouverné avec intelligence et providence, au dire de Chrysippe dans le traité de la Providence et de Posidonius dans le treizième livre des Dieux. L’intelligence pénètre le monde tout entier, comme l’âme remplit tout notre corps ; cependant il est des parties dans lesquelles elle est plus ou moins présente : dans quelques-unes elle réside à titre de simple propriété, comme dans les os et les nerfs, dans d’autres à titre d’intelligence, par exemple dans la partie hégémonique. Il suit delà que le monde considéré dans son ensemble est un animal, un être animé et raisonnable. Il a pour partie hégémonique l’éther, suivant Antipater de Tyr dans le huitième livre du Monde ; mais Chrysippe, au huitième livre de la Providence, et Posidonius, dans le traité des Dieux, prétendent que la partie hégémonique du monde est le ciel ; selon Cléanthe, c’est le soleil. Chrysippe, en contradiction sur ce point avec lui-même, dit ailleurs que la partie la plus subtile de l’éther – appelée aussi par les stoïciens le Dieu premier – pénètre tous les êtres qui sont dans l’air, les animaux et les plantes, et leur communique la faculté de sentir ; que Dieu pénètre même la terre, mais qu’il y est à titre de simple propriété.
Pour eux le monde est un et fini ; sa forme est sphérique ; car c’est là, suivant Posidonius dans le quinzième livre du Traité de Physique et Antipater dans le traité du Monde, la forme la mieux appropriée au mouvement. Extérieurement il est embrassé par un vide infini et incorporel. Par incorporel ils entendent ici ce qui n’est pas occupé par le corps, tout en étant susceptible de l’être. Dans le monde il n’y a point de vide ; tout se tient étroitement, comme le prouvent l’accord et l’harmonie qui règnent entre les choses célestes et celles de la terre. La question du vide est traitée par Chrysippe dans le livre du Vide et dans le premier livre de la Science physique ; par Apollophane dans la Physique ; par Apollodore ; enfin, par Posidonius au deuxième livre du Traité de Physique. Ils disent que les diverses parties de ce vide incorporel sont semblables entre elles. Le temps aussi est incorporel, et ils le définissent : l’intervalle du mouvement du monde. Dans le temps le passé et l’avenir sont infinis ; le présent est fini.
Le monde est périssable, car il a été produit. En effet, il tombe sous les sens, et tout ce qui est sensible a été produit. D’ailleurs lorsque les diverses parties d’un tout sont périssables, le tout l’est également ; or, les parties du monde sont périssables, puisqu’elles se transforment mutuellement l’une dans l’autre ; donc le monde est périssable. D’un autre côté, lorsqu’on voit une chose changer pour devenir pire, elle est périssable ; or, c’est ce qui a lieu pour le monde ; car il est consumé par la sécheresse, noyé par les eaux.
Voici comment ils expliquent la formation du monde : le feu se transforme en eau par l’intermédiaire de l’air ; les parties les plus grossières prennent ensuite de la consistance et forment la terre ; les plus légères se changent en air, et en se raréfiant de plus en plus elles produisent le feu ; enfin du mélange de ces divers éléments naissent les plantes, les animaux et les autres êtres. Sur cette question de la production et de la destruction du monde, on peut consulter Zénon, traité de l’Univers ; Chrysippe, premier livre de la Physique ; Posidonius, premier livre du Monde ; Antipater, dixième livre du Monde, et Cléanthe. Panétius prétend au contraire que le monde est impérissable. Quant à ces autres questions : Le monde est un animal ; il est raisonnable ; il a une âme et est intelligent, elles sont discutées par Chrysippe, au premier livre de la Providence, par Apollodore, dans la Physique, et par Posidonius. Par animal ils entendent ici une substance douée d’une âme et possédant la faculté de sentir. Ce qui est animé, disent-ils, est supérieur à ce qui ne l’est pas ; rien n’est supérieur au monde ; le monde est donc un animal. Qu’il ait une âme, c’est ce que prouve l’existence de l’âme humaine qui est comme une partie détachée de celle du monde. Toutefois Boëthus nie que le monde soit un être animé. L’unité du monde est admise par Zénon dans le traité de l’Univers, par Chrysippe, par Apollodore dans la Physique et par Posidonius dans le premier livre du Traité de Physique.
Par univers on entend, suivant Apollodore, soit le monde, soit l’ensemble du monde et du vide extérieur. Le monde est fini, le vide infini.
Les astres fixes sont emportés dans le mouvement circulaire du ciel ; les astres errants ont des mouvements propres. Le soleil se meut obliquement dans le cercle du zodiaque ; la lune se meut également suivant une spirale. Le soleil est formé du feu le plus pur, au dire de Posidonius, dans le septième livre des Phénomènes célestes. Il est plus grand que la terre, suivant le même auteur au seizième livre du Traité de Physique ; enfin il le déclare sphérique comme le monde. C’est un feu, puisqu’il éclaire et la terre entière et le ciel. Cela résulte encore de ce que l’ombre projetée derrière la terre est conique, et de ce qu’on aperçoit le soleil de tous les points à cause de sa grandeur. La lune a quelque chose de plus terrestre, comme étant plus rapprochée de notre globe. Du reste, ces corps ignés et les autres astres ont une nourriture propre : le soleil, qui est une flamme intellectuelle, s’alimente dans l’Océan ; la lune, étant mêlée d’air et voisine de la terre, s’alimente dans l’eau douce, suivant Posidonius, au sixième livre du Traité de Physique ; la terre fournit l’aliment des autres astres.
Ils admettent aussi la sphéricité des astres, la sphéricité et l’immobilité de la terre ; ils pensent que la lune n’a pas de lumière propre, mais emprunte au soleil celle dont elle brille. Les éclipses de soleil tiennent, suivant Zénon, dans le traité de l’Univers, à ce que la lune s’interpose entre son disque et la terre ; car lors de la conjonction on la voit passer sous le soleil et le cacher, pour le laisser ensuite reparaître, phénomène que l’on observe facilement dans un bassin rempli d’eau. Les éclipses de lune ont pour cause l’immersion de cet astre dans l’ombre de la terre, et de là vient qu’elle ne s’éclipse que lorsqu’elle est au plein. Si cela n’a pas lieu chaque mois lorsqu’elle se trouve en opposition avec le soleil, c’est que son mouvement étant incliné à celui du soleil, elle s’écarte au nord et au midi au lieu de se trouver dans le même plan que lui. Lorsqu’au contraire elle se rencontre dans un même plan avec le soleil et les objets intermédiaires, lorsqu’elle est de plus sur un même diamètre, elle s’éclipse. Cette rencontre a lieu, selon Posidonius, dans les signes de l’Écrevisse, du Scorpion, du Bélier et du Taureau.
Dieu est un animal immortel, raisonnable, parfait, c’est-à-dire infiniment intelligent et souverainement heureux, inaccessible au mal, gouvernant par sa providence le monde et tout ce qu’il contient. Il n’a pas la forme humaine. Il est l’architecte de l’univers et comme le père des choses, soit qu’on l’envisage dans sa totalité, soit qu’on le considère dans ses parties qui pénètrent toute la nature et reçoivent différents noms, selon leurs manifestations diverses. On l’appelle Dia227, parce que c’est par lui que tout existe228 ; Zéna229, parce qu’il est la cause de la vie ou qu’il pénètre tout ce qui vit ; Athéna230 parce que la partie hégémonique de son être est répandue dans l’éther ; Héra231, parce qu’il remplit l’air ; Vulcain, en tant qu’il est la flamme qui échauffe les arts ; Neptune, parce qu’il remplit les eaux ; Cérès, en tant qu’il est répandu dans la terre. Les stoïciens expliquent de la même manière tous les autres surnoms de la divinité en les rattachant à quelque attribut particulier.
Le monde entier et le ciel sont la substance de Dieu, au dire de Zénon, de Chrysippe, dans le onzième livre des Dieux, et de Posidonius, dans le premier livre du traité sous le même titre. Antipater dit, dans le septième livre du Monde, que sa substance est éthérée ; Boëthus prétend au contraire, dans la Physique, que la substance de Dieu est la sphère des étoiles fixes.
Ils donnent le nom de nature tantôt à la puissance qui conserve le monde, tantôt à celle qui produit toutes choses sur la terre. La nature est une force qui se meut elle-même suivant certaines raisons séminales, qui conserve pendant un temps déterminé les êtres qui lui doivent l’existence et les rend semblables à ceux dont ils proviennent. Elle se propose pour but l’utilité et le plaisir, comme on le voit clairement dans la production de l’homme.
Le destin gouverne toutes choses, au dire de Chrysippe, dans le traité du Destin ; de Posidonius, dans le second livre du traité sous le même titre ; de Zénon et de Boëthus, dans le onzième livre du Destin. Le destin est l’enchaînement des causes de tous les êtres, ou la raison qui gouverne le monde. Ils disent aussi que la divination a un fondement réel, puisqu’il y a un plan providentiel ; ils la réduisent même en art par rapport à certains événements232 : telle est en particulier l’opinion de Zénon ; de Chrysippe, au second livre de la Divination ; d’Athénodore ; enfin de Posidonius, dans le douzième livre de la Physique et dans le cinquième de la Divination. Panétius, au contraire, nie que la divination ait aucune base certaine.
Ils disent que la substance de tous les êtres est la matière première : ainsi Chrysippe, dans le premier livre de la Physique, et Zénon. La matière est ce dont toutes choses proviennent. Ils distinguent deux espèces de substance ou de matière : celle de l’ensemble, celle des objets particuliers. La substance de l’univers ne peut ni augmenter, ni diminuer ; celle des objets particuliers est au contraire susceptible d’augmentation et de diminution. La substance est corporelle, elle est de plus finie, suivant Antipater, au deuxième livre de la Substance, et Apollodore, dans la Physique. Apollodore ajoute qu’elle est passible ; car si elle était immuable, les êtres qui en proviennent n’en viendraient pas. D’où il suit, selon le même auteur, qu’elle est divisible à l’infini. Chrysippe, au contraire, rejette la division à l’infini, en se fondant sur ce que le sujet qui reçoit la division n’est pas infini ; il admet, du reste, que la division n’a pas de bornes.
Les mélanges, dit Chrysippe, au troisième livre de la Physique, se font par la fusion de toutes les parties, et non par un simple enveloppement ou par juxtaposition ; qu’on jette, en effet, un peu de vin dans la mer, il surnage quelque temps distinct encore, puis il s’étend par degrés et finit par se confondre dans la masse.
Ils admettent l’existence de démons pleins de bienveillance pour l’homme et chargés de surveiller ses actions ; l’existence de héros, qui sont les âmes des hommes vertueux dégagées du corps.
Ils expliquent ainsi les phénomènes dont l’air est le théâtre : l’hiver a pour cause le refroidissement de l’air qui est au-dessus de la terre par suite de l’éloignement du soleil ; l’air doucement échauffé par le retour de cet astre produit le printemps ; l’été succède lorsque le soleil, dans sa marche vers le nord, embrase l’air qui est au-dessus de nous ; en s’éloignant de nouveau il produit l’automne. [Les vents sont des courants d’air qui empruntent leurs noms] aux lieux d’où ils viennent233. Ils ont pour cause l’évaporation des nuages sous l’influence du soleil. L’arc-en-ciel résulte de la réflexion des rayons solaires sur les nuées humides. Posidonius dit, dans la Météorologie, que c’est une section du soleil ou de la lune, réfléchie comme dans un miroir et sous l’apparence d’un cercle par une nuée pleine de rosée, concave et continue.
Les comètes, les météores appelés étoiles barbues et flambeaux sont des feux produits par l’air épais lorsqu’il s’élève dans les régions de l’éther. Les étoiles filantes sont des substances ignées, enflammées tout à coup, et auxquelles la rapidité du mouvement donne l’aspect d’une traînée lumineuse. La pluie est produite par la transformation des nuages en eau lorsque l’humidité qui s’évapore de la terre et de la mer sous l’influence du soleil ne peut plus trouver de place. La pluie en se congelant forme le grésil. La grêle provient d’une nuée solide brisée par le vent. La neige est, suivant Posidonius, au VIIIe livre de la Physique, l’humidité qui s’échappe d’un nuage condensé par le froid. Zénon dit, dans le traité de l’Univers, que l’éclair a pour cause l’embrasement des nuages lorsqu’ils s’entre-choquent ou sont déchirés par les vents. La foudre est un violent embrasement, un feu qui se précipite vers la terre lorsque les nuages s’entre-choquent ou se déchirent ; suivant d’autres, c’est un tourbillon d’air enflammé violemment entraîné vers la terre. Le typhon est un violent ouragan qui sème la foudre, ou un souffle embrasé qui s’échappe du déchirement des nues. La trombe est un nuage que sillonnent en tourbillonnant le feu et les vents. [Les tremblements de terre sont produits234] au dire de Posidonius dans le VIIIe livre, par le vent qui pénètre dans les cavernes de la terre, ou par l’air que recèlent ses profondeurs ; ce sont ou des secousses violentes, ou des déchirements, des embrasements, des bouillonnements.
Ils conçoivent ainsi l’arrangement du monde : au milieu est la terre, qui en forme le centre ; vient ensuite l’eau, disposée en forme de sphère, et ayant le même centre que la terre, de sorte que la terre est dans l’eau ; après l’eau vient l’air, qui forme autour de l’eau une nouvelle enveloppe sphérique. Le ciel est partagé par cinq cercles : le premier est le cercle arctique, toujours visible ; le second est le tropique d’été ; le troisième, le cercle équinoxial ; le quatrième, le tropique d’hiver ; le cinquième, le cercle antarctique, toujours invisible. Ces cercles sont appelés cercles parallèles, parce qu’ils ne sont pas inclinés l’un sur l’autre, et sont décrits autour du même axe. Le zodiaque est incliné et coupe les cercles parallèles. Ils distinguent aussi cinq zones sur la terre : la zone boréale, située au-delà du cercle arctique, et inhabitable à cause du froid ; une zone tempérée ; la zone torride, inhabitable à cause de la chaleur ; une seconde zone tempérée correspondant à la première ; enfin la zone australe, que le froid rend inhabitable.
La nature est un feu industrieux marchant avec ordre à la production, c’est-à-dire une sorte de souffle igné procédant avec art. L’âme est une substance sensible, un souffle inhérent à notre nature ; par conséquent, l’âme est un corps, et elle persiste après la mort. Cependant elle est périssable ; l’âme universelle, au contraire, dont celles des animaux ne sont que des parcelles, est impérissable. Zénon de Citium et Antipater, dans leurs traités sur l’Âme, disent, ainsi que Posidonius, que l’âme est un souffle ardent auquel nous devons la respiration et le mouvement. Cléanthe prétend que toutes les âmes persisteront jusqu’à l’embrasement du monde ; mais Chrysippe restreint cette propriété aux âmes des sages. Ils distinguent dans l’âme huit parties : les cinq sens, la faculté génératrice, la faculté expressive et le raisonnement. Chrysippe, au IIe livre de la Physique, et Apollodore disent que, dans la vision, nous percevons au moyen d’un cône d’air lumineux qui s’étend de l’œil à l’objet. Le sommet de ce cône est à l’œil, et l’objet vu en forme la base ; ce cône d’air continu est comme une baguette qui nous indique l’objet. L’audition a lieu lorsque, par suite d’un choc, il se produit, dans l’air placé entre celui qui parle et celui qui entend, un mouvement analogue à ces ondes circulaires qu’on voit s’étendre dans une citerne quand on y jette une pierre, et que l’agitation, en se propageant, arrive à l’oreille. Le sommeil résulte d’un affaissement de la faculté sensitive dans la partie hégémonique de l’âme. Les passions sont produites par les mouvements du souffle constitutif de l’âme.
La semence, disent-ils, est une chose capable de produire des êtres semblables à ceux dont elle provient. Dans celle de l’homme, à l’élément humide se mêlent des parties de l’âme dans une mesure proportionnée à la capacité des parents. Chrysippe dit, au Ile livre de la Physique, que la substance propre de la semence est une sorte de souffle ; qu’en effet les semences déposées en terre ne germent pas lorsqu’elles sont desséchées, preuve évidente que leur énergie productrice tient à un souffle qui s’est évaporé. Sphérus prétend que la semence provient de la totalité du corps, et que c’est pour cela qu’elle en reproduit toutes les parties. Il ajoute, avec plusieurs autres stoïciens, que la semence de la femelle est inféconde, étant faible, peu abondante, et d’une nature aqueuse.
Ils considèrent la partie hégémonique de l’âme comme ce qu’il y a de plus excellent en elle ; c’est là que se forment les représentations et les désirs ; c’est de là que part le raisonnement ; son siège est le cœur.
Nous nous bornerons à ces détails sur la physique des stoïciens, pour ne pas dépasser le plan que nous nous sommes proposé dans cet ouvrage. Il nous reste à indiquer les points sur lesquels quelques-uns d’entre eux s’écartent de l’opinion commune.
Chapitre II – Ariston
Ariston le Chauve, né à Chio, et surnommé Sirène, disait que la fin de l’homme est l’indifférence à l’égard des choses qui ne sont ni vicieuses ni vertueuses ; que, bien loin de faire aucune distinction entre elles, on doit les regarder toutes du même œil. Il comparait le sage à un bon acteur qui joue également bien le rôle de Thersite et celui d’Agamemnon. Il proscrivait la physique et la logique, sous prétexte que l’une dépasse la portée de notre intelligence, et que l’autre nous est inutile, la morale seule ayant pour nous un véritable intérêt. Les raisonnements dialectiques ressemblent, selon lui, aux toiles d’araignées, qui, bien qu’elles paraissent tissues avec un certain art, ne sont bonnes à rien. Il n’admettait ni la pluralité des vertus, comme Zénon, ni, comme les Mégariques, une seule vertu désignée sous plusieurs noms ; il disait seulement que la vertu consiste à se conformer aux rapports des choses. Il enseignait ces doctrines au Cynosarge, et eut assez de réputation pour donner son nom à une école, car Miltiade et Diphilus s’appelaient aristoniens. Il était persuasif, et savait se mettre à la portée de la multitude ; c’est ce qui a fait dire par Timon :
Attirés par un de ces fils du séduisant Ariston.
Dioclès raconte que, pendant une longue maladie de Zénon, Ariston passa à Polémon et changea de doctrine. Celui des dogmes stoïciens auquel il s’était attaché de préférence, était que le sage ne cède pas à l’opinion. Persée, qui combattait ce dogme, eut recours, pour le mettre en défaut, à deux frères jumeaux dont il envoya l’un lui confier un dépôt et l’autre le reprendre. Ariston était adversaire d’Arcésilas. Ayant vu un jour un taureau monstrueux qui avait une matrice, il s’écria : « Hélas ! voilà pour Arcésilas un argument contre l’évidence ! »
Un philosophe de l’Académie lui soutenait qu’il n’y a rien de certain : « Ne vois-tu donc pas, lui dit-il, cet homme qui est assis près de toi ? – Non, répondit l’autre. – Alors, reprit Ariston,
Qui t’a rendu aveugle, qui t’a privé de la lumière ? »
On lui attribue les ouvrages suivants : Exhortations, deux livres ; Dialogues sur la doctrine de Zénon ; Entretiens, VII ; Dissertations sur la Sagesse, VII ; Dissertations érotiques ; Commentaires sur la vaine gloire ; Commentaires, XV ; Mémoires, III ; Chries, XI ; divers traités contre les orateurs et contre les Répliques d’Alexinus ; contre les Dialecticiens, III ; des Lettres à Cléanthe, IV.
Panétius et Sosicrate prétendent que les lettres seules sont de lui, et que les autres ouvrages sont d’Ariston le péripatéticien. On dit qu’étant chauve il fut frappé d’un coup de soleil dont il mourut. J’ai composé à ce sujet le badinage suivant en vers choliambiques :
Pourquoi donc, Ariston, vieux et chauve, as-tu laissé brûler ton chef par le soleil ? tu as trop cherché la chaleur et tu as rencontré sans le vouloir le froid des enfers.
Il y a eu plusieurs autres Ariston : un péripatéticien d’Iulis, un musicien d’Athènes, un poète tragique, un rhéteur d’Aléa, qui a écrit sur l’art oratoire, et un philosophe péripatéticien d’Alexandrie.
Chapitre III – Hérillus
Hérillus de Carthage disait que le but de la vie est la science, c’est-à-dire que, dans toute sa conduite, on doit avoir en vue une vie réglée sur la science, et ne point se laisser égarer par l’ignorance. Il définissait la science : une disposition habituelle à ne point faillir dans la perception des images, sous la direction de la raison. Quelquefois il disait qu’il n’y a pas de fin absolue, mais qu’elle change suivant les circonstances et les objets, semblable à l’airain dont on fait indifféremment la statue d’Alexandre ou celle de Socrate. Il distinguait fin proprement dite et fin secondaire : ceux qui ne sont pas sages, disait-il, tendent à la dernière, et le sage seul aspire à la véritable fin. Il regardait comme indifférentes les actions qui tiennent le milieu entre la vertu et le vice. Il a laissé des ouvrages fort courts, mais pleins de force, dans lesquels il institue une polémique contre Zénon.
On rapporte que pendant son enfance il était recherché par de nombreux amants, et que Zénon, pour les écarter, lui fit raser la tête, ce qui mit fin à leurs poursuites. Voici les titres de ses ouvrages : de l’Exercice ; des Passions ; de l’Opinion ; le Législateur ; l’Accoucheur ; les Contradictions du maître ; le Préparateur ; le Directeur ; Mercure ; Médée ; Dialogues moraux.
Chapitre IV – Denys
Denys le Transfuge, fils de Théophante, était originaire d’Héraclée. Cruellement tourmenté par un mal d’yeux, il reconnut que la douleur n’est pas chose indifférente, et établit le plaisir pour fin. Dioclès dit qu’il avait suivi d’abord les leçons d’Héraclide, son concitoyen, puis d’Alexinus et de Ménédème, et enfin de Zénon. Il avait eu dans sa jeunesse une vive passion pour les lettres et avait composé des poésies dans tous les genres ; plus tard il s’attacha à Aratus qu’il prit pour modèle. Lorsqu’il eut quitté Zénon, il se tourna vers les cyrénaïques, se mit à fréquenter les lieux de débauche et se livra publiquement à tous les plaisirs. Il mourut d’inanition à l’âge de quatre-vingts ans. On lui attribue les ouvrages suivants : de l’Impassibilité, deux livres ; de l’Exercice, II ; du Plaisir, IV ; de la Richesse, des Bienfaits et des Châtiments ; de l’Usage des Hommes ; du Bonheur ; des Choses qu’on approuve ; des Mœurs des Barbares.
Tels sont les dissidents parmi les stoïciens ; Zénon eut pour successeur Cléanthe, dont nous allons parler.
Chapitre V – Cléanthe
Cléanthe d’Assos, fils de Phanias, fut d’abord athlète au dire d’Antisthène dans les Successions. Il vint, dit-on, à Athènes avec quatre drachmes pour tout bien et s’attacha à Zénon ; à partir de ce moment il se livra sans réserve à la philosophie, et resta toujours fidèle aux mêmes doctrines. On vantait son ardeur pour le travail, à ce point que, réduit par la misère à des occupations mercenaires, il allait la nuit puiser de l’eau dans les jardins et consacrait le jour à l’étude. De là lui est venu le surnom de puiseur d’eau. On rapporte qu’ayant été cité en justice pour rendre compte de ses moyens d’existence et expliquer sa santé florissante, il produisit comme témoins le jardinier dont il puisait l’eau et la marchande de farine dont il tournait la meule ; sur leur témoignage on le renvoya absous. On ajoute que les juges de l’Aréopage, saisis d’admiration, décrétèrent pour lui un don de dix mines, mais que Zénon l’empêcha de l’accepter. On dit aussi qu’Antigone lui donna trois mille mines. Un jour qu’il conduisait des jeunes gens à un spectacle, un coup de vent souleva son manteau et l’on vit qu’il n’avait pas de tunique ; aussitôt les Athéniens l’applaudirent, au rapport de Démétrius de Magnésie dans les Homonymes, et l’admiration qu’il inspirait ne fit que s’accroître. Antigone, qui était l’un de ses auditeurs, lui ayant un jour demandé pourquoi il puisait de l’eau, il lui répondit : « Est-ce que je me contente de puiser de l’eau ? ne me voit-on pas aussi bêcher et arroser la terre ? ne fais-je point tout en vue de la philosophie ? »
Zénon lui-même l’encourageait à ces travaux et exigeait qu’il lui remît chaque jour une obole prélevée sur son salaire. À la fin il réunit toute la somme, et l’apportant à ses amis assemblés, il leur dit : « Cléanthe pourrait, s’il le voulait, nourrir un autre Cléanthe, tandis que ceux qui ont de quoi vivre se font fournir par d’autres tout ce qui leur est nécessaire, sans apporter pour cela plus d’ardeur à la philosophie. »
Cette ardeur infatigable l’avait fait surnommer le Second Hercule. Mais, d’un autre côté, son esprit était excessivement lent et épais, aussi Timon dit-il de lui :
Quel est ce bélier qui parcourt les rangs, ce lourd citoyen d’Assos, ce grand parleur, ce mortier, cette masse inerte ?
Objet de risée pour ses compagnons d’étude, il supportait patiemment leurs sarcasmes ; on dit même que quelqu’un l’ayant un jour appelé âne, il se contenta de répondre : « C’est vrai, car seul je puis porter le fardeau de Zénon. »
Une autre fois on lui reprochait sa timidité : « C’est pour cela même, répondit-il, que je commets peu de fautes. »
Il préférait sa condition à celle des riches, et disait : « Pendant qu’ils jouent à la balle, moi je fertilise par le travail la terre dure et stérile que je laboure. »
Souvent il s’adressait des reproches à lui-même ; Ariston, l’ayant entendu, lui dit : « Qui donc réprimandes-tu ? – Je m’adresse, reprit Cléanthe en riant, à un vieillard qui a des cheveux blancs, mais du bon sens, point. »
On accusait devant lui Arcésilas de négliger ses devoirs : « Taisez-vous, dit Cléanthe ; s’il supprime le devoir par ses discours, il le rétablit par ses actions. – Je n’aime pas la flatterie, reprit Arcésilas. – Aussi, ajouta Cléanthe, je ne te flatte pas en avançant que tes discours sont en contradiction avec tes actions. »
Quelqu’un lui demandait quelles leçons il devait inculquer à son fils : « Ce précepte d’Électre, dit-il :
Silence, silence, va doucement235. »
Un Lacédémonien lui ayant dit que le travail est un bien, il s’écria avec transport :
Cher enfant, tu es né d’un sang généreux236.
Hécaton rapporte dans les Chries qu’un jeune garçon lui fit un jour ce raisonnement : « Puisque frapper les fesses se dit fesser, frapper les cuisses doit aussi se dire cuisser. » À quoi il répondit : « Jeune homme, garde pour toi le manège des cuisses237, et sache que les mots analogues n’expriment pas toujours des choses analogues. »
Une autre fois, s’entretenant avec un jeune homme, il lui demanda s’il comprenait, et sur sa réponse affirmative il lui dit : « Comment se fait-il que je ne comprenne pas que tu comprends ? »
Le poète Sosithée ayant en sa présence lancé ce vers sur le théâtre :
Ceux qu’obsède la folie de Cléanthe,
il ne changea ni de visage ni de contenance. Les spectateurs furent tellement charmés de ce calme, qu’ils le couvrirent d’applaudissements et chassèrent Sosithée. Lorsque ce dernier vint ensuite s’excuser de cette insulte, il l’arrêta en disant qu’il serait absurde à lui de garder ressentiment d’une légère injure quand Hercule et Bacchus ne s’irritent point des moqueries des poètes.
Il disait que les péripatéticiens ressemblaient à des lyres qui rendent des sons harmonieux, mais ne s’entendent pas elles-mêmes. Comme il prétendait, à l’exemple de Zénon, qu’à la mine on peut juger l’homme, de jeunes plaisants lui amenèrent un campagnard fort libertin sous la rude écorce d’un homme des champs, et le prièrent de déclarer quel était son caractère. Cléanthe hésita quelque temps et lui ordonna de se retirer. Le campagnard obéit et se mit à éternuer en partant. « J’y suis maintenant, s’écria le philosophe, c’est un débauché. »
Entendant un homme se parler à lui-même, il lui dit : « Tu parles à quelqu’un qui a du bon. »
On lui reprochait de n’en point finir avec la vie, âgé comme il était. « Et moi aussi, reprit-il, j’ai bien l’intention de partir ; mais quand je songe que je jouis d’une santé parfaite, que j’écris, que je lis, je reste encore. »
On dit que, manquant d’argent pour acheter du papier, il écrivait sur des coquilles d’huître et des omoplates de bœuf ce qu’il entendait dire à Zénon. Tout cela lui valut une telle considération que Zénon le choisit pour lui succéder dans son école, quoiqu’il eût beaucoup d’autres disciples illustres. Il a laissé d’excellents ouvrages, dont voici le catalogue : du Temps ; sur la Physiologie ; de Zénon, deux livres ; Exposition de la doctrine d’Héraclite, IV, de la Sensation ; de l’Art ; contre Démocrite ; contre Aristarque ; contre Hérillus ; des Penchants, II ; Archéologie ; des Dieux ; des Géants ; du Mariage ; du Poète ; du Devoir, III ; de la Sagesse dans les desseins ; de la Grâce ; Exhortations ; des Vertus ; du Génie ; sur Gorgippus ; de l’Envie ; de l’Amour ; de la Liberté ; l’Art d’aimer ; de l’Honneur ; de la Gloire ; la Politique ; du Conseil ; des Lois ; des Jugements ; de la Conduite ; de la Raison, III ; de la Fin ; de l’Honnêteté ; des Actions ; de la Science ; de la Royauté ; de l’Amitié ; sur le Banquet ; un ouvrage sous ce titre : Que les mêmes vertus conviennent à l’homme et à la femme ; un autre intitulé : Que le sage doit enseigner ; des Chries ; deux livres de Dissertations ; du Plaisir ; des Choses particulières ; des Raisonnements ambigus ; de la Dialectique ; des Tropes ; des Attributs. Tels sont ses ouvrages.
Voici comment il mourut : une plaie s’étant formée à sa gencive, les médecins lui ordonnèrent une diète complète pendant deux jours. Il s’en trouva si bien qu’au bout de ce temps les médecins lui permirent de reprendre son régime ordinaire ; mais il s’y refusa en disant qu’il avait fourni sa carrière, et, après quelques jours d’abstinence, il succomba. Il était alors dans sa quatre-vingtième année, suivant quelques auteurs, et avait suivi dix-neuf ans les leçons de Zénon. J’ai composé sur lui les vers suivants :
Honneur à Cléanthe, honneur à toi surtout, Pluton, qui, le voyant accablé d’années, voulus que désormais il jouit du repos chez les morts, lui qui avait si longtemps puisé l’eau pendant sa vie.
Chapitre VI – Sphérus
Sphérus de Bosphore fut, comme nous l’avons dit, disciple de Cléanthe, après l’avoir été de Zénon. Déjà habile dans les lettres, il se rendit à Alexandrie, auprès de Ptolémée-Philopator. La conversation étant un jour tombée sur cette question : le sage se laisse-t-il abuser par les apparences ? Sphérus soutint la négative. Alors le roi, pour le mettre en défaut, fit apporter des grenades en cire ; Sphérus y fut trompé, et Ptolémée s’écria qu’il avait donné son assentiment à une fausse représentation. Mais lui s’en tira avec beaucoup d’à-propos en disant que son assentiment n’était pas absolu ; qu’il avait admis non pas que ce fussent des grenades, mais qu’il était vraisemblable que c’étaient des grenades ; qu’en un mot, la représentation cataleptique différait de celle qui n’est que vraisemblable. Mnésistrate l’ayant accusé de contester à Ptolémée le titre de roi, il répondit que Ptolémée était véritablement roi, mais par lui-même et par ses propres vertus238.
Voici les titres de ses ouvrages : du Monde, II ; des Éléments ; de la Semence ; de la Fortune ; des Infiniment petits ; contre les Atomes et les Images ; sur les Sens ; sur les cinq Dissertations d’Héraclite ; système de Morale ; du Devoir ; des Penchants ; des Passions, II ; de la Royauté ; du Gouvernement de Lacédémone ; sur Lycurgue et Socrate, III ; de la Loi ; de la Divination ; Dialogues érotiques ; des Philosophes d’Érétrie ; de la Similitude ; des Définitions ; de l’Habitude ; des Choses sujettes à contradiction, III ; de la Raison ; de la Richesse ; de la Gloire ; de la Mort ; sur l’Art de la Dialectique, II ; sur les Attributs ; sur les Équivoques ; enfin des Lettres.
Chapitre VII – Chrysippe
Chrysippe de Soles, ou de Tarse, suivant Alexandre, dans les Successions, était, fils d’Apollonius. Après s’être exercé d’abord aux courses du stade, il suivit les leçons de Zénon ou plutôt de Cléanthe au dire de Dioclès et de la plupart des auteurs. Il ouvrit lui-même école du vivant de Cléanthe, et se plaça au premier rang parmi les philosophes. Il était doué d’un rare génie et d’une pénétration à laquelle rien n’échappait ; aussi était-il fréquemment en désaccord avec Zénon et avec Cléanthe auquel il disait souvent qu’il n’avait besoin que d’être instruit des principes et qu’il saurait bien trouver lui-même les démonstrations. Cependant il se reprochait ces dissentiments et on l’entendait quelquefois s’écrier :
Je suis heureux de tout point, excepté à l’endroit de Cléanthe ; sous ce rapport je ne suis pas heureux239.
Il obtint une telle réputation comme dialecticien, que l’on disait généralement que si les dieux avaient une dialectique, ce serait celle de Chrysippe. Mais, si fécond que fût son esprit, sa diction était défectueuse. Du reste, personne ne l’égalait pour la constance et l’assiduité au travail, comme le prouvent suffisamment ses écrits au nombre de plus de sept cent cinq. Mais cette multitude d’ouvrages tient à ce qu’il reprenait souvent la même question, écrivait tout ce qui lui venait à la pensée, se corrigeait sans cesse et bourrait ses écrits d’une foule de citations. On rapporte à ce sujet qu’il avait inséré dans un de ses ouvrages la Médée d’Euripide presque tout entière ; on demandait à quelqu’un, qui tenait le livre en main, quel était cet écrit : « la Médée de Chrysippe », répondit-il. D’un autre côté, Apollonius, d’Athènes, voulant prouver que les écrits d’Épicure, c’est-à-dire les écrits originaux et non composés de pièces rapportées, sont mille fois plus nombreux que ceux de Chrysippe, dit mot pour mot dans la Collection des Doctrines : « Si l’on retranchait des ouvrages de Chrysippe tout ce qui n’est pas de lui, toutes les citations qu’il y a enchâssées, il ne resterait que des feuilles vides. » La vieille qui vivait avec Chrysippe assurait, au dire de Dioclès, qu’il écrivait régulièrement cinq cents lignes par jour. Hécaton prétend qu’il ne s’adonna à la philosophie que par suite de la confiscation de son patrimoine au profit du roi.
Il était petit et d’une complexion délicate, comme on le voit par la statue qu’on lui a élevée dans le Céramique et que cache presque complètement la statue équestre qui est auprès. Carnéade, faisant allusion à ce fait, l’avait surnommé Crypsippe240. Comme on lui reprochait un jour de ne pas aller aux leçons d’Ariston qui attiraient la foule, il répondit : « Si je m’étais inquiété de la foule, je ne me serais pas adonné à la philosophie. »
Voyant un dialecticien presser Cléanthe et lui proposer des sophismes, il lui dit : « Cesse de détourner ce vieillard d’occupations plus importantes et propose-nous tes questions, à nous qui sommes jeunes. »
Une autre fois, dans une discussion, son interlocuteur, qui avait parlé tranquillement tant qu’ils étaient seuls, s’emporta avec violence quand il vit la foule approcher ; Chrysippe lui dit :
Hélas ! mon frère, tes yeux se troublent ; laisse là au plus tôt cette fureur ; il n’y a qu’un instant tu étais dans ton bon sens241.
Dans les réunions à boire il restait calme, remuant seulement les jambes, ce qui fit dire à une esclave : « Chez Chrysippe il n’y a que les jambes qui soient ivres. »
Telle était sa présomption qu’un père lui ayant demandé à qui il devait confier son fils, il répondit : « À moi ; si je connaissais quelqu’un qui valût mieux, j’irais étudier sous lui la philosophie. » De là vient qu’on lui appliqua ce vers :
Seul il sait, les autres s’agitent comme de vaines ombres242.
On disait encore de lui :
S’il n’y avait pas de Chrysippe, il n’y aurait point de Portique.
On lit, dans le huitième livre de Sotion, qu’à la fin il s’associa aux travaux philosophiques d’Arcésilas et de Lacyde, lorsque ceux-ci furent entrés dans l’Académie, et que c’est pour cela qu’il a écrit pour et contre la coutume et traité des grandeurs, des quantités, suivant les principes de l’Académie. Hermippus rapporte qu’il était un jour à enseigner à l’Odéon lorsque ses disciples vinrent le chercher pour un sacrifice ; il y but du vin doux sans eau, fut pris de vertiges et succomba cinq jours après. Apollodore dit dans les Chroniques qu’il mourut à l’âge de soixante-treize ans, dans la cent quarante-troisième olympiade. J’ai fait sur lui ces vers :
Chrysippe fut pris de vertiges pour avoir bu à longs traits la liqueur de Bacchus ; il ne s’inquiéta ni du Portique, ni de sa patrie, ni de lui-même, et s’en alla au séjour de Pluton.
Quelques auteurs prétendent qu’il mourut suffoqué par un fou rire : ayant vu un âne manger ses figues, il dit à sa vieille de lui donner aussi du vin pur, et là-dessus il se mit à rire si fort qu’il en mourut. Il paraît avoir eu un caractère hautain et dédaigneux ; car de tant d’ouvrages qu’il a écrits il n’en a dédié aucun à un roi. Sa vieille seule lui suffisait, au rapport de Démétrius dans les Homonymes. Lorsque Ptolémée écrivit à Cléanthe de venir le trouver ou de lui envoyer quelqu’un de ses disciples, Sphérus se rendit à cet appel, mais Chrysippe refusa. Il avait fait venir auprès de lui les deux fils de sa sœur, Aristocréon et Philocrate, qu’il se chargea d’élever. Il est le premier, suivant Démétrius, qui ait osé tenir école en plein air dans le Lycée.
Il y a eu un autre Chrysippe, médecin de Cnide, auquel Érasistrate avoue devoir beaucoup ; un troisième, fils de celui-ci, et médecin de Ptolémée, fut publiquement battu de verges et mis à mort, victime d’injustes calomnies. On cite encore un autre médecin de ce nom, disciple d’Érasistrate, et un écrivain, auteur de géorgiques.
Voici quelques-uns des raisonnements de notre philosophe : Celui qui dévoile les mystères aux profanes commet une impiété ; l’hiérophante les découvre aux profanes, donc l’hiérophante est un impie. – Ce qui n’est pas dans la ville n’est pas non plus dans la maison ; il n’y a pas de puits dans la ville ; donc il n’y en a pas dans la maison. – S’il y a quelque part une tête, vous ne l’avez point ; or, il y a quelque part une tête que vous n’avez point : donc vous n’avez pas de tête. – Si quelqu’un est à Mégare, il n’est pas à Athènes ; or, il y a des hommes à Mégare, donc il n’y a pas d’hommes à Athènes. – Si vous parlez d’une chose, elle vous passe par la bouche ; or, vous parlez d’un char, donc il vous passe un char par la bouche. – Vous avez ce que vous n’avez pas perdu ; vous n’avez pas perdu de cornes ; donc vous avez des cornes. D’autres attribuent ce dernier argument à Eubulide.
On a accusé Chrysippe d’avoir publié des choses obscènes et infâmes : ainsi, dans le traité des anciens Physiciens, il imagine de sales détails sur Junon et Jupiter, et donne une pièce de six cents vers, qu’on ne peut prononcer sans se salir la bouche. Cette histoire obscène est, dit-on, de son invention, quoiqu’il l’attribue aux anciens physiciens243 ; elle convient mieux à des prostituées qu’à des dieux, et d’ailleurs, elle n’a pas été citée par les historiens de la peinture244. Il n’en est question ni dans Polémon, ni dans Hypsicrate, ni même dans Antigonus ; elle paraît donc être de Cléanthe. Dans la République, il autorise les unions entre père et fille, entre mère et fils ; il en dit autant au début du traité sur les Choses qui ne sont pas bonnes en elles-mêmes. Dans le IIIe livre du Juste, il consacre mille lignes à prouver qu’on doit manger les morts. Dans le IIe livre sur la Vie et l’Acquisition des Richesses, après avoir dit qu’il va examiner par quels moyens le sage peut acquérir, il ajoute : « Mais dans quel but acquérir ? Est-ce pour vivre ? la vie est chose indifférente. Est-ce en vue du plaisir ? le plaisir est lui-même indifférent. En vue de la vertu ? seule elle suffit au bonheur. Et d’ailleurs tous les moyens qu’il emploierait pour acquérir sont souverainement ridicules : reçoit-il d’un roi ? il lui faut se faire son esclave ; met-il à profit l’amitié ? l’amitié devient un trafic vénal ; s’il tire parti de la sagesse, la sagesse est mercenaire. » Telles sont les critiques qu’on lui adresse.
Comme ses ouvrages sont fort célèbres, j’ai jugé à propos d’en donner ici le catalogue, en les classant selon les matières. Voici d’abord ceux qui ont pour objet la logique : Principes ; Que l’étude de la logique appartient au philosophe ; Définitions dialectiques, à Métrodore, six livres ; des Termes employés dans la dialectique, à Zénon, I ; Art dialectique, à Aristagoras, I ; des Raisonnements conjonctifs probables, à Dioscoride, IV.
La partie de la logique qui porte sur les choses comprend :
Première section : des Énonciations, I ; des Énonciations qui ne sont pas simples, I ; de la Proposition copulative, à Athénadès, II ; des Propositions énonciatives, à Aristagoras, III ; des Propositions définies, à Athénodore, I ; des Propositions privatives, à Théarus, I ; des meilleures Énonciations, à Dion, III ; de la Différence des Propositions indéfinies, IV ; des Énonciations de Temps, II ; des Énonciations parfaites.
Deuxième section : de la Proposition disjonctive vraie, à Gorgippide, I ; de la Proposition conjonctive vraie, à Gorgippide, IV ; Abrégé sur les conséquences, à Gorgippide, I ; Retour aux questions traitées dans les trois ouvrages précédents, à Gorgippide, I ; des Propositions possibles, à Clitus, IV ; sur le Traité de la Signification de Philon, I ; En quoi consiste l’erreur, I.
Troisième section : des Propositions impératives, II ; de l’Interrogation, II ; de la Demande, IV ; Abrégé sur l’Interrogation et la Demande, I ; de la Réponse, IV ; Abrégé sur la Réponse, I ; de la Demande, II.
Quatrième section : des Énonciations, à Métrodore, IV ; des Attributs directs et indirects, à Philarchus, I ; des Conjonctions, à Apollonide, I ; des Énonciations, à Pasylus, IV.
Cinquième section : des cinq Cas, I ; de l’Accord de l’attribut et du sujet, I ; de l’Énonciation, à Stésagoras, II ; des Noms appellatifs, II.
RÈGLES DE LOGIQUE PAR RAPPORT AUX MOTS ET AU DISCOURS. Première section : du Singulier et du Pluriel, IV ; des Mots, à Sosigène et Alexandre, V ; de l’Absence d’analogie dans les mots, à Dion, IV ; des Sorites qui portent sur les mots, III ; des Solécismes, à Denys, I ; Discours contre l’usage, I ; de la Diction, à Denys, I.
Deuxième section : des Éléments du discours et des phrases, V ; de la Syntaxe des phrases, IV ; de la Syntaxe et de l’Arrangement des phrases, à Philippe, II I ; des Éléments du discours, à Nicias, I ; de la Corrélation, I.
Troisième section : Contre ceux qui ne divisent pas, II ; des Équivoques, à Apollas, IV ; de l’Équivoque dans les tropes, I ; de l’Équivoque des figures dans les propositions conjonctives, II ; sur le traité des Équivoques de Panthédus, II ; de l’Introduction aux Équivoques, IV ; Abrégé du traité des Équivoques, à Épicrate, I ; Collection pour servir d’introduction aux Équivoques, II.
PARTIE DE LA LOGIQUE QUI A POUR OBJET LE RAISONNEMENT ET LES TROPES. Première section : Art des raisonnements et des tropes, à Dioscoride, IV ; des Raisonnements, III ; de la Structure des tropes, à Stésagoras, II ; Comparaison des éléments des tropes, I ; des Raisonnements réciproques et conjonctifs, I ; à Agathon, ou des Problèmes qui se suivent, I ; que les propositions syllogistiques supposent un ou plusieurs autres termes, I ; des Conclusions, à Aristagoras, I ; que le même raisonnement peut affecter plusieurs figures, I ; contre ceux qui nient que le même raisonnement puisse être exprimé par syllogisme et sans syllogisme, II ; contre ceux qui attaquent la résolution des syllogismes, III ; sur le traité des Tropes de Philon, à Timostrate, I ; Traités de logique réunis, à Timocrate et à Philomathès ; Questions sur les raisonnements et les tropes, 1.
Deuxième section : des Raisonnements concluants, à Zénon, I ; des Syllogismes premiers et non démonstratifs, à Zénon, I ; de la Résolution des syllogismes, I ; des Raisonnements captieux, à Pasylus, II ; Considérations sur les syllogismes, I ; des Syllogismes introductifs, à Zénon, I ; des Tropes introductifs, à Zénon, III ; des fausses Figures du syllogisme, V ; Méthode syllogistique pour la résolution des arguments non démonstratifs, I ; Recherches sur les Tropes, à Zénon et Philomathès, I. (Ce dernier titre paraît fautif.)
Troisième section : des Raisonnements incidents, à Athénadès, I (titre fautif) ; Discours incidents sur le qualificatif, III (faux titre) ; contre les Disjonctifs d’Aminias, I.
Quatrième section : des Hypothèses, à Méléagre, III ; Raisonnements hypothétiques sur les lois, à Méléagre, I ; Raisonnements hypothétiques pour servir d’introduction, II ; Raisonnements hypothétiques sur les théorèmes, II ; Résolution des Raisonnements hypothétiques d’Hédylus, II ; Résolution des Arguments hypothétiques d’Alexandre, III (faux titre) ; Expositions, à Laodamas, II.
Cinquième section : Introduction au Menteur, à Aristocréon, I ; Introduction aux faux raisonnements, I ; du Menteur, à Aristocréon, VI.
Sixième section : Contre ceux qui croient que les mêmes choses sont vraies et fausses, I ; Contre ceux qui recourent à la division pour résoudre le Menteur, à Aristocréon, II ; Qu’il ne faut pas diviser les termes indéfinis, démonstration, I ; Réponse aux objections contre la non-division des termes indéfinis, à Pasylus, III ; Solution d’après les principes des anciens, à Dioscoride, I ; de la Résolution du Menteur, à Aristocréon, III ; Résolution des Arguments hypothétiques d’Hédylus, à Aristocréon et Apollas, I.
Septième section : Contre ceux qui prétendent que dans le Menteur, les prémisses sont fausses, I ; du Raisonnement négatif, à Aristocréon, II ; Raisonnements négatifs, à Gymnasias, I ; du Raisonnement par progression245, à Stésagoras, II ; des Raisonnements par interrogation et de l’Arrêt246, à Onétor, II ; du Couvert, à Aristobule, II ; du Caché, à Athénadès, I.
Huitième section : Du Personne, à Ménécrate, VIII ; des Arguments composés d’un terme fini et d’un terme indéfini, à Pasylus, II ; du Personne, à Épicrate, I.
Neuvième section : des Sophismes, à Héraclide et Pollis, II ; des Arguments dialectiques insolubles, à Dioscoride, V ; contre la Méthode d’Arcésilas, à Sphérus, I.
Dixième section : contre la Coutume, à Métrodore, VI ; sur la Coutume, à Gorgippide, VII.
À la logique se rapportent encore, en dehors des quatre grandes classes que nous avons indiquées, des ouvrages embrassant diverses questions sans liaison entre elles, au nombre de trente-neuf livres. En tout, trois cent onze livres sur la logique.
MORALE. OUVRAGES QUI ONT POUR OBJET L’EXPLICATION DES NOTIONS MORALES. Première section : Description de la raison, à Théosporus, I ; Questions morales, I ; Principes probants pour servir de base aux dogmes, à Philomathès, III ; de l’Honnêteté, définitions à Métrodore, II ; de la Perversité, définitions à Métrodore, II ; Définitions sur les choses indifférentes, à Métrodore, II ; Définitions générales, à Métrodore, VII ; Définitions suivant les autres systèmes, à Métrodore, II.
Deuxième section : des Semblables, à Aristoclès, III ; des Définitions, à Métrodore, VII.
Troisième section : des Objections injustes dirigées contre les Définitions, à Laodamas, VII ; Principes probants pour les définitions, à Dioscoride, II ; des Espèces et des Genres, à Gorgippide, II ; des Divisions, I ; des Contraires, à Denys, II ; Principes probants pour les divisions, les genres et les espèces ; des Contraires, I.
Quatrième section : des Étymologies, à Dioclès, VII ; Étymologies, à Dioclès, IV.
Cinquième section : des Proverbes, à Zénodote, II ; des Locutions poétiques, à Philomathès, I ; comment il faut entendre les poèmes, II ; contre les Critiques, à Diodore, I.
DE LA MORALE ENVISAGÉE EN GÉNÉRAL, DES DIVERSES PARTIES QU’ELLE COMPREND ET DES VERTUS. Première section : contre les Peintures, à Timonax, I ; sur la manière dont nous exprimons et concevons chaque chose, I ; des Pensées, à Laodamas, II ; de la Conception, à Pythonax, III ; Que le sage ne cède pas à l’opinion, I ; de la Compréhension, de la Science et de l’Ignorance, IV ; de la Raison, II ; de l’Emploi de la Raison, à Leptinas.
Deuxième section : Que les anciens ont fait cas de la Dialectique, avec preuves à l’appui, à Zénon ; II ; de la Dialectique, à Aristocréon, IV ; Réponse aux objections contre la dialectique, III ; de la Rhétorique, à Dioscoride, IV.
Troisième section : de l’Habitude, à Cléon, III ; de l’Art et du défaut d’art, à Aristocréon, IV ; de la Différence des Vertus, à Diodore, IV ; que les Vertus sont égales, I ; des Vertus, à Pollis, II.
PARTIE DE LA MORALE QUI A POUR OBJET LES BIENS ET LES MAUX. Première section : de l’Honnêteté et du Plaisir, à Aristocréon, X ; Démonstration que le plaisir n’est pas la fin de l’homme, IV ; Démonstration que le plaisir n’est pas un bien, IV ; De ce qu’on dit sur…247
LIVRE VIII
Chapitre premier – Pythagore
Après avoir parlé de la philosophie ionienne, qui eut pour chef Thalès, et des hommes illustres qu’elle a produits, abordons maintenant l’école italique, dont le fondateur fut Pythagore.
Pythagore, fils de Mnésarchus, graveur de cachets, était de Samos, suivant Hermippus. Aristoxène prétend, au contraire, qu’il était Tyrrhénien et originaire de l’une des îles dont les Athéniens s’emparèrent en expulsant les indigènes. D’autres le font fils de Marmacus, qui, lui-même, était fils d’Hippasus, petit-fils d’Eutyphron et arrière-petit-fils de Cléonyme, exilé de Phlionte. Ils disent que Marmacus habitait Samos, et que c’est pour cela que Pythagore fut surnommé Samien ; qu’étant allé de là à Lesbos, il fut recommandé à Phérécyde par son oncle Zoïlus, et qu’il y fabriqua trois coupes d’argent dont il fit présent à trois prêtres en Égypte. Il avait deux frères plus âgés que lui, Eunomus et Tyrrhénus. Zamolxis, le Saturne des Gêtes suivant Hérodote, et honoré par eux de sacrifices à ce titre, avait été esclave de Pythagore.
Il eut pour maître, ainsi que nous l’avons dit, Phérécyde de Syros, après la mort duquel il alla à Samos entendre Hermodamas, petit-fils de Créophylus, déjà vieux alors. Quant à lui, jeune et désireux de s’instruire, il quitta sa patrie et se fit initier à tous les mystères des Grecs et des Barbares. Ainsi il alla en Égypte avec une lettre de recommandation de Polycrate pour Amasis. Antiphon dit, dans le traité des Hommes célèbres par leur vertu, qu’il apprit la langue égyptienne et s’aboucha ensuite avec les Chaldéens et les Mages. De là il passa en Crète où il descendit avec Épiménide dans l’antre de l’Ida248. Il avait également pénétré dans les sanctuaires de l’Égypte et étudié les secrets de la religion dans les ouvrages sacrés. Lors de son retour à Samos, il trouva sa patrie aux mains du tyran Polycrate, et se retira à Crotone en Italie. Législateur des Crotoniates, il inspira une si haute confiance, qu’on lui remit ainsi qu’à ses disciples, au nombre d’environ trois cents, les rênes de l’État, et bientôt la sagesse de leur administration fit de ce gouvernement une véritable aristocratie dans toute l’acception du terme.
Voici, d’après Héraclide de Pont, ce qu’il racontait lui-même sur son compte : il avait autrefois été Éthalide, que l’on disait fils de Mercure ; ce dieu lui ayant promis de lui accorder tout ce qu’il voudrait, excepté l’immortalité, il avait demandé à conserver pendant sa vie et après sa mort la mémoire de tout ce qui lui arriverait ; et en effet, vivant et mort, il avait gardé le souvenir de toutes choses. Il avait ensuite passé dans le corps d’Euphorbe et avait été blessé par Mélénas ; aussi Euphorbe déclarait-il qu’il avait été précédemment Éthalide, que Mercure lui avait donné la conscience des migrations de son âme, et qu’il se rappelait dans quelles plantes, dans quels animaux elle avait successivement passé, ce qu’elle avait éprouvé aux enfers, ce qu’elle avait vu endurer aux autres. Après la mort d’Euphorbe son âme avait passé dans le corps d’Hermotime, et celui-ci, pour prouver qu’il avait été Euphorbe, était allé au temple d’Apollon249 dans le quartier des Branchides, et avait montré le bouclier qu’y avait consacré Ménélas. C’était, disait-il, à son retour de Troie que Ménélas avait consacré ce bouclier, maintenant pourri et dont il ne restait plus que la plaque d’ivoire. Hermotime mort, il était devenu Pyrrhus, le pêcheur de Délos, et, gardant un souvenir exact du passé, il se rappelait alors avoir été d’abord Éthalide, puis Euphorbe, ensuite Hermotime et enfin Pyrrhus. Après la mort de Pyrrhus il était devenu Pythagore et avait conservé les mêmes souvenirs.
Quelques auteurs prétendent que Pythagore n’a laissé aucun ouvrage ; mais cela n’est pas sérieux, car Héraclite le physicien fait entendre assez expressément le contraire : « Pythagore, fils de Mnésarchus, dit-il, est de tous les hommes celui qui a le plus puisé aux sources historiques ; il a fait un choix dans tous les ouvrages et en a composé sa propre sagesse, fort érudite sans doute, mais fort mal ordonnée. » Héraclite s’exprime ainsi parce que Pythagore, dans l’exorde de son traité de la Nature, emploie ces expressions : « Non, par l’air que je respire, par l’eau que je bois, le blâme ne m’atteindra pas pour cet écrit. » Pythagore a laissé trois traités : sur l’Éducation, sur la Politique et sur la Nature. Quant à l’ouvrage qu’on lui attribue aujourd’hui, il est de Lysis de Tarente, philosophe pythagoricien, qui s’étant réfugié à Thèbes, y fut maître d’Épaminondas. Héraclide, fils de Sarapion, dit, dans l’abrégé de Sotion, qu’il avait composé plusieurs ouvrages poétiques ; un sur l’univers, un chant sacré dont voici le début :
Jeunes gens, gardez silencieusement tous ces préceptes ;
un poème sur l’Âme, un autre sur la Piété, un cinquième intitulé : Hélothalès, du nom du père d’Épicharme de Cos, un sixième sur Crotone et plusieurs autres. Le traité des Mystères est, dit-on, d’Hippasus qui l’a composé pour dénigrer Pythagore. On prétend aussi que plusieurs des compositions d’Aston de Crotone lui furent attribuées. Aristoxène assure que Pythagore avait emprunté la plupart de ses préceptes moraux à Thémistocléa, prêtresse de Delphes. D’un autre côté, Ion de Chio prétend, dans les Triagmes, qu’il avait lui-même mis sous le nom d’Orphée quelques-unes de ses compositions poétiques. On lui attribue encore les Commandements, qui commencent ainsi :
N’offense personne.
Sosicrate rapporte, dans les Successions, que Léonte, tyran de Phlionte, lui ayant demandé qui il était, il répondit : « Philosophe » ; et que, comparant la vie à une assemblée publique, il ajouta : « De même que dans une fête, les uns viennent pour combattre, les autres pour commercer, d’autres enfin, et ce sont les meilleurs, pour voir et examiner ; de même aussi dans la vie les uns sont esclaves de la gloire, les autres convoitent la richesse ; mais le philosophe ne cherche que la vérité. » Tel est le récit de Sosicrate. Voici maintenant en abrégé la substance des trois ouvrages de Pythagore cités plus haut : il interdit de prier pour soi-même, sous prétexte que nous ne savons pas ce qui nous est utile ; il dit qu’ivresse et mort de l’intelligence sont synonymes, réprouve tout excès et défend l’abus de la boisson et de la nourriture. Il s’exprime ainsi au sujet de l’amour : « L’hiver on peut se livrer à l’amour, l’été jamais ; l’automne et le printemps, l’usage en est moins fatiguant ; en toute saison cependant il énerve et nuit à la santé. » Interrogé sur l’époque où l’on doit céder à ce sentiment, il répondit : « Quand vous vous sentirez trop fort. »
Il partageait ainsi la vie de l’homme : vingt ans pour l’enfance, vingt pour l’adolescence, vingt pour la jeunesse, autant pour la vieillesse ; ces différents âges correspondant aux saisons : l’enfance au printemps, l’adolescence à l’été, la jeunesse à l’automne et la vieillesse à l’hiver. Par adolescence il entend la puberté, et par jeunesse l’âge viril.
Il est le premier, au rapport de Timée, qui ait dit que tout doit être commun entre amis, et que l’amitié est l’égalité ; aussi ses disciples réunissaient-ils tous leurs biens pour les mettre en commun. Un silence de cinq ans leur était imposé, et pendant cette initiation ils se contentaient d’écouter ; ils n’étaient admis à voir Pythagore qu’après cette épreuve finie. Hermippus rapporte au second livre sur Pythagore, qu’ils n’employaient point le cyprès pour leurs urnes cinéraires, parce que le sceptre de Jupiter était fait de ce bois.
Pythagore était, dit-on, d’une beauté remarquable et ses disciples le prenaient pour Apollon hyperboréen. On prétend même qu’un jour qu’il était nu on lui vit une cuisse d’or. Beaucoup de gens admettent également que le fleuve Nessus l’appela par son nom au moment où il le traversait.
Il disait, suivant Timée au dixième livre des Histoires, que les femmes mariées portent les noms des dieux, puisqu’on les appelle successivement Vierges250, Nymphes251, Mères252. Anticlidès dit au deuxième livre sur Alexandre, que Pythagore perfectionna la géométrie dont Mœris avait trouvé les premiers éléments ; qu’il s’appliqua surtout au côté mathématique de cette science et découvrit le rapport numérique des sons sur une seule corde253. Il avait aussi cultivé la médecine. Apollodore le logicien dit qu’il immola une hécatombe lorsqu’il eut découvert que le carré de l’hypothénuse dans le triangle rectangle est égal aux carrés des deux autres côtés. On a fait à ce sujet les vers suivants :
Lorsque Pythagore eut trouvé cette ligne célèbre pour laquelle il offrit une brillante hécatombe…
Phavorinus prétend, dans le troisième livre des Commentaires, que c’est lui qui conseilla de nourrir les athlètes de viande, et qu’Euryménès est le premier qui ait été soumis à ce régime. Auparavant, dit le même auteur, au huitième livre des Histoires diverses, ils ne se nourrissaient que de figues sèches, de fromage mou et de froment. D’autres disent que ce ne fut pas lui, mais bien Pythagore le maître d’escrime, qui substitua ce genre de nourriture au premier. En effet Pythagore défendait de tuer les animaux et à plus forte raison d’en manger la chair. La raison qu’il en donnait c’est qu’ils ont une âme comme nous et des droits égaux aux nôtres ; mais ce n’était là qu’un prétexte ; en réalité il défendait l’usage de ce qui avait eu vie dans un but tout différent : il voulait que les hommes, habitués à une nourriture simple, se passant de feu pour leurs aliments et ne buvant que de l’eau pure, pussent par cela même subvenir plus facilement à leurs besoins. Il croyait d’ailleurs ce genre de vie utile et à la santé du corps et à la vigueur de l’esprit. Le seul autel où il sacrifiât était celui d’Apollon générateur, à Délos, derrière l’autel de corne, parce qu’on n’y offrait que du froment, des gâteaux non cuits, et qu’on n’y immolait pas de victimes, ainsi que l’atteste Aristote dans le Gouvernement de Délos.
Il enseigna le premier, dit-on, que l’âme parcourt, sous l’empire de la nécessité, une sorte de cercle, et est unie successivement à divers animaux. Le premier il donna aux Grecs les poids et mesures, au dire d’Aristoxène le musicien. Il fut aussi le premier, suivant Parménide, à constater que Vesper et Lucifer sont un même astre. Il excita une telle admiration que ses disciples croyaient fermement que tous les dieux venaient s’entretenir avec lui. Il déclare lui-même dans ses écrits avoir passé deux cent sept ans aux enfers avant de venir au milieu des hommes. Les Lucaniens, les Picentins, les Messapiens et les Romains accouraient vers lui et suivaient assidûment ses leçons. Cependant jusqu’à Philolaüs, les dogmes pythagoriciens étaient restés secrets ; c’est lui qui publia les trois livres fameux que Platon écrivait à un de ses amis de lui acheter cent mines. On ne comptait pas moins de six cents disciples qui venaient la nuit écouter ses leçons, et lorsqu’on avait été admis à l’honneur de le voir on en faisait part à ses amis comme d’une faveur signalée.
Phavorinus dit, dans les Histoires diverses, que les habitants de Métaponte appelaient sa maison le temple de Cérès, et la rue où elle était située le quartier des Muses.
Les autres pythagoriciens prétendaient, suivant Aristoxène au dixième livre des Règles d’éducation, qu’il ne faut pas initier tout le monde à tous les dogmes. On lit encore dans le même auteur, que le pythagoricien Xénophilus, à qui on demandait ce qu’il fallait pour qu’un enfant fût bien élevé, répondit : « Il faut qu’il soit né dans une ville gouvernée par des lois sages. »
Pythagore forma en Italie plusieurs grands hommes illustres par leurs vertus, entre autres Zaleucus et Charondas, tous deux législateurs. Il ne négligeait d’ailleurs aucune occasion d’acquérir des amis ; il suffisait qu’il apprît que quelqu’un était avec lui en communauté de symboles pour qu’aussitôt il s’en fît un compagnon et un ami. Voici quels étaient ces symboles :
« Ne remuez point le feu avec l’épée. – Ne secouez pas le joug. – Ne vous asseyez pas sur le chénix254. – Ne vous rongez point le cœur. – N’aidez pas à déposer le fardeau, mais aidez à l’augmenter255. – Que vos couvertures soient toujours pliées256. – Ne portez point à votre anneau l’image de la divinité257. – Effacez sur la cendre les traces de la marmite. – Ne nettoyez point le siège avec l’huile de la lampe. – Ne vous tournez pas vers le soleil pour uriner. – Ne suivez point le grand chemin258. – Ne tendez pas légèrement la main259. – Ne logez pas sous un même toit avec les hirondelles260. – N’élevez point un oiseau qui ait des serres261. – N’urinez point et ne mettez point le pied sur les rognures de vos ongles et sur les débris de votre barbe – Évitez la pointe du glaive. – Ne tournez pas les yeux vers votre pays quand vous en êtes dehors. »
Voici le sens de ces symboles : Ne pas remuer le feu avec l’épée, signifie ne pas exciter la colère et l’indignation des puissants. Ne pas secouer le joug, veut dire respecter l’équité et la justice. Ne pas s’asseoir sur le chénix, c’est-à-dire songer au présent et à l’avenir, le chénix étant la mesure d’un jour de nourriture. Ne point ronger son cœur, signifie qu’il ne faut point se laisser abattre par la douleur et le chagrin. Enfin lorsqu’il dit qu’en sortant de son pays il ne faut pas regarder en arrière, il fait entendre qu’on ne doit point regretter la vie au moment où on la quitte, ni être trop sensible aux plaisirs de ce monde. Les autres symboles s’expliquent d’une manière analogue ; aussi nous n’insisterons pas davantage.
Il défendait surtout de manger le rouget, la mélanure, le cœur des animaux et les fèves ; Aristote ajoute la matrice des animaux et le mulet. Quant à lui, on dit qu’il se contentait ordinairement de miel, de rayons de cire ou de pain, et qu’il ne buvait jamais de vin pendant le jour. Ses mets habituels étaient des légumes crus ou cuits, quelquefois, mais rarement, de la marée. Il portait une tunique blanche d’une propreté irréprochable ; son manteau également blanc était en laine, car l’usage du lin n’avait pas encore pénétré dans les lieux qu’il habitait. Jamais on ne le vit se livrer à la bonne chère ou à l’amour, ni s’abandonner à l’ivresse. Il s’interdisait sévèrement la raillerie et toute espèce de plaisanteries, de sarcasmes ou de propos blessants. Jamais dans la colère il ne frappa personne, homme libre ou esclave. Pour dire : donner des conseils, il employait l’expression faire la cigogne. Il avait recours à la divination, mais seulement à celle qui s’appuie sur le chant ou le vol des oiseaux, jamais à celle qui se fait par le feu, excepté pourtant celle qui consiste à brûler de l’encens. Jamais il ne sacrifiait aucun être animé. Cependant quelques-uns prétendent qu’il offrait des coqs et des chevreaux, de ceux qu’on appelle chevreaux de lait ou tendrons, mais jamais d’agneaux.
Aristoxène dit qu’il permettait de manger toute espèce d’animaux, à l’exception cependant du bœuf de labour et du bélier. Le même auteur ajoute, comme nous l’avons déjà dit, qu’il avait emprunté ses doctrines à Thémistocléa, prêtresse de Delphes. Hiéronymus raconte qu’étant descendu aux enfers, il y vit l’ombre d’Hésiode attachée à une colonne d’airain et grinçant les dents, et celle d’Homère pendue à un arbre et environnée de serpents, en expiation de ce qu’ils avaient dit l’un et l’autre sur le compte des dieux ; qu’il fut également témoin des châtiments infligés à ceux qui avaient refusé à leurs femmes le devoir conjugal, et que cette descente aux enfers fut la cause des honneurs que lui rendirent les Crotoniates.
Aristippe de Cyrène prétend, dans le traité sur les Physiologues, qu’il fut surnommé Pythagore parce qu’il révélait la vérité à l’égal d’Apollon Pythien262. On dit qu’il recommandait sans cesse à ses disciples de s’adresser ces questions quand ils rentraient chez eux :
Qu’ai-je omis ? qu’ai-je fait ? quel devoir ai-je manqué d’accomplir ?
Il leur enjoignait aussi de ne point offrir de victimes aux dieux, et de ne se prosterner que devant des autels non sanglants. Il ne voulait pas qu’on jurât par les dieux, disant qu’il fallait se rendre digne d’être cru sur parole. « Il faut honorer les vieillards, disait-il, parce que ce qui a la priorité dans le temps, est par cela même plus respectable ; ainsi dans le monde le lever du soleil est préférable à son coucher, dans la vie le commencement à la fin, dans les animaux la production à la destruction. »
On lui doit les maximes suivantes : Honorez les dieux avant les héros, les héros avant les hommes, et parmi les hommes vos parents entre tous. – Vivez avec vos semblables de manière à ne pas vous faire des ennemis de vos amis, et à vous faire des amis de vos ennemis. – N’ayez rien en propre. – Prêtez appui à la loi et combattez l’iniquité. – Ne détruisez point, ne blessez pas un arbre à fruit ni un animal qui ne porte aucun préjudice à l’homme. – La pudeur et la modestie consistent dans un milieu entre la gaîté immodérée et la sévérité excessive. – Évitez l’abus des viandes. – En route, faites succéder le repos à la marche. – Exercez votre mémoire. – Que toutes vos paroles et vos actions soient exemptes de colère. – Respectez toute espèce de divination. – Chantez sur la lyre, et témoignez par des hymnes votre reconnaissance aux dieux et aux hommes vertueux.
Il défendait de manger des fèves sous prétexte qu’étant venteuses elles tiennent de plus près à la nature de l’âme, et que d’ailleurs lorsqu’on s’abstient de cet aliment l’estomac est mieux disposé, et par suite les images du sommeil plus calmes et moins agitées.
Alexandre, dans la Succession des Philosophes, dit avoir trouvé les données suivantes dans les commentaires pythagoriciens : Le principe de toutes choses est la monade. De la monade vient la dyade indéfinie qui lui est subordonnée comme à sa cause. La monade et la dyade indéfinie produisent les nombres et ceux-ci les points. Des points viennent les lignes, des lignes les plans, et des plans les solides ; des solides viennent les corps sensibles dans lesquels entrent quatre éléments, le feu, l’eau, la terre et l’air, qui en se transformant produisent tous les êtres. Le monde qui résulte de leur combinaison est animé, intelligent, sphérique ; il enveloppe de toutes parts la terre située à son centre, sphérique elle-même et habitée sur toute sa circonférence ; aux antipodes sont des hommes, et ce qui est pour nous le bas est le haut pour eux.
La lumière et les ténèbres, le chaud et le froid, le sec et l’humide se partagent également le monde ; lorsque le chaud prédomine, il produit l’été ; la prédominance du froid amène l’hiver ; celle du sec le printemps, de l’humide l’automne. La saison la plus favorable de l’année est celle où il y a équilibre entre ces principes. Le printemps, où tout verdit, est sain ; l’automne, où tout se flétrit, est insalubre. Le jour aussi verdit à l’aurore et se flétrit le soir ; c’est pour cela que le soir est plus malsain. L’air qui environne la terre est immobile et malsain ; tout ce qu’il enveloppe est mortel. Plus haut il est sans cesse agité, pur et sain ; tout ce qu’il contient est immortel et par conséquent divin. Le soleil, la lune, et tous les autres astres sont des dieux ; car la chaleur, source de la vie, prédomine en eux. La lune est éclairée par le soleil. Les hommes sont en communauté de nature avec les dieux parce qu’ils participent de la chaleur, et c’est pour cela que la Providence divine veille sur nous. La destinée gouverne toutes choses et chaque être en particulier. Les rayons du soleil traversent l’éther froid et l’éther épais (ils donnent le nom d’éther froid à l’air, d’éther épais à la mer et à l’élément humide.) Ses rayons pénètrent jusque dans les profondeurs de la terre et répandent partout la vie ; car tout ce qui participe de la chaleur est vivant, d’où il suit que les plantes mêmes sont des êtres animés. Cependant les êtres vivants n’ont pas tous une âme. L’âme est une substance détachée de l’éther chaud et froid ; en tant qu’elle participe de l’éther froid elle diffère de la vie. Elle est immortelle, ce dont elle est détachée ayant ce caractère.
Les êtres animés se reproduisent eux-mêmes au moyen de semences ; car il est impossible que la terre puisse rien produire spontanément. La semence est une substance distillée par le cerveau, et qui contient une vapeur chaude : au moment où elle est déposée dans la matrice, le cerveau fournit directement la substance humide, l’humeur et le sang, d’où naissent les chairs, les nerfs, les os, les cheveux et tout le corps ; de la vapeur au contraire naissent l’âme et le sentiment. Le fœtus est formé et a pris de la consistance au bout de quarante jours ; au bout de sept, neuf ou dix mois au plus, lorsqu’il a acquis son parfait développement suivant des raisons harmoniques, il vient à la lumière. Il a alors en lui toutes les facultés qui constituent la vie, facultés dont l’ensemble et l’enchaînement forment un tout harmonique, et qui se développent chacune au temps marqué. Les sens en général et la vue en particulier sont formés d’une vapeur extrêmement chaude ; c’est pour cela qu’on voit à travers l’air ou à travers l’eau, parce que le froid par la résistance qu’il oppose empêche que la chaleur ne se dissémine, tandis que si la vapeur des yeux était froide elle aurait la même température que l’air et s’y dissiperait. Pythagore appelle quelque part les yeux les portes du soleil. Il explique de la même manière les sensations de l’ouïe et toutes les autres.
Il divise l’âme humaine en trois parties : l’intelligence, la raison et le sentiment. L’intelligence et le sentiment appartiennent à tous les animaux ; l’homme seul a la raison. Le domaine de l’âme s’étend du cœur au cerveau, le sentiment réside dans le cœur, l’intelligence et la raison occupent le cerveau. Les sens sont comme des épanchements de ces parties de l’âme. La raison est immortelle, mais les autres parties sont périssables. L’âme a pour aliment le sang ; la parole est son souffle, souffle invisible comme elle, parce que l’éther qui le compose est invisible. Les artères, les veines et les nerfs sont les liens de l’âme ; mais lorsqu’elle s’est fortifiée, qu’elle s’est retirée en elle-même, calme et paisible, elle a pour liens la pensée et les actes. Une fois séparée du corps, elle ne quitte point la terre, mais continue à errer dans l’espace sous la forme du corps qu’elle habitait. Mercure est le gardien des âmes, et on lui donne les noms de conducteur, de marchand, de terrestre, parce qu’il tire les âmes des corps, sur la terre et dans les mers. Il conduit celles qui sont pures dans les régions supérieures ; quant à celles qui sont impures, il les tient éloignées des premières, séparées les unes des autres, et les livre aux furies pour les charger de liens indissolubles. L’air est tout rempli d’âmes ; ce sont elles qu’on désigne sous les noms de démons et de héros, elles qui envoient les songes et les présages de la maladie et de la santé, non seulement aux hommes, mais aux troupeaux et à tous les animaux ; c’est à elles que s’adressent les purifications, les expiations, les diverses espèces de divinations, les augures et les cérémonies analogues.
Le plus noble privilège de l’homme, suivant Pythagore, est de pouvoir incliner son âme au bien et au mal. On est heureux lorsque l’on a en partage une belle âme. Il est dans la nature de l’âme, dit-il, de ne jamais rester en repos, de ne s’arrêter jamais à la même pensée. Ce par quoi on jure, dit-il encore, c’est la justice, et c’est pour cela que Jupiter est appelé le dieu des serments. La vertu est une harmonie, ainsi que la santé, le bien, Dieu lui-même ; et c’est pour cela que l’harmonie règne dans tout l’univers. L’amitié est une égalité harmonique. Il ajoute qu’on ne doit pas rendre les mêmes honneurs aux dieux et aux héros, qu’il faut en tout temps célébrer les louanges des dieux avec un vêtement blanc et après s’être purifié, et qu’il suffit d’honorer les héros une fois au milieu du jour ; que la pureté s’obtient par des expiations, des ablutions, des aspersions, en évitant les funérailles et les plaisirs de l’amour, en se préservant de toute souillure, enfin en s’abstenant de la chair des animaux morts d’eux-mêmes, des mulets, des mélanures, des œufs, des animaux ovipares, des fèves et de tout ce qu’interdisent ceux qui président aux sacrifices dans les temples. Aristote dit, dans le traité sur les Fèves263, qu’il en interdit l’usage, soit parce qu’elles ressemblent aux parties honteuses, ou même aux portes de l’enfer, car c’est le seul légume dont l’enveloppe n’ait pas de nœuds, soit parce qu’elles dessèchent les autres plantes, parce qu’elles représentent la nature universelle, enfin parce qu’elles servent aux élections dans les gouvernements oligarchiques.
Il interdit de ramasser ce qui tombe de la table pour habituer à manger avec tempérance, ou bien encore parce que cela est destiné aux morts. Ce qui tombe de la table est pour les héros, suivant Aristophane ; car il dit dans les Héros :
Ne goûtez point à ce qui tombe de la table.
Il défendait de manger les coqs blancs parce qu’ils sont consacrés au dieu Mêne264 et servent aux supplications, cérémonies où l’on n’emploie que des animaux réputés bons et purs. Ils sont consacrés à Mêne parce qu’ils annoncent les heures. Il interdisait également les poissons consacrés aux dieux sous prétexte qu’il ne convient pas plus de servir les mêmes mets aux hommes et aux dieux que de donner la même nourriture aux hommes libres et aux esclaves. Il enseignait que le blanc tient de la nature du bien et le noir de celle du mal. Il ne voulait pas qu’on rompît le pain, parce qu’autrefois les amis se réunissaient autour d’un même pain, ce qui a lieu encore aujourd’hui chez les barbares ; il disait qu’ils ne doivent pas diviser le pain qui les réunit. Les uns voient là un symbole du jugement dans les enfers ; les autres l’expliquent en disant que cette pratique énerve l’âme dans les combats. Selon d’autres, cela signifie que l’union préside au gouvernement de l’univers.
Il prétendait que pour les corps solides la forme la plus belle est la sphère, et pour les plans le cercle ; que vieillesse et amoindrissement, accroissement et jeunesse sont choses identiques ; que la santé est la persistance de la forme et que la maladie en est l’altération. Enfin il recommandait de se servir de sel dans les repas, comme emblème de la justice, parce que le sel conserve tout ce qu’on y dépose, et qu’il est formé des parties les plus pures de l’eau de la mer. Telles sont les idées qu’Alexandre prétend avoir trouvées dans les commentaires pythagoriciens, et son témoignage est confirmé d’ailleurs par celui d’Aristote.
Timon, qui, dans les Silles, attaque Pythagore, ne lui a cependant pas contesté la gravité ; voici ses paroles :
Pythagore qui recourt à la magie et fait la chasse aux hommes avec ses graves discours.
Xénophane parle de ses transformations successives dans l’élégie qui commence par ces mots :
J’aborde maintenant un autre sujet ; je vais indiquer le chemin.
Voici les vers qui ont trait à Pythagore :
Il passait un jour auprès d’un jeune chien qu’on maltraitait ;
Il en eut pitié, dit-on, et s’écria :
Arrête-toi, cesse de frapper ; c’est mon ami,
C’est son âme ; je l’ai reconnu à sa voix.
Voilà ce que dit Xénophane. Cratinus le raille dans la Pythagorisante et dans les Tarentins ; il dit dans cette dernière pièce :
Ils ont coutume, lorsque quelque étranger arrive parmi eux pour juger la valeur de leurs discours, de l’étourdir par un fatras d’antithèses, de conclusions, de comparaisons, de sophismes, de grandeurs, jusqu’à lui en rompre la tête.
Mnésimaque dit dans l’Alcméon :
Nous sacrifions à Apollon comme à un dieu pythagoricien, en ne mangeant absolument rien qui ait eu vie.
Aristophon dit de son côté dans la Pythagoricienne.
Il racontait que, descendu au séjour des ombres, il les avait toutes observées, et qu’il avait vu les pythagoriciens placés de beaucoup au-dessus des autres morts ; seuls ils étaient admis à la table de Pluton, à cause de leur piété. – Voilà un dieu fort accommodant, s’il se plaît dans la compagnie d’aussi sales personnages.
Et ailleurs dans la même pièce :
Ils ne mangent que des légumes et ne boivent que de l’eau. Mais quel est le jeune homme qui pourrait supporter leurs poux, leur manteau sale et leur crasse ?
Voici comment mourut Pythagore : il était chez Milon, avec ses compagnons, lorsque quelqu’un de ceux qu’il avait éconduits mit, pour se venger, le feu à la maison. Suivant une autre version, les Crotoniates auraient mis eux-mêmes le feu pour échapper à la tyrannie qu’ils redoutaient de sa part. Pythagore parvint à s’échapper ; mais on l’atteignit dans sa fuite ; car étant arrivé près d’un champ de fèves il s’était arrêté en disant : « Il vaut mieux être pris que de les fouler aux pieds ; plutôt mourir que de parler. » Il fut alors égorgé par ceux qui le poursuivaient. La plupart de ses compagnons, au nombre de quarante, périrent dans cette circonstance ; très peu échappèrent, parmi lesquels Archytas de Tarente et Lysis dont nous avons parlé plus haut. Dicéarque prétend que Pythagore avait cherché un asyle à Métaponte dans le temple des Muses où il mourut de faim au bout de quarante jours. Héraclide dit au contraire, dans l’Abrégé des Vies de Satyrus, qu’après avoir enseveli Phérécyde à Délos il revint en Italie, et qu’ayant trouvé Milon de Crotone au milieu des apprêts d’un grand festin, il se retira immédiatement à Métaponte où, lassé de vivre, il se laissa mourir de faim. Hermippus donne encore une autre version : Suivant lui, Pythagore était allé avec ses compagnons se mettre à la tête des Agrigentins dans une guerre que ceux-ci soutenaient contre ceux de Syracuse ; mis en fuite, il rencontra un champ de fèves et fut tué par les Syracusains. Ses compagnons, au nombre de trente-cinq, furent brûlés à Tarente pour s’être mis en opposition avec les chefs du gouvernement. Hermippus raconte encore de Pythagore le trait suivant : lorsqu’il fut venu en Italie, il se creusa une habitation souterraine et recommanda à sa mère d’inscrire tous les événements, avec indication du temps, sur des tablettes qu’elle lui ferait tenir durant son absence ; ce qu’elle fit en effet. Longtemps après, il reparut maigre et décharné et se présenta devant l’assemblée du peuple en disant qu’il arrivait des enfers ; en même temps, il se mit à raconter tout ce qui s’était passé depuis sa disparition. Ce discours fit une telle impression sur ses auditeurs qu’ils éclatèrent en sanglots, fondirent en larmes, persuadés que Pythagore était un homme divin ; ils voulurent même qu’il se chargeât d’instruire leurs femmes, et de là le nom de Pythagoriciennes qu’on a donné à ces dernières. Tel est le récit d’Hermippus.
La femme de Pythagore s’appelait Théano et était fille de Brontinus de Crotone. D’autres prétendent qu’elle était femme de Brontinus et disciple de Pythagore. Il eut une fille du nom de Damo, citée par Lysis dans la lettre à Hipparque. Voici, du reste, ce que Lysis dit de Pythagore :
Beaucoup de gens assurent que vous livrez au public les secrets de la philosophie, contrairement à la volonté de Pythagore, qui, en remettant ses Mémoires à Damo sa fille, lui recommanda de ne point les laisser sortir de chez elle et de ne les confier à personne. En effet, quoiqu’elle pût en tirer beaucoup d’argent, elle ne voulut point s’en dessaisir ; elle pensa, toute femme qu’elle était, que l’or ne valait pas la pauvreté ; s’il devait être le prix de l’infraction aux ordres de son père.
Il eut aussi un fils nommé Télauge qui lui succéda et fut, suivant quelques-uns, maître d’Empédocle. Hippobotus cite à son sujet ce vers d’Empédocle :
Télauge, illustre fils de Théano et de Pythagore.
On n’a rien de lui ; mais Théano, sa mère, a laissé quelques ouvrages. C’est-elle, dit-on, qui à cette question : Combien faut-il de temps pour qu’une femme soit pure après la cohabitation ? répondit : Avec son mari, sur-le-champ ; avec un autre, jamais. Elle disait à une jeune fille sur le point d’aller rejoindre son mari, qu’elle devait déposer sa modestie avec ses vêtements, et la reprendre avec eux en se levant. – Quelle modestie ? lui dit quelqu’un. – Celle, répondit-elle, qui est la marque distinctive de notre sexe.
Héraclide, fils de Sarapion, dit que Pythagore mourut à quatre-vingts ans, conformément à la supputation qu’il avait faite des âges de la vie ; mais l’opinion la plus générale est qu’il parvint à l’âge de quatre-vingt-dix ans. Voici sur son compte quelques pièces légères de ma façon :
Tu n’es pas le seul, ô Pythagore, qui t’abstiennes de manger des choses animées, nous en faisons tous autant. Lorsqu’on mange du bouilli, du rôti et du salé, ne sont-ce pas là des choses privées de vie et de sentiment ?
Autre :
Admirez la sagesse de Pythagore : il ne voulait pas goûter de viande et prétendait que c’était là un crime ; mais il en servait aux autres. Étrange sage, qui fait commettre aux autres les crimes qu’il s’interdit à lui-même !
Autre :
Voulez-vous connaître l’esprit de Pythagore ? regardez la face empreinte sur le bouclier d’Euphorbe. « J’étais ce guerrier, dit-il, j’ai vécu autrefois ; je pouvais, lorsque je n’étais plus, dire ce que j’étais quand j’étais vivant. »
Autre, sur sa mort :
Hélas ! hélas ! pourquoi Pythagore a-t-il honoré les fèves au point de mourir pour elles avec ses disciples ? Il rencontre un champ de fèves, et, pour ne pas les fouler aux pieds, il se laisse tuer au bord du chemin par les Agrigentins.
Il florissait vers la soixantième olympiade. Son école n’a pas duré moins de neuf ou dix générations, puisqu’Aristoxène a connu les derniers pythagoriciens, Xénophilus de Chalcis en Thrace, Phanton, Échécrate, Dioclès et Polymnestus, tous de Phlionte. Ces philosophes étaient disciples des Tarentins Philolaüs et Eurytus.
Il y a eu quatre Pythagore à peu près contemporains : le premier était un tyran originaire de Crotone ; le second, natif de Phlionte, était maître d’exercices (chef d’un gymnase de gladiateurs suivant quelques-uns) ; le troisième était de Zacynthe ; le quatrième était celui dont nous parlons, le chef de cette philosophie secrète, leur maître enfin ; car c’est de lui qu’est venue cette locution proverbiale, aujourd’hui vulgaire : Le maître l’a dit. On cite encore plusieurs autres Pythagore : un sculpteur de Rhèges, le premier qui sut rencontrer la proportion et l’harmonie ; un statuaire de Samos ; un mauvais rhéteur ; un médecin qui a laissé un traité de la Hernie ; un autre, qui a écrit sur Homère ; un autre, enfin, qui a laissé une histoire des Doriens. Ératosthène, cité par Phavorinus dans le huitième livre des Histoires diverses, prétend que Pythagore le philosophe est le premier qui ait combattu au pugilat selon les règles de l’art, dans la quarante-huitième olympiade ; que s’étant présenté avec de longs cheveux et une robe de pourpre, il ne fut pas même admis à lutter avec les enfants, et que se voyant bafoué, il alla sur-le-champ s’attaquer aux hommes et fut vainqueur. C’est ce que confirme, du reste, l’épigramme suivante de Théétète :
Passant, si tu as entendu parler d’un certain Pythagore, de Pythagore à la longue chevelure, cet illustre lutteur de Samos, c’est moi-même. Demande à ceux d’Élis quels sont mes exploits ; tu ne pourras croire ce qu’ils le raconteront.
On lit dans Phavorinus que Pythagore appliqua le premier les définitions aux questions mathématiques ; que Socrate et ses disciples en firent un usage plus fréquent, et qu’Aristote et les stoïciens les imitèrent. Phavorinus ajoute qu’il a le premier donné le nom de monde à l’univers et enseigné que la terre est ronde. Mais, suivant Théophraste, l’honneur de cette découverte revient à Parménide, et suivant Zénon à Hésiode. On dit aussi qu’il fut poursuivi par l’inimitié de Cydon, comme Socrate par celle d’Antiolochus. Quant à Pythagore l’athlète, on a sur lui l’épigramme suivante :
Tu vois ici Pythagore de Samos, fils de Cratès de Samos, qui, encore enfant, vint à Olympie lutter au pugilat.
Voici maintenant une lettre du philosophe :
PYTHAGORE À ANAXIMÈNE
Et toi aussi, cher Anaximène, si tu ne l’emportais sur Pythagore par la naissance et la gloire, tu aurais quitté Milet pour une autre patrie. Mais l’illustration de ta famille t’y retient ; ce motif m’eût également retenu si j’avais ressemblé à Anaximène. Si vous quittiez vos villes, vous autres hommes de poids et de mérite, elles seraient privées de leur plus bel ornement, de leur plus ferme appui contre la puissance des Mèdes. Ce n’est pas assez de contempler les astres ; il vaut mieux encore se consacrer à sa patrie. Moi-même, la spéculation ne m’absorbe pas tout entier, car je prends part aux combats que se livrent les peuples de l’Italie.
Après avoir donné la vie de Pythagore, il nous reste à parler des pythagoriciens les plus célèbres ; nous traiterons ensuite des philosophes que quelques auteurs ne rattachent à aucune école, et nous parcourrons ainsi, comme nous l’avons promis, toute la série des philosophes illustres jusqu’à Épicure. Nous avons déjà parlé de Théano et de Télauge ; passons maintenant à Empédocle que quelques-uns font disciple de Pythagore.
Chapitre II – Empédocle
Empédocle d’Agrigente était, suivant Hippobotus, fils de Méton et petit-fils d’Empédocle. Ce témoignage est confirmé par celui de Timée : il dit au quinzième livre des Histoires qu’Empédocle, l’aïeul du poète, était d’un rang illustre. Hermippus dit la même chose, et Héraclide rapporte dans le traité des Maladies qu’Empédocle était d’une famille distinguée et que son aïeul entretenait des chevaux pour les courses. On lit aussi dans les Vainqueurs olympiques d’Ératosthène que le père de Méton avait, au dire d’Aristote, remporté le prix dans la soixante et onzième olympiade. Enfin Apollodore le grammairien dit, dans les Chroniques, qu’Empédocle était fils de Méton. Glaucus nous apprend qu’il était venu à Thurium peu de temps après la fondation de cette ville ; il ajoute : « Quant à ceux qui racontent qu’il s’enfuit de sa patrie, et que, s’étant réfugié chez les Syracusains, il combattit avec eux contre Athènes, ils se trompent du tout, selon moi ; car ou bien il était déjà mort à cette époque, ou il était extrêmement âgé, ce qui n’est guère vraisemblable, puisque Aristote et Héraclide le font mourir à soixante ans. »
Celui qui remporta le prix à la course des chevaux, dans la soixante et onzième olympiade portait absolument le même nom, et c’est là ce qui a trompé Apollodore sur l’époque où vécut le philosophe. Satyrus prétend dans les Vies qu’Empédocle était fils d’Exénète et qu’il eut lui-même un fils de ce nom ; il ajoute que, dans la même olympiade, Empédocle fut vainqueur à la course des chevaux, et son fils à la lutte, – à la course, suivant l’Abrégé d’Héraclide. J’ai lu moi-même dans les Mémoires de Phavorinus qu’Empédocle à propos de sa victoire offrit aux spectateurs un bœuf composé de miel et de farine265, et qu’il avait un frère nommé Callicratidès. Télauge, le fils de Pythagore, dit dans la lettre à Philolaüs qu’Empédocle était fils d’Archinomus. Au reste, on sait par lui-même qu’il était d’Agrigente, en Sicile, car il dit au commencement des Expiations :
Mes amis, vous qui habitez au sommet de la ville immense, sur les ondes dorées de l’Acragas266.
Voilà pour son origine. Timée raconte au dixième livre des Histoires qu’il avait été disciple de Pythagore, mais que convaincu, comme plus tard Platon, d’avoir divulgué les dogmes267, il fut exclu de l’école. Timée croit aussi qu’il a fait allusion à Pythagore dans ces vers :
Parmi eux était un homme nourri des plus sublimes connaissances ;
Il possédait d’immenses richesses, celles de l’intelligence.
D’autres prétendent que dans ces vers il avait en vue Parménide. Néanthe rapporte que jusqu’à Philolaüs et Empédocle les pythagoriciens ne faisaient aucune difficulté de communiquer leur doctrine ; mais que du moment où Empédocle l’eut divulguée dans ses vers ils se firent une règle de n’admettre aucun poète à leurs entretiens, règle qui fut appliquée à Platon, car on l’exclut de l’école. Du reste, il ne dit pas quel était parmi les pythagoriciens le maître d’Empédocle ; il se contente de remarquer que la lettre prétendue de Télauge, qui lui donne pour maîtres Hippasus et Brontinus, ne mérite aucune créance. Théophraste dit qu’il fut l’émule de Parménide et l’imita dans ses poésies ; car il avait aussi composé un poème sur la Nature. Hermippus prétend au contraire qu’il avait pris pour modèle non pas Parménide, mais bien Xénophane, qu’il avait fréquenté et dont il imitait la manière poétique ; il ne se serait attaché que plus tard aux pythagoriciens. Alcidamas assure dans la Physique que Zénon et Empédocle avaient suivi en même temps les leçons de Parménide, mais qu’ensuite ils le quittèrent, Zénon pour philosopher en son propre nom, Empédocle pour suivre Anaxagore et Pythagore, empruntant à l’un la gravité de ses mœurs et de son extérieur, à l’autre ses doctrines physiques.
Aristote dit, dans le Sophiste, qu’Empédocle inventa la rhétorique, et Zénon la dialectique. Il dit, dans le traité des poètes, que sa manière était celle d’Homère, sa diction vigoureuse, et qu’il faisait un emploi habile des métaphores et des autres ressources de la poésie. Il cite parmi ses compositions un poème sur l’invasion de Xerxès et un hymne à Apollon, pièces que sa sœur ou sa fille jetèrent au feu, suivant Hiéronymus, la dernière involontairement, l’autre à dessein, parce qu’elle était imparfaite. Aristote dit encore qu’il avait composé des tragédies et un traité de politique ; mais Héraclide, fils de Sarapion, prétend que les tragédies sont d’un autre. Hiéronymus prétend avoir eu entre les mains quarante-trois tragédies d’Empédocle. Néanthe dit qu’Empédocle les avait composées dans sa jeunesse, et il assure également les avoir possédées. Satyrus rapporte dans les Vies qu’il était aussi médecin et excellent rhéteur ; et en effet il eut pour disciple Gorgias de Léontium, auteur d’un traité sur la rhétorique, et l’un des hommes qui se sont le plus distingués dans cet art. Gorgias vécut jusqu’à l’âge de cent neuf ans, d’après les Chroniques d’Apollodore, et il racontait lui-même, au dire de Satyrus, avoir connu Empédocle exerçant la magie. C’est ce qu’on peut du reste inférer des poèmes d’Empédocle, car il y dit entre autres choses :
Tu apprendras de moi les philtres contre les maladies et la vieillesse, car pour toi seul je les préparerai tous. Tu arrêteras la fureur indomptable des vents qui, s’élançant sur la terre, dessèchent les moissons de leur haleine ; puis d’un mot lu lanceras de nouveau l’orage obéissant. Aux noires tempêtes tu feras succéder une bienfaisante sécheresse ; à la sécheresse brûlante les pluies fécondes qu’apportent les vents d’été. Tu évoqueras des enfers les ombres des morts.
Timée rapporte qu’il excita l’admiration à plus d’un titre : Ainsi, les vents étésiens étant venus à souffler avec une violence telle qu’ils anéantissaient les moissons, il ordonna d’écorcher des ânes, fit faire des outres de leur peau, et les envoya placer sur les collines et le sommet des montagnes pour arrêter le vent. Il cessa en effet, et Empédocle fut surnommé le maître des vents. C’est lui, suivant Héraclide, qui suggéra à Pausanias ce qu’il a écrit sur la léthargique. Il était épris de Pausanias, au dire d’Aristippe et de Satyrus, et il lui a dédié son traité de la Nature. Voici ses paroles :
Pausanias, fils du sage Anchitus, prête l’oreille.
Il a aussi composé sur lui l’épigramme suivante :
Géla a donné le jour à Pausanias, fils d’Anchilus. Savant médecin, illustre disciple d’Esculape, il a justifié son nom268. Combien d’hommes rongés par de cruelles maladies ont été arrachés par lui du sanctuaire même de Proserpine !
Héraclide définit la léthargie : Un état dans lequel le corps peut se conserver trente jours sans respiration et sans pouls. Il donne à Empédocle les titres de médecin et de devin, citant à l’appui les vers suivants :
Salut à vous, mes amis, vous qui habitez le haut de la ville immense, sur les rives dorées de l’Acragas, livrés aux nobles et utiles travaux. Je suis pour vous un dieu immortel ; non ! je ne suis plus mortel lorsque je m’avance au milieu d’universelles acclamations, environné de bandelettes comme il convient, couvert de couronnes et de fleurs. Aussitôt que j’approche de vos cités florissantes, hommes et femmes viennent me saluer à l’envi ; ceux-ci me demandent la route qui conduit à la fortune, ceux-là la révélation de l’avenir ; les autres m’interrogent sur les maladies de tout genre ; tous viennent recueillir mes oracles infaillibles.
Il appelle Agrigente la ville immense, suivant Héraclide, parce qu’elle renfermait huit cent mille habitants. Souvent il s’écriait à propos de leur luxe : « Les Agrigentins s’amusent comme s’ils devaient mourir demain, et ils bâtissent des maisons comme s’ils devaient vivre toujours. »
Les Expiations d’Empédocle furent, dit-on, chantées à Olympie par le rapsode Cléomène, ainsi que l’atteste Phavorinus dans les Commentaires. Aristote dit qu’il était libéral et étranger à tout esprit de domination. Xantus prétend, à l’article Empédocle, qu’il refusa la royauté qu’on lui offrait, et préféra sa condition privée à l’éclat du pouvoir. Timée confirme ce témoignage et donne les raisons de sa popularité. Dans un repas auquel il avait été invité chez un des magistrats, on apporta à boire sans servir le dîner ; personne n’osait se plaindre ; Empédocle impatienté demanda qu’on servît ; mais le maître de la maison répondit qu’on attendait le ministre du sénat. Celui-ci fut à son arrivée nommé roi du festin, grâce à l’intervention de l’hôte, et manifesta assez clairement ses dispositions à la tyrannie, en ordonnant que si les convives ne buvaient pas on leur versât le vin sur la tête. Empédocle ne dit rien pour le moment ; mais le lendemain il cita au tribunal l’hôte et le roi du festin, et les fit tous deux condamner à mort. Tel fut son début dans la carrière politique. Une autre fois le médecin Acron ayant demandé un emplacement au sénat pour y construire un tombeau de famille, sous prétexte qu’il était le plus grand des médecins, Empédocle s’y opposa au nom de l’égalité ; il lui adressa en même temps cette question ironique : « Quel distique y gravera-t-on ? Sera-ce celui-ci :
Le grand médecin Acron, d’Agrigente, issu d’un père non moins grand,
Repose ici sous un grand tombeau, dans une grande patrie.
Il y a une variante pour le second vers :
Repose ici sous un grand monument, dans un grand tombeau.
D’autres attribuent ces vers à Simonide.
Enfin Empédocle abolit le conseil des Mille, et établit à la place une magistrature trisannuelle dans laquelle il fit entrer non seulement les riches, mais aussi les hommes dévoués à la cause populaire. Toutefois Timée, qui parle souvent de lui, dit au premier et au second livre qu’il ne paraît pas avoir eu une grande aptitude pour les affaires. En effet, ses vers témoignent beaucoup de jactance et d’amour propre, celui-ci par exemple :
Salut, je suis pour vous un dieu immortel ; non, je ne suis plus mortel ;
et les suivants.
Lorsqu’il se rendit aux jeux olympiques, tous les regards se tournèrent vers lui et dans toutes les conversations on n’entendait guère que le nom d’Empédocle. Cependant, lors du rétablissement d’Agrigente les descendants de ses ennemis s’opposèrent à ce qu’il y rentrât, et il alla s’établir dans le Peloponèse où il mourut. Timon ne l’a pas oublié ; il le prend à partie dans ces vers :
Voici venir Empédocle, cet enchanteur, cet orateur de carrefour ; il s’est approprié toutes les charges qu’il a pu, en créant des magistrats qui avaient besoin de seconds.
Sa mort est diversement racontée : Héraclide après avoir raconté l’histoire de la léthargique et la gloire dont se couvrit Empédocle pour avoir rappelé à la vie une femme morte, ajoute qu’il fit à cette occasion un sacrifice dans le champ de Pisianax et y invita quelques-uns de ses amis, entre autres Pausanias. Après le repas on se dispersa pour se livrer au repos ; les uns allèrent sous les arbres, dans un champ voisin, les autres où ils voulurent ; Empédocle seul resta à sa place. Au jour, chacun s’étant levé, il n’y eut qu’Empédocle qui ne se trouva pas. On le chercha, on interrogea ses serviteurs ; mais tous assurèrent ne l’avoir pas vu. L’un d’eux cependant déclara qu’au milieu de la nuit il avait entendu une voix surhumaine appeler Empédocle, qu’il s’était levé et n’avait rien aperçu qu’une lumière céleste et des lueurs comme celles des flambeaux. Au milieu de l’étonnement que causait ce récit, Pausanias arriva et envoya de nouveau à la découverte ; mais ensuite il fit cesser les recherches, en déclarant que le sort d’Empédocle était digne d’envie, et qu’élevé au rang des dieux il devait être honoré désormais par des sacrifices.
Suivant Hermippus le sacrifice en question aurait été offert à l’occasion d’une femme d’Agrigente du nom de Panthée, abandonnée des médecins, et qu’Empédocle avait guérie ; le nombre des invités était d’environ quatre-vingts. Hippobotus prétend que s’étant levé il se dirigea vers l’Etna et se précipita dans le cratère enflammé, afin de confirmer par sa disparition la croyance à son apothéose ; mais que la fraude fut découverte ensuite, le volcan ayant rejeté une sandale d’airain semblable à celles qu’il avait coutume de porter. Pausanias, de son côté, dément formellement ce récit. Diodore d’Éphèse dit, à propos d’Anaximandre, qu’Empédocle le prenait pour modèle, affectant d’imiter la pompe de son langage théâtral et la grave simplicité de ses vêtements. On lit dans le même auteur que les émanations du fleuve qui coule près de Sélinonte, ayant causé dans cette ville une maladie pestilentielle qui faisait périr les habitants et avorter les femmes, Empédocle eut l’idée de conduire à ses frais deux autres rivières peu éloignées dans le fleuve corrompu, purifia ses eaux par ce mélange et fit cesser le fléau. Quelque temps après les habitants de Sélinonte l’ayant vu arriver au moment où ils célébraient un festin sur les bords du fleuve, se levèrent à son aspect, se jetèrent à ses pieds et l’adorèrent comme un dieu. Ce fut pour les confirmer dans cette opinion qu’il se jeta dans les flammes.
Mais ces divers récits sont contredits par Timée : il dit positivement qu’Empédocle se retira dans le Péloponèse, d’où il ne revint jamais, ce qui fait qu’on ignore les circonstances de sa mort. Dans le quatrième livre il réfute expressément Héraclide ; ainsi il dit que Pisianax était de Syracuse et ne possédait aucune propriété à Agrigente ; que Pausanias, qui était riche, profita des bruits répandus sur le compte de son ami pour lui élever, comme à un dieu, une statue ou une petite chapelle ; puis il ajoute : « Comment se serait-il jeté dans le cratère de l’Etna, lui qui n’en a jamais fait mention, quoiqu’il en fût peu éloigné ? Le fait est qu’il mourut dans le Péloponèse. Il n’est pas étonnant du reste que l’on ne connaisse pas l’emplacement de son tombeau ; cela lui est commun avec beaucoup d’autres. » Il termine par ces mots : « Mais en toutes choses Héraclide aime le merveilleux ; n’est-ce pas lui qui nous apprend qu’il est tombé un homme de la lune ? » Hippobotus rapporte qu’on voyait à Agrigente une statue drapée représentant Empédocle, et que plus tard cette même statue fut placée, mais sans draperie, devant le sénat de Rome, transportée là, évidemment, par les Romains. Aujourd’hui encore on rencontre quelques dessins de cette statue.
Voici maintenant le récit de Néanthe de Cyzique, celui qui a écrit sur les Pythagoriciens : « Après la mort de Méton, la tyrannie commença à se montrer à Agrigente, jusqu’au moment où Empédocle persuada à ses concitoyens de mettre fin à leurs dissensions et d’établir l’égalité politique. Empédocle avait doté, grâce à ses richesses, un grand nombre de jeunes filles pauvres ; on ne le voyait jamais que vêtu de pourpre avec un ceinturon d’or, ainsi que l’atteste Phavorinus, au premier livre des Commentaires. Il portait aussi des sandales d’airain et la couronne delphique. Il avait une longue chevelure, un nombreux cortège de serviteurs, et se faisait remarquer par la constante gravité de son extérieur. Aussi lorsqu’il sortait, ceux qui le rencontraient se plaisaient à admirer sa démarche presque royale. Un jour que, monté sur un char, il se rendait à Mégare pour une solennité, il tomba et se cassa la cuisse ; il mourut des suites de cet accident à l’âge de soixante-dix-sept ans et fut enseveli à Mégare. »
L’assertion relative à son âge est contredite par Aristote qui ne le fait vivre que soixante ans ; d’autres disent cent neuf ans. Il florissait vers la quatre-vingt-quatrième olympiade. Démétrius de Trézène, dans le traité Contre les Sophistes, lui applique ces vers d’Homère :
Il attacha une longue corde à un haut cornouiller,
La passa à son col et s’y pendit. Son âme descendit au fond des enfers.
Enfin on lit dans la lettre de Télauge, citée plus haut, qu’étant vieux et débile, il se laissa choir dans la mer et s’y noya. Tels sont les divers récits accrédités sur sa mort.
Voici sur son compte quelques vers satiriques que j’emprunte à mon recueil de toute mesure :
Et toi aussi, Empédocle, tu as purifié ton corps dans les flammes liquides269 ;
Tu as bu le feu à la coupe éternelle270 ;
Je ne dirai pas cependant que tu t’es jeté volontairement dans les flots embrasés de l’Etna ;
Tu cherchais à t’y cacher et tu es tombé sans le vouloir.
En voici d’autres :
Empédocle mourut, dit-on, pour s’être cassé la cuisse en tombant de son char. Je le crois ; car s’il avait bu la vie271 à la coupe embrasée272, comment montrerait-on aujourd’hui encore son tombeau à Mégare ?
Il admettait l’existence de quatre éléments : feu, eau, terre et air, auxquels il ajoutait l’amitié qui réunit et la discorde qui divise. Voici ses paroles :
Le rapide Jupiter, Junon qui porte la vie, Édonée et Nestis qui remplit de larmes amères les yeux des mortels.
Pour lui Jupiter est le feu, Junon la terre, Édonée l’air et Nestis l’eau. Il prétend que les éléments ont un mouvement continuel de transformation, et que ce mouvement ne doit jamais s’arrêter, l’organisation du monde étant éternelle. Il infère de là que
Tantôt l’amitié réunit toutes choses et fait dominer l’unité,
Tantôt au contraire la discorde divise et sépare les éléments.
Il croit que le soleil est un immense amas de feu et qu’il est plus grand que la lune ; que la lune a la forme d’un disque, et que la voûte du ciel est semblable au cristal. Il admet également que l’âme revêt diverses formes et passe dans toute espèce d’êtres, animaux ou plantes ; ainsi il dit :
J’ai été autrefois jeune homme, jeune fille, plante, oiseau ; poisson brûlant273, j’ai habité les mers.
Son traité de la Nature et ses Expiations comprennent cinq mille vers, et le traité sur la Médecine six cents. Nous avons parlé précédemment de ses tragédies.
Chapitre III – Épicharme
Épicharme de Cos, fils d’Hélothalès, était aussi disciple de Pythagore. À l’âge de trois mois il fut porté de Sicile à Mégare, et de là à Syracuse, ainsi qu’il l’atteste lui-même dans ses écrits. Voici l’inscription gravée sur sa statue :
Autant le soleil immense l’emporte sur les autres astres,
Autant la puissance de l’Océan est supérieure à celle des fleuves,
Autant l’emporte par la sagesse Épicharme
À qui Syracuse a décerné des couronnes.
Il a laissé des Mémoires qui comprennent des gnomes et des observations sur la physique et la médecine. À chacune de ces pièces sont joints des vers acrostiches qui prouvent indubitablement qu’il en est l’auteur. Il mourut à l’âge de quatre-vingt-dix ans.
Chapitre IV – Archytas
Archytas de Tarente, fils de Mnésagoras, ou d’Hestiée, suivant Aristoxène, était aussi pythagoricien. C’est lui qui, par une lettre écrite à Denys, sauva la vie à Platon, que le tyran avait résolu de faire périr. Éminent dans toutes les vertus, il avait excité à un tel point l’admiration universelle, que ses concitoyens lui conférèrent sept fois de suite le titre de général, contrairement à la loi qui défendait de remplir plus d’un an ces fonctions. Platon lui écrivit deux lettres, Archytas lui ayant le premier écrit en ces termes :
ARCHYTAS À PLATON, SANTÉ
Je te félicite du rétablissement de la santé, dont j’ai été informé par la lettre et par Damiscus. Je me suis occupé des mémoires ; j’ai été en Lucanie où j’ai trouvé les descendants d’Ocellus ; j’ai maintenant en ma possession et je t’envoie les traités sur la Loi, la Royauté, la Piété et la Production de l’Univers, Quant aux autres, je n’ai pu jusqu’ici les trouver ; si je les rencontre, je te les ferai tenir.
Telle est la lettre d’Archytas. Celle de Platon est ainsi conçue :
PLATON À ARCHYTAS, SALUT
Je ne saurais l’exprimer avec quelle joie j’ai reçu les mémoires que tu m’as envoyés, et quelle estime j’ai conçue pour l’auteur. Il m’a paru vraiment digne de ces antiques héros ses ancêtres. On les dit originaires de Myra et du nombre des Troyens qu’amena avec lui Laomédon, homme généreux s’il en fut, ainsi que l’atteste l’histoire. Quant à mes écrits que tu me demandes, ils n’ont pas encore reçu la dernière main ; tels quels, je te les envoie ; je ne te recommande pas d’en prendre soin, car sur ce point nous avons l’un et l’autre les mêmes principes. Porte-toi bien.
Voilà en quels termes ils s’écrivaient de part et d’autre. Il y a eu quatre Archytas : le premier est celui dont nous venons de parler ; le second est un musicien de Mitylène ; le troisième a écrit sur l’agriculture ; le quatrième est un épigrammatiste. Quelques auteurs en comptent un cinquième, un architecte dont on a un ouvrage sur la mécanique, commençant par ces mots : « J’ai appris ceci de Teucer de Carthage. »
On rapporte du musicien le trait suivant : comme on lui reprochait de ne pas se faire écouter, il répondit : « Mon instrument parle pour moi. » Quant au pythagoricien, Aristoxène rapporte que, pendant tout le temps qu’il fut général, il ne fut jamais vaincu ; mais que l’envie l’ayant forcé à abdiquer le commandement, les soldats se laissèrent aussitôt surprendre. Il est le premier qui ait appliqué les mathématiques à la mécanique ; le premier aussi il a donné une impulsion méthodique à la géométrie descriptive en cherchant sur des sections du demi-cylindre une moyenne proportionnelle qui permît de trouver le double d’un cube donné. Enfin il est le premier, au dire de Platon dans la République, qui ait donné la mesure géométrique du cube.
Chapitre V – Alcméon
Alcméon de Crotone fut également disciple de Pythagore. Quoiqu’il ait surtout cultivé la médecine, il a cependant quelquefois abordé la physique, par exemple lorsqu’il dit : « La plupart des choses humaines sont doubles. » Il paraît, d’après les Histoires diverses de Phavorinus, qu’il a le premier composé un traité sur la nature, et qu’il y enseignait que la nature de la lune doit rester éternellement ce qu’elle est aujourd’hui. Il était fils de Pirithus, ainsi qu’il le déclare lui-même en tête de ses ouvrages : « Alcméon de Crotone, fils de Pirithus, à Brontinus, Léonte et Bathyllus. Les dieux ont une vue claire des secrets de la nature et de tout ce qui est mortel ; les hommes ne peuvent que conjecturer, etc. » Il disait aussi que l’âme est immortelle, et qu’elle se meut sans cesse, comme le soleil.
Chapitre VI – Hippasus
Hippasus de Métaponte était aussi pythagoricien. Il enseignait que le monde est soumis à des transformations périodiques dont la durée est déterminée ; que l’univers est fini et toujours en mouvement. Démétrius assure, dans les Homonymes, qu’il n’a laissé aucun ouvrage. Il y a eu deux Hippasus : celui-ci et un autre, qui a laissé un traité en cinq livres sur le gouvernement de Lacédémone, sa patrie.
Chapitre VII – Philolaüs
Philolaüs de Crotone était pythagoricien. C’est à lui que Platon fit acheter par Dion les ouvrages pythagoriciens. Soupçonné d’aspirer à la tyrannie, il fut mis à mort. J’ai composé sur lui les vers suivants :
Qui que vous soyez, veillez surtout à vous préserver du soupçon ;
Ne fussiez-vous point coupable, si on le croit vous êtes perdu.
Ainsi Philolaüs de Crotone fut mis à mort par sa patrie,
Parce qu’on le soupçonnait d’aspirer au pouvoir tyrannique.
Il croyait que toutes choses proviennent de la nécessité et de l’harmonie. Le premier il a enseigné que la terre a un mouvement circulaire sur elle-même ; d’autres cependant prétendent qu’Hicétas de Syracuse a le premier professé cette opinion. Il avait composé un ouvrage que Platon, au dire d’un écrivain cité par Hermippus, acheta quarante mines d’Alexandrie des parents de Philolaüs, pendant son séjour en Sicile auprès de Denys, et dont il a tiré les matériaux de son Timée. D’autres prétendent que Platon reçut cet ouvrage en présent, après avoir obtenu la liberté d’un jeune homme, disciple de Philolaùs, que Denys retenait prisonnier. Démétrius dit, dans les Homonymes, que Philolaüs est le premier pythagoricien qui ait composé un traité sur la nature. Son livre commençait ainsi : « La nature, le monde et tout ce qu’il contient sont un tout harmonique composé d’infini et de fini. »
Chapitre VIII – Eudoxe
Eudoxe de Cnide, fils d’Eschine, était astronome, géomètre, médecin, législateur. Il avait appris la géométrie d’Archytas, et la médecine de Philistion de Sicile, suivant Callimaque dans les Tablettes. Sotion dit dans les Successions, qu’il avait aussi suivi les leçons de Platon. À l’âge de vingt-trois ans environ, pressé par la pauvreté et attiré par la réputation des disciples de Socrate, il vint à Athènes, en compagnie du médecin Théomédon qui le nourrissait et qui même, suivant quelques-uns, avait avec lui un commerce amoureux. Habitant le Pirée, il lui fallait chaque jour aller de là à Athènes pour entendre les philosophes, et revenir ensuite. Après deux mois de séjour à Athènes il retourna dans sa patrie ; de là, aidé par les libéralités de ses amis, il se rendit en Égypte avec le médecin Chrysippe. Il emportait une lettre de recommandation d’Agésilas pour Nectabanis qui lui-même le recommanda aux prêtres. Il passa quatorze mois avec eux, se fit raser la barbe et les sourcils274, et composa, dit-on, pendant son séjour le traité intitulé Octaétéride275. Il alla ensuite enseigner la philosophie à Cyzique et dans la Propontide ; puis il se rendit auprès de Mausole ; enfin il retourna à Athènes, où il parut entouré d’un grand nombre de disciples, dans le but, assure-t-on, de molester Platon qui au commencement l’avait repoussé. On dit que c’est lui qui dans un repas chez Platon introduisit l’usage de s’asseoir en demi-cercle, à cause du grand nombre des convives. Nicomaque, fils d’Aristote, dit qu’il faisait consister le bien dans le plaisir.
Eudoxe fut reçu dans sa patrie avec de grands honneurs, ainsi que le témoigne le décret rendu en sa faveur. Hermippe dit dans le quatrième livre des Sept Sages que sa réputation ne tarda pas à se répandre dans toute la Grèce, grâce aux lois qu’il donna à ses concitoyens, à ses écrits sur l’astronomie et la géométrie et à quelques autres ouvrages remarquables. Il eut trois filles : Actide, Philtide et Delphide. Eratosthène prétend dans le livre à Baton, qu’il avait composé des dialogues intitulés Dialogues des Chiens ; mais suivant d’autres, ces dialogues avaient été composés par des Égyptiens, et Eudoxe n’avait fait que les traduire de l’égyptien en grec.
Il eut pour disciple Chrysippe de Cnide fils d’Érinée. Chrysippe apprit de lui tout ce qui concerne les dieux, le monde et les phénomènes célestes ; Philistion de Sicile lui enseigna la médecine. On a de lui des mémoires fort remarquables. Il eut un fils du nom d’Aristagoras et un petit-fils nommé Chrysippe, disciple d’Ethlias et auteur d’un ouvrage intitulé Remèdes pour les Yeux, dans lequel il invoque et applique les théories physiques.
Il y a eu trois Eudoxe : celui dont nous venons de parler ; un historien de Rhodes et un Sicilien, fils d’Agathocle. Ce dernier est un poète comique qui, d’après les Chroniques d’Apollodore, remporta trois fois le prix dans les concours de la ville, et cinq fois dans ceux de la campagne. (On cite encore un autre Eudoxe médecin de Cnide. Eudoxe dit, dans le Tour du Monde, qu’il recommandait sans cesse d’exercer continuellement et par tous les moyens imaginables ses membres et ses sens276.) Apollodore dit aussi qu’Eudoxe de Cnide florissait vers la cent troisième olympiade et qu’on lui doit la théorie des lignes courbes. Il mourut dans sa cinquante-troisième année. Pendant qu’il était en Égypte auprès de Conuphis d’Héliopolis, le bœuf Apis lécha ses vêtements, et les prêtres conclurent de là, au rapport de Phavorinus dans les Commentaires, qu’il deviendrait fort célèbre, mais mourrait jeune. J’ai fait à ce sujet les vers suivants :
On dit qu’Eudoxe étant à Memphis, voulut apprendre sa destinée du taureau aux belles cornes. L’animal ne répondit rien ; un bœuf peut-il parler ? Apis n’a pas reçu de la nature l’usage de la voix ; mais placé à côté d’Eudoxe il lécha son habit, annonçant clairement par là que sa vie serait courte. En effet il mourut bientôt, après avoir vu cinquante-trois fois se lever les Pléiades.
On l’appelait Endoxe277 au lieu d’Eudoxe, à cause de sa célébrité.
Après avoir parlé des pythagoriciens illustres, passons maintenant à ceux qu’on appelle philosophes isolés. Nous commencerons par Héraclite.
LIVRE IX
Chapitre premier – Héraclite
Héraclite d’Éphèse, fils de Blyson ou, suivant quelques-uns, d’Héracionte, florissait vers la soixante-neuvième olympiade. Il était vain autant qu’homme au monde et plein de mépris pour les autres : on en trouve la preuve dans son livre, où il dit : « De vastes connaissances ne forment pas l’intelligence ; elles n’ont servi de rien à Hésiode, à Pythagore, à Xénophane et à Hécatée » ; et plus loin : « car la sagesse consiste uniquement à connaître la pensée qui, partout présente, gouverne toutes choses. » Il prétendait qu’Homère et Archiloque méritaient d’être chassés des concours et souffletés. Il avait pour maximes qu’il faut étouffer l’injustice avec plus d’empressement qu’un incendie et que le peuple doit combattre pour la loi comme pour ses murailles.
Il reprochait amèrement aux Éphésiens l’expulsion de son ami Hermodore : « Les Éphésiens, disait-il, mériteraient qu’on mît à mort, chez eux, tous les jeunes gens et qu’on chassât tous les enfants de la ville ; car ils ont exilé le meilleur d’entre eux en disant : Que personne ne se distingue ici par ses vertus ; s’il en est un, qu’il aille vivre ailleurs ; nous ne voulons point de lui. » Ses concitoyens l’ayant prié de leur donner des lois, il ne daigna pas s’en occuper, alléguant pour prétexte que déjà la corruption avait pénétré trop avant dans les mœurs publiques. Retiré dans le temple de Diane, il s’amusait à jouer aux osselets avec les enfants, et lorsque les Éphésiens étonnés faisaient cercle autour de lui, il leur disait : « Ne vaut-il pas mieux m’occuper à cela que de partager avec vous l’administration des affaires ? » À la fin, cédant à sa misanthropie, il quitta la société et se retira dans les montagnes ; mais comme il n’y vivait que de légumes, il contracta une hydropisie qui le força à redescendre à la ville. Il s’en allait demandant énigmatiquement aux médecins s’ils ne pourraient pas changer l’humidité en sécheresse, et comme on ne le comprenait pas il s’enterra dans une étable, espérant que la chaleur du fumier ferait évaporer l’eau qui le tourmentait ; mais le remède ne lui réussit point et il mourut bientôt, âgé de soixante ans. J’ai fait à ce sujet l’épigramme suivante :
Je me suis souvent demandé avec étonnement comment Héraclite avait pu se soumettre à un régime qui devait le mener à une si triste fin : une cruelle hydropisie inonda son corps, éteignit la lumière de ses yeux et les couvrit de ténèbres.
Hermippus rapporte autrement les faits : suivant lui, Héraclite avait demandé aux médecins s’il leur était possible, en comprimant ses intestins, d’en faire sortir l’eau, et sur leur réponse négative il était allé se coucher au soleil et avait ordonné à des enfants de le couvrir de fiente de bœuf ; le surlendemain on le trouva mort dans cette position et on l’enterra sur la place publique. Néanthe de Cyzique prétend qu’il ne put se débarrasser du fumier et que, rendu méconnaissable par les ordures qui le couvraient, il fut dévoré par des chiens.
Il s’était fait remarquer dès son enfance : jeune, il prétendait ne rien savoir ; devenu homme, il déclarait ne rien ignorer. Il n’avait eu aucun maître ; aussi disait-il qu’il s’était pris pour objet d’étude et que c’était de lui-même qu’il avait tout appris. Sotion prétend cependant que quelques auteurs le font disciple de Xénophane ; il ajoute que d’après Ariston, dans le traité sur Héraclite, il s’était guéri de son hydropisie et mourut d’une autre maladie. C’est ce que dit aussi Hippobotus.
Le livre qui porte son nom, et qui roule sur la nature en général, est divisé en trois parties : de l’univers, politique, théologie. Il l’avait déposé, suivant quelques-uns, dans le temple de Diane et l’avait à dessein écrit obscurément, afin que les doctes seuls pussent le comprendre et qu’il ne fût pas exposé au dédain en tombant dans le domaine public.
Timon l’a caractérisé en ces termes :
Au milieu d’eux s’élève ce monotone parleur à la voix de coucou, ce détracteur du peuple, l’énigmatique Héraclite.
Théophraste attribue à son humeur mélancolique l’imperfection de certaines parties de son ouvrage et ses contradictions. Antisthène, dans les Successions, allègue comme preuve de sa grandeur d’âme, qu’il céda à son frère le titre de roi278 avec les prérogatives qui y étaient attachées. Ses ouvrages eurent une telle réputation qu’il se forma une secte dont les membres s’appelèrent de son nom héraclitiens.
Voici d’une manière générale quelle était sa doctrine ; il admettait que tout vient du feu et y retourne, que l’harmonie de toutes choses résulte de transformations contraires auxquelles préside la destinée ; que tout est plein d’âmes et de démons. Il a aussi traité des phénomènes particuliers de l’univers ; Il prétendait que le soleil n’est pas plus grand qu’il ne paraît ; qu’en vain suivrait-on toutes les routes, on ne pouvait pas trouver les limites de l’âme, tant ses profondeurs sont incommensurables. Il appelait l’arrogance une maladie sacrée et disait que la vue est trompeuse. Quelquefois ses écrits sont clairs et saisissants ; accessibles alors aux plus lentes intelligences, ils excitent dans l’âme un vif enthousiasme. Le style en est toujours d’une concision et d’une vigueur incomparables.
Quant aux détails de son système, il enseigne que le feu est l’élément unique et que tout provient des transformations du feu, en vertu de raréfactions et de condensations successives ; du reste il n’entre à ce sujet dans aucune explication. La contrariété préside à ces changements, et toutes choses sont dans un flux perpétuel, comme les eaux d’un fleuve. L’univers est fini, le monde est un ; il est tour à tour produit et embrasé par le feu, suivant certaines périodes déterminées, et cela de toute éternité ; la destinée préside à ces mouvements. Parmi les contraires, ceux qui poussent à la production sont la guerre et la discorde ; ceux qui produisent l’embrasement sont la concorde et la paix. Le changement est un mouvement de bas en haut et de haut en bas, en vertu duquel est produit le monde. Le feu condensé produit l’humidité ; celle-ci prend de la consistance et devient eau ; de l’eau vient la terre ; c’est là le mouvement de haut en bas. Réciproquement la terre liquéfiée se change en eau et de l’eau viennent les autres choses qu’il rapporte presque toutes à l’évaporation de la mer ; c’est là le changement de bas en haut. La terre et la mer exhalent également des vapeurs, les unes brillantes et pures, les autres ténébreuses ; celles qui sont brillantes s’ajoutent à la masse du feu, les autres, à l’élément humide. Il ne dit rien sur la nature de l’espace qui nous environne ; cependant il admet qu’il s’y trouve des espèces de bassins dont la concavité tournée vers nous reçoit les vapeurs brillantes qui s’y enflamment et forment les astres. La flamme du soleil est la plus brillante et la plus vive. Si les autres astres ont moins d’éclat et de chaleur, cela tient à ce qu’ils sont éloignés de la terre ; la lune, il est vrai, est plus rapprochée, mais elle traverse des espaces impurs ; le soleil, au contraire, placé dans un espace pur et sans mélange, est en même temps à une distance convenable de la terre et c’est pour cela qu’il donne plus de chaleur et de lumière. Les éclipses de soleil et de lune proviennent de ce que la concavité des bassins se tourne vers le haut. Les phases de la lune tiennent également à ce que le bassin qui la renferme se retourne peu à peu. Le jour et la nuit, les mois et les saisons, les années, les pluies, les vents et les phénomènes analogues ont pour cause les différences des vapeurs : ainsi les vapeurs brillantes s’enflammant dans le disque du soleil produisent le jour ; la prédominance des vapeurs contraires amène la nuit. La chaleur accrue par l’excès de la lumière produit l’été ; les ténèbres font prédominer l’humidité et causent l’hiver. Il explique d’une manière analogue tous les autres phénomènes ; mais il ne dit rien ni de la nature de la terre ni des bassins des astres. Voilà quelles sont ses doctrines.
Nous avons déjà parlé dans la vie de Socrate du mot que lui prête Ariston au sujet du livre d’Héraclite que lui avait procuré Euripide. Séleucus le grammairien prétend qu’au dire d’un certain Croton, dans le Plongeur, le livre avait été apporté pour la première fois en Grèce par un nommé Cratès et que c’était lui qui disait qu’il faudrait être plongeur de Délos pour ne pas étouffer dans cet ouvrage. On lui a donné différents titres : les uns l’intitulent les Muses ; d’autres, de la Nature ; Dioclès le désigne ainsi :
Un sûr gouvernail pour la conduite de la vie.
Quelques-uns l’appellent : la Science des mœurs, l’ordre des changements de l’unité, l’ordre des changements de toutes choses279.
On dit que quelqu’un ayant demandé à Héraclite pourquoi il gardait le silence, il répondit : « Pour te faire parler. » Darius désirant s’entretenir avec lui, lui écrivit la lettre suivante :
LE ROI DARIUS, FILS D’HYSTASPE, AU PHILOSOPHE HÉRACLITE D’ÉPHÈSE, SALUT
Tu as composé un traité sur la nature, difficile à comprendre et à expliquer. Quelques passages, interprétés conformément à tes expressions, paraissent renfermer une théorie de l’ensemble de l’univers, des phénomènes qu’il embrasse et des mouvements divins qui s’y accomplissent ; mais le plus souvent l’esprit reste en suspens, et ceux-là même qui ont le plus étudié ton ouvrage ne peuvent démêler exactement le sens de tes paroles. Aussi le roi Darius, fils d’Hystaspe, désire-t-il t’entendre et être initié par toi à la science des Grecs. Viens donc au plus tôt et que je te voie dans mon palais. Les Grecs en général n’accordent pas aux savants toute l’estime qu’ils méritent ; ils dédaignent leurs nobles enseignements, dignes cependant d’une étude sérieuse et attentive. Auprès de moi, au contraire, aucun honneur ne te manquera ; tu y trouveras chaque jour d’honorables entretiens, un auditeur dévoué et cherchant à régler sa conduite sur tes préceptes.
Voici la réponse :
HÉRACLITE D’ÉPHÈSE AU ROI DARIUS, FILS D’HYSTASPE, SALUT
Tous les hommes aujourd’hui s’écartent de la vérité et de la justice, tout entiers à l’ambition et à la gloire, les misérables insensés ! Pour moi qui ignore complètement le mal, qui n’ai rien tant à cœur que d’éviter l’envie importune et d’échapper à l’orgueil de la puissance, je ne mettrai pas le pied sur la terre des Perses. Je me contente de peu et je vis à ma fantaisie.
Tel était Héraclite, même à l’égard d’un roi. Démétrius rapporte dans les Homonymes qu’il ne daigna pas non plus visiter les Athéniens, qui cependant avaient de lui une haute opinion, et que, malgré le mépris des Éphésiens pour sa personne, il préféra rester dans sa patrie. Démétrius de Phalère parle aussi de lui dans l’Apologie de Socrate.
Il a eu un grand nombre de commentateurs : Antisthène, Héraclide de Pont, Cléanthe, Sphérus le stoïcien, Pausanias, surnommé l’Héraclitiste, Nicomède, Denys, et, parmi les grammairiens, Diodote. Ce dernier prétend que le traité d’Héraclite ne roule pas sur la nature, mais bien sur la politique, et que ce qui a trait à la nature ne s’y rencontre qu’à titre d’exemple. Enfin, on trouve dans Hiéronymus que Scynthius, poète ïambique, avait entrepris de mettre cet ouvrage en vers. Il existe sur Héraclite plusieurs épigrammes, celle-ci entre autres :
Je suis Héraclite ; pourquoi me torturez-vous ? ignorants. Ce n’est pas pour vous que j’ai travaillé, mais pour ceux qui peuvent me comprendre. Pour moi un homme en vaut trente mille ; une multitude n’en vaut pas un seul. Voilà ce que je vous dis du fond du palais de Proserpine.
Et cette autre :
Ne vous hâtez pas en parcourant le livre d’Héraclite d’Éphèse ; la route est difficile ; les ténèbres, une impénétrable obscurité, l’environnent ; mais si quelque initié vous conduit, elle deviendra plus lumineuse que le soleil.
Il y a eu cinq Héraclite : le premier est celui qui nous occupe ; le second est un poète lyrique, auteur d’un Éloge des douze dieux ; le troisième était un poète élégiaque d’Halicarnasse ; Callimaque lui a adressé les vers suivants :
On m’a dit ton triste sort, Héraclite, et j’ai versé des larmes ; je me suis rappelé ces jours si nombreux que nous avons passés en de doux entretiens. Et toi, cher fils d’Halicarnasse, tu n’es déjà plus que poussière ! Mais les chants vivront, et sur eux Pluton, qui emporte toutes choses, ne portera pas la main.
Le quatrième, de Lesbos, a composé une histoire de Macédoine. Le cinquième, d’abord joueur de harpe, abandonna cet art pour se livrer à la composition d’ouvrages où la gravité se cache sous la forme comique.
Chapitre II – Xénophane
Xénophane, fils de Dexias, ou d’Orthomène, suivant Apollodore, était de Colophon. Timon fait de lui cet éloge :
Xénophane, moins orgueilleux, flagellant les sottises d’Homère.
Chassé de sa patrie, il alla vivre à Zancle, en Sicile, et à Catane. Quelques auteurs prétendent qu’il n’eut aucun maître ; d’autres le font disciple soit de Boton, d’Athènes, soit d’Archélaüs280 ; Sotion le dit contemporain d’Anaximandre. Il a laissé des poésies épiques, des élégies et des ïambes dirigés contre Hésiode et Homère, dont il attaque la théologie. Il chantait lui-même ses vers. On dit aussi qu’il critique Thalès et Pythagore, sans excepter même Épiménide. Il vécut très vieux, comme il l’atteste lui-même :
Soixante-sept ans se sont écoulés
Depuis que ma pensée est ballottée sur la terre de Grèce ;
Lorsque j’y vins j’en comptais vingt-cinq,
Si tant est que je puisse encore supputer mon âge avec certitude.
Suivant lui, toutes choses proviennent de quatre principes ; les mondes sont infinis et immuables. Les nuages résultent de la condensation dans l’espace des vapeurs élevées par le soleil. Dieu est une substance sphérique ; il n’a aucune ressemblance avec l’homme. Le Tout voit, le Tout entend, mais il ne respire pas. Il est en même temps toutes choses, intelligence, pensée, éternité. Xénophane a le premier proclamé que tout ce qui est engendré est périssable, et que l’âme est un souffle. Il enseignait encore que la pluralité est inférieure à l’intelligence281. Une de ses maximes était qu’il faut fréquenter les tyrans ou le moins possible, ou le plus agréablement qu’on peut. Empédocle lui ayant dit que le vrai sage était introuvable, il répondit : « Je le conçois, car pour discerner un sage il faut d’abord être sage soi-même. » Sotion prétend qu’il a le premier contesté la certitude de toutes les perceptions, mais c’est là une erreur.
Xénophane avait composé deux mille vers sur la fondation de Colophon et la colonisation d’Élée en Italie. Il florissait vers la soixantième olympiade. On lit dans Démétrius de Phalère (traité de la Vieillesse) et dans Panétius le stoïcien (traité de la Tranquillité) qu’il ensevelit ses fils de ses propres mains, comme Anaxagore. Phavorinus dit au premier livre des Commentaires qu’il eut pour ennemis282 les pythagoriciens Parméniscus et Orestadès.
Il y a eu un autre Xénophane, poète ïambique, originaire de Lesbos.
Tels sont ceux qu’on a appelés philosophes isolés.
Chapitre III – Parménide
Parménide d’Élée, fils de Pyrès, était disciple de Xénophane, ou d’Anaximandre, suivant Théophraste, dans l’Abrégé. Cependant, quoique disciple de Xénophane, il laissa de côté ses doctrines pour s’attacher à Aminias et au pythagoricien Diochète, homme pauvre, au dire de Sotion, mais honnête et vertueux. Diochète était son maître de prédilection, et après sa mort il lui éleva une chapelle comme à un héros. Riche et d’une naissance illustre, il dut, non pas à Xénophane, mais bien à Aminias, sa vocation pour les études philosophiques et la tranquillité qu’elles procurent.
Il a le premier proclamé que la terre est ronde et qu’elle occupe le centre du monde. Il admettait deux éléments, le feu et la terre, le premier considéré comme principe organisateur, l’autre comme matière. Il faisait naître primitivement les hommes du limon de la terre, et identifiait avec la terre et le feu le froid et le chaud dont il tirait toutes choses. Pour lui, l’âme et l’intelligence sont une seule et même chose, ainsi que l’atteste Théophraste dans la Physique, ouvrage où il a exposé les doctrines de presque tous les philosophes.
Parménide distinguait deux espèces de philosophie, l’une fondée sur la vérité, l’autre sur l’opinion ; voici ses paroles :
Il faut que tu connaisses toutes choses, et les entrailles incorruptibles de la vérité persuasive, et les opinions des mortels, qui ne renferment pas la vraie conviction.
C’est en vers qu’il avait exposé ses idées philosophiques, aussi bien qu’Hésiode, Xénophane et Empédocle. Il voyait dans la raison le criterium du vrai et n’admettait pas la certitude des données sensibles ; ainsi il dit :
Que la coutume ne te jette pas dans cette route battue où l’on ne porte que des yeux aveugles, des oreilles et une langue retentissantes ; mais juge avec la raison cette solide démonstration.
C’est là ce qui a fait dire de lui par Timon :
Parménide, cet esprit vigoureux, ce philosophe illustre,
Qui a rapporté aux vaines images les erreurs de la pensée.
Platon a composé sur lui un dialogue intitulé Parménide, ou des Idées. Il florissait vers la soixante-neuvième olympiade. Phavorinus dit au cinquième livre des Commentaires qu’il a le premier découvert que Vesper et Lucifer sont un même astre ; d’autres attribuent cette observation à Pythagore. Callimaque prétend que le poème qui porte son nom n’est pas de lui. Speusippe assure, dans l’Histoire des Philosophes, qu’il avait donné des lois à ses concitoyens, et Phavorinus, au cinquième livre des Histoires, lui attribue l’invention de l’argument d’Achille283.
Il y a eu un autre Parménide ; c’était un rhéteur qui a écrit sur les règles de son art.
Chapitre IV – Mélissus
Mélissus de Samos, fils d’Ithagène, était disciple de Parménide. Il avait aussi été en rapport avec Héraclite, et même il l’avait recommandé à l’admiration des Éphésiens, qui méconnaissaient son génie, comme Hippocrate révéla Démocrite aux Abdéritains. Il s’adonna aux affaires publiques et fut en grande estime auprès de ses concitoyens ; lorsqu’il fut appelé par eux au commandement de la flotte, ses qualités naturelles brillèrent encore d’un plus vif éclat dans ces hautes fonctions.
Suivant lui, l’univers est infini, immuable, immobile, un, partout semblable à lui-même et absolument plein. Le mouvement n’est pas réel, mais seulement apparent. Il ne faut pas définir la nature divine, parce qu’elle échappe à notre intelligence. Apollodore dit qu’il florissait vers la quatre-vingt quatrième olympiade.
Chapitre V – Zénon d’Élée
Zénon d’Élée était fils de Téleutagoras et fils adoptif de Parménide, suivant les chroniques d’Apollodore284. Timon parle de lui et de Mélissus en ces termes :
Tout cède à Zénon et à Mélissus, à leur parole à double tranchant, à leur éloquence puissante, irrésistible. Supérieurs à beaucoup de préjugés, ils n’en conservent qu’un bien petit nombre.
Zénon était disciple de Parménide et son mignon. Il était de haute taille, ainsi que l’atteste Platon dans le Parménide. Dans le Phèdre, il l’appelle le Palamède d’Élée. Aristote, dans le Sophiste, attribue à Zénon l’invention de la dialectique, et à Empédocle celle de la rhétorique. Il ne se distingua pas moins dans la politique que dans la philosophie, et a laissé des ouvrages pleins de sens et d’érudition.
Héraclide rapporte dans l’Abrégé de Satyrus qu’ayant conspiré contre le tyran Néarque, – d’autres disent Diomédon, – il fut découvert, et qu’interrogé sur ses complices et sur les armes qu’il avait réunies à Lipara, il dénonça tous les amis du tyran afin de le priver de ses soutiens. Feignant ensuite d’avoir quelque secret à lui communiquer, il lui mordit l’oreille et ne lâcha prise que lorsqu’il fut percé de coups, comme Aristogiton, meurtrier d’un autre tyran. Démétrius assure dans les Homonymes qu’il lui arrache le nez. Antisthène, dans les Successions, donne une autre version : Lorsqu’il eut nommé tous les amis du tyran, interrogé par lui s’il n’avait pas d’autres complices, il répondit : « Toi-même, le fléau de cette ville. » Puis s’adressant aux spectateurs : « J’admire votre lâcheté, dit-il, vous que la crainte d’un sort semblable rend esclaves du tyran » ; à ces mots il se coupa la langue et la cracha au visage de Néarque, ce qui enflamma tellement ses concitoyens qu’à l’heure même ils tuèrent le tyran. La plupart des historiens sont d’accord sur ces circonstances ; cependant Hermippus prétend qu’il fut jeté dans un mortier et broyé. J’ai fait sur lui les vers suivants :
Tu voulus, Zénon, tu voulus – noble dessein ! – tuer un tyran et affranchir Élée de l’esclavage. Mais tu succombas ; le tyran se saisit de toi et te broya dans un mortier. Que dis-je ! ce n’est pas toi ; ton corps seul fut vaincu.
Zénon avait, entre autres qualités, un dédain pour les grands égal à celui d’Héraclite. Il préféra à la magnificence des Athéniens le séjour d’Élée sa patrie. Ce n’était qu’une chétive bourgade fondée par les Phocéens et nommée primitivement Hylé ; mais elle était recommandable par la probité de ses habitants. C’est là qu’il habitait ordinairement, n’allant que rarement à Athènes. Il est l’inventeur de l’argument d’Achille, attribué à Parménide par Phavorinus, et de quelques autres raisonnements du même genre.
Voici sa doctrine : Le monde existe285 ; le vide n’existe pas. Tous les êtres sont produits par le chaud et le froid, le sec et l’humide, en vertu de transformations réciproques de ces principes. L’homme est né de la terre ; son âme est un assemblage des quatre éléments précédents dans une proportion telle qu’aucun d’eux ne prédomine.
On rapporte que quelqu’un l’ayant blâmé de s’être mis en colère à propos d’une injure, il répondit : « Si j’étais insensible à l’injure, je ne serais pas sensible à la louange. »
Nous avons dit dans la vie de Zénon de Citium, qu’il y a eu dix Zénon. Celui-ci florissait dans la soixante-dix-neuvième olympiade.
Chapitre VI – Leucippe
Leucippe, disciple de Zénon, était d’Élée. Quelques auteurs cependant le disent Abdéritain, d’autres Milésien. Il admettait la pluralité infinie des êtres et leurs transformations réciproques, ainsi que l’existence simultanée du vide et du plein dans l’univers. Suivant lui les mondes se produisent lorsque des corps tombent dans le vide et s’y agglomèrent. Ces corps, accrus par des additions successives et animés d’un mouvement propre, forment les astres. Le soleil, placé au-delà de la lune, parcourt un cercle plus grand. La terre, située au centre, est emportée par un mouvement circulaire ; sa forme est celle d’un tambour. Leucippe a le premier enseigné que les atomes sont les principes des choses.
À cette exposition générale ajoutons quelques détails : il admet, comme nous l’avons dit, l’infinité de l’univers, et il y fait entrer deux éléments, le vide et le plein. Ces éléments sont l’un et l’autre infinis, ainsi que les mondes qu’ils produisent et qui se résolvent en eux. Les mondes se forment de cette manière : un grand nombre de corps, détachés de l’infini et affectant toutes les formes possibles, se meuvent dans l’immensité du vide ; de leur ensemble résulte un tourbillon unique où, ballottés circulairement, s’entre-choquant l’un l’autre, ils finissent par se démêler de telle sorte que ceux qui sont semblables se réunissent. Mais comme toutes les particules ne peuvent pas, à cause de leur multitude, suivre uniformément le mouvement du tourbillon, les plus légères sont relancées vers le vide extérieur. Les autres restent et, embrassées dans le même mouvement, elles s’enlacent et forment une sorte de continu, un premier assemblage sphérique, une membrane qui enveloppe des corps de toute espèce. Bientôt la continuité du mouvement circulaire, unie à la résistance du noyau central, fait que les corps se portent incessamment vers le centre, la membrane extérieure devenant de moins en moins dense ; une fois au centre, ils y restent unis, et ainsi se forme la terre. D’un autre côté, il se produit dans l’espace une autre enveloppe qui s’accroît sans cesse par l’apport des corps extérieurs et qui, animée elle-même d’un mouvement circulaire, entraîne et s’adjoint tout ce qu’elle rencontre. Quelques-uns de ces corps ainsi enveloppés se réunissent et forment des composés d’abord humides et boueux ; desséchés ensuite et entraînés dans le mouvement universel du tourbillon circulaire ils s’enflamment et constituent la substance des astres. L’orbite du soleil est la plus éloignée, celle de la lune la plus rapprochée de la terre ; entre les deux sont les orbites des autres astres.
Tous les astres sont enflammés par la rapidité de leur mouvement ; le soleil doit aux autres astres sa chaleur et sa lumière ; la lune n’en reçoit qu’une faible partie. Les éclipses de soleil et de lune tiennent…286 à ce que la terre est inclinée au midi. Les régions arctiques sont couvertes de neige, de frimas et de glaces. La rareté des éclipses de soleil et la fréquence de celles de la lune ont pour cause l’inégalité des orbites de ces astres. Leucippe admet aussi que la production des mondes, leur accroissement, leur diminution et leur destruction tiennent à une certaine nécessité dont il ne détermine pas du reste la nature.
Chapitre VII – Démocrite
Démocrite d’Abdère, ou de Milet, suivant quelques auteurs, était fils d’Hégésistrate ; – d’autres disent d’Athénocrite ou de Damasippus. Hérodote rapporte que Xerxès, ayant reçu l’hospitalité chez son père, y laissa des Mages et des Chaldéens qui furent les maîtres de Démocrite. Il apprit d’eux, tout enfant, la théologie et l’astronomie ; plus tard, il suivit les leçons de Leucippe et même, au dire de quelques auteurs, d’Anaxagore, plus âgé que lui de quarante ans. Cependant Démocrite prétendait, suivant Phavorinus, dans les Histoires diverses, que les doctrines d’Anaxagore sur le soleil et la lune n’étaient pas de lui et que c’étaient d’anciennes découvertes qu’il s’était appropriées ; il critiquait son système sur l’organisation du monde et sur l’intelligence ; enfin il nourrissait contre lui des sentiments hostiles parce qu’il ne l’avait pas admis à ses entretiens. Comment donc aurait-il été son disciple comme on le prétend ? Démétrius, dans les Homonymes, et Antisthène dans les Successions, assurent qu’il voyagea en Égypte pour apprendre la géométrie auprès des prêtres, et qu’il alla aussi chez les Chaldéens, en Perse et jusqu’à la mer Rouge. Quelques auteurs prétendent même qu’il s’entretint avec les gymnosophistes de l’Inde et parcourut l’Éthiopie.
Il avait deux frères plus âgés que lui, avec lesquels il partagea l’héritage paternel. La plupart des auteurs s’accordent à reconnaître qu’il prit pour lui l’argent comptant, afin de subvenir aux frais de ses voyages, mais qu’il ne se réserva que la plus petite portion de l’héritage, ce qui pourtant ne le garantit pas contre les soupçons de ses aînés. Démétrius prétend que sa part s’élevait à plus de cent talents et qu’il les dépensa entièrement. Démétrius cite aussi un exemple de son ardeur sans bornes pour l’étude : il s’était réservé, dans le jardin qui entourait la maison, une petite cellule où il s’enfermait seul ; un jour son père amena à ce même endroit et y attacha un bœuf qu’il voulait sacrifier ; Démocrite ne s’en aperçut pas pendant fort longtemps, et il fallut que son père vînt l’appeler pour le sacrifice et l’avertît que le bœuf était là. On lit encore dans Démétrius qu’il alla à Athènes et que, peu soucieux de la gloire, il ne chercha pas à se faire connaître ; il aurait même connu Socrate, mais sans être connu de lui. « Je suis venu à Athènes, dit-il lui-même, et personne ne m’y a connu. » D’un autre côté, on lit dans Thrasylus : « Si les Rivaux sont de Platon, Démocrite paraît être cet interlocuteur anonyme, différent d’Œnopide et d’Anaxagore, qui, dans un entretien avec Socrate, disserte sur la philosophie et compare le philosophe à l’athlète vainqueur au pentathle287. En effet, il était lui-même philosophe dans ce sens ; il avait cultivé la physique, la morale, les mathématiques, les lettres, et avait une expérience consommée dans les arts. Cet axiome est de lui : la parole est l’ombre des actions.
Démétrius de Phalère dit dans l’Apologie de Socrate qu’il n’était jamais venu à Athènes. Si cela est, le dédain qu’il témoigna pour une telle ville doit nous le faire paraître plus grand encore, puisqu’au lieu de devoir sa gloire aux lieux qu’il habitait il aima mieux les ennoblir par sa présence.
Ses écrits montrent assez quel il était. Thrasylus dit qu’il avait pris pour modèles les pythagoriciens ; et en effet il a lui-même cité Pythagore avec éloge dans le traité qui porte le nom de ce philosophe. On pourrait même croire, n’était la différence des temps, qu’il lui a dû toutes ses doctrines et a été son disciple. Du reste, Glaucus de Rhèges, son contemporain, dit qu’il avait eu pour maître un pythagoricien ; Apollodore de Cyzique cite même nommément Philolaüs. Démétrius nous le montre confiné dans la solitude et retiré au milieu des tombeaux, afin de pouvoir méditer à l’aise et exercer librement son intelligence. Suivant le même auteur, il dépensa tout son bien en voyages et revint dans un complet dénûment, si bien que son frère Damasus fut obligé de le nourrir ; mais une prédiction qu’il avait faite et que l’événement confirma lui valut auprès de la plupart de ses concitoyens la réputation d’un homme divin. Sachant, dit Antisthène, qu’une loi interdisait d’ensevelir dans sa patrie celui qui avait dépensé son patrimoine, et ne voulant pas donner prise aux envieux et aux calomniateurs, il lut à ses concitoyens son Mégas Diacosmos288, le meilleur sans contredit de tous ses ouvrages ; l’enthousiasme fut tel que, non contents de lui accorder cinq cents talents, ils lui élevèrent des statues. À sa mort, il fut enseveli aux frais du public. Il avait vécu au-delà de cent ans.
Démétrius prétend que ce furent ses parents qui lurent au public le Mégas Diacosmos, et que la récompense ne s’éleva qu’à cent talents. C’est ce que dit aussi Hippobotus. Aristoxène rapporte, dans les Commentaires historiques, que Platon avait eu l’intention de brûler tous les écrits de Démocrite qu’il avait pu rassembler, mais que les pythagoriciens Amyclas et Clinias l’en détournèrent en lui représentant qu’il n’y gagnerait rien, puisqu’ils étaient très répandus. Ce qui confirme ce récit, c’est que Platon, qui a parlé de presque tous les anciens philosophes, ne cite pas une fois Démocrite, pas même lorsqu’il serait en droit de le combattre, sans doute parce qu’il savait bien à quel redoutable adversaire il aurait affaire. Timon fait de lui cet éloge :
Tel était le sage Démocrite, roi par l’éloquence,
Habile discoureur, l’un des plus illustres philosophes que j’aie lus.
Quant à l’époque de sa vie, il dit lui-même dans le Micros Diacosmos289 qu’il était jeune quand Anaxagore était déjà vieux, et qu’il avait quarante ans de moins que lui. Il nous apprend aussi qu’il avait composé le Micros Diacosmos sept cent trente-sept ans après la prise de Troie. Apollodore, dans les Chroniques, place sa naissance dans la quatre-vingtième olympiade ; mais Thrasylus, dans l’ouvrage intitulé Préparation à la lecture des écrits de Démocrite, le fait naître la troisième année de la soixante-dix-septième olympiade, un an avant Socrate. Suivant ce calcul, il aurait eu pour contemporains Archélaüs disciple d’Anaxagore et Œnopide qu’il cite d’ailleurs dans ses écrits. Il cite également comme fort célèbres de son temps Parménide et Zénon, à propos de leur doctrine de l’unité ; il fait aussi mention de Protagoras d’Abdère, que l’on s’accorde à regarder comme contemporain de Socrate.
Athénodore raconte, au huitième livre des Promenades, qu’Hippocrate étant venu le trouver, Démocrite fit apporter du lait, et qu’en le voyant il déclara que ce lait provenait d’une chèvre noire qui n’avait mis bas qu’une fois, ce qui donna à Hippocrate une haute idée de sa pénétration. Hippocrate avait amené avec lui une jeune fille ; le premier jour Démocrite lui dit en l’abordant : « Salut, jeune fille » ; mais le lendemain il lui dit : « Salut, jeune femme. » En effet, elle avait perdu sa virginité pendant la nuit.
Hermippus rapporte ainsi les circonstances de sa mort : accablé de vieillesse, il était au moment de rendre le dernier soupir ; mais voyant sa sœur s’affliger de ce que, sa mort survenant pendant les Thesmophories, elle ne pourrait rendre ses devoirs à la déesse, il lui dit de prendre courage et de faire apporter chaque jour des pains chauds : l’odeur seule de ces pains qu’il approchait de son nez lui suffit pour se soutenir pendant toute la fête ; lorsqu’elle fut terminée, c’est-à-dire trois jours après, il mourut sans aucune douleur au dire d’Hipparchus. Il était alors âgé de cent neuf ans. J’ai fait sur lui les vers suivants dans mon recueil de toute mesure :
Quel homme a été aussi sage que Démocrite, à la science de qui rien n’échappait ? Qui a accompli d’aussi grandes choses ? La mort était prête ; elle était sous son toit, et, trois jours durant, il l’arrêta, sans offrir autre chose à cet hôte que la fumée de pains chauds.
Après avoir raconté sa vie, passons à ses doctrines. Les principes de toutes choses sont les atomes et le vide ; tout le reste n’a d’existence que dans l’opinion. Il y a une infinité de mondes sujets à production et à destruction. Rien ne vient du non-être ; rien ne se résout dans le non-être. Les atomes, infinis en quantité, et occupant l’espace infini, sont emportés à travers l’univers par un mouvement circulaire, et produisent ainsi tous les complexes, le feu, l’eau, l’air et la terre ; car ce sont là des composés d’atomes. Les atomes seuls sont à l’abri de toute action extérieure, de tout changement, grâce à leur solidité et à leur dureté. Le soleil et la lune sont produits par ces tourbillons d’atomes, par ces particules animées d’un mouvement circulaire ; il en est de même de l’âme, qui d’ailleurs n’est pas distincte de l’intelligence. La vision s’opère par l’intermédiaire d’images qui pénètrent dans l’âme. La nécessité préside à tout ; car la cause de toute production est le tourbillonnement des atomes, qu’il déclare fatal. La fin de l’homme est la tranquillité d’âme, qu’il faut se garder de confondre avec la volupté, comme on l’a fait quelquefois, faute de bien entendre sa pensée : c’est un état dans lequel l’âme, calme et paisible, n’est agitée par aucune crainte, aucune superstition, aucune passion. Il donne encore à cet état plusieurs autres noms, en particulier celui de bien-être. Enfin il prétend que tout ce qui est phénomène n’a de réalité que dans l’opinion, mais que les atomes et le vide sont dans la nature et ont une existence absolue. Telles sont ses doctrines.
Thrasylus a dressé un catalogue méthodique de ses ouvrages qu’il divise comme ceux de Platon en quatre classes. En voici la liste :
Ouvrages moraux : Pythagore ; Disposition du sage ; des Enfers ; Tritogénie290 (ainsi nommée, parce que d’elle viennent trois choses dans lesquelles se résume tout l’homme291) ; de la Probité ou de la Vertu ; la Corne d’Amalthée ; de la Tranquillité d’âme ; Commentaires moraux. Quant au traité du Bien-être, il ne se trouve point.
Ouvrages physiques : Grande organisation du monde (attribué à Leucippe par Théophraste) ; Petite organisation du monde ; Cosmographie ; sur les Planètes ; de la Nature, premier traité ; de la Nature de l’homme, ou de la chair, deux livres ; de l’Intelligence ; des Sens ; (on réunit quelquefois les deux derniers ouvrages sous le titre de traité de l’Âme) ; des Humeurs ; des Couleurs ; des différentes Figures ; du Changement des figures ; Preuves à l’appui (complément des ouvrages précédents) ; de l’Image, ou de la Providence, des Pestes ou des Maladies pestilentielles, trois livres ; Difficultés. Tels sont les ouvrages sur la physique.
Ouvrages non classés : Causes célestes ; Causes de l’air ; Causes des Plans ; Causes du feu et des divers phénomènes qu’il présente ; Causes de la voix ; Causes des semences, des plantes et des fruits ; Causes des animaux, trois livres ; Causes diverses ; de l’Aimant.
Ouvrages mathématiques : de la Différence d’opinion, ou de la Tangence du cercle et de la sphère ; de la Géométrie ; des Nombres ; des Lignes incommensurables et des solides ; Explications ; la Grande année, ou Tableau astronomique ; Discussion sur la clepsydre ; Uranographie ; Géographie ; Polographie ; Actinographie.
Ouvrages sur la musique : du Rhythme et de l’Harmonie ; de la Poésie ; de la Beauté des Vers ; des Lettres bien et mal sonnantes ; sur Homère, ou de la bonne prononciation et des dialectes ; du Chant ; des Mots ; des Noms.
Sur les arts : Pronostics ; du Régime, ou Théorie médicale ; Causes, sur l’inopportunité et l’opportunité ; de l’Agriculture, ou Géorgiques ; de la Peinture ; de la Tactique et de l’art militaire.
Quelques auteurs donnent des titres particuliers aux ouvrages suivants tirés de ses mémoires : Caractères sacrés de Babylone ; Caractères sacrés de Méroé ; Périple de l’Océan ; de l’Histoire ; Discours chaldéen ; Discours phrygien ; de la Fièvre ; de la Toux ; Principes des lois ; les Sceaux, ou Problèmes. On lui attribue encore d’autres traités ; mais ce sont ou bien de simples extraits de ses livres, ou des ouvrages évidemment supposés.
Il y a eu six Démocrite : le premier est le philosophe en question ; le second est un musicien de Chio, son contemporain ; le troisième un statuaire cité par Antigonus ; le quatrième a écrit sur le temple d’Éphèse et la ville de Samothrace ; le cinquième est un épigrammatiste élégant et fleuri ; le sixième un orateur de Pergame.
Chapitre VIII – Protagoras
Protagoras était fils d’Artémon, ou de Méandre, suivant Apollodore et Dinon dans les Persiques. Héraclide de Pont dit, dans le traité des Lois, qu’il était d’Abdère et avait donné des lois aux habitants de Thurium ; mais Eupolis dans les Flatteurs, lui donne Téos pour patrie ; car il dit :
Ici dedans est Protagoras de Téos.
Protagoras et Prodicus de Céos faisaient des lectures publiques moyennant salaire. Platon dit à ce sujet, dans le Protagoras, que Prodicus avait une voix forte et sonore. Protagoras fut disciple de Démocrite. Phavorinus dit dans les Histoires diverses qu’on l’avait surnommé Sagesse. Il est le premier qui ait prétendu qu’en toute question on peut soutenir le pour et le contre et qui ait appliqué cette méthode à la discussion. Il commence ainsi un de ses ouvrages : « L’homme est la mesure de toutes choses, de l’être en tant qu’il est, du non-être en tant qu’il n’est pas. » Il enseignait aussi, au dire de Platon dans le Théétète, que l’âme n’est pas distincte des sens et que tout est vrai. Un autre de ses traités commence par ces mots : « Quant aux dieux, je ne puis dire s’ils existent ou non ; bien des raisons m’en empêchent, entre autres l’obscurité de la question et la brièveté de la vie humaine. » Cette proposition le fit expulser par les Athéniens ; ordre fut donné par un héraut à quiconque possédait ses ouvrages de les livrer, et on les brûla sur la place publique. Il est aussi le premier qui ait exigé pour ses leçons un salaire de cent mines. Le premier il a déterminé les parties du temps et expliqué l’importance de l’à-propos. Il institua les luttes oratoires et donna aux jouteurs l’arme du sophisme ; on lui doit aussi l’invention de ces futiles discussions, aujourd’hui en honneur, qui laissent les choses pour ne s’attacher qu’aux mots. C’est là ce qui a fait dire de lui par Timon :
L’insaisissable Protagoras, cet habile disputeur.
On lui doit également l’invention de l’argumentation appelée socratique. Platon dit dans l’Euthydème, qu’il s’est le premier servi des raisonnements par lesquels Antisthène cherchait à établir qu’on ne peut rien contredire. Il est le premier, au dire d’Artémidore le dialecticien dans le traité Contre Chrysippe, qui ait institué l’argumentation régulière sur un sujet donné. Aristote, dans le traité de l’Éducation, lui attribue l’invention des coussinets pour porter les fardeaux ; car il était portefaix, ainsi que l’atteste quelque part Épicure ; on dit même que c’est en le voyant lier un faix de bois que Démocrite conçut pour lui une haute estime. Il a le premier divisé le discours en quatre parties : la prière, l’interrogation, la réponse et l’injonction. D’autres prétendent qu’il distinguait sept parties : narration, interrogation, réponse, injonction, déclaration, prière, invocation, et qu’il appelait ces parties les fondements du discours. Alcidamas au contraire ne distingue que quatre parties du discours : affirmation, négation, interrogation, appellation.
Le premier ouvrage de Protagoras lu par lui en public est son traité sur les Dieux, dont nous avons donné le commencement : il en fit la lecture dans la maison d’Euripide, ou, suivant une autre version, dans celle de Mégaclide. On a aussi prétendu que la lecture en avait été faite au Lycée par un de ses disciples, Archagoras fils de Théodotus. Il fut accusé au sujet de cet ouvrage par Pythodorus, l’un des quatre cents, fils de Polyzélus, ou, suivant Aristote, par Évathlus. Ceux de ses ouvrages qui subsistent encore sont : l’Art de la Discussion ; de la Lutte ; des Sciences ; du Gouvernement ; de l’Ambition ; des Vertus ; de l’organisation première ; des Enfers ; des Mauvaises Actions des hommes ; Préceptes ; Plaidoyer pour le salaire ; deux livres de Contradictions. Platon a composé un dialogue sous le nom de Protagoras.
Philochorus prétend que le vaisseau qui le portait en Sicile périt dans la traversée, et qu’Euripide fait allusion à cet événement dans l’Ixion. Suivant d’autres auteurs, il serait mort pendant la traversée à l’âge de quatre-vingt-dix ans. Apollodore assure de son côté qu’il ne vécut que soixante ans, sur lesquels il en consacra quarante à la philosophie, et qu’il florissait vers la quatre-vingt-quatrième olympiade. J’ai fait sur lui les vers suivants :
Protagoras, j’ai appris ton sort : tu venais de quitter Athènes lorsque la mort te surprit en chemin dans un âge avancé. Les fils de Cécrops t’avaient exilé ; mais toi, si tu as pu fuir la ville de Pallas, tu n’as point échappé à Pluton.
Un jour, dit-on, il réclamait à Évathlus, son disciple, le salaire de ses leçons ; celui-ci lui ayant répondu : « Je n’ai encore gagné aucune cause », il répliqua : « Mais moi si je gagne ma cause, je serai payé, et si tu la gagnes je le serai également292. »
Il y a eu deux autres Protagoras : un astronome dont Euphorion a fait le panégyrique et un philosophe stoïcien.
Chapitre IX – Diogène d’Apollonie
Diogène d’Apollonie293, fils d’Apollothémis, est un des plus célèbres philosophes de l’école physique. Antisthène dit qu’il était disciple d’Anaximène et contemporain d’Anaxagore294. Démétrius de Phalère rapporte, dans l’Apologie de Socrate, que la jalousie de ses ennemis faillit lui coûter la vie à Athènes.
Voici sa doctrine : L’air est le principe de toutes choses. Il y a une infinité de mondes295 et le vide est également infini. L’air produit les mondes en se condensant et en se raréfiant. Rien ne vient du non-être ; rien ne se résout dans le non-être. La terre est ronde, et occupe le milieu du monde ; elle y est fixée par le mouvement circulaire de l’air chaud qui l’environne, et elle doit sa propre consistance à l’action du froid. Le traité de Diogène commence ainsi : « Tout ouvrage doit nécessairement, selon moi, avoir pour point de départ un principe incontestable ; l’exposition doit en être simple et grave. »
Chapitre X – Anaxarque
Anaxarque d’Abdère était disciple de Diogène de Smyrne, ou, suivant d’autres, de Métrodore de Chio, celui qui disait : « Je ne sais pas même que je ne sais rien. » Métrodore avait lui-même eu pour maître Nessus de Chio ; d’autres disent Démocrite.
Anaxarque vivait dans la familiarité d’Alexandre, et
florissait vers la cent dixième olympiade. Il avait pour ennemi Nicocréon, tyran de Chypre. Alexandre lui ayant un jour demandé dans un festin ce qu’il pensait de l’ordonnance du repas, il répondit : « Grand roi, tout y est magnifique ; il n’y manque qu’une seule chose : la tête de certain satrape », désignant par là Nicocréon. Celui-ci garda souvenir de l’injure, et, après la mort d’Alexandre, Anaxarque ayant été poussé par les vents contraires sur la côte de Chypre, il s’empara de lui, et le fit jeter dans un mortier, pour y être broyé à coups de masse de fer. Ce fut alors qu’Anaxarque, sans s’inquiéter du supplice, prononce ces mots célèbres : « Broie tant que tu voudras l’enveloppe d’Anaxarque, tu ne broieras pas Anaxarque. » Le tyran irrité ordonna de lui arracher la langue ; mais il se la coupa lui-même avec les dents, et la lui cracha au visage. J’ai fait sur lui ces vers :
Broyez, redoublez d’efforts, ce n’est que l’enveloppe ;
Broyez : Anaxarque est depuis longtemps auprès de Jupiter.
Et toi, bientôt tu t’entendras mander par une voix redoutable
La voix de Proserpine qui te dira : « Viens ici, exécrable bourreau. »
On l’avait surnommé l’Eudémonique, à cause de son caractère impassible et de sa tranquillité d’âme. Les orgueilleux trouvaient en lui un censeur plein de sagacité et de finesse ; par exemple il donna cette leçon indirecte à Alexandre, qui se croyait un Dieu : voyant le sang couler d’une blessure qu’il s’était faite, il le lui montra et lui dit : « C’est bien là du sang ; ce n’est pas
Cette liqueur céleste qui coule dans les veines des dieux296.
Plutarque met ces mots dans la bouche d’Alexandre lui-même s’adressant à ses amis. Une autre fois, il passa à Alexandre la coupe dans laquelle il venait de boire, et lui dit :
Un dieu sera frappé par la main d’un mortel297.
Chapitre XI – Pyrrhon
Pyrrhon d’Élis était fils de Plistarchus, suivant Dioclès. Apollodore dit, dans les Chroniques, qu’il avait d’abord cultivé la peinture ; il s’attacha ensuite, au dire d’Alexandre dans les Successions, à Bryson, fils de Stilpon, et plus tard à Anaxarque dont il devint inséparable. Il l’accompagna jusque dans l’Inde, et visita avec lui les gymnosophistes et les mages. C’est de là qu’il paraît avoir rapporté, comme le dit Ascanius d’Abdère, cette noble philosophie qu’il a le premier introduite en Grèce, l’acatalepsie et la suspension du jugement. Il soutenait que rien n’est honnête ni honteux, juste ni injuste, et de même pour tout le reste ; que rien, en un mot, n’a une nature déterminée et absolue, et que les actions des hommes n’ont pas d’autre principe que la loi et la coutume, puisqu’une chose n’a pas plus tel caractère que tel autre. Sa conduite était d’accord avec sa doctrine : il ne se détournait, ne se dérangeait pour rien ; il suivait sa route quelque chose qui se rencontrât, chariots, précipices, chiens, etc. ; car il n’accordait aucune confiance aux sens. Heureusement, dit Antigonus de Caryste, ses amis l’accompagnaient partout et l’arrachaient au danger. Cependant Énésidème assure que, tout en proclamant dans la théorie la suspension du jugement, il n’agissait pas indistinctement et au hasard. Il vécut jusqu’à l’âge de quatre-vingt-dix ans.
Antigonus de Caryste, dans le livre intitulé Pyrrhon, donne sur lui les détails suivants : « Il avait d’abord été peintre, mais pauvre et obscur. On conserve même dans le gymnase d’Élis des lampadophores assez médiocres de sa composition. Il voyageait souvent, recherchait la solitude, et ne se montrait que rarement dans sa patrie. Il se réglait en cela sur ce qu’il avait entendu dire à un Indien qui reprochait à Anaxarque son assiduité dans le palais des rois, et le peu de soin qu’il prenait de former les hommes à la vertu. Il avait une égalité d’âme inaltérable, si bien que, quand on l’abandonnait au milieu d’un discours, il n’en continuait pas moins à parler ; et cependant il avait eu dans sa jeunesse un caractère bouillant et emporté. Souvent il se mettait en voyage, sans prévenir personne de son dessein, et prenait pour compagnons de route ceux qui lui agréaient. Un jour qu’Anaxarque était tombé dans un bourbier, il continua son chemin sans le secourir ; quelqu’un lui en fit reproche, mais Anaxarque lui-même loua le calme inaltérable et l’impassibilité de son caractère. Une autre fois on le surprit à parler tout seul, et, comme on lui en demandait la raison, il répondit : Je médite sur les moyens de devenir homme de bien. Dans les discussions, on prisait beaucoup sa manière, parce que ses réponses, justement appropriées aux questions, allaient toujours au but. C’est par là qu’il séduisit Nausiphane tout jeune encore. Nausiphane prétendait qu’il fallait suivre Pyrrhon pour le fond mais n’avoir d’autre guide que soi-même pour l’expression. Il racontait aussi qu’Épicure l’interrogeait souvent sur le compte de Pyrrhon, dont il admirait la vie et le caractère. »
Pyrrhon excita à un si haut point l’admiration, que ses concitoyens lui conférèrent les fonctions de grand prêtre et rendirent en sa faveur un décret qui exemptait d’impôts les philosophes. Aussi son système de l’indifférence eut-il de nombreux partisans. Timon a dit de lui à ce sujet, dans le Python et dans les Silles :
Noble vieillard, ô Pyrrhon, comment et par quelle route as-tu pu t’échapper au milieu de cet esclavage des doctrines et des futiles enseignements des sophistes ? Comment as-tu brisé les liens de l’erreur et de la croyance servile ? Tu ne t’épuises pas à scruter la nature de l’air qui enveloppe la Grèce, l’origine et la fin de toutes choses.
Et ailleurs dans les Images :
Ô Pyrrhon, je désire ardemment apprendre de toi comment, encore sur la terre, tu mènes cette vie heureuse et tranquille ; comment seul, parmi les mortels, tu jouis de la félicité des dieux.
Dioclès dit que les Athéniens lui accordèrent le droit de cité pour avoir tué Cotys de Thrace298. Il vivait dans une chaste intimité avec sa sœur qui était sage-femme, suivant Érathostène dans le traité de la Richesse et de la Pauvreté. Il portait lui-même au marché, quand cela se rencontrait, la volaille et les cochons de lait à vendre ; indifférent à tout, il nettoyait les ustensiles de ménage, et même il lavait la truie, à ce qu’on assure. Un jour qu’il s’était emporté contre sa sœur Philista, on lui fit remarquer cette inconséquence : « Ce n’est pas d’une femmelette, dit-il, que dépend la preuve de mon indifférence. » Une autre fois on lui reprochait de s’être mis en garde contre un chien qui l’attaquait ; il répondit qu’il était difficile de dépouiller entièrement l’humanité, mais qu’il fallait faire tous ses efforts pour mettre sa conduite en harmonie avec les choses, ou, si on ne le pouvait pas, pour y approprier du moins ses discours. On rapporte qu’une blessure qu’il avait nécessita l’emploi des révulsifs et même l’usage du fer et du feu, et qu’on ne le vit point sourciller pendant l’opération. Timon a bien dépeint son caractère dans l’écrit à Pithon. Philon d’Athènes, un de ses amis, raconte qu’il citait fréquemment Démocrite et Homère pour lesquels il professait une haute admiration. Il avait sans cesse à la bouche ce vers du poète :
Les hommes sont semblables aux feuilles des arbres299.
Il aimait aussi la comparaison qu’il fait des hommes avec les guêpes, les mouches et les oiseaux. Il citait également ces vers :
Mais toi, meurs à ton tour. Pourquoi gémir ainsi ?
Patrocle est mort, et il valait mieux que toi300 ;
et tous ceux qui expriment la fragilité, la vanité et la futilité des choses humaines.
Posidonius rapporte de lui le trait suivant : surpris par une tempête, et voyant ses compagnons consternés, il resta calme et, pour relever leur courage, il leur montra un pourceau qui mangeait à bord du vaisseau, et leur dit que le sage devait avoir la même tranquillité et la même confiance. Numenius est le seul qui ait prétendu qu’il avait des dogmes positifs.
Pyrrhon a eu des disciples célèbres, entre autres Euryloque, dont on cite ce trait d’inconséquence : Un jour, dit-on, il s’irrita tellement contre son cuisinier, qu’il saisit une broche chargée de viande et le poursuivit ainsi jusqu’à la place publique. Une autre fois, fatigué des questions qu’on lui adressait dans une discussion à Élis, il jeta son manteau et se sauva en traversant l’Alphée à la nage. Timon dit qu’il était l’ennemi déclaré des sophistes ; Philon, au contraire, aimait à discuter ; de là ces vers de Timon :
Fuyant les hommes, tout entier à l’étude, il converse avec lui-même,
Sans s’inquiéter de la gloire et des disputes où se complaît Philon.
Pyrrhon eut encore pour disciples Hécatée d’Abdère, Timon de Phlionte, l’auteur des Silles, dont nous parlerons plus tard, et Nausiphane de Téos, que quelques-uns donnent pour maître à Épicure. Tous ces philosophes s’appelaient pyrrhoniens, du nom de leur maître, ou bien encore aporétiques301, sceptiques302, éphectiques303 et zététiques304. Ils s’appelaient zététiques parce qu’ils cherchaient partout la vérité ; sceptiques, parce qu’ils examinaient toujours sans jamais trouver ; le nom d’éphectiques indiquait le résultat de leurs recherches, c’est-à-dire la suspension du jugement ; enfin on les nommait aporétiques, parce qu’ils prétendaient que les dogmatiques cherchaient la vérité sans l’avoir rencontrée encore, et qu’eux-mêmes ne faisaient pas autre chose. Théodose prétend, dans les Sommaires sceptiques, que la philosophie sceptique ne doit pas être appelée pyrrhonienne ; « car, dit-il, puisque d’après les principes du scepticisme il est impossible de connaître les pensées d’un autre, nous ne pouvons pas connaître les sentiments de Pyrrhon, et par conséquent nous ne pouvons nous nommer pyrrhoniens. » Il ajoute que Pyrrhon d’ailleurs n’est pas l’inventeur du scepticisme et qu’il n’avait aucun dogme ; que par conséquent le titre de pyrrhonien indique tout au plus une analogie de sentiments.
Quelques-uns prétendent qu’Homère est le premier auteur de ce système, parce que, plus qu’aucun autre écrivain, il exprime sur les mêmes choses des idées différentes, sans jamais rien affirmer ni définir expressément. Ils trouvent aussi le scepticisme chez les sept sages, par exemple dans cette maxime : Rien de trop ; et dans cette autre : Caution, ruine prochaine, indiquant que faire une promesse positive c’est s’exposer à quelque malheur. Archiloque et Euripide sont aussi sceptiques, suivant eux, Archiloque pour avoir dit :
Cher Glaucus, fils de Leptine, les opinions des mortels changent avec les jours que leur envoie Jupiter ;
Euripide pour ces vers :
Misérables mortels ! pourquoi parler de notre sagesse ? Nous dépendons de toi en toutes choses ; nous ne faisons qu’obéir à ta volonté305.
Ils rangent encore parmi les sceptiques Xénophane, Zénon d’Élée et Démocrite ; Xénophane, parce qu’il dit :
Personne n’a jamais su, personne ne saura clairement la vérité.
Zénon parce qu’il supprime le mouvement en disant : « L’objet en mouvement ne se meut ni dans le lieu où il est ni dans celui où il n’est pas. » Démocrite, parce qu’il nie l’existence des qualités lorsqu’il dit : « Le froid et le chaud, tout cela dépend de l’opinion ; en réalité il n’y a que les atomes et le vide » ; et ailleurs : « Nous ne savons rien absolument ; la vérité est au fond d’un abîme. »
Platon, suivant eux, attribue la connaissance de la vérité aux dieux et aux fils des dieux ; il ne laisse aux hommes que la recherche de la vraisemblance. Euripide dit encore :
Qui sait si la vie n’est pas la mort,
Si la mort n’est pas ce que les mortels appellent la vie ?
Empédocle dit de son côté :
L’homme ne peut ni voir ni entendre ces choses ; elles échappent à son intelligence ;
et plus bas : N’ajoutons foi qu’aux idées qui se présentent à chacun de nous.
Ils citent aussi ces paroles d’Héraclite : « Sur les plus hautes questions ne faisons point de conjectures téméraires. » Ils invoquent encore Hippocrate, qui dit que « toute opinion est douteuse et purement humaine. » Enfin ils citent Homère qui avait dit avant tous ces auteurs306 :
La langue des mortels est changeante, inconstante en ses discours ;
et :
On peut parler beaucoup dans un sens et dans l’autre ;
et :
Telles seront vos paroles, telle sera la réponse.
Ce qui veut dire que les raisons pour et contre ont même valeur.
Les sceptiques combattaient les doctrines de toutes les écoles et n’en proposaient aucune pour leur compte. Ils se contentaient d’énoncer, d’exposer les opinions des autres, sans rien affirmer eux-mêmes, pas même qu’ils n’affirmaient rien. Dire « nous n’affirmons rien » c’eût été déjà affirmer quelque chose ; ils supprimaient donc jusqu’à cette dernière affirmation. « Nous énonçons, disaient-ils, les doctrines des autres pour montrer notre complète indifférence ; c’est comme si nous exprimions la même chose par un simple signe. Ainsi ces mots nous n’affirmons rien, indiquent l’absence de toute affirmation, comme ces autres propositions : Pas plus une chose qu’une autre, – À toute raison est opposée une raison égale, et toutes les maximes semblables. » Les mots pas plus que, ont quelquefois un sens affirmatif et indiquent l’égalité de certaines choses ; dans cette phrase par exemple : Le pirate n’est pas plus méchant que le menteur. Mais les sceptiques les prennent dans un sens purement négatif, comme quand on conteste une chose et qu’on dit : Il n’y a pas plus de Scylla que de Chimère. Le mot plus exprime aussi la comparaison : Le miel est plus doux que le raisin. Il peut encore avoir une signification tout à la fois affirmative et négative ; ainsi cette phrase : La vertu est plus utile que nuisible, signifie que la Vertu est utile et qu’elle n’est pas nuisible. Du reste les sceptiques supprimaient même le principe : Pas plus une chose qu’une autre. « De même, disaient-ils, que la proposition : Il y a une providence, n’est pas plus vraie que fausse, de même aussi il n’y a pas plus de vérité que de fausseté dans le principe : Pas plus une chose qu’une autre. » Ces mots expriment simplement, suivant Timon dans le Python, l’absence de toute affirmation, l’abstention du jugement. De même aussi cette proposition : À toute raison, etc., entraîne la suspension du jugement ; car du moment où, les choses étant différentes, les raisons opposées ont la même valeur, il s’ensuit que la vérité ne peut être connue.
Du reste à cette assertion elle-même est opposée une assertion contraire, qui, après avoir détruit toutes les autres, se tourne contre elle-même et se détruit, semblable à ces purgatifs qui, après avoir débarrassé l’estomac, sont rejetés eux-mêmes sans laisser de traces. Aussi les dogmatiques prétendent-ils que tous ces raisonnements, bien loin d’ébranler l’autorité de la raison, ne font que la confirmer. À cela les sceptiques répondent qu’ils ne se servent de la raison que comme d’un instrument, parce qu’il n’est pas possible de renverser l’autorité de la raison sans employer la raison. C’est ainsi que pour dire que l’espace n’existe pas, il faut employer le mot espace ; mais alors c’est dans un sens négatif, et non dogmatiquement. De même encore pour dire que la nécessité n’est cause de rien, il faut nommer la nécessité. C’est de la même manière que les sceptiques disent que les choses ne sont point en elles-mêmes ce qu’elles nous paraissent, et que tout ce qu’on peut en affirmer, c’est qu’elles paraissent telles. « Nous doutons, disent-ils, non pas de ce que nous pensons, – car notre pensée est pour nous évidente, – mais de la réalité des choses qui nous sont connues par les sens. »
Le système pyrrhonien est donc « une simple exposition des apparences, ou des notions de toute espèce, au moyen de laquelle, comparant toute chose à toute chose, on arrive à ce résultat qu’il n’y a entre ces notions que contradiction et confusion. » Telle est la définition qu’en donne Énésidème dans l’Introduction au Pyrrhonisme. Quant à la contradiction des doctrines, après avoir montré d’abord comment et par quelles raisons les objets obtiennent notre assentiment, ils s’appuient sur ces raisons mêmes pour détruire toute croyance à l’existence de ces objets. Ainsi ils disent que nous regardons comme certaines les choses qui produisent toujours des impressions analogues sur les sens, celles qui ne trompent jamais ou ne trompent que rarement, celles qui sont habituelles ou établies par les lois, celles qui nous plaisent ou excitent notre admiration ; ensuite ils prouvent que les raisons opposées à celles sur lesquelles se fonde notre assentiment méritent une égale créance.
Les difficultés qu’ils élèvent relativement à l’accord des apparences sensibles ou des notions, forment dix tropes ou arguments dont l’objet est d’établir que le sujet et l’objet de la connaissance changent sans cesse. Voici ces dix tropes, tels que les propose Pyrrhon :
Le premier porte sur la différence qu’on remarque entre les sentiments des animaux, eu égard au plaisir, à la douleur, à ce qui est nuisible et utile. On en conclut que les mêmes objets ne produisant pas les mêmes impressions, cette différence est pour nous une raison de suspendre notre jugement. En effet, parmi les animaux, les uns sont produits sans accouplement, comme ceux qui vivent dans le feu, le phénix d’Arabie et les vers ; pour d’autres au contraire, par exemple l’homme et les autres animaux, cette condition est nécessaire ; de plus leur constitution diffère, et de là de nombreuses inégalités entre leurs sens : l’épervier a la vue perçante, le chien l’odorat subtil ; or il est évident que si les sens diffèrent, les images qu’ils transmettent diffèrent également. Les chèvres broutent les jeunes branches que l’homme trouve amères ; les cailles mangent la ciguë qui est un poison pour l’homme ; le fumier répugne au cheval et le porc s’en nourrit.
Le second trope a trait à la constitution de l’homme et à la différence des tempéraments : ainsi Démophon, maître d’hôtel d’Alexandre, avait chaud à l’ombre et froid au soleil. Andron d’Argos traversait sans boire les déserts brûlants de la Libye, au rapport d’Aristote. Celui-ci est porté à la médecine, un autre a du goût pour l’agriculture, un troisième pour le commerce. Ce qui nuit aux uns est utile aux autres ; il faut donc s’abstenir de prononcer.
Le troisième a pour objet la différence des organes des sens : une pomme est jaune à la vue, douce au goût, agréable à l’odorat ; un même objet affecte différentes formes quand il est vu dans des miroirs différents ; d’où il suit qu’il n’y a aucune raison de croire qu’il est tel qu’il paraît et non autre.
Le quatrième s’appuie sur les dispositions du sujet et les diverses modifications qu’il subit, par exemple la santé, la maladie, le sommeil, la veille, la joie, la tristesse, la jeunesse, la vieillesse, la confiance, la crainte, le besoin, l’abondance, la haine, l’amitié, le chaud, le froid, la respiration facile, l’obstruction du canal respiratoire. Les objets nous paraissent différents suivant les dispositions du moment ; la folie elle-même n’est pas un état contre nature ; car qui nous prouve de quel côté est la raison, de quel côté la folie ? Nous-mêmes ne voyons-nous pas le soleil immobile ? Le stoïcien Théon de Tithora se promenait tout endormi sur le haut d’un toit ; un esclave de Périclès en faisait autant.
Le cinquième trope porte sur les institutions, les lois, la croyance aux mythes religieux, les conventions particulières à chaque nation, les opinions dogmatiques. Il embrasse tout ce qui a rapport au vice et à l’honnêteté, au vrai et au faux, au bien et au mal, aux dieux, à la production et à la destruction de toutes choses. Ainsi la même action est juste pour les uns, injuste pour les autres, bonne ici, mauvaise ailleurs. Les Perses trouvent tout naturel d’épouser leur sœur ; aux yeux des Grecs, c’est un sacrilège. Les Massagètes, suivant Eudoxe, dans le Ier livre du Tour du Monde, admettent la communauté des femmes ; les Grecs la réprouvent. Les Ciliciens approuvent le vol ; les Grecs le condamnent. Autres pays, autres dieux : les uns croient à la providence, les autres non ; les Égyptiens embaument leurs morts ; les Romains les brûlent ; les Péoniens les jettent dans des marais. Autant de motifs pour ne rien prononcer sur la vérité.
Le sixième se tire du mélange et de la confusion des objets : aucune chose ne nous apparaît en elle-même et sans mélange ; elle est unie à l’air, à la lumière, à l’humidité, à la solidité, à la chaleur, au froid, au mouvement, à des vapeurs, à mille autres forces. La pourpre ne paraît pas avoir la même couleur au soleil qu’à la lumière de la lune ou à celle d’une lampe. La couleur de notre corps n’est pas la même à midi et au coucher du soleil. Une pierre qu’on ne peut soulever dans l’air est facilement déplacée dans l’eau, soit parce qu’elle est lourde en elle-même, et que l’eau la rend légère, soit parce que, légère en elle-même, elle est rendue pesante par l’air. De même donc que nous ne pouvons discerner l’huile dans un onguent, de même aussi il nous est impossible de démêler les qualités propres de chaque chose.
Le septième est relatif aux distances, à la position, à l’espace et aux objets qui sont dans l’espace. On établit dans ce trope que ce que nous croyons grand semble petit dans certains cas ; ce que nous croyons carré semble rond ; ce qui est uni paraît couvert d’aspérités ; le droit semble courbe ; le jaune offre l’apparence d’une autre couleur ; le soleil nous paraît petit à cause de la distance ; les montagnes, vues de loin, ressemblent à des masses aériennes parfaitement polies ; de près, elles sont âpres et abruptes. Le soleil n’a pas la même apparence à son lever et au milieu de sa course. L’aspect d’un même corps varie suivant qu’on le voit dans une forêt ou en rase campagne. Les images des objets changent selon leur position par rapport à nous : le cou de la colombe se nuance diversement si on l’examine de différents points. Comme, d’un autre côté, on ne peut connaître les choses abstraction faite du lieu et de la position, leur nature véritable nous échappe.
Le huitième trope se tire des qualités des choses, de leur température plus ou moins élevée, de la vitesse et de la lenteur de leur mouvement, de leur teinte plus ou moins pâle, plus ou moins colorée : ainsi le vin, pris modérément, fortifie ; pris avec excès, il énerve ; de même pour la nourriture et les choses analogues.
Le neuvième est relatif à la fréquence et à la rareté des choses, à leur étrangeté. Les tremblements de terre n’excitent aucun étonnement là où ils sont communs ; le soleil ne nous frappe pas, parce que nous le voyons chaque jour. Ce neuvième trope est placé au huitième rang par Phavorinus, et au dixième par Sextus et Énésidème. Le dixième devient le huitième dans Sextus, et le neuvième dans Phavorinus.
Le dixième a rapport à la comparaison des choses entre elles ; par exemple du léger avec le lourd, du fort avec le faible, du grand avec le petit, du haut avec le bas ; ainsi ce que nous appelons la droite n’a pas ce caractère d’une manière absolue ; un objet ne paraît à droite qu’en vertu de sa position par rapport à un autre ; que celui-ci se déplace, et le premier ne sera plus à droite. De même encore les notions de père et de frère sont purement relatives ; le jour est relatif au soleil ; tout est relatif à la pensée ; donc rien ne peut être connu en soi, tout étant relatif.
Tels sont les dix tropes pyrrhoniens.
Agrippa en ajoute cinq autres à ceux-ci ; il les tire de la différence des doctrines, de la nécessité de remonter à l’infini d’un raisonnement à un autre, des rapports, du caractère des principes et de la réciprocité des preuves. Celui qui a pour objet la différence des doctrines montre que toutes les questions que se proposent les philosophes ou qu’on agite généralement sont pleines d’incertitudes et de contradictions. Celui qui se tire de l’infinité établit qu’il est impossible d’arriver jamais, dans ses recherches, à une vérité incontestable, puisqu’une vérité est établie au moyen d’une autre, et ainsi à l’infini. L’argument emprunté aux rapports repose sur ce que jamais un objet n’est perçu isolément et en lui-même, mais bien dans ses rapports avec d’autres ; il est donc impossible de le connaître. Celui qui porte sur les principes est dirigé contre ceux qui prétendent qu’il faut accepter les principes des choses en eux-mêmes, et les croire sans examen ; opinion absurde, car on peut tout aussi bien poser des principes contraires à ceux-là. Enfin celui qui est relatif aux preuves réciproques s’applique toutes les fois que la preuve de la vérité cherchée suppose préalablement la croyance à cette vérité : par exemple si, après avoir prouvé la porosité des corps par l’émanation, on prouve ensuite l’émanation par la porosité.
Les sceptiques suppriment toute démonstration, tout criterium du vrai, aussi bien que les signes, les causes, le mouvement ; ils nient la possibilité de la science, la production et la destruction, la réalité du bien et du mal. Toute démonstration, disent-ils, s’appuie ou sur des choses qui se démontrent elles-mêmes ou sur des principes indémontrables ; si sur des choses qui se démontrent, celles-ci ont besoin elles-mêmes de démonstrations, et ainsi à l’infini ; si sur des principes indémontrables, du moment où la totalité de ces principes, ou seulement un certain nombre, un seul même, est mal établi, toute la démonstration croule à l’instant. Que si on suppose, disent-ils encore, qu’il y a des principes qui n’ont pas besoin de démonstration, on s’abuse étrangement en ne voyant pas qu’il faudrait d’abord démontrer ce point, à savoir que certaines choses emportent avec elles une certitude directe et immédiate ; car on ne saurait prouver qu’il y a quatre éléments par la raison qu’il y a quatre éléments. D’un autre côté, si, dans une démonstration complexe, on conteste les preuves partielles, on rejette par cela même l’ensemble de la démonstration. Bien plus, pour reconnaître qu’il y a démonstration, il faut un criterium, et, pour établir un criterium, il faut une démonstration, deux choses qui échappent à toute certitude, puisqu’elles se ramènent réciproquement l’une à l’autre. Comment donc pourra-t-on arriver à la certitude sur les choses obscures, si on ignore même comment il faut démontrer ? Car ce qu’on cherche à connaître, ce ne sont pas les apparences des choses, mais leur nature et leur essence.
Ils traitent d’absurdes les dogmatiques, en disant que les conclusions tirées par eux de leurs principes, ne sont pas des vérités scientifiques et démontrées, mais bien de simples suppositions ; que par la même méthode on pourrait établir des choses impossibles. Ils disent encore que ceux qui prétendent qu’il ne faut pas juger les choses par leur entourage et leurs accessoires, mais prendre pour règle leur nature même, ne s’aperçoivent pas, dans leur prétention à donner la mesure et la définition exacte de toutes choses, que si les objets offrent telle ou telle apparence, cela tient uniquement à leur position et à leur arrangement relatif. Ils concluent de là qu’il faut dire ou que tout est vrai ou que tout est faux ; car si certaines choses seulement sont vraies, comment les reconnaître ? Évidemment ce ne seront pas les sens qui jugeront les choses sensibles ; car toutes les apparences ont pour les sens une égale valeur ; ce ne sera pas davantage l’entendement, par la même raison. Mais en dehors de ces deux facultés, on ne trouve aucun autre critérium. Ainsi, disent-ils, si l’on veut arriver à quelque certitude relativement aux données sensibles ou intelligibles, on devra d’abord établir les opinions antérieurement émises à propos de ces données ; car ces opinions sont contradictoires ; il faudra ensuite les apprécier au moyen des sens ou de l’entendement ; mais l’autorité de ces deux facultés est contestée. Il devient donc impossible de porter un jugement critique sur les opérations des sens et de l’entendement.
D’un autre côté, la lutte des diverses opinions nous condamnant à la neutralité, la mesure qu’on croyait devoir appliquer à l’appréciation de tous les objets, est par là même enlevée, et on doit accorder à toutes choses une égale valeur.
« Nos adversaires nous diront peut-être307 : « Les apparences sont-elles fidèles ou trompeuses ? » Nous répondons que si elles sont fidèles, ils n’ont rien à objecter à ceux qui se rendent à l’apparence contraire à celle qu’ils adoptent eux-mêmes ; car s’ils sont croyables lorsqu’ils disent ce qui leur semble vrai, celui auquel semble le contraire, l’est également ; que si les apparences sont trompeuses, ils ne méritent eux-mêmes aucune confiance lorsqu’ils avancent ce qui leur paraît vrai. Il ne faut pas croire d’ailleurs qu’une chose soit vraie par cela seul qu’elle obtient l’assentiment ; car tous les hommes ne se rendent pas aux mêmes raisons ; le même individu ne voit pas toujours de la même manière. La persuasion tient souvent à des causes extérieures, à l’autorité de celui qui parle, à son habileté, à la douceur de son langage, à l’habitude, au plaisir. »
Ils suppriment encore le criterium du vrai par ce raisonnement : ou le criterium a été contrôlé lui-même, ou il n’est pas susceptible de l’être ; dans ce dernier cas, il ne mérite aucune confiance et ne peut servir à discerner le vrai du faux ; si au contraire il a été contrôlé, il rentre dans la classe des choses particulières qui ont besoin d’un criterium, et alors juger et être jugé sont une seule et même chose ; le criterium qui juge est jugé par un autre, celui-ci par un troisième et ainsi à l’infini. Ajoutez à cela, disent-ils, qu’on n’est pas même d’accord sur la nature de ce criterium du vrai : les uns disent que le criterium c’est l’homme, les autres les sens ; ceux-ci mettent en avant la raison, ceux-là la représentation cataleptique. Quant à l’homme, il est en désaccord et avec lui-même et avec les autres, comme le prouve la diversité des lois et des coutumes ; les sens sont trompeurs, la raison est en désaccord avec elle-même, la représentation cataleptique est jugée par l’intelligence, et l’intelligence est changeante ; donc on ne peut trouver aucun criterium, et par suite la vérité nous échappe.
Il n’y a pas non plus de signes. Car s’il y a des signes, disent-ils, ils sont ou sensibles ou intelligibles : ils ne sont pas sensibles ; car tout ce qui est sensible est général, et le signe est quelque chose de particulier ; de plus l’objet sensible a une existence propre, le signe est relatif. Le signe n’est pas non plus intelligible, car dans ce cas il doit être ou la manifestation visible d’une chose visible, ou la manifestation invisible d’une chose invisible, ou le signe invisible d’une chose visible ou le signe visible d’une chose invisible ; rien de tout cela n’est possible. Donc il n’y a pas de signes. En effet il n’est pas le signe visible d’une chose visible ; car ce qui est visible n’a pas besoin de signe ; il n’est pas non plus le signe invisible d’une chose invisible ; car quand une chose est manifestée par le moyen d’une autre, elle doit devenir visible. Il n’y a pas davantage de signes invisibles d’objets visibles ; car ce qui aide à la perception d’autre chose doit être visible. Enfin il n’est pas la manifestation visible d’une chose invisible ; car le signe étant une chose toute relative, doit être perçu dans ce dont il est le signe, et cela n’est pas. Il suit donc de là que rien de ce qui n’est pas évident de soi, ne peut être perçu ; car on considère les signes comme aidant à percevoir ce qui n’est pas évident par soi-même.
Ils suppriment également l’idée de cause au moyen de ce raisonnement : la cause est quelque chose de relatif ; elle est relative à ce dont elle est cause ; mais ce qui est relatif est seulement conçu et n’a pas d’existence réelle ; l’idée de cause est donc une pure conception ; car à titre de cause elle doit être cause de quelque chose ; autrement elle ne serait pas cause. De même que le père ne peut être père s’il n’existe pas un être par rapport auquel on lui donne ce titre, de même aussi pour la cause. Or il n’existe rien relativement à quoi la cause puisse être conçue comme cause ; car il n’y a ni production ni destruction, ni rien de pareil, donc il n’y a pas de cause. Admettons cependant qu’il y ait des causes : ou bien le corps sera cause du corps, ou bien l’incorporel de l’incorporel ; ni l’un ni l’autre n’est possible ; donc il n’y a pas de cause ; en effet le corps ne peut être cause d’un autre corps, puisqu’ils ont l’un et l’autre même nature ; si l’on disait que l’un est cause, en tant que corps, l’autre serait aussi cause au même titre ; on aurait donc deux causes réciproques, deux agents et point de patient. L’incorporel n’est pas cause de l’incorporel, par les mêmes raisons. L’incorporel n’est pas cause non plus du corps ; car rien d’incorporel ne peut produire un corps. Le corps ne peut pas davantage être cause de l’incorporel ; car dans toute production il doit y avoir une matière passive ; mais l’incorporel étant par sa nature à l’abri de toute passivité, ne peut être l’objet d’aucune production ; donc il n’y a pas de cause. D’où il résulte que les premiers principes de toutes choses n’ont aucune réalité ; car qui dit principe dit agent et cause efficiente.
Il n’y a pas non plus de mouvement, car l’objet en mouvement doit se mouvoir ou dans le lieu où il est, ou dans celui où il n’est pas. Dans le lieu où il est, c’est impossible ; dans celui où il n’est pas, même impossibilité ; donc il n’y a pas de mouvement.
Ils suppriment aussi toute science. Si quelque chose peut être enseigné, disent-ils, c’est ou l’être en tant qu’être, ou le non-être en tant que non-être ; mais l’être en tant qu’être ne s’enseigne pas ; car il est dans la nature de l’être de se manifester et de se faire connaître directement à tous ; il en est de même du non-être en tant que non-être, car le non-être n’a aucun attribut ; par conséquent il n’est pas susceptible d’être enseigné.
Il n’y a pas de production, disent-ils encore : l’être n’est pas produit ; il est ; le non-être pas davantage, puisqu’il n’a aucune réalité ; ce qui n’est pas, ce qui n’a aucune existence réelle, ne peut être produit.
Le bien et le mal n’ont pas non plus une existence absolue ; car si quelque chose est bien ou mal en soi, il doit être tel pour tout le monde, comme la neige est froide pour tous. Mais bien loin de là, il n’y a pas une seule chose que l’on s’accorde universellement à déclarer bonne ou mauvaise. Donc le bien et le mal n’existent pas absolument. En effet, il faut ou déclarer bien ce qui semble tel à chacun, ou faire un choix ; la première supposition est impossible ; car ce que l’un déclare bien, l’autre le trouve mal ; Épicure veut que le plaisir soit un bien ; c’est un mal pour Antisthène ; il s’ensuivrait que la même chose est bonne et mauvaise. Si au contraire on ne regarde pas comme bien tout ce à quoi l’on a donné ce titre, il faudra faire un choix entre les doctrines, ce qui est impossible, les arguments contraires ayant même valeur. Il est donc impossible de connaître le bien en soi.
Du reste on peut étudier tout l’ensemble de leur système dans leurs propres écrits. Pyrrhon n’a rien écrit ; mais ses disciples, Timon, Énésidème, Numénius, Nausiphane et les autres, ont laissé des ouvrages.
Les dogmatiques opposent aux Pyrrhoniens que, contrairement à leurs principes, ils admettent certaines notions, et sont eux-mêmes dogmatiques. Car alors même qu’ils ne paraissent que réfuter les autres, ils énoncent une opinion, et par conséquent ils affirment et professent certains dogmes. En effet, quand ils disent qu’ils n’affirment rien, qu’à toute raison est opposée une raison égale, ce sont déjà là des affirmations, des assertions dogmatiques. À cela ils répondent : « Nous reconnaissons parfaitement que comme hommes nous éprouvons certains sentiments ; ainsi nous avouons qu’il fait jour, que nous vivons, nous ne contestons aucune des apparences dont se compose la vie ; mais à l’égard des principes que les dogmatiques établissent par le raisonnement, et qu’ils prétendent percevoir avec certitude, nous nous abstenons ; nous déclarons ces principes obscurs et n’admettons comme réelles que nos propres impressions308. »
« Ainsi nous reconnaissons que nous voyons ; nous savons que nous pensons ; mais comment voyons-nous ? comment pensons-nous ? nous ne le savons pas. Nous disons, comme simple expression d’un sentiment, que tel objet nous paraît blanc ; mais nous n’affirmons pas qu’il le soit réellement. Quant à l’expression : Je ne définis rien, et toutes les autres du même genre, elles n’ont dans notre bouche aucune valeur dogmatique. Il n’y a aucune analogie en effet entre cette proposition et un principe comme celui-ci : Le monde est sphérique. Dans le dernier cas on affirme une chose incertaine ; nous, au contraire, nous faisons simplement l’aveu de nos incertitudes ; en disant que nous n’affirmons rien, nous n’affirmons pas même cette dernière proposition. »
Les dogmatiques leur reprochent encore de supprimer la vie en rejetant tout ce dont elle se compose ; mais ils repoussent cette nouvelle imputation comme mensongère « Nous ne supprimons pas la vision, disent-ils, mais nous ignorons comment elle s’accomplit ; nous acceptons l’apparence, mais sans affirmer qu’elle réponde à la réalité. Nous sentons que le feu brûle, mais quant à dire qu’il est dans son essence de brûler, nous nous abstenons. Nous voyons qu’un homme est en mouvement et qu’il meurt, mais nous ignorons comment cela se fait. Nos raisonnements ne tombent que sur les conséquences incertaines que l’on tire des apparences. Lorsque l’on dit qu’une image offre des saillies, on ne fait qu’exprimer une apparence ; mais lorsque l’on affirme qu’elle n’a pas de saillies, alors on ne se tient plus à l’apparence, on exprime autre chose. » C’est pour cela que Timon dit dans le Python, qu’il ne détruit point l’autorité de la coutume ; il dit encore dans les Images :
L’apparence est reine et maîtresse partout où elle se présente ;
et à propos des sens : « Je n’affirme pas que tel objet est doux, mais je déclare qu’il me semble tel. » Énésidème assure également dans le premier livre des Discours pyrrhoniens, que « Pyrrhon ne posait jamais aucune assertion dogmatique, à cause de l’équivalence des raisons contraires, mais qu’il s’en tenait aux apparences. » On retrouve la même idée dans le livre Contre la Sagesse et dans le traité de la Recherche. Zeuxis, ami d’Énésidème, dans le traité des Raisons Pour et Contre, Antiochus de Laodicée et Apellas, dans l’Agrippa, s’en tiennent également à l’apparence. D’où il suit qu’aux yeux des sceptiques le criterium est l’apparence. C’est ce qu’enseigne d’ailleurs expressément Énésidème. Telle est aussi l’opinion d’Épicure. Démocrite prétend, au contraire, qu’il n’y a aucun criterium des apparences, et qu’elles-mêmes ne sont pas le criterium du vrai.
Les dogmatiques attaquent ce criterium tiré de l’apparence, en disant que les mêmes objets présentent quelquefois des apparences différentes, qu’une tour peut paraître ronde et carrée, que par conséquent si le sceptique ne se détermine pas entre ces apparences diverses, il n’agira point ; que si au contraire il préfère l’une ou l’autre, il n’accordera plus aux apparences une valeur égale. Les sceptiques répondent à cela qu’en présence d’apparences différentes, ils se contentent de dire qu’il y a plusieurs apparences, et que c’est précisément parce que les choses apparaissent avec divers caractères qu’ils prennent pour guides les apparences.
La fin de l’homme pour les sceptiques est la suspension du jugement, laquelle est suivie de la sérénité de l’âme, comme de son ombre, suivant l’expression de Timon et d’Énésidème. En effet, nous n’avons pas à éviter ou à rechercher les choses qui dépendent de nous-mêmes ; quant à celles qui ne tiennent pas à nous, mais à la nécessité, comme la faim, la soif, la douleur, nous ne pouvons les éviter, car la raison n’a pas de prise sur elles. Les dogmatiques objectent que le sceptique ne refusera pas même de tuer son père309, si on le lui ordonne. À cela, ils répondent qu’ils peuvent parfaitement vivre, sans s’inquiéter des spéculations des philosophes dogmatiques ; mais qu’il n’en est pas de même des choses qui ont rapport à la conduite et à la conservation de la vie. Aussi, disent-ils, nous évitons certaines choses, nous recherchons les autres, suivant en cela la coutume ; nous obéissons aux lois.
Quelques auteurs prétendent que la fin de l’homme, pour les sceptiques, est l’impassibilité ; suivant d’autres, c’est la douceur.
Chapitre XII – Timon
Apollonide de Nicée, un des nôtres310, rapporte dans le premier livre des Commentaires sur les Silles, dédié à Tibère, que Timon était fils de Timarchus et originaire de Phlionte. Ayant perdu son père dès sa jeunesse, il s’adonna d’abord à la danse, puis il y renonça et s’en alla à Mégare auprès de Stilpon. Après avoir passé quelque temps avec lui, il revint dans sa patrie et s’y maria. De là, il alla avec sa femme trouver Pyrrhon à Élis, et pendant le séjour qu’il y fit, il eut plusieurs enfants ; il donna à l’aîné le nom de Xanthus, lui enseigna la médecine, et lui confia l’héritage de ses doctrines. Sotion rapporte, au onzième livre, qu’il s’était acquis, dès cette époque, une haute renommée. Cependant, forcé par le besoin, il passa sur les côtes de l’Hellespont et de la Propontide, et se mit à enseigner à Chalcédoine où sa réputation ne fit que grandir. Devenu plus riche, il partit de là pour Athènes et y resta jusqu’à sa mort, à part une courte absence qu’il fit pour aller à Thèbes. Il fut connu et estimé du roi Antigone et de Ptolémée Philadelphe, ainsi qu’il l’atteste lui-même dans les Iambes.
Antigonus dit qu’il aimait à boire, et s’occupait de travaux tout à fait étrangers à la philosophie. Ainsi, il a composé divers ouvrages poétiques, des poèmes épiques, des tragédies, des satyres, trente drames comiques, soixante drames tragiques, des silles et des pièces bouffonnes. On a aussi de lui divers ouvrages en prose qui ne forment pas moins de vingt mille lignes, et que cite Antigonus de Caryste, auteur de la Vie de Timon.
Les silles forment trois livres dans lesquels, en sa qualité de sceptique, il critique et injurie tous les philosophes dogmatiques en parodiant les vers des anciens poètes. Le premier est une exposition continue ; le second et le troisième sont sous forme de dialogues. Il interroge sur chacun des philosophes Xénophane de Colophon, et celui-ci répond d’une manière continue, sans que le dialogue intervienne de nouveau. Le second livre roule sur les anciens, et le troisième, sur les modernes ; de là vient que quelques auteurs ont donné à ce dernier le nom d’épilogue. Le premier livre traite les mêmes questions que les deux autres à cette seule différence près qu’il n’est pas dialogué ; il commence ainsi :
Venez tous à moi, maintenant, sophistes, gens affairés.
Il mourut âgé de près de quatre-vingt-dix ans, suivant Antigonus et Sotion, dans le onzième livre. J’ai ouï dire qu’il était borgne ; et en effet il se donnait lui-même le nom de Cyclope.
Il y a eu un autre Timon, surnommé le misanthrope.
Timon le philosophe aimait les jardins et la solitude, au dire d’Antigonus. On rapporte qu’Hiéronymus le péripatéticien disait de lui : « Les philosophes sont comme les Scythes qui lancent leurs traits et dans l’attaque et dans la retraite ; les uns gagnent des disciples à force de les poursuivre ; les autres, comme Timon, en les fuyant. Il avait l’esprit vif et mordant, aimait à écrire et excellait à composer des canevas pour les poètes et à régler avec eux l’ordonnance de leurs drames. Il s’associait lui-même dans la composition de ses tragédies Alexandre et Homère311. Lorsqu’il était dérangé par les caquetages des servantes et les aboiements des chiens, il ne faisait plus rien ; car il voulait avant tout la tranquillité. On raconte qu’Aratus lui ayant demandé comment il pourrait se procurer un Homère correct et fidèle, il répondit qu’il fallait chercher un vieil exemplaire qui n’eût pas été revu et corrigé. Quant à lui, ses ouvrages traînaient au hasard, souvent en lambeaux. Il faisait un jour une lecture à Zopyre le rhéteur, et tout en déroulant le volume il lui citait les passages qui se présentaient, lorsque arrivé au milieu il trouva une lacune dont il ne s’était pas encore aperçu, tant il était indifférent à cet égard. Sa complexion était tellement vigoureuse, qu’il voulait qu’on supprimât le dîner. On raconte que voyant un jour Arcésilas traverser la place des Cercopes312, il lui cria : « Que viens-tu faire ici au milieu de nous autres hommes libres ? »
À ceux qui invoquaient le témoignage de l’intelligence pour juger les sens, il disait fréquemment :
Attagas et Numénius se sont réunis313.
Ce ton railleur lui était du reste habituel. Il dit un jour à un homme qui s’étonnait de tout : « Pourquoi ne t’étonnes-tu pas de ce qu’étant trois nous n’ayons que quatre yeux ? » En effet, l’interlocuteur avait bien ses deux yeux, mais Timon était borgne ainsi que Dioscoride son disciple. Une autre fois Arcésilas lui demandait pourquoi il était revenu de Thèbes : « C’est, dit-il, pour vous voir en face, et rire de vous à l’aise. » Cependant quoiqu’il n’ait pas ménagé Arcésilas dans les Silles, il lui a donné des éloges dans l’ouvrage intitulé : Banquet funèbre d’Arcésilas.
Ménodote prétend que Timon n’eut point de successeur, et que sa secte finit avec lui, pour être relevée ensuite par Ptolémée de Cyrène. Mais, suivant Hippobotus et Sotion, il eut pour disciples Dioscoride de Chypre, Nicolochus de Rhodes, Euphranor de Séleucie et Praylus de Troade, homme d’une telle résignation, suivant l’historien Philarchus, que, quoique innocent, il se laissa mettre en croix comme traître par ses concitoyens, sans daigner leur adresser une parole.
Euphranor eut pour disciple Eubulus d’Alexandrie, auquel succéda Ptolémée, maître de Sarpédon et d’Héraclide. À Héraclide succéda Énésidème de Gnosse, auteur de huit livres de Raisonnements pyrrhoniens ; à Énésidème, Zeuxippe Politès ; Zeuxippe, Zeuxis Goniopus ; à Zeuxis, Antiochus de Laodicée en Lycie ; à Antiochus, Ménodote de Nicomédie, médecin empirique, et Théiodas de Laodicée ; à Ménodote, Hérodote de Tarse, fils d’Ariée ; à Hérodote, Sextus Empiricus, auteur de dix livres sur le Scepticisme et d’autres ouvrages excellents ; à Sextus succéda Saturninus Cythénas, empirique comme lui.
LIVRE X
Épicure
Épicure, fils de Néoclès et de Chérestrate, était Athénien, du bourg de Gargette, et appartenait, suivant Métrodore, dans le traité de la Noblesse, à la famille des Phillides. Quelques auteurs, – entre autres Héraclide, dans l’Abrégé de Sotion, – rapportent que les Athéniens ayant envoyé une colonie à Samos, Épicure y fut élevé, et qu’il ne revint à Athènes qu’à l’âge de dix-huit ans, à l’époque où Xénocrate enseignait dans l’Académie, et Aristote à Chalcis. Ils ajoutent, qu’après la mort d’Alexandre de Macédoine, lorsque Perdiccas eut expulsé les Athéniens de Samos, Épicure alla rejoindre son père à Colophon où il séjourna un certain temps et réunit quelques disciples. S’étant ensuite rendu à Athènes, sous l’archontat d’Anaxicrate, il enseigna quelque temps, confondu avec les autres philosophes, puis se sépara d’eux et fonda l’école qui a pris son nom. Nous savons par lui-même qu’il commença à philosopher à l’âge de quatorze ans. Apollodore l’épicurien dit, au premier livre de la Vie d’Épicure, qu’il s’attacha à la philosophie par suite du mépris qu’il avait conçu pour les grammairiens, ceux-ci n’ayant pu résoudre une objection sur un passage d’Hésiode relatif au chaos314. Hermippus rapporte, de son côté, qu’Épicure avait commencé par enseigner la grammaire, et qu’ensuite la lecture des ouvrages de Démocrite décida sa vocation philosophique. C’est là ce qui a fait dire de lui par Timon :
De Samos est venu le dernier et le plus effronté des physiciens, un mauvais maître d’école, le plus ignorant des hommes.
Il avait pour compagnons d’étude ses trois frères : Néoclès, Chérédème et Aristobule, qu’il avait gagnés lui-même à la philosophie, ainsi que l’atteste Philodémus l’épicurien, au dixième livre du Recueil des Philosophes. Myronianus rapporte, dans les Sommaires historiques semblables, qu’un de ses esclaves, nommé Mus, était aussi associé à ses travaux.
Diotimus le stoïcien, adversaire déclaré d’Épicure, chercha à le décrier, en publiant sous son nom cinquante lettres impures, et en lui attribuant celles qui passent généralement pour être de Chrysippe. Il n’a pas été mieux traité par Posidonius le stoïcien, par Nicolaüs, par Sotion dans le douzième livre des Réfutations de Dioclès, lesquelles sont au nombre de vingt-deux ; enfin, par Denys d’Halicarnasse. Ils disent qu’il accompagnait sa mère lorsqu’elle allait de cabane en cabane faire les purifications, et que c’était lui qui lisait le formulaire ; qu’il tenait une école avec son père, et enseignait à lire à vil prix ; qu’il avait un commerce amoureux avec un de ses frères et vivait avec la courtisane Léontium ; qu’il s’était approprié les doctrines de Démocrite sur les atomes et celle d’Aristippe sur le plaisir. Ils prétendent encore qu’il n’était pas véritablement citoyen, quoique Timocrate et Hérodote, dans le traité de la Jeunesse d’Épicure, assurent le contraire. Ils lui reprochent d’avoir bassement flatté Mythrès, intendant de Lysimaque, et de l’avoir appelé, dans ses lettres, Apollon et roi ; d’avoir adressé des éloges exagérés et de misérables flatteries à Idoménée, à Hérodote et à Timocrate, parce qu’ils avaient publié ses doctrines secrètes. Ils l’accusent d’avoir écrit à Léontium des phrases de ce genre : « Grands Dieux, ma chère petite Léontium, quels transports de joie j’ai ressentis en lisant ta charmante lettre » ; à Thémista, femme de Léonte : « Je suis capable, si vous ne venez à moi, de franchir le monde, pour accourir à vos ordres, partout où vous m’appellerez, vous et Thémista » ; à un beau jeune homme nommé Pythoclès : « Immobile, j’attendrai ton aimable présence, ton divin aspect. » Théodore assure aussi au quatrième livre du traité Contre Épicure, qu’il dit dans une lettre, à Thémista : « Il me semble que je jouis de tes embrassements » ; et qu’il écrivait de même à beaucoup d’autres prostituées, en particulier à Léontium, dont Métrodore était également épris. Il lui reproche encore de s’être exprimé ainsi, dans le traité de la Fin : « Je ne sais plus où est le bien, si l’on supprime les plaisirs du goût, les jouissances de l’amour, les sensations de l’ouïe et de la vue » ; et dans une lettre à Pythoclès : « Prends un vaisseau, et fuis au plus vite toute étude. »
Épictète l’appelle discoureur efféminé et lui prodigue mille injures. Timocrate, frère de Métrodore et déserteur de l’école d’Épicure, dit, dans l’ouvrage intitulé les Joyeux convives, qu’il vomissait deux fois le jour par suite de ses excès de table. Il prétend n’avoir pu lui-même échapper qu’avec beaucoup de peine à cette philosophie nocturne et à ces mystérieuses réunions. Il l’accuse d’une honteuse ignorance en toutes choses, mais surtout pour ce qui concerne la conduite de la vie ; puis il continue ainsi : « Épicure était tellement épuisé par la débauche, que pendant nombre d’années il n’avait pu sortir de sa litière ; et cependant il dépensait journellement une mine pour sa table, comme il l’avoue lui-même dans une lettre à Léontium et dans celles aux philosophes de Mitylène. Il vivait, avec Métrodore, dans la compagnie d’une foule de prostituées, entre autres de Marmarium, d’Hédia, d’Hérotium, de Nicidium. Il se répète sans cesse dans les trente-sept livres sur la Nature ; il y attaque les autres philosophes, et en particulier Nausiphane, dont il dit mot pour mot : « Si jamais bouche a vomi la forfanterie sophistique et le langage trivial des esclaves, ce fut assurément celle de Nausiphane. » Il dit encore dans les Lettres sur Nausiphane : « Cela l’avait tellement exaspéré qu’il m’accablait d’injures et se vantait d’avoir été mon maître. » Épicure traitait encore Nausiphane de stupide, d’ignorant, de fourbe, de prostitué. Il appelait les disciples de Platon les flatteurs de Denys, et Platon lui-même, le doré ; Aristote, selon lui, était un prodigue qui, après avoir mangé son patrimoine, avait été réduit à se faire soldat et à vendre des drogues. Il appelait Protagoras portefaix, scribe de Démocrite, maître d’école de village. Il donnait à Héraclite le surnom de bourbeux ; à Démocrite celui de Lérocrite, ou éplucheur de riens ; à Antidore celui de Sénidore, ou chasseur aux présents ; enfin, il disait que les cyniques étaient les ennemis de la Grèce ; que les dialecticiens crevaient d’envie et que Pyrrhon était un ignare et un malappris. »
Tels sont les reproches qu’on lui adresse. Mais tous ces gens-là déraisonnent ; car une foule de témoins dignes de foi ont attesté sa bienveillance sans bornes envers tout le monde. La noblesse de son caractère a pour preuves les statues d’airain dont l’a honoré sa patrie, ses nombreux amis, que des villes entières n’auraient pu contenir, et cette foule de disciples que retenait auprès de lui le charme de sa doctrine. Un seul fit exception, Métrodore de Stratonice, qui passa à Carnéade, sans doute parce qu’il ne pouvait supporter les vertus incomparables d’Épicure. Faut-il invoquer encore la perpétuité de son école, qui seule s’est maintenue lorsque presque toutes les autres étaient oubliées, et a produit une foule innombrable de philosophes qui se sont succédé sans interruption ? Que dire de sa piété filiale, des services qu’il rendit à ses frères, de sa douceur pour ses esclaves, attestée par son testament ? Il les associait même à ses études, en particulier Mus, le plus célèbre d’entre eux. Enfin il avait pour tout le monde une bienveillance incomparable. Rien ne saurait exprimer sa piété envers les dieux, son amour pour sa patrie. Son excessive modestie l’empêcha toujours de prendre part au maniement des affaires. Il a traversé les temps les plus difficiles de la Grèce, sans la quitter jamais, à part deux ou trois voyages qu’il fit en Ionie, auprès de ses amis. Ceux-ci au contraire accouraient de tous côtés, suivant Apollodore, pour venir vivre avec lui dans le jardin où il avait établi son école et qu’il avait acheté quatre-vingts mines. Dioclès rapporte, au troisième livre des Excursions, que leur vie était d’une sobriété et d’une simplicité excessives ; un cotyle de petit vin leur suffisait, dit-il, et, quant à l’eau, ils se contentaient de la première venue. Il ajoute qu’Épicure n’approuvait pas la communauté des biens, différent en cela de Pythagore, qui voulait que tout fût commun entre amis ; il prétendait que c’était là une preuve de défiance et qu’où la défiance commence, l’amitié cesse. On voit par ses lettres qu’il se contentait d’eau et de pain commun : « envoie-moi, dit-il, du fromage de Cythère, afin que je puisse faire grande chère, quand je le voudrai. »
Tel était l’homme qui faisait consister le souverain bien dans la volupté. Athénée fait son éloge dans l’épigramme suivante :
Mortels, vous vous soumettez aux plus rudes travaux : la soif insatiable du gain vous jette au milieu des luttes et des combats ; et cependant la nature se contente de peu de chose ; mais l’ambition n’a pas de bornes ; c’est l’illustre fils de Néoclès qui l’a dit, inspiré par les Muses ou par le trépied sacré d’Apollon.
Mais ce que j’avance sera mieux démontré encore dans la suite par ses doctrines et ses paroles.
Dioclès dit que, des philosophes anciens, ceux qu’il préférait étaient Anaxagore – qu’il combat cependant sur quelques points – et Archélaüs, le maître de Socrate. On lit dans le même auteur qu’Épicure exerçait ses disciples à apprendre par cœur ses ouvrages.
Apollodore prétend, dans les Chroniques, qu’il avait eu pour maîtres Nausiphane et Praxiphane. Mais Épicure assure, dans la lettre à Eurydicus, n’avoir pas eu d’autre maître que lui-même. Il refusait, ainsi qu’Hermarchus, le titre de philosophe à Leucippe, que quelques auteurs, entre autres Apollodore, donnent pour maître à Démocrite. Démétrius de Magnésie dit qu’Épicure avait aussi reçu les leçons de Xénocrate.
Épicure emploie toujours le mot propre, et Aristophane le grammairien blâme à ce sujet la vulgarité de ses expressions. Il tenait tellement à la clarté que dans son traité de Rhétorique il ne recommande pas d’autre qualité. À la formule réjouissez-vous, il substituait dans ses lettres : agissez bien – vivez honnêtement.
Quelques-uns de ses biographes prétendent qu’il avait composé le traité intitulé Canon, d’après le Trépied de Nausiphane, dont il avait été disciple, et qu’il avait aussi suivi, à Samos, les leçons de Pamphilus le platonicien. Ils ajoutent qu’il s’adonna à la philosophie dès l’âge de douze ans, et devint chef d’école à trente-deux. Il était né, suivant les Chroniques d’Apollodore, la troisième année de la cent neuvième olympiade, sous l’archontat de Sosigène, le huit du mois Gamélion, sept ans après la mort de Platon. À l’âge de trente-deux ans, il établit son école à Mitylène, puis à Lampsaque ; après avoir enseigné cinq ans dans ces deux villes, il passa à Athènes, où il mourut âgé de soixante-douze ans, la seconde année de la cent vingt-septième olympiade, sous l’archontat de Pytharate. Il eut pour successeur le fils d’Agémarque, Hermarchus de Mitylène. On lit dans les lettres de ce dernier qu’Épicure mourut de la pierre, après quatorze jours de maladie. Suivant Hermippus il se fit mettre dans un bain chaud et demanda un peu de vin pur ; lorsqu’il l’eut bu, il recommanda à ses amis de ne point oublier ses doctrines et mourut quelques instants après. J’ai fait à ce sujet les vers suivants :
« Adieu, souvenez-vous de mes doctrines. » Telles furent les dernières paroles d’Épicure mourant à ses amis ; il entra dans un bain chaud, prit un peu de vin pur et alla ensuite boire les eaux glacées du Styx.
Telles furent la vie et la mort de ce philosophe. Voici son testament :
Je lègue par le présent tous mes biens à Amynomaque, de Baté, fils de Philocrate, et à Timocrate de Potamos, fils de Démétrius, conformément à la donation qui est déposée dans le temple de la mère des dieux ; aux conditions suivantes :
Ils donneront le jardin et ses dépendances à Hermarchus de Mitylène, fils d’Agémarque, à ses compagnons d’étude et à ses successeurs, pour y cultiver en commun la philosophie. Je leur recommande expressément de le conserver toujours, quoi qu’il arrive, aux philosophes héritiers de mes doctrines, pour y tenir leur école ; j’enjoins également de la manière la plus formelle aux héritiers d’Amynomaque et de Timocrate de maintenir en possession de ce jardin ceux auxquels l’auront légué les philosophes de mon école. Amynomaque et Timocrate laisseront à Hermarchus, sa vie durant, et à ses compagnons d’étude, la maison que je possède au bourg de Mélite.
Sur les revenus que je leur donne, ils prélèveront, d’accord avec Hermarchus, ce qui sera nécessaire pour célébrer l’anniversaire des funérailles de mon père, de ma mère et de mes frères, et pour fêter chaque année, selon la coutume établie, le jour de ma naissance, le dix du mois de Gamélion. Ils veilleront également à ce que la réunion de tous les philosophes de notre école établie en l’honneur de Métrodore et de moi ait lieu le vingt de chaque mois. Enfin ils célébreront, comme je le faisais moi-même, le jour consacré à mes frères dans le mois de Posidéon, et celui consacré à Polyène dans le mois de Métagitnion.
Amynomaque et Timocrate veilleront sur Épicure, fils de Métrodore, et sur le fils de Polyène, tout le temps qu’ils demeureront avec Hermarchus et recevront ses leçons. Ils prendront soin de la fille de Métrodore, et, lorsqu’elle sera en âge, ils la marieront à l’un des disciples d’Hermarchus, choisi par ce dernier, pourvu toutefois qu’elle soit modeste et obéisse en tout à Hermarchus. Ils prendront chaque année, sur les revenus que je laisse, avec l’avis et du consentement d’Hermarchus, ce qui sera nécessaire pour l’entretien de ces enfants, et ils s’associeront Hermarchus dans l’administration et l’emploi de ces revenus ; car il a vieilli avec moi dans la philosophie ; c’est lui que je laisse à la tête de mon école, et je désire que rien ne se fasse sans son aveu. Ils verront aussi avec lui à prélever sur mes biens une dot convenable pour la jeune fille, lorsqu’elle sera en âge d’être mariée.
Ils prendront soin de Nicanor, comme je l’ai fait moi-même ; car il est juste que ceux qui, partageant mes études, m’ont obligé de tout leur pouvoir et m’ont constamment témoigné une amitié à toute épreuve, ceux qui ont vieilli avec moi dans la philosophie, soient à l’abri du besoin autant qu’il dépend de moi.
Je donne tous mes livres à Hermarchus.
Si Hermarchus venait à mourir avant que les enfants de Métrodore fussent en âge de se suffire, je recommande à Amynomaque et à Timocrate de prendre sur les revenus que je laisse ce qui leur sera nécessaire et d’avoir soin que rien ne leur manque. Qu’ils respectent également toutes mes autres dispositions testamentaires et veillent autant que possible à leur rigoureuse exécution.
Parmi mes esclaves, j’affranchis Mus, Nicias et Lycon. Je donne aussi la liberté à Phédrium.
Au moment de mourir il écrivit la lettre suivante à Idoménée :
Je t’écrivais ces mots au dernier, au plus heureux jour de ma vie. J’endurais de telles douleurs de vessie et d’entrailles que rien ne pouvait en égaler la violence. Mais je trouvais une compensation à toutes ces souffrances dans les plaisirs de l’âme que me procurait le souvenir de mes travaux et de mes découvertes. Quant à toi, je te prie, au nom de l’amitié que tu m’as témoignée depuis ta jeunesse, au nom de ton amour pour la philosophie, de prendre soin des enfants de Métrodore.
Tel est son testament. Il eut un grand nombre de disciples. Parmi les plus célèbres est Métrodore de Lampsaque, fils d’Athénée – ou de Timocrate, – et de Sandée315, qui du moment où il eut connu Épicure, ne le quitta qu’une seule fois, pour aller passer six mois dans sa patrie, et revint ensuite auprès de lui. C’était un homme excellent sous tous les rapports, ainsi que l’atteste Épicure dans les Principes fondamentaux et dans le troisième livre du Timocrate. Il maria sa sœur Batide à Idoménée, et prit lui-même pour concubine Léontium, courtisane d’Athènes. Toujours ferme contre tout ce qui peut troubler l’âme, il était au-dessus des craintes de la mort, comme le témoigne Épicure, dans le premier livre du Métrodore. On dit qu’il mourut sept ans avant Épicure, dans la cinquante-troisième année de son âge. Du reste on voit par le testament cité plus haut qu’Épicure avait survécu à Métrodore, puisqu’il recommande d’avoir soin des enfants de ce dernier.
Épicure avait aussi pour ami un frère de Métrodore, Timocrate, déjà cité316.
Voici les titres des ouvrages de Métrodore : contre les Médecins, trois livres ; sur les Sens ; contre Timocrate ; de la Grandeur d’âme ; de la Maladie d’Épicure ; contre les Dialecticiens ; contre les Sophistes, neuf livres ; le Chemin de la sagesse ; de la Transformation ; de la Richesse ; contre Démocrite ; de la Noblesse.
Un autre disciple illustre d’Épicure est Polyène de Lampsaque, fils d’Athénodore, homme de mœurs douces et affectueuses, au rapport de Philodémus.
Nous devons citer aussi le successeur d’Épicure, Hermarchus de Mitylène, fils d’Agémarque. Né d’un père pauvre, il s’était adonné d’abord à la rhétorique. Ses ouvrages les plus remarquables sont : vingt-deux lettres sur Empédocle ; un traité des Sciences ; un livre contre Platon ; un autre contre Aristote. C’était du reste un homme de mérite. Il mourut de paralysie.
Viennent ensuite Thémista, femme de Léonte de Lampsaque, à laquelle Épicure a écrit plusieurs lettres, et Léonte lui-même ; Colotès et Idoménée, tous deux de Lampsaque. Ce sont là les plus célèbres.
Il faut y joindre encore : Polystrate, successeur d’Hermarchus ; Denys et Basilide, qui, après Polystrate, furent successivement à la tête de l’école d’Épicure ; Apollodore, surnommé le Tyran du Jardin, homme de mérite, et auteur de plus de quatre cents ouvrages ; Ptolémée le Blanc et Ptolémée le Noir, tous deux d’Alexandrie ; Zénon de Sidon, auditeur d’Apollodore, et écrivain d’une grande fécondité ; Démétrius, surnommé Lacon ; Diogène de Tarse, l’auteur des Dialogues choisis ; Orion et beaucoup d’autres, que les véritables épicuriens qualifient de sophistes.
Il y a eu trois autres Épicure : le premier, fils de Léonte et de Thémista ; le second, de Magnésie ; le troisième, gladiateur.
Aucun écrivain n’a égalé la fécondité d’Épicure, ni composé un aussi grand nombre d’ouvrages. Il a laissé plus de trois cents volumes, tous remplis de ses propres idées, sans aucune citation étrangère. Chrysippe voulut, au dire de Carnéade, qui l’appelle le parasite des livres d’Épicure, rivaliser avec lui quant au nombre des productions ; Épicure composait-il un ouvrage, Chrysippe se hâtait d’en faire autant ; mais, par suite de cet empressement à le suivre, il a rempli ses œuvres de redites, de choses avancées au hasard et mal digérées. Ses livres sont tellement farcis de citations qu’il ne reste rien du sien, défaut qui lui est commun avec Zénon et Aristote.
La valeur des écrits d’Épicure égale leur multitude ; voici les plus remarquables : de la Nature, trente-sept livres ; des Atomes et du Vide ; de l’Amour ; Abrégé des écrits contre les physiciens ; Doutes, contre les Mégariques ; Axiomes fondamentaux ; sur ce qu’on doit rechercher et éviter ; de la Fin ; du Criterium, ou Canon ; Chérédème ; des Dieux ; de la Piété ; Hégésianax ; de la Conduite de la vie, quatre livres ; de la Justice dans les actes ; Néoclès ; à Thémista ; le Banquet ; Eurylochus ; à Métrodore ; de la Vue ; sur les Angles des atomes ; du Tact ; de la Destinée ; Principes, sur les Passions ; à Timocrate ; Pronostic ; Exhortations ; des Images ; de la Représentation sensible ; Aristobule ; de la Musique ; de la Justice et des autres Vertus ; des Présents et de la Reconnaissance ; Polymède ; Timocrate, trois livres ; Métrodore, cinq livres ; Antidorus, deux livres ; Sentiments sur le Notus ; à Mithrès ; Callistolas ; de la Royauté ; Anaximène ; enfin des Lettres.
Je vais tâcher maintenant de donner une idée de la doctrine exposée dans ces ouvrages, en reproduisant trois lettres où Épicure a lui-même résumé toute sa philosophie. J’y joindrai les Axiomes fondamentaux, et tout ce qui me paraîtra digne d’être cité dans les autres traités, afin que tu puisses te former une idée nette d’Épicure, et me juger moi-même.
La première de ces lettres est adressée à Hérodote, et roule sur la nature en général ; la seconde, à Pythoclès, a pour objet les phénomènes célestes ; la troisième, à Ménécée, traite de la morale. Je commencerai par la première, après avoir préalablement indiqué la division de la philosophie chez Épicure.
Il la divise en trois parties : canonique, physique, morale. La canonique, qui sert de préparation à la science, est renfermée dans un seul ouvrage intitulé Canon. La physique contient toute la théorie de la nature ; il en donne une exposition régulière dans les trente-sept livres du traité de la Nature, et en résume les principes dans ses Lettres. La morale traite de ce que nous devons rechercher et éviter ; elle est développée dans les livres sur la Conduite de la vie, dans les Lettres et dans le traité de la Fin. On joint ordinairement la canonique à la physique, et on la désigne sous les noms de Criterium du vrai, Traité des Principes, Philosophie élémentaire. La physique s’appelle aussi Traité de la Production et de la Destruction ; Philosophie de la nature. La morale porte également divers titres : De ce qu’il faut rechercher et éviter ; Conduite de la vie ; de la Fin. Quant à la dialectique, les épicuriens la rejettent comme inutile ; ils disent que la conformité du langage avec les choses suffit au physicien pour avancer sûrement dans l’étude de la nature.
Épicure dit, dans le Traité intitulé Canon, qu’il y a trois criteriums du vrai : les sens, les prénotions de l’entendement, les affections317. Ses disciples y joignent aussi les notions de l’entendement, qui résultent des impressions sensibles. Épicure reproduit les mêmes principes dans l’Abrégé à Hérodote et dans les Axiomes fondamentaux.
« Les sens, dit-il, sont dépourvus de raison ; ils ne sont pas capables de mémoire318. En effet par eux-mêmes ils ne sont cause d’aucun mouvement, et lorsqu’ils ont reçu une impression d’une cause extérieure, ils ne peuvent rien y ajouter ni en retrancher. De plus, leurs données sont au-dessus de tout contrôle ; car une sensation ne peut pas en juger une autre semblable à elle-même ; elles ont toutes deux une égale valeur ; elle ne juge pas davantage une sensation différente ; leurs objets n’étant pas les mêmes ; en un mot un sens n’en contrôle pas un autre, puisque les données de tous s’imposent également à nous. Le raisonnement ne peut pas davantage prononcer sur les sens ; car nous avons dit que tout raisonnement a la sensation pour base. La réalité et l’évidence de la sensation établissent la certitude des sens ; car les impressions de la vue et de l’ouïe sont tout aussi réelles, aussi évidentes que la douleur.
« Il résulte de là que nous devons juger des choses obscures, par analogie avec celles que nous percevons directement. En effet toute notion dérive des sens, ou directement ou en vertu d’une proportion319, d’une analogie, d’une composition ; le raisonnement toutefois a une part dans ces dernières opérations. Les visions de la folie et du sommeil ont un objet réel ; car elles agissent sur nous, et ce qui n’a pas de réalité ne produit aucune action. »
Par prénotion les épicuriens entendent une sorte de conception, une notion vraie, une opinion, une idée générale qui subsiste en nous, en d’autres termes le souvenir d’un objet extérieur, souvent perçu antérieurement ; telle est cette idée : L’homme est un être de telle nature. En même temps que nous prononçons le mot homme, nous concevons immédiatement le type de l’homme, en vertu d’une prénotion que nous devons aux données antérieures des sens. La notion première que réveille en nous chaque mot est donc vraie ; en effet nous ne pourrions pas chercher une chose, si nous n’en avions préalablement l’idée. Pour affirmer que ce que nous voyons au loin est un cheval ou un bœuf, il faut qu’en vertu d’une prénotion nous connaissions déjà la forme du cheval et du bœuf. D’ailleurs nous n’aurions pas pu donner de noms aux choses si nous n’en avions eu une notion préalable. Ces prénotions offrent donc toute certitude.
Quant aux jugements, leur certitude tient à ce que nous les rapportons à une notion antérieure, certaine par elle-même, en vertu de laquelle nous prononçons ; par exemple, comment savons-nous que ceci est un homme ?320 Les épicuriens donnent aussi au jugement le nom de supposition321, et disent qu’il peut être vrai ou faux. Il est vrai si l’évidence des sens le confirme ou ne le contredit pas ; il est faux dans le cas contraire. De là vient chez eux l’expression suspension du jugement ; par exemple avant de prononcer que tel objet est une tour, il faut attendre qu’on en soit proche, et juger d’après l’impression qu’il produit de près.
Ils admettent deux espèces d’affections, communes à tous les animaux, le plaisir et la douleur, l’une naturelle, l’autre contre nature. Ce sont ces affections, disent-ils, qui prononcent sur ce que nous devons rechercher et éviter322. Ils distinguent aussi deux sortes de questions : celles qui portent sur les choses mêmes, et celles qui n’ont pour objet que les mots. Telle est, en abrégé, leur doctrine sur la division de la philosophie et le criterium du vrai. Passons maintenant à la première lettre.
ÉPICURE À HÉRODOTE, SALUT
Beaucoup de personnes, cher Hérodote, ne peuvent ni approfondir tout ce que j’ai écrit sur la nature, ni étudier les plus considérables de mes ouvrages ; j’ai fait pour elles un abrégé de toute ma doctrine, afin qu’elles puissent aisément s’en graver les points fondamentaux dans la mémoire, et qu’en toutes circonstances elles aient à leur disposition les principes les plus incontestables lorsqu’elles voudront s’appliquer à l’étude de la nature. Quant à ceux qui déjà se sont avancés assez loin dans la contemplation de l’univers, il leur est également nécessaire d’avoir présent à la mémoire un tableau résumé de toute la doctrine ; car les notions d’ensemble nous sont plus indispensables que les connaissances particulières. On doit donc s’attacher de préférence aux premières et déposer dans sa mémoire des principes sur lesquels on puisse s’appuyer pour arriver à une perception exacte des choses et à des connaissances certaines sur les objets particuliers ; on a atteint ce but, lorsqu’on a embrassé les conceptions et pour ainsi dire les types les plus essentiels et qu’on se les est gravés dans l’esprit, – car cette connaissance claire et précise de l’ensemble des choses facilite nécessairement les perceptions particulières, – lorsqu’on a ramené ces conceptions à des éléments et à des termes simples ; en effet, une synthèse véritable, comprenant tout le cercle des phénomènes de l’univers, doit pouvoir résumer en elle-même et en peu de mots tous les faits particuliers précédemment étudiés. Cette méthode étant utile même à ceux qui sont déjà familiarisés avec les lois de l’univers, je leur recommande – tout en poursuivant sans relâche l’étude de la nature, qui contribue plus qu’aucune autre au calme et au bonheur de la vie –, de faire un résumé, un sommaire de leurs opinions323.
Il faut d’abord, cher Hérodote, déterminer exactement la notion comprise sous chaque mot, afin de pouvoir y rapporter, comme à un criterium, les conceptions qui émanent de nous-mêmes, les recherches ultérieures, les difficultés ; autrement les jugements n’ont aucune base ; on remonte à l’infini de démonstration324 en démonstration, ou bien on se paye de vains mots. En effet, il est de toute nécessité que, dans chaque mot on perçoive directement, et sans le secours d’aucune démonstration, la notion fondamentale qu’il exprime325, si l’on veut avoir une base à laquelle on rapporte les recherches, les difficultés, les jugements personnels326, quel que soit d’ailleurs le criterium qu’on adopte, soit qu’on prenne pour règle les données des sens ou en général la perception actuelle, soit qu’on s’en tienne à l’idée elle-même327 ou à tout autre criterium.
Il faut aussi noter avec soin les impressions que nous éprouvons en présence des objets, afin de nous y reporter dans les circonstances où il est nécessaire de suspendre le jugement, ou bien lorsqu’il s’agit de choses dont l’évidence n’est pas immédiatement perçue.
Ces bases une fois posées, on peut passer à l’étude des choses dont l’évidence n’est pas immédiate. Et d’abord on doit admettre que rien ne vient du non-être ; car autrement tout viendrait de tout, sans qu’il y eût aucun besoin de germes. Si, d’un autre côté, ce qui disparaît à nos yeux était détruit absolument et passait au non-être, toutes choses seraient anéanties, puisqu’il ne resterait aucuns éléments dans lesquels elles se seraient résolues. Il est certain que l’univers a toujours été et sera toujours tel qu’il est actuellement ; car il n’y a rien en quoi il puisse se transformer, puisqu’en dehors de l’univers il n’y a rien qui puisse pénétrer en lui et y produire quelque changement.
[Il établit les mêmes principes au commencement du Grand Abrégé et dans le premier livre du traité de la Nature.]328
Il n’y a point de place pour le non-être dans l’univers329 ; car les sens nous attestent partout et toujours que les corps sont réellement, et le témoignage des sens doit être, comme je l’ai dit plus haut, la règle de nos raisonnements sur ce qui n’est pas immédiatement perçu. D’ailleurs, si ce que nous appelons vide, espace, nature intangible, n’avait pas une existence réelle, il n’y aurait pas quelque chose où les corps pussent être contenus, à travers quoi ils pussent se mouvoir comme nous les voyons se mouvoir en réalité. Ajoutons à cela qu’on ne peut concevoir ni en vertu de la perception, ni en vertu d’une analogie fondée sur la perception, aucune qualité générale, propre à tous les êtres, qui ne soit ou un attribut, ou un accident du corps, ou du vide.
[Mêmes principes dans les livres un, quatorze et quinze du traité de la Nature, et dans le Grand Abrégé.]
Parmi les corps, les uns sont des composés, les autres sont les éléments des composés. Ces derniers sont insécables et à l’abri de toute transformation ; – autrement tout se résoudrait dans le non-être. – Ils persistent par leur force propre au milieu de la dissolution des complexes, étant absolument pleins, et, à ce titre, n’offrant aucune prise à la destruction. Il faut donc nécessairement que les principes des choses soient des éléments corporels insécables.
L’univers est infini ; car ce qui est fini a une extrémité, et qui dit extrémité dit relation330 ; par suite, ce qui n’a pas d’extrémité n’a pas de fin, et ce qui n’a pas de fin est infini et non fini. L’univers est infini, et sous le rapport de la quantité des corps, et sous celui de l’étendue du vide ; car si le vide était infini, les corps étant finis, les corps ne pourraient demeurer en aucun lieu ; ils seraient transportés, disséminés à travers le vide infini, faute de pouvoir s’affermir, se contenir l’un l’autre par des chocs mutuels. Si d’un autre côté le vide était fini, les corps étant infinis, ceux-ci ne pourraient y être contenus.
De plus, les atomes qui forment les corps, ces éléments pleins dont viennent et dans lesquels se résolvent les complexes, affectent une incalculable variété de formes ; car les différences si nombreuses que présentent les corps ne peuvent pas résulter de l’agrégation des mêmes formes. Chaque variété de formes comprend une infinité d’atomes ; mais il n’y a pas une infinité de variétés ; seulement le nombre en est incalculable.
[Il ajoute plus bas que la divisibilité à l’infini est impossible, car, dit-il, il n’y a que les qualités331 qui changent, – à moins ; que de division en division on ne veuille aller absolument jusqu’à l’infinie petitesse.]332
Les atomes sont dans un mouvement continuel.
[Il dit plus loin qu’ils se meuvent avec une égale vitesse de toute éternité, le vide n’offrant pas plus de résistance aux plus légers qu’aux plus lourds333.]
Parmi les atomes, ceux-ci sont séparés par de grandes distances ; ceux-là sont rapprochés dans la formation d’agrégats, ou enveloppés par d’autres qui s’agrègent ; mais, dans ce dernier cas, ils n’en conservent pas moins leur mouvement propre, grâce à la nature du vide qui les sépare les uns des autres, et ne leur offre aucune résistance. La solidité qu’ils possèdent fait qu’en s’entre-choquant ils réagissent les uns sur les autres, jusqu’à ce qu’enfin ces chocs répétés amènent la dissolution de l’agrégat. À tout cela il n’y a point de cause extérieure, les atomes et le vide étant les seules causes.
[Il dit plus bas que les atomes n’ont aucune qualité propre, excepté la forme, l’étendue et la pesanteur. Quant à la couleur, il dit, au douzième livre des Principes, qu’elle varie selon la position des atomes. Du reste, il n’attribue pas aux atomes toute espèce de dimension.]
Jamais, il est vrai, aucun atome n’a été perçu par les sens ; mais si l’on retient tout ce que j’en dis ici, le mot seul offrira à la pensée une image suffisante de la nature des choses.
Il y a une infinité de mondes, soit qu’ils ressemblent à celui-ci, soit qu’ils en diffèrent ; car les atomes étant en nombre infini, comme je l’ai établi plus haut, se portent nécessairement à des distances immenses ; et d’ailleurs, cette multitude infinie d’atomes dont se forme le monde ou par lesquels il est produit, ne pourrait être absorbée tout entière par un seul monde, ni même par des mondes en nombre fini, qu’on les suppose semblables au nôtre ou différents. Il n’y a donc rien qui s’oppose à l’infinité des mondes.
De plus, il existe des images, semblables pour la forme aux corps solides que nous voyons, mais qui en diffèrent beaucoup par la ténuité de leur substance. En effet, il n’est pas impossible qu’il y ait dans l’espace des espèces de sécrétions de ce genre, une aptitude à former des surfaces sans profondeur et d’une extrême ténuité, ou bien que des solides il émane des particules qui conservent la continuité, la disposition et le mouvement qu’elles avaient dans le corps. Je donne le nom d’images à ces représentations. Lorsque leur mouvement à travers le vide a lieu sans obstacle et sans choc, elles franchissent dans un temps insaisissable à la pensée toute étendue concevable ; car c’est le choc ou l’absence de choc qui produisent la rapidité ou la lenteur du mouvement. Toutefois, un corps en mouvement ne se trouve pas, dans un temps saisissable à la pensée, en plusieurs lieux à la fois ; cela ne saurait se concevoir334 ; de quelque point de l’infini qu’il arrive dans un temps appréciable, et quel que soit le lieu de sa course où nous saisissons son mouvement, il a déjà quitté ce lieu au moment de la pensée. Car ce mouvement que nous avons admis jusqu’ici ne rencontrer aucun obstacle à sa vitesse, est absolument dans les mêmes conditions que celui dont la rapidité est ralentie par le choc.
Il est utile aussi de retenir ce principe, à savoir que les images ont une ténuité incomparable, – ce qui, du reste, n’est nullement contredit par les apparences sensibles ; – d’où il suit que leur vitesse est aussi incomparable ; car elles trouvent partout un passage facile, et de plus leur infinie petitesse fait qu’elles n’éprouvent aucun choc ou n’en éprouvent que fort peu, tandis qu’une multitude infinie d’éléments rencontre bientôt quelque obstacle.
Il ne faut pas oublier non plus que la production des images est simultanée à la pensée, car de la surface des corps s’écoulent continuellement des images de ce genre, d’une manière insensible cependant, parce qu’elles sont immédiatement remplacées. Elles conservent longtemps la même disposition et le même arrangement que les atomes dans le solide, quoique pourtant leur forme puisse quelquefois être altérée. La production directe des images dans l’espace est également instantanée335, parce que ces images ne sont que des surfaces légères et sans profondeur.
Du reste, on verra clairement qu’il n’y a rien là qui soit contredit par les données sensibles, si l’on fait attention au mode d’exercice des sens, et si on veut expliquer les rapports qui s’établissent entre les objets extérieurs et nous-mêmes. Ainsi, il faut admettre que quelque chose passe des objets extérieurs en nous pour produire la vue et la connaissance des formes. Car il est difficile de concevoir que les objets externes puissent nous donner par l’intermédiaire de l’air qui est entre eux et nous, ou au moyen de rayons, d’émissions quelconques allant de nous à eux, une empreinte de leur forme et de leur couleur ; ce phénomène, au contraire, s’explique parfaitement si l’on admet que certains simulacres de même couleur, de même forme et d’une grandeur proportionnelle passent de ces objets à nous et arrivent ainsi à la vue et à l’intelligence. Ces simulacres sont animés d’une grande vitesse, et comme d’un autre côté l’objet solide formant une masse compacte et renfermant une grande quantité d’atomes, émet toujours la même quantité de particules, la vision est continue, et il ne se produit en nous qu’une seule représentation qui conserve toujours le même rapport avec l’objet.
Toute conception, toute perception sensible, qu’elle porte sur la forme ou sur d’autres attributs, n’est que la forme même du solide perçue directement, soit en vertu d’une sorte de condensation actuelle et continue de l’image, soit par suite des traces qu’elle a laissées en nous.
L’erreur, les faux jugements tiennent toujours à ce qu’on suppose qu’une idée préconçue sera confirmée ou ne sera pas démentie par l’évidence ; ensuite, lorsqu’elle n’est pas confirmée, nous formons notre jugement en vertu d’une sorte d’initiative de la pensée, liée, il est vrai, à la perception et à la représentation directe, mais à laquelle se joint une conception à nous propre, de laquelle résulte l’erreur. En effet, les représentations que l’intelligence réfléchit comme un miroir, soit qu’on les perçoive dans le songe, soit qu’on les embrasse par un acte personnel de la pensée ou par quelque autre faculté judiciaire, ne ressembleraient pas aux objets qu’on appelle réels et vrais, s’il n’y avait pas des objets de ce genre perçus directement ; et, d’un autre côté, l’erreur ne serait pas possible s’il n’y avait pas un acte personnel, une sorte d’initiative de l’intelligence, liée, il est vrai, à la représentation directe, mais allant au-delà de cette représentation. Cette conception, liée à la perception directe que produit la représentation, mais allant au-delà, grâce à un acte propre de la pensée individuelle, produit l’erreur lorsque l’évidence ne la confirme pas ou la contredit ; lorsque l’évidence la confirme ou ne la contredit pas, elle donne la vérité. Il faut retenir soigneusement ces principes afin de ne point rejeter l’autorité des facultés qui perçoivent directement la vérité, et pour ne pas jeter d’un autre côté le trouble dans l’intelligence en accordant au faux la même confiance qu’au vrai.
L’audition est produite par une sorte de courant émanant de l’objet qui parle, ou qui produit un son, un bruit, en un mot qui excite d’une manière quelconque les sensations de l’ouïe. Ce courant se subdivise en plusieurs parties, semblables entre elles, et qui, conservant non seulement un certain rapport les unes avec les autres, mais même une sorte d’identité particulière avec l’objet dont elles émanent, nous mettent le plus souvent en communication de sentiments avec cet objet, ou du moins nous font connaître l’existence de quelque chose d’extérieur. Si ces courants ne portaient pas avec eux quelque chose de la manière d’être de l’objet, cette communication de sentiments serait impossible. Il ne faut donc pas croire que c’est l’air qui reçoit une certaine forme sous l’action de la voix ou de tout autre son ; car il est de toute impossibilité que la voix agisse ainsi sur l’air. Mais la percussion produite en nous lorsqu’il y a émission de voix donne lieu à un dégagement de certaines particules336 qui constituent un courant semblable à un souffle léger, et de là résulte pour nous la sensation acoustique.
On doit admettre qu’il en est de l’odorat comme de l’ouïe : il n’y aurait aucune sensation d’odeur s’il n’émanait des objets certaines particules capables de faire impression sur l’odorat, les unes mal appropriées à l’organe et qui y portent le désordre, les autres appropriées et qui agissent sans trouble.
On doit admettre aussi que les atomes ne possèdent aucune des qualités des objets sensibles, à l’exception de la forme, de la pesanteur, de l’étendue, et de tout ce qui est nécessairement inhérent à la forme. En effet, toute qualité est variable ; mais les atomes sont nécessairement invariables ; car il faut bien que dans la dissolution des complexes il y ait quelque chose qui persiste, solide et indestructible, de telle sorte que le changement n’ait pas lieu de l’être au non-être, ni du non-être à l’être, mais qu’il résulte ou d’un simple déplacement des parties, ce qui est le plus ordinaire, ou de l’adjonction, du retranchement de certaines particules. Il suit de là que ce qui n’admet pas en soi de transformation est impérissable, ne participe en rien à la nature de ce qui change, en un mot, a des dimensions et des formes invariablement déterminées. Ce qui prouve qu’il en est ainsi, c’est que, même dans les transformations qui ont lieu sous nos yeux par suite du retranchement de certaines parties, nous pouvons reconnaître la forme de ces parties constitutives, tandis que les qualités qui ne sont pas constitutives337 ne persistent pas comme la forme, mais périssent dans la dissolution de l’ensemble. Les attributs que nous avons indiqués338 suffisent pour expliquer toutes les différences des complexes ; car il faut nécessairement laisser subsister quelque chose d’indestructible pour que tout ne se résolve pas dans le non-être.
Du reste, on ne doit pas croire qu’il y ait des atomes de toute grandeur, si l’on ne veut se mettre en contradiction avec les phénomènes. Mais il faut admettre qu’il y en a de grandeurs différentes, car, cela étant, il est bien plus facile de rendre compte des impressions et des sensations. Toutefois, je le répète, il n’est pas nécessaire, pour expliquer les différences des qualités, d’attribuer aux atomes toute espèce de dimensions.
Ne t’imagine pas non plus que l’atome puisse devenir visible pour nous339 ; car d’abord on ne voit pas que cela ait lieu, et ensuite on ne peut pas même concevoir comment l’atome deviendrait visible. En outre, il ne faut pas croire que dans un corps fini il y ait des particules de toute espèce et en nombre infini. Par conséquent, on doit non seulement rejeter la divisibilité à l’infini en parcelles de plus en plus petites, pour ne pas réduire toutes choses à rien et n’être pas forcé d’admettre que, dans une masse composée d’une foule d’éléments, l’être puisse se ramener au non-être ; mais on ne peut pas même supposer qu’un objet fini soit susceptible de transformations à l’infini, pas même de transformations en objets plus petits ; car une fois qu’on a dit que dans un objet il y a des particules de toute espèce et en nombre infini, il n’y a plus absolument aucun moyen de concevoir que cet objet puisse avoir une grandeur finie. En effet, il est évident que ces particules, infinies en nombre, ont une dimension quelconque340, et, quelle que soit d’ailleurs cette dimension, les objets qui en sont composés auront une grandeur infinie, tout en présentant des formes déterminées et des limites perçues par les sens. On conçoit facilement, sans qu’il soit nécessaire d’étudier directement cette dernière question, que telle serait la conséquence de la supposition que nous combattons ; et ainsi, de conséquence en conséquence, on arriverait à concevoir chaque objet comme infini.
Il faut admettre aussi que la plus petite particule perceptible aux sens n’est ni absolument semblable aux objets susceptibles de transformation, ni absolument différente. Elle a quelques caractères communs avec les objets qui se transforment ; mais elle en diffère en ce qu’elle ne laisse pas apercevoir en elle de parties distinctes. Lors donc que nous voulons, en vertu de ces caractères communs et de cette similitude, nous former une idée de la plus petite particule sensible, en prenant pour termes de comparaison les objets qui changent, il faut qu’entre ces divers objets nous saisissions quelque caractère commun ; ainsi nous les examinons successivement, du premier au dernier, non pas en eux-mêmes, ni en tant que composés de parties juxtaposées, mais seulement en tant qu’étendus ; en d’autres termes, nous considérons les grandeurs en elles-mêmes et d’une manière abstraite, en tant qu’elles mesurent, les plus grandes une plus grande étendue, les plus petites une étendue moindre. Cette analogie s’applique à l’atome en tant que nous le considérons comme ayant la plus petite dimension possible. Évidemment il diffère par la petitesse de tous les objets sensibles ; mais cette analogie lui est applicable ; en un mot, nous établissons par cette comparaison que l’atome a réellement une étendue, mais nous excluons toute dimension considérable pour ne lui accorder que de petites proportions341.
Il faut admettre aussi, en prenant pour guide le raisonnement qui nous découvre les choses invisibles aux sens, que les grandeurs les plus petites, celles qui ne sont pas composées et forment la limite extrême de l’étendue sensible, sont la mesure première des autres grandeurs qui ne sont dites plus grandes ou plus petites que par leur rapport avec celles-là ; car les rapports qu’elles soutiennent avec les particules non sujettes à transformation, suffisent pour leur donner ce caractère de mesure première ; mais elles ne peuvent pas, comme les atomes, s’agréger et former des complexes en vertu d’un mouvement propre.
De plus, il ne faut pas dire, à propos de l’infini, que tel point en est le plus haut ou le plus bas, car le haut et le bas y doivent être reportés à l’infini. Nous savons en effet que si, voulant déterminer l’infini, nous concevons un point au-dessus de notre tête, ce point, quel qu’il soit, ne nous paraîtra jamais avoir le caractère en question ; autrement, ce qui serait situé au-dessous du point conçu comme la limite de l’infini, serait en même temps, et par rapport à ce même point, haut et bas ; ce qu’il est impossible de concevoir.
Il suit de là que la pensée ne peut concevoir qu’un seul mouvement de translation, de bas en haut, à l’infini, et un seul mouvement de haut en bas ; de bas en haut quand bien même l’objet en mouvement, allant de nous aux lieux situés au-dessus de notre tête, rencontrerait dix mille fois les pieds de ceux qui sont au-dessus de nous ; de haut en bas quand bien même il se porterait vers la tête de ceux qui sont au-dessous
de nous ; car ces deux mouvements, envisagés en eux-mêmes et dans leur ensemble, sont conçus comme réellement opposés l’un à l’autre dans leur marche vers l’infini.
De plus, tous les atomes sont nécessairement animés de la même vitesse, lorsqu’ils se meuvent à travers le vide où aucun choc ne les entrave. Car pourquoi les atomes lourds auraient-ils un mouvement plus rapide que les atomes petits et légers, puisque de part et d’autre ils ne rencontrent aucun obstacle ? Pourquoi les petits auraient-ils une vitesse supérieure aux grands, les uns et les autres trouvant partout un passage facile, du moment où aucun choc n’entrave leur mouvement ? Mouvement de bas en haut, mouvement horizontal de va-et-vient en vertu de la percussion réciproque des atomes, mouvement en bas, en vertu de leur propre poids, tout sera égal, car dans quelque sens que l’atome se porte, il doit avoir un mouvement aussi rapide que la pensée, jusqu’au moment où il est répercuté, en vertu d’une cause extérieure ou de son propre poids, par le choc d’un objet résistant.
Même dans les composés, un atome ne se meut pas plus rapidement qu’un autre ; en effet, si l’on n’envisage que le mouvement continu de l’atome, qui s’accomplit dans un instant indivisible, le plus court possible, tous ont un mouvement également rapide342. Toutefois, l’atome n’a pas dans un temps perceptible à l’intelligence, un mouvement continu dans une même direction, mais bien une série de mouvements oscillatoires desquels résulte en dernière analyse un mouvement continu perceptible aux sens. Si donc on supposait, en vertu du raisonnement sur les invisibles343 que dans des intervalles de temps accessibles à la pensée les atomes ont un mouvement continu, on se tromperait, car ce qui est conçu par la pensée est vrai, tout aussi bien que ce qui est directement perçu344.
Revenons maintenant à l’étude des affections et des sensations345 ; ce sera le meilleur moyen de prouver que l’âme est une substance corporelle, composée de particules extrêmement déliées, répandue dans tous les membres du corps et offrant une grande analogie avec une sorte de souffle mêlé de chaleur, semblable enfin tantôt à l’un, tantôt à l’autre de ces deux principes346. Il existe en elle une partie spéciale, douée d’une extrême mobilité par suite de la ténuité plus grande des principes qui la composent et par cela même en rapport de sympathie plus immédiat avec le reste du corps. C’est ce que démontrent suffisamment les facultés de l’âme, les passions, la mobilité de sa nature, les pensées, en un mot tout ce dont la privation est pour nous la mort. On doit admettre que c’est dans l’âme surtout qu’est le principe de la sensation. Toutefois, elle ne posséderait pas ce pouvoir si elle n’était enveloppée par le reste du corps qui le lui communique et le reçoit d’elle à son tour, mais seulement dans certaine mesure ; car il y a certaines affections de l’âme dont il n’est pas capable. C’est pour cela que, l’âme évanouie, le corps ne possède plus la sensation ; car ce n’est point là une faculté qui lui soit propre à lui-même ; mais, d’un autre côté, elle ne peut se manifester dans l’âme que par l’intermédiaire du corps : l’âme, réfléchissant les manifestations accomplies dans la substance qui l’environne, réalise en elle-même, en vertu d’un pouvoir qui lui est propre, des affections sensibles, et les communique ensuite au corps en vertu des liens réciproques de sympathie qui l’unissent à lui. C’est pour cela aussi que la destruction d’une partie du corps n’entraîne pas pour l’âme, tant qu’elle réside dans le corps, la cessation de tout sentiment, pourvu que les sens conservent quelque énergie ; – quoique cependant la dissolution de l’enveloppe corporelle, ou même d’une de ses parties, puisse quelquefois amener la destruction de l’âme. – Le reste du corps, au contraire, même lorsqu’il persiste, ou en entier ou en partie, perd tout sentiment par la dispersion de cet agrégat d’atomes, quel qu’il soit, qui forme l’âme. Lorsque tout l’assemblage du corps se dissout, l’âme se dissipe ; elle cesse d’avoir les facultés qui lui étaient auparavant inhérentes, en particulier le pouvoir moteur ; de sorte que le sentiment périt également pour elle ; car il est impossible de concevoir qu’elle sente encore, du moment où elle n’est plus dans les mêmes conditions d’existence et ne possède plus les mêmes mouvements relativement au même système organique ; du moment enfin où elle ne réside plus dans l’enveloppe, dans le milieu où elle possède actuellement ces mouvements.
[Il exprime les mêmes idées dans d’autres ouvrages, et ajoute que l’âme est composée des atomes les plus légers et les plus ronds, atomes tout à fait différents de ceux du feu. Il distingue en elle la partie irrationnelle, répandue dans tout le corps, et la partie rationnelle, qui a pour siège la poitrine, comme le prouvent la crainte et la joie. Le sommeil, dit-il, se produit lorsque les parties de l’âme, disséminées dans tout l’ensemble du corps, se concentrent, ou bien lorsqu’elles se dispersent et s’échappent par les ouvertures du corps347 ; car de tous les corps émanent des particules348.]
Le mot incorporel se prend dans sa véritable acception pour exprimer ce qui en soi est conçu comme tel ; or, rien ne peut être conçu en soi comme incorporel, que le vide ; mais le vide ne peut être ni passif ni actif ; il est seulement la condition et le lieu du mouvement ; donc ceux qui prétendent que l’âme est incorporelle prononcent des mots vides de sens ; car, si elle avait ce caractère, elle ne pourrait ni produire, ni recevoir aucune action, et nous voyons clairement au contraire qu’elle a cette double faculté.
Qu’on applique donc tous ces raisonnements aux affections et aux sensations, en se rappelant les idées que nous avons posées en commençant, et on verra clairement que ces principes généraux renferment une solution exacte de tous les cas particuliers.
Quant aux formes, aux couleurs, aux grandeurs, à la pesanteur et aux autres qualités que l’on considère comme des attributs, soit de tous les corps, soit seulement des corps visibles et perçus par la sensation, voici sous quel point de vue on doit les considérer : ce ne sont pas des substances particulières, ayant une existence propre ; car cela ne peut se concevoir ; on ne peut pas dire davantage qu’elles n’ont aucune réalité ; ce ne sont pas non plus des substances incorporelles inhérentes au corps, ni des parties du corps ; mais elles constituent par leur ensemble la substance éternelle et l’essence du corps tout entier. Il ne faut pas croire cependant que le corps en soit composé comme un agrégat est formé de particules de moindre dimension, atomes ou grandeurs quelconques plus petites que le composé lui-même ; elles constituent seulement par leur réunion, je le répète, la substance éternelle du corps. À chacun de ces attributs répondent des idées et des perceptions particulières ; mais ils ne peuvent être perçus indépendamment du sujet tout entier ; l’ensemble de toutes ces perceptions forme l’idée de corps. Les corps possèdent souvent aussi d’autres attributs qui ne leur sont pas éternellement inhérents, mais qui ne peuvent pas non plus être rangés parmi les choses invisibles et incorporelles. Ainsi, il suffit d’exprimer l’idée générale du mouvement de translation pour faire concevoir à l’instant certaines qualités distinctes et de ces ensembles qui, pris dans leur totalité reçoivent le nom de corps, et des attributs nécessaires et éternels sans lesquels le corps ne peut être conçu. Certaines perceptions répondent à ces attributs ; mais cependant ils ne peuvent être connus abstractivement et indépendamment d’un sujet ; bien plus, comme ce ne sont pas des attributs nécessairement inhérents à l’idée de corps, on ne peut les percevoir qu’au moment où ils apparaissent. Ce sont des réalités, cependant, et il ne faudrait point leur refuser l’être et l’existence par cela seul qu’ils n’ont ni le caractère des ensembles auxquels nous donnons le nom de corps, ni celui des attributs éternels. On se tromperait également en supposant qu’ils ont une existence propre et indépendante ; car cela n’est vrai ni pour eux, ni pour les attributs éternels. Ce sont, on le voit clairement, des accidents du corps, accidents qui ne font pas nécessairement partie de sa nature ; qui ne peuvent pas non plus être considérés comme des substances indépendantes, mais à chacun desquels la sensation donne le caractère particulier sous lequel il nous apparaît.
Une autre question importante est celle du temps. Ici on ne peut plus appliquer le mode d’investigation auquel nous soumettons les autres objets, que nous étudions dans un sujet donné, et que nous rapportons aux prénotions qui sont en nous-mêmes. Il nous faut saisir, par analogie et en parcourant le cercle des choses comprises sous cette dénomination générale de temps, il faut saisir, dis-je, le caractère essentiel qui fait que nous disons que le temps est long ou qu’il est court. Il n’est pas nécessaire pour cela de chercher de nouvelles dénominations comme préférables à celles qui sont usitées ; contentons-nous de celles par lesquelles le temps est ordinairement désigné. Il ne faut pas non plus, comme certains philosophes, affirmer du temps quelque attribut particulier, car cela ferait supposer que son essence est la même que celle de cet attribut. Il suffit de rechercher de quoi on compose et avec quoi on mesure cette nature particulière qui est le temps. Pour cela il n’y a pas besoin de démonstration ; une simple exposition suffit : il est évident en effet que nous le composons des jours, des nuits et de leurs parties ; la passion et l’impassibilité, le mouvement et le repos sont également compris dans le temps ; enfin il est évident qu’à propos de ces divers états nous concevons une propriété particulière à laquelle nous donnons le nom de temps.
[Il expose les mêmes principes dans le second livre du traité de la Nature et dans le Grand Abrégé.]
C’est de l’infini qu’ont été tirés les mondes et tous les agrégats finis qui présentent de nombreuses analogies avec ceux que nous observons sous nos yeux. Chacun de ces objets, grands et petits, a été séparé de l’infini par un mouvement à lui propre. D’un autre côté tous ces corps seront successivement détruits, les uns plus vite, les autres moins, ceux-ci sous l’influence de telle cause, ceux-là par l’action de telle autre.
[Il est évident d’après cela qu’il regarde les mondes comme périssables, puisqu’il admet que leurs parties se transforment. – Il dit aussi ailleurs que la terre repose suspendue sur l’air.]349
Il ne faut pas croire que les mondes aient nécessairement une forme identique. – [Il dit en effet, dans le douzième livre sur le Monde, que les mondes diffèrent entre eux : ceux-ci sont sphériques, ceux-là elliptiques ; d’autres affectent d’autres formes.]350 — Cependant il n’y a pas des mondes de toutes les formes possibles.
Gardons-nous aussi de croire que les animaux ont été tirés de l’infini ; car il n’est personne qui puisse démontrer que les germes dont sont nés les animaux, les plantes et tous les autres objets que nous contemplons ont été apportés de l’extérieur dans tel monde donné, et que ce même monde n’aurait pas pu les produire lui-même. Cette remarque s’applique en particulier à la terre.
De plus, il faut admettre que l’expérience et la nécessité des choses vinrent souvent en aide à la nature. Le raisonnement perfectionna les données naturelles et y ajouta de nouvelles découvertes, ici plus vite, là plus lentement ; tantôt à travers des périodes de temps prises sur l’infini, tantôt dans des intervalles plus courts351. Ainsi, à l’origine, ce ne fut point en vertu de conventions que l’on donna les noms aux choses ; mais les hommes dont les idées, les passions variaient de nation à nation, formèrent spontanément ces noms, en émettant les sons divers produits par chaque passion, par chaque idée, suivant la différence des lieux et des peuples. Plus tard on établit d’une manière uniforme dans chaque nation des termes particuliers destinés à rendre les relations plus faciles et le langage plus court. Des hommes instruits introduisirent la notion des choses non sensibles, et y approprièrent des mots lorsqu’ils furent dans la nécessité d’énoncer leurs pensées ; ensuite les autres hommes, guidés surtout par le raisonnement, interprétèrent ces mots dans le même sens.
Quant aux phénomènes célestes, comme le mouvement et le cours des astres, les éclipses, le lever et le coucher, et tous les phénomènes du même genre ; il faut se garder de les croire produits par un être particulier qui ait réglé ou qui doive régler pour l’avenir l’ordre du monde, être immortel et parfaitement heureux. Car les soucis et les soins, la bienveillance et la colère, bien loin d’être conciliables avec la félicité, sont au contraire la conséquence de la faiblesse, de la crainte et du besoin qu’on a d’autrui. Il ne faut pas croire non plus352 que ces globes de feu qui roulent dans l’espace jouissent d’un bonheur parfait et se donnent eux-mêmes avec réflexion et sagesse les mouvements qu’ils possèdent ; mais il faut respecter les notions accréditées à ce sujet, pourvu cependant qu’elles ne contredisent en rien le respect dû à la vérité ; car rien n’est plus propre à troubler l’âme que cette lutte de notions et de principes contradictoires. Il faut donc admettre que du mouvement premier imprimé à ces corps célestes lors de l’organisation du monde, dérive une sorte de nécessité qui règle aujourd’hui leur cours.
Sachons bien que c’est à la physiologie qu’il appartient de déterminer les causes des phénomènes les plus élevés, et que la félicité consiste surtout dans la science des choses célestes et de leur nature ; dans la connaissance des phénomènes analogues qui peuvent servir à comprendre ceux-là. Ces phénomènes célestes admettent plusieurs explications ; ils n’ont pas une raison d’être nécessaire, et on peut en rendre compte de diverses manières ; en un mot, ils ne se rapportent point – la seule réflexion le prouve – à des natures impérissables et bienheureuses qui n’admettent aucune division, aucun trouble. Quant à la connaissance théorique du coucher et du lever des astres, du mouvement du soleil entre les tropiques, des éclipses et de tous les phénomènes analogues, elle est parfaitement inutile pour le bonheur. Bien plus, ceux qui, possédant cette science, ignorent la nature, les causes les plus probables des phénomènes ne sont pas plus à l’abri de la crainte que s’ils étaient dans une complète ignorance ; ils éprouvent même de plus vives terreurs ; car le trouble que jettent en eux ces connaissances ne peut trouver aucune issue, et n’est pas dissipé par une perception claire des raisons de ces phénomènes. Pour nous, nous trouvons plusieurs explications du mouvement du soleil, du coucher et du lever des astres, des éclipses et des phénomènes analogues, tout aussi bien que des phénomènes plus particuliers. Et qu’on n’aille pas croire que ce mode d’explication n’est pas suffisant pour procurer le bonheur et la tranquillité. Contentons-nous d’examiner comment s’accomplissent sous nos yeux les phénomènes analogues, et appliquons ces observations aux choses célestes et à tout ce qui n’est pas directement connu ; méprisons ceux qui ne savent pas distinguer les faits susceptibles de diverses explications de ceux qui ne peuvent être et s’expliquer que d’une seule manière ; dédaignons ces hommes qui ne savent pas, au moyen des différentes images qui résultent de la distance, rendre compte des diverses apparences des choses, qui ignorent en un mot quels sont les objets qui ne peuvent exciter en nous aucun trouble. Si donc nous savons que tel phénomène peut s’accomplir de la même manière que tel autre phénomène donné qui ne nous inspire aucune crainte, si nous savons d’un autre côté qu’il peut avoir lieu de plusieurs manières différentes, nous ne serons pas plus troublés à sa vue que si nous en connaissions la cause véritable.
Il faut songer aussi que ce qui contribue le plus à troubler l’esprit des hommes, c’est la persuasion où ils sont que les astres sont des êtres impérissables et parfaitement heureux, et que leurs propres pensées, leurs actions sont en contradiction avec la volonté de ces êtres supérieurs. Ils redoutent, abusés par des fables, une éternité de maux ; ils craignent l’insensibilité de la mort, comme si cela pouvait les intéresser. Que dis-je ? Ce ne sont pas même des croyances, mais l’irréflexion et l’aveuglement qui les gouvernent en toutes choses ; de telle sorte que, ne calculant pas leurs craintes, ils sont troublés tout autant, plus même, que s’ils avaient réellement foi dans ces vains fantômes. L’ataraxie consiste à s’affranchir de toutes ces chimères, et à garder le souvenir de tous les principes que nous avons établis, surtout des plus essentiels. Ainsi il faut faire une attention scrupuleuse aux phénomènes présents et aux sensations, à celles qui sont générales pour les choses générales, aux sensations particulières dans les cas particuliers ; en un mot, il faut tenir compte de l’évidence immédiate que nous fournit chacune des facultés judiciaires. Moyennant cela nous reconnaîtrons aisément quelles sont les causes qui produisaient en nous le trouble et la crainte, et nous nous en affranchirons ; nous ramènerons à leurs causes les phénomènes célestes, ainsi que tous les autres phénomènes qui se présentent à chaque pas et inspirent au vulgaire d’inexprimables terreurs.
Voilà, cher Hérodote, l’abrégé que j’ai fait pour toi de ce qu’il y a de plus important dans la science de la nature. J’ai la ferme conviction que celui qui se laissera diriger par ces principes et les gardera fidèlement, même sans descendre à une étude approfondie des détails, aura sur les autres hommes une supériorité incomparable de caractère. Il découvrira personnellement un grand nombre de vérités que j’ai moi-même exposées dans l’ensemble de mes traités, et ces vérités, déposées dans sa mémoire lui seront d’un secours constant. Au moyen de ces principes, ceux qui sont déjà descendus aux détails et en ont fait une étude suffisante, ou même approfondie, pourront, en ramenant toutes leurs connaissances particulières à ces données générales, parcourir avec sécurité presque tout le cercle des connaissances naturelles ; ceux au contraire qui ne sont point encore arrivés à la perfection, ou qui n’ont pas pu recevoir de vive voix mon enseignement, pourront parcourir par la pensée l’ensemble des notions essentielles, et en tirer parti pour la tranquillité et le bonheur de la vie.
*
Telle est la lettre sur la physique. Voici maintenant celle sur les phénomènes célestes :
ÉPICURE À PYTHOCLÈS, SALUT
Cléon m’a apporté ta lettre où tu continues à me témoigner une affection digne de l’amitié que j’ai pour toi. Tu mets tous tes soins, me dis-tu, à graver dans ta mémoire les idées qui contribuent au bonheur de la vie, et tu me pries en même temps de t’envoyer un abrégé simple et clair de mes idées sur les phénomènes célestes, afin que tu en gardes aisément le souvenir. Car, dis-tu, ce que j’ai écrit à ce sujet dans mes autres ouvrages est difficile à retenir, même avec une étude assidue. Je me rends volontiers à ton désir, et j’ai bon espoir qu’en accomplissant ce que tu me demandes je serai utile à beaucoup d’autres, surtout à ceux qui sont encore novices dans la véritable connaissance de la nature, et à ceux auxquels les embarras et les affaires ordinaires de la vie ne laissent que peu de loisir. Efforce-toi donc de bien saisir ces préceptes, grave-les profondément dans la mémoire, et médite-les avec l’abrégé à Hérodote que je t’ai envoyé.
Sache d’abord qu’il en est de la connaissance des phénomènes célestes, de ceux qui se produisent au contact, et de ceux qui ont lieu spontanément, comme de toute autre science : elle n’a pas d’autre but que l’ataraxie et le calme qui naît d’une ferme persuasion.
Il ne faut point vouloir l’impossible et chercher à donner sur toutes choses une théorie uniforme ; ainsi on ne doit pas adopter ici la méthode que nous avons suivie dans les recherches sur la morale, et dans la solution de tous les problèmes naturels : nous y disions, par exemple, qu’il n’y a que des corps et du vide, que les atomes sont les principes des choses, et ainsi du reste ; en un mot, nous donnions de chaque fait une explication précise et unique, conforme aux apparences. Il n’en est pas de même pour les phénomènes célestes ; leur production peut tenir à plusieurs causes différentes, et on peut donner à leur sujet diverses explications, toutes également d’accord avec les données des sens. Du reste, il ne s’agit point ici de raisonner d’après des principes nouveaux, et de poser des règles a priori pour l’interprétation de la nature ; le seul guide à suivre, ce sont les apparences elles-mêmes ; car ce que nous avons en vue, ce ne sont point des systèmes et de vaines opinions, mais bien plutôt une vie exempte de toute inquiétude.
Les phénomènes célestes n’inspirent aucune crainte à ceux qui leur donnent diverses explications conformes aux apparences, au lieu d’en rendre compte par des hypothèses. Mais si, abandonnant l’hypothèse, on renonce en même temps à les expliquer au moyen d’analogies fondées sur les apparences, on se place tout à fait en dehors de la science de la nature pour tomber dans les fables.
Il est possible que les phénomènes célestes présentent quelques caractères apparents qui semblent les assimiler à ceux que nous voyons s’accomplir près de nous, sans que pour cela il y ait au fond d’analogie réelle ; car les phénomènes célestes peuvent tenir pour leur production à plusieurs causes différentes353. Néanmoins il faut observer les apparences de chacun, et distinguer les diverses circonstances qui s’y rattachent et qui peuvent être expliquées de diverses manières, au moyen des phénomènes analogues accomplis sous nos yeux.
Le monde est l’ensemble des choses embrassées par le ciel, contenant les astres, la terre354 et tous les objets visibles. Cet ensemble, séparé de l’infini, est terminé par des extrémités rares ou denses, en mouvement ou en repos, rondes, triangulaires ou de toute autre forme, dont la dissolution doit amener la ruine de tout ce qu’elles embrassent. En effet, l’extrémité du monde peut affecter ces divers caractères, et même aucun des phénomènes ne s’oppose à la conception d’un monde sans extrémités déterminées. On peut aisément concevoir aussi qu’il y a une infinité de mondes de ce genre, et qu’un de ces mondes peut se produire ou dans un autre monde particulier, ou dans l’intervalle qui sépare les différents mondes, en un mot dans un espace mêlé de plein et de vide ; mais non pas, comme le prétendent quelques philosophes, dans l’immensité d’un espace absolument vide. Cette production d’un monde peut s’expliquer ainsi : des semences, convenablement appropriées à cette fin, peuvent émaner soit d’un ou de plusieurs mondes, soit de l’intervalle qui les sépare ; elles s’écoulent vers un point particulier où elles s’agglomèrent et s’organisent ; puis d’autres germes viennent les agglutiner entre elles, de manière à en former un ensemble durable, une base, un noyau auquel viennent se joindre d’autres apports successifs. Il ne faut pas se contenter, dans cette question, de dire, comme un des physiciens, qu’il y a réunion des éléments, tourbillonnement dans le vide, sous l’influence de la nécessité, et que le corps ainsi produit s’accroît ensuite jusqu’à ce qu’il vienne se heurter contre un autre ; car cette doctrine est contraire aux apparences.
Le soleil, la lune et les autres astres se formèrent d’abord isolément et furent ensuite embrassés dans l’ensemble du monde. Tous les autres objets que renferme notre monde, par exemple la terre et la mer, se formèrent ainsi spontanément et s’accrurent ensuite par l’adjonction et le tourbillonnement de substances légères, composées d’éléments de feu ou d’air, ou même de ces deux principes à la fois355. Cette explication, du reste, est d’accord avec les données des sens.
Quant à la grandeur du soleil et des autres astres, elle est, au point de vue de la connaissance, ce qu’elle parait être. – [La même doctrine se trouve reproduite dans le onzième livre de la Physique, où il dit : « Si la distance lui faisait perdre de sa grandeur, à plus forte raison lui ôterait-elle son éclat ; car la couleur n’a pas, plus que la grandeur, la propriété de traverser sans altération la distance. »356] Mais, considéré en lui-même, le soleil peut être ou un peu plus grand ou un peu plus petit qu’il ne paraît, ou tel que nous le voyons ; car c’est précisément là ce qui a lieu pour les objets enflammés que les sens perçoivent à distance357. Du reste, toutes les difficultés sur ce point seront facilement résolues, si l’on s’attache à l’évidence des perceptions, comme je l’ai montré dans les livres sur la Nature.
Le lever et le coucher du soleil, de la lune et des autres astres peut tenir à ce qu’ils s’allument et s’éteignent alternativement et dans l’ordre que nous voyons. On peut aussi donner de ce phénomène d’autres raisons qui ne sont point contredites par les apparences sensibles : ainsi il peut s’expliquer par le passage des astres au-dessus et au-dessous de la terre ; car les données des sens s’accordent aussi avec cette supposition.
Quant à leur mouvement, on peut le faire dépendre du mouvement circulaire du ciel tout entier ; on peut supposer aussi que les astres se meuvent, le ciel étant immobile. Car rien n’empêche qu’à l’origine, lors de la formation du monde, ils aient reçu fatalement une impulsion d’orient en occident, et que maintenant le mouvement se continue par suite de leur chaleur, le feu se portant naturellement en avant, pour chercher l’aliment qui lui convient.
Les mouvements de conversion358 du soleil et de la lune peuvent tenir, soit à l’obliquité fatalement imprimée au ciel à certaines époques déterminées, soit à la résistance de l’air, soit à ce que ces corps ignés ont besoin d’être alimentés par une matière appropriée à leur nature359, et que cette matière leur fait défaut ; soit enfin à ce qu’ils ont reçu, à l’origine, une impulsion qui les force et se mouvoir ainsi en décrivant une spirale. L’évidence sensible ne contredit en rien ces diverses suppositions et toutes celles du même genre qu’on peut faire en ayant toujours égard à ce qui est possible, et en ramenant chaque phénomène à ses analogues dans les faits sensibles, sans s’inquiéter des misérables spéculations des astronomes.
Les phases de la lune peuvent tenir ou à un mouvement de conversion de cet astre, ou aux diverses formes qu’adopte l’air enflammé, ou bien à l’interposition d’un autre corps, ou enfin à quelqu’une des causes par lesquelles on rend compte des phénomènes analogues qui se passent sons nos yeux. À moins pourtant qu’on ne veuille adopter obstinément un mode exclusif d’explication, et que, faute de connaître ce qu’il est possible à l’homme d’expliquer et ce qui est inaccessible à son intelligence, on ne se jette dans des spéculations sans issue.
Il peut se faire aussi que la lune ait une lumière propre, ou qu’elle réfléchisse celle du soleil. Car nous voyons autour de nous beaucoup d’objets lumineux par eux-mêmes, et beaucoup d’autres qui n’ont qu’une lumière d’emprunt. En un mot, on ne sera arrêté par aucun des phénomènes célestes, pourvu qu’on se rappelle toujours qu’il y a plusieurs explications possibles, que l’on examine les principes et les raisons qui s’accordent avec ce mode d’explications multiples, et qu’on n’aille pas, en tenant compte seulement des faits qui ne s’accordent pas avec cette méthode, s’enfler sottement et proposer pour chaque phénomène une explication unique, tantôt celle-ci, tantôt celle-là.
L’apparence d’un visage dans le globe lunaire peut tenir ou au déplacement des parties, ou à l’interposition de quelque obstacle, ou à toute autre cause capable de rendre compte de ces apparences. Car on ne doit pas négliger360 d’appliquer cette même méthode361 à tous les phénomènes célestes ; du moment où l’on se mettrait sur quelque point en contradiction avec l’évidence sensible, il serait impossible de posséder le calme et la félicité parfaite.
Les éclipses de soleil et de lune peuvent tenir ou à ce que ces astres s’éteignent, phénomène que nous voyons souvent se produire sous nos yeux, ou à ce que d’autres corps, terre, ciel ou tout autre du même genre, s’interposent entre eux et nous. Du reste, il faut comparer entre eux les différents modes d’explication appropriés aux phénomènes, et songer qu’il n’est pas impossible que plusieurs causes concourent en même temps à leur production.
[Il dit la même chose dans le douzième livre de la Physique, et ajoute que les éclipses de soleil tiennent à ce qu’il pénètre dans l’ombre de la lune pour en sortir ensuite ; celles de lune à ce qu’elle entre dans l’ombre de la terre. On trouve aussi la même doctrine dans Diogène l’épicurien, au premier livre des Opinions choisies.]
La marche régulière et périodique de ces phénomènes n’a rien qui doive nous surprendre, si nous songeons aux faits analogues qui s’accomplissent sous nos yeux. Gardons-nous surtout de faire intervenir ici la divinité, que nous devons supposer exempte de toute occupation et parfaitement heureuse. Autrement nous ne donnerons des phénomènes célestes que de vaines explications, comme cela est arrivé à une foule d’auteurs. Ne sachant point reconnaître ce qui est réellement possible, ils sont tombés dans de vaines théories, en supposant qu’il n’y avait pour tous les phénomènes qu’un seul mode de production, et en rejetant toutes les autres explications fondées sur la vraisemblance. Ils se sont jetés dans des opinions déraisonnables, faute d’avoir fait marcher de front l’étude des phénomènes célestes et l’étude des faits sensibles, qui doivent servir à expliquer les premiers.
Les différences dans la longueur des nuits et des jours peuvent tenir à ce que le passage du soleil au-dessus de la terre est plus ou moins rapide, plus ou moins lent, suivant la longueur des lieux qu’il a à parcourir ; ou bien encore à ce que certains lieux sont parcourus plus rapidement que d’autres, comme cela se voit sous nos yeux dans des faits auxquels on peut assimiler les phénomènes célestes. Quant à ceux qui n’admettent sur ce point qu’un seul mode d’explication, ils se mettent en contradiction avec les faits, et ils perdent de vue les limites imposées à la science humaine.
Les pronostics qui se tirent des astres peuvent, comme ceux que nous empruntons aux animaux, tenir à une simple coïncidence ; ils peuvent aussi avoir d’autres causes, par exemple le changement de l’air ; car ces deux suppositions sont également d’accord avec les faits ; mais il est impossible de démêler dans quel cas il faut invoquer l’une ou l’autre.
Les nuages peuvent être formés soit par l’air condensé sous la pression des vents, soit par l’agencement d’atomes appropriés à cette fin, soit par des émanations de la terre et des eaux, soit enfin par d’autres causes ; car il y en a une multitude qui peuvent toutes également produire cet effet. Lorsque les nuages se heurtent ou se transforment, ils produisent la pluie.
Les vents peuvent tenir à ce que certaines substances, entretenues et renouvelées sans cesse par d’énormes amas propres à produire ces effets, sont apportées à travers les airs.
Le tonnerre peut être produit par le mouvement des vents circulant à travers les cavités des nuées ; le sifflement du vent dans des vases nous fournit un exemple à l’appui de cette conjecture. Il peut tenir aussi à la détonation du feu, lorsqu’il y a embrasement au milieu des nuages, au déchirement des nuées, au frottement et au choc de nuages qui ont acquis la consistance du cristal. En un mot, l’expérience sensible nous apprend que tous les phénomènes, et celui-là en particulier, peuvent se produire de diverses manières.
On peut aussi assigner différentes causes aux éclairs : soit que le choc et le frottement des nuages produisent une image enflammée d’où résulte l’éclair, soit que les vents, en heurtant les nuages, en fassent jaillir certaines substances qui donnent lieu à cette apparence lumineuse, soit que la pression mutuelle des nuages ou celle du vent contre eux en dégage l’éclair. On pourrait dire aussi que la lumière rayonnée par les astres, arrêtée quelque temps au sein des nuages, en est chassée ensuite par leur mouvement et celui des vents, et s’échappe de leurs flancs ; que l’éclair est une lumière extrêmement subtile qui s’évapore des nuages ; que les nuages qui portent le tonnerre sont des amas de feu ; que l’éclair tient au mouvement du feu, ou à l’embrasement du vent, par suite de la rapidité et de la continuité de son mouvement. On peut encore attribuer l’apparence lumineuse de l’éclair à la rupture des nuages sous l’action des vents, ou à la chute d’atomes inflammables. Enfin on trouvera aisément une foule d’autres explications si on s’attache aux faits sensibles pour rechercher les analogues qu’ils présentent avec les phénomènes célestes.
L’éclair précède le tonnerre, soit parce qu’il se produit au moment même où le vent tombe sur le nuage, tandis que le bruit ne se fait entendre qu’à l’instant où le vent a pénétré au sein de la nue ; soit que, les deux phénomènes étant simultanés, l’éclair arrive plus rapidement à nous que le bruit de la foudre, ainsi que cela se remarque, du reste, lorsqu’on aperçoit, à distance, le choc de deux objets.
La foudre peut être produite ou par une violente condensation de vents, ou par leur mouvement rapide et leur embrasement. Elle peut tenir à ce que les vents rencontrant des lieux trop denses, par suite de l’accumulation des nuages, une partie du courant se détache et se porte vers les lieux inférieurs, ou bien à ce que le feu contenu au sein des nuages se précipite en bas. On peut supposer aussi qu’une grande quantité de feu accumulée dans les nuages se dilate violemment en brisant son enveloppe, parce que la résistance du milieu l’empêche d’aller plus loin ; cet effet se produit surtout dans le voisinage des hautes montagnes ; aussi sont-elles fréquemment frappées par la foudre. Enfin, on peut donner de la foudre une foule d’autres explications ; mais on doit par-dessus tout se garder des fables, et on y parviendra aisément, si on suit fidèlement les phénomènes sensibles dans l’explication de ceux qui ne sont pas directement perçus.
Les trombes peuvent être causées ou par la présence d’un nuage qu’un vent violent roule et précipite vers les régions inférieures, ou par une violente rafale qui emporte un nuage dans le voisinage d’un autre courant, ou bien par le tourbillonnement du vent lui-même, lorsqu’une bourrasque entraîne des régions supérieures une masse d’air qu’elle roule sur elle-même, sans que celle-ci puisse s’échapper de côté par suite de la résistance de l’air environnant. Lorsque la trombe se porte vers la terre, il en résulte des tourbillons en rapport avec la rapidité du vent qui les a produits ; sur mer, ce phénomène reçoit le nom de trombe marine.
Les tremblements de terre peuvent tenir soit à ce que le vent pénètre dans l’intérieur de la terre, soit à ce que la terre elle-même, recevant sans cesse des apports de particules extérieures et étant en mouvement dans ses atomes constitutifs, est disposée par là à un ébranlement général. Ce qui permet au vent d’y pénétrer, c’est que des éboulements se produisent dans l’intérieur, ou que l’air comprimé par les vents s’insinue dans les cavernes souterraines. Le mouvement que communiquent à la terre de nombreux éboulements et la réaction de la terre lorsque le mouvement rencontre des parties plus résistantes et plus solides, suffisent à expliquer les tremblements. On peut d’ailleurs en rendre compte d’une foule d’autres manières.
Les vents continus ont pour cause soit l’apport successif et régulier d’une matière étrangère, soit la réunion d’une grande quantité d’eau. Les autres vents peuvent tenir à ce que quelques parties de cette même matière tombent dans les nombreuses cavités de la terre et se répandent de là dans divers sens362.
La grêle se produit soit lorsqu’une condensation énergique agit sur des particules éthérées que le froid embrasse de toutes parts, soit par suite d’une condensation moins énergique, mais agissant sur des particules aqueuses, et accompagnée de division, de manière à produire en même temps la réunion de certains éléments et le morcellement de la masse ; soit encore par la rupture d’une masse dense et compacte, ce qui expliquerait tout à la fois la pluralité des parties et la dureté de chacune d’elles. Quant à la forme sphérique de la grêle, on peut aisément en rendre compte en admettant que les chocs qu’elle reçoit dans tous les sens font disparaître les angles, ou bien qu’au moment où se forment les divers fragments, chacun d’eux est également embrassé de toutes parts par les particules aqueuses ou éthérées.
La neige peut être produite par une légère vapeur humide que les nuages laissent échapper par des pores appropriés à cette fin, lorsqu’ils sont convenablement pressés par d’autres nuages et emportés par le vent. Ces vapeurs se condensent ensuite dans leur mouvement, sous l’action du froid qui environne les nuages dans les lieux plus bas. Il peut se faire aussi que des nuées d’une faible densité produisent, en se condensant, ce phénomène. Dans ce cas, la neige qui s’échappe des nuages résulterait du contact et du rapprochement de particules aqueuses qui, lorsqu’elles se condensent davantage, produisent la grêle : cet effet se produit surtout dans l’air. La neige peut encore résulter du frottement des nuages précédemment condensés et solides ; elle peut aussi se produire d’une foule d’autres manières.
La rosée vient de la réunion de particules contenues dans l’air et propres à produire cette substance humide. Ces particules peuvent aussi être apportées des lieux humides et couverts d’eau, – car c’est la surtout que la rosée est abondante. – Elles se réunissent ensuite de nouveau, reprennent leur forme aqueuse et retombent en bas. Le même phénomène s’accomplit d’ailleurs sous nos yeux dans beaucoup de cas analogues.
La gelée blanche est la rosée congelée sous l’influence de l’air froid qui l’environne.
La glace se forme soit par la suppression des atomes ronds contenus dans l’eau et la réunion des atomes à angles obtus et aigus qu’elle renferme, soit par un apport extérieur de ces dernières particules qui, pénétrant dans l’eau, la solidifient en chassant une égale quantité d’atomes ronds.
L’arc-en-ciel peut être produit par la réflexion des rayons solaires sur l’air humide ; il peut aussi tenir à une propriété particulière de la lumière et de l’air, en vertu de laquelle se forment ces apparences particulières de couleur, soit que toutes les nuances que nous apercevons résultent directement de cette propriété, soit qu’au contraire elle n’en produise qu’une seule, qui, en se réfléchissant elle-même sur les parties voisines de l’air, leur communique les teintes que nous observons. Quant à la forme circulaire de l’arc-en-ciel, elle tient ou à ce que la vue perçoit dans toutes les directions une distance égale, ou à ce que les atomes prennent cette forme en se réunissant dans l’air, ou bien à ce que de l’air qui se porte vers la lune il se détache des atomes, qui, réunis dans les nuages, y donnent lieu à cette apparence circulaire.
Le halo lunaire tient à ce que l’air qui de toutes parts se porte vers la lune intercepte uniformément les rayons émis par cet astre, de manière à former autour d’elle une sorte de nuage circulaire qui la voile en partie. Il peut tenir aussi à ce que la lune repousse uniformément dans tous les sens l’air qui l’environne, de manière à produire cette enveloppe circulaire et opaque ; peut-être cette opacité tient-elle à des particules que quelque courant apporte de l’extérieur ; peut-être aussi la chaleur communique-t-elle à la lune la propriété d’émettre par les pores de sa surface des particules d’où résulte cet effet.
Les comètes proviennent ou de ce que, dans des circonstances données, il y a sur quelques points du ciel des embrasements partiels, ou bien de ce qu’à certaines époques le ciel a, au-dessus de nos têtes, un mouvement particulier qui les fait apparaître. Il peut se faire aussi que douées elles-mêmes d’un mouvement propre, elles s’avancent, au bout de certaines périodes de temps, et par suite de circonstances particulières, vers les lieux que nous habitons. Les raisons opposées expliquent leur disparition.
Certains astres reviennent au même point en achevant leur révolution. Cela tient non seulement, comme on l’a quelquefois prétendu, à ce que le pôle du monde autour duquel ils se meuvent est immobile, mais aussi à ce que le tourbillon d’air qui les environne les empêche de dévier comme les astres errants. Peut-être aussi cela vient-il de ce qu’en dehors de la route qu’ils parcourent et où nous les apercevons, ils ne trouvent point une matière appropriée à leur nature. On peut encore expliquer ce phénomène d’une foule de manières, en raisonnant d’après les faits sensibles : ainsi, il peut se faire que certains astres soient errants parce que cela est dans la nature de leurs mouvements, et que, par la même raison, d’autres soient immobiles. Il se peut aussi que la même nécessité qui leur a imprimé à l’origine le mouvement circulaire, ait forcé les uns à suivre régulièrement leur orbite et ait soumis les autres à une marche irrégulière. On peut supposer encore que l’uniformité du milieu que parcourent certains astres favorise leur marche régulière et leur retour au même point ; et que pour d’autres, au contraire, les différences du milieu produisent les changements que nous observons. Du reste, assigner une cause unique à ces phénomènes, quand l’expérience sensible nous en suggère plusieurs, c’est de la folie ; c’est le fait de ces astronomes ignorants, avides d’une vaine science, qui, assignant aux faits des causes imaginaires, veulent absolument laisser à la divinité les soins du gouvernement de l’univers.
Certains astres paraissent être dépassés par les autres dans leur cours ; cela tient soit à ce qu’ils ont un mouvement plus lent, tout en parcourant le même cercle, soit à ce qu’entraînés dans le même tourbillon, lis ont cependant un mouvement propre, en sens contraire ; soit aussi à ce que, placés dans la même sphère de mouvement, les uns ont plus d’espace à parcourir, les autres moins. Donner de ces faits une explication unique et absolue, ne convient qu’à ceux qui aiment à étaler des prodiges aux yeux de la multitude.
Les étoiles tombantes peuvent être des parties détachées des astres, des débris résultant de leur choc ; elles peuvent aussi être produites par la chute de substances qui s’enflamment ensuite sous l’action du vent ; par la réunion d’atomes inflammables qu’une sorte d’attraction réciproque fait concourir à cet effet ; ou bien par le mouvement qui se produit, à la suite de cette réunion d’atomes, dans le lieu même de leur concours. Il peut se faire aussi que des vapeurs légères se réunissent, se condensent sous forme de nuages, qu’elles s’enflamment par suite de leur mouvement circulaire, et que, brisant les obstacles qui les environnent, elles se portent vers les lieux où les entraîne la force dont elles sont animées. Enfin, ce phénomène peut recevoir encore une multitude d’explications.
Les présages qui se tirent de certains animaux tiennent à un concours fortuit de circonstances ; car il n’y a pas de liaison nécessaire entre certains animaux et l’hiver ; ils ne le produisent pas. Il n’y a pas non plus une divinité qui observe l’époque des migrations des animaux, et s’applique ensuite à réaliser ces pronostics ; une aussi sotte fantaisie ne viendrait pas à l’esprit du premier animal venu, pour peu qu’on lui suppose d’intelligence ; à plus forte raison ne faut-il pas l’attribuer à un être parfaitement heureux.
Grave tous ces préceptes dans ta mémoire, cher Pythoclès ; tu échapperas aisément aux fables, et il te sera facile de découvrir les vérités analogues à celles-là. Attache-toi surtout à l’étude des principes, de l’infini et des questions analogues ; à celle des divers criteriums, des passions ; à l’étude de la fin en vue de laquelle nous faisons toutes ces recherches. Ces questions une fois résolues, toutes les difficultés particulières s’aplanirent devant toi. Quant à ceux qui ne veulent point s’attacher à ces principes, ils ne pourront ni bien résoudre ces mêmes questions, ni arriver au but auquel doivent tendre toutes nos recherches.
*
Tels sont les sentiments d’Épicure sur les phénomènes célestes. Passons maintenant à la lettre qu’il a écrite sur la conduite de la vie et sur ce que nous devons rechercher et éviter. Mais auparavant commençons par dire quelle idée Épicure et ses disciples se forment du sage.
Suivant ces philosophes, les seules choses que l’homme ait à redouter de ses semblables sont la haine, l’envie et le mépris ; mais la raison apprend au sage à se mettre au-dessus de tout cela. Une fois sage, il ne lui est plus possible de revenir à une disposition contraire, ni de se remettre volontairement sous l’empire des passions ; il ne résiste plus aux inspirations de la sagesse. Toutefois, toutes les complexions ne sont pas propres à la sagesse, toutes les nations ne la produisent point. Le sage est heureux, même au milieu de la douleur ; seul il est reconnaissant envers ses amis et reste le même à leur égard, présents ou absents. Lorsque la douleur l’accable, il ne laisse échapper ni plainte ni gémissement. Il évite toute relation avec une femme dont les lois lui interdisent l’approche, ainsi que le déclare Diogène dans l’abrégé des Doctrines morales d’Épicure. Il punit ses esclaves, mais cependant il est miséricordieux et plein d’égards pour les bons services. Le sage, disent-ils, encore, n’est point épris des jeunes gens ; il ne se tourmente pas de la sépulture. « L’amour, dit Diogène au dixième livre, n’est pas un présent des dieux. » Le sage n’affecte pas une élégance prétentieuse dans ses discours. Les plaisirs de l’amour ne sont jamais utiles, heureux quand ils ne sont pas nuisibles. « Le sage, dit encore Épicure dans les Doutes et dans les traités sur la Nature, peut se marier et avoir des enfants363 ; cependant il y a dans la vie des circonstances qui doivent le détourner du mariage. » Épicure dit encore, dans le Banquet, que le sage ne doit pas parler364 étant ivre, et dans le premier livre des Vies il lui interdit le maniement des affaires et la tyrannie. « Il évitera, dit-il au second livre des Vies, les habitudes cyniques ; il ne mendiera pas. Si on lui crève les yeux, dit-il dans le même ouvrage, il ne renoncera pas pour cela à jouir de la vie. » Le sage peut éprouver de la douleur, suivant Diogène au quinzième livre des Opinions choisies ; il peut avoir des procès, laisser des ouvrages. Il évite les fêtes publiques ; il peut songer à sa fortune et à l’avenir ; il aime la vie des champs et lutte courageusement contre la fortune ; il se garde de blesser ses amis et ne s’inquiète de la renommée qu’autant qu’il le faut pour n’être point méprisé. Personne ne trouve autant de jouissance que lui dans l’étude.
Les fautes ne sont pas égales. La santé est un bien pour quelques-uns ; pour d’autres elle est indifférente. Le courage n’est pas une vertu innée, il dérive de considérations intéressées. L’amitié a également l’utilité pour but ; cependant on doit en faire les premiers frais, de même qu’on ensemence la terre pour recueillir, mais elle ne se maintient que par un échange mutuel de plaisir.
Il y a deux espèces de bonheur : le bonheur parfait, celui des dieux, par exemple, qui ne comporte aucune augmentation, et un bonheur moins élevé qui admet le plus et le moins dans la jouissance. Le sage peut élever des statues, s’il en a à sa disposition ; s’il n’en a pas, peu importe. Il est le seul juge compétent en musique et en poésie. Il réalise des poèmes, mais n’en compose pas. Il n’y a pas de degrés dans la sagesse. Le sage peut, s’il est pauvre, chercher à s’enrichir, mais par la sagesse seule. Il peut, dans l’occasion, offrir ses hommages aux rois et flatter pour corriger. Il tient école, mais n’y admet pas la foule. Il peut quelquefois lire en public, mais à son corps défendant. Il est dogmatique et non sceptique. Dans le sommeil comme dans la veille il est toujours le même ; au besoin il meurt pour un ami.
Telles sont leurs doctrines. J’arrive à la lettre :
ÉPICURE À MÉNÉCÉE, SALUT
Que le jeune homme ne diffère point l’étude de la philosophie ; que le vieillard ne s’en lasse pas ; car il n’est jamais trop tôt ni trop tard pour recourir au remède de l’âme. Prétendre qu’il n’est pas temps encore de s’adonner à la philosophie, ou qu’il est trop tard, c’est prétendre qu’il est trop tôt pour être heureux, ou qu’il n’est plus temps. Jeune ou vieux, on a également besoin de la philosophie : vieux, pour se rajeunir au bonheur par le souvenir du passé ; jeune, afin que, considérant l’avenir sans inquiétude, on jouisse à la fois des avantages de la jeunesse et de ceux de la vieillesse. Méditons donc sur les vraies sources du bonheur ; car avec lui nous possédons tout ; le bonheur absent, nous faisons tout pour l’atteindre. Conforme-toi aux principes que je t’ai souvent inculqués ; médite-les et sois bien persuadé que ce sont là les véritables sources de la félicité.
Avant tout, tu dois croire que Dieu est un être immortel et souverainement heureux, comme le proclame du reste l’opinion vulgaire. Écarte de l’idée de Dieu tout ce qui ne s’accorde ni avec l’immortalité, ni avec la félicité parfaite, et rattaches-y au contraire tout ce qui est compatible avec ces attributs ; car il existe des dieux ; la notion claire et distincte que nous en avons le prouve assez ; mais ils ne sont point tels que le conçoit la multitude, car les hommages que leur adresse le vulgaire ne s’accordent point avec l’idée qu’il s’en fait. L’homme impie n’est pas celui qui rejette les dieux de la multitude, mais bien celui qui accepte sur les dieux les vaines opinions du vulgaire ; car les croyances de la foule ne sont pas des notions claires et distinctes ; ce ne sont que des suppositions sans fondement. Ils appliquent aux dieux leurs propres passions et les font à leur image ; c’est aux dieux qu’ils attribuent les biens et les maux qui arrivent aux bons et aux méchants ; en un mot, ils regardent comme incompatible avec la nature divine tout ce qui n’est pas conforme à l’humanité.
Fais-toi aussi une habitude de penser que la mort est pour nous chose indifférente ; car tout bien et tout mal consistent dans le sentiment ; et la mort est-elle autre chose que la privation du sentiment ? La ferme persuasion que la mort n’a rien qui nous concerne nous permet de jouir heureusement de cette vie mortelle. Si à cette conviction ne se joint pas l’espérance de l’immortalité, toujours est-il qu’elle nous empêche d’envisager la mort avec crainte et regret. En effet, la vie n’a plus de douleurs pour celui qui est véritablement persuadé que la mort n’est pas un mal. Il y a donc sottise à dire qu’on craint la mort, non point à cause des maux attachés à la mort elle-même, mais pour les soucis que cause son attente ; car on s’afflige à tort par la seule pensée d’une chose qui, en elle-même, n’est pas un mal. Ainsi, le plus poignant de tous les maux, la mort, n’est rien pour nous, puisque quand nous existons la mort n’est pas, et quand la mort est venue, nous ne sommes plus. La mort n’intéresse donc ni les vivants, ni ceux qui ont quitté la vie ; pour les premiers elle n’est pas, et les autres ne sont plus. Le vulgaire craint la mort, parce qu’il l’envisage tantôt comme le plus grand des maux, tantôt comme la privation des jouissances de la vie. Mais le sage ne craint pas de ne plus vivre ; car il sait qu’il n’est point dans sa nature d’exister toujours, et d’un autre côté il ne regarde pas comme un mal de ne plus vivre. De même qu’on ne choisit pas la nourriture la plus abondante, mais bien la plus agréable ; de même le sage mesure le bonheur non pas au temps, mais aux jouissances qu’il procure. Quant à ceux qui proclament que la vie est un bien pour le jeune homme, et la mort un bien pour le vieillard, ils s’abusent étrangement ; non seulement parce que la vie est toujours un bien, mais aussi parce que bien vivre et bien mourir sont une seule et même chose. Il est plus absurde encore celui qui dit :
Ce serait un bien de n’être pas né,
mais une fois entré dans la vie, il faut franchir au plus vite les portes des enfers365.
S’il parle sérieusement, pourquoi ne quitte-t-il pas la vie ? Rien n’est plus facile pour qui le veut fermement. Si ce n’est qu’un jeu, il a tort de plaisanter sur un sujet qui ne le comporte point.
Il faut songer aussi que l’avenir n’est pas à nous absolument, mais que cependant il nous appartient jusqu’à un certain point ; et par suite il ne faut ni y compter, comme s’il était assuré, ni en désespérer, comme s’il ne devait pas être.
Songeons aussi que nos tendances affectives sont ou naturelles, ou vaines et factices. Les tendances naturelles sont ou nécessaires ou simplement naturelles. Parmi celles qui sont nécessaires, les unes le sont au bonheur, les autres au bon état du corps, d’autres à la conservation de la vie. Une théorie fidèle et vraie de ces tendances ramène tout ce que nous devons rechercher et éviter à un but unique, la santé du corps et la tranquillité de l’âme. En effet, notre but en toutes choses est d’échapper à la douleur et à l’inquiétude. Ce but atteint, toute agitation de l’âme cesse à l’instant ; car l’animal n’a plus aucun besoin qui le pousse à aller en avant et à chercher autre chose, du moment où il possède dans leur plénitude les biens de l’âme et du corps. Nous sentons le besoin du plaisir lorsque nous souffrons de son absence ; mais du moment où il n’y a pas souffrance, le besoin ne se fait pas sentir. C’est pour cela que nous faisons du plaisir le principe et la fin de la félicité : c’est le premier bien que nous connaissions, un bien inhérent à notre nature ; il est le principe de toutes nos déterminations, de nos désirs et de nos aversions ; c’est vers lui que nous aspirons sans cesse, et en toutes choses le sentiment est la règle qui nous sert à mesurer le bien. Du reste, par cela même que le plaisir est le premier des biens, le bien inné, nous ne nous attachons pas indifféremment à toute espèce de plaisirs ; il en est beaucoup que nous laissons de côté, lorsque le mal qui en est la suite l’emporte sur le plaisir lui-même. Beaucoup de souffrances aussi nous semblent préférables à la volupté, lorsque ces souffrances, longtemps supportées, sont compensées et au-delà par le plaisir qui en résulte. Tout plaisir donc, considéré en lui-même et dans sa nature intime, est un bien ; mais tous ne doivent pas être également recherchés. De même aussi toute souffrance est un mal ; mais toutes ne sont pas de nature à être évitées. En un mot, il faut examiner, peser les avantages et les inconvénients, avant de prononcer sur la valeur des plaisirs et des peines ; car un bien peut devenir pour nous un mal, dans certaines circonstances, et réciproquement un mal peut devenir un bien.
La frugalité est un grand bien ; non pas qu’il faille toujours la mettre en pratique, mais il est bon de s’accoutumer à se contenter de peu pour n’être pas pris au dépourvu quand cela deviendra nécessaire. Il faut se bien persuader qu’on jouit d’autant mieux de l’abondance des biens, qu’on s’est moins habitué à les regarder comme indispensables. Sachons aussi que tout ce qui est bien dans l’ordre de la nature peut être obtenu facilement, et que les biens imaginaires sont les seuls qu’on se procure avec peine. Une nourriture simple et frugale procure autant de plaisir que des mets somptueux, lorsqu’elle sert à apaiser les douleurs de la faim. Du pain et de l’eau, assaisonnés par le besoin, sont une source infinie de plaisir. L’habitude d’une nourriture simple et sans apprêt affermit la santé et affranchit de toute inquiétude relativement aux besoins de la vie ; elle rend plus agréable la bonne chère quand l’occasion s’en présente, et met au-dessus des soucis et des atteintes de la fortune. Ainsi quand nous disons que la fin de la vie est le plaisir, nous ne parlons pas des plaisirs du débauché, comme on le suppose quelquefois, faute de nous bien comprendre, ou par pure malveillance ; par plaisir nous entendons l’absence de toute douleur pour le corps, et de toute inquiétude pour l’âme. Ce ne sont point les longs festins, le vin, les jouissances amoureuses avec les jeunes gens et les femmes ; ce n’est pas une table somptueuse, chargée de poissons et de mets de toute espèce qui procure le bonheur ; mais c’est une raison saine, capable d’approfondir les causes qui, dans chaque circonstance, doivent déterminer notre choix et notre aversion, capable enfin d’écarter les vaines opinions, source des plus grandes agitations de l’âme. Le principe de tous ces avantages, le plus grand de tous les biens, est la prudence. Elle est supérieure même à la philosophie ; car d’elle seule dérivent toutes les autres vertus qui nous apprennent qu’il n’y a point de bonheur sans prudence, point d’honnêteté, ni de justice sans bonheur. Les vertus sont inhérentes au bonheur, et le bonheur, de son côté, en est inséparable. En effet, où trouver sur la terre une félicité supérieure à celle de l’homme vertueux ? Il a sur les dieux des idées pures, et envisage la mort sans inquiétude ; il sait que la fin de la nature, telle que nous la découvre la raison, c’est-à-dire le bonheur parfait, est sous notre main et facile à atteindre ; que les maux sont ou peu durables ou peu cuisants. Il ne croit point à cette inflexible nécessité que l’on a érigée en maîtresse absolue de toutes choses ; mais il la ramène soit à la fortune, soit à notre propre volonté ; car la nécessité est immuable ; la fortune, au contraire, est changeante ; notre volonté est libre, et cette liberté constitue pour nous la responsabilité qui nous fait encourir le blâme et l’éloge. Mieux vaudrait en effet accepter les fables accréditées sur le gouvernement des dieux que se soumettre en esclave à cette terrible fatalité des physiciens : dans le premier cas du moins on peut espérer fléchir les dieux en les honorant ; mais la nécessité est sourde aux prières.
L’homme vertueux se garde d’imiter le vulgaire qui met la fortune au rang des dieux, car la divinité ne fait rien au hasard ; il ne la considère pas cependant comme une cause dont il ne faille tenir aucun compte ; il sait que si ce n’est pas elle qui procure aux hommes le bien et le mal, desquels résultent le bonheur ou le malheur de la vie, du moins c’est elle qui fait naître les causes des grands événements, heureux ou malheureux. Il sait enfin qu’il vaut mieux être trahi par la fortune en consultant la raison, qu’agir au hasard ; car, après tout, la réflexion dans les affaires est le meilleur moyen de ranger la fortune de son côté et de se la rendre favorable.
Garde ces principes et les autres du même genre ; médite-les nuit et jour, seul ou avec un ami qui te ressemble ; et jamais, ni dans le sommeil, ni dans la veille, tu n’éprouveras le moindre trouble. Tu vivras, semblable à un dieu, au milieu des hommes, car l’homme qui vit entouré de biens immortels ne ressemble en rien à un être mortel.
*
Épicure, dans ses divers ouvrages et en particulier dans le Petit abrégé, proscrit toute espèce de divination. Ainsi il dit : « La divination n’a aucun fondement, mais, en eût-elle un, sois persuadé que les événements dont elle s’occupe ne nous intéressent en rien. »
Telles sont les maximes d’Épicure sur la conduite de la vie, maximes auxquelles il a ajouté ailleurs de nombreux développements.
Il n’est pas d’accord avec les cyrénaïques sur la nature du plaisir. Ceux-ci, en effet, n’admettent pas qu’il y ait plaisir dans le calme et le repos ; ils le font consister uniquement dans le mouvement. Épicure, au contraire, croit que le plaisir a ce double caractère, qu’il s’agisse de l’âme ou du corps. Telle est la doctrine qu’il enseigne dans le traité intitulé : De ce qu’il faut rechercher et éviter, dans le traité de la Fin, dans le premier livre des Vies, et dans la lettre aux philosophes de Mitylène. Diogène, au dix-septième livre des Opinions choisies, et Métrodore, dans le Timocrate, s’expriment également en ces termes : « Il y a deux espèces de plaisirs : les uns consistent dans le mouvement, les autres dans le repos. » Épicure dit encore dans le traité Sur ce qu’on doit rechercher : « L’ataraxie366 et l’absence de la douleur sont des plaisirs du repos, la joie et le bien-être sont des plaisirs actifs et qui proviennent du mouvement. » Il diffère encore des cyrénaïques sous un autre rapport : pour eux les souffrances corporelles sont plus poignantes que celles de l’âme ; ils veulent en conséquence qu’on les inflige au coupable. Épicure, au contraire, regarde celles de l’âme comme plus insupportables ; le corps, selon lui, ne ressent que la souffrance présente ; l’âme, au contraire, souffre du passé, du présent et de l’avenir. Les jouissances de l’âme sont également plus vives. Ce qui prouve, selon lui, que le plaisir est la fin de la vie, c’est que les animaux, dès qu’ils sont nés, sont attirés vers le plaisir et répugnent à la douleur, par pur instinct et sans aucun raisonnement. Nous fuyons naturellement la souffrance, semblable à Hercule qui, consumé par la fatale tunique,
Frémit, pousse des gémissements, et fait retentir de ses cris les rochers d’alentour, les montagnes de la Locride et les promontoires de l’Eubée.
Il enseigne encore que la vertu doit être recherchée non pour elle-même, mais en vue du plaisir, semblable à la médecine que l’on n’invoque qu’en vue de la santé. Diogène dit aussi, au vingtième livre des Opinions choisies, que le plaisir est la règle de la vie. Enfin, Épicure prétend que la vertu est la seule chose dont le plaisir soit inséparable, et que tout le reste peut n’être pas accompagné de plaisir, par exemple l’action de manger.
Il nous reste à mettre, pour ainsi dire, la clef de voûte à cet ouvrage et à la vie d’Épicure, en transcrivant ici ses Axiomes fondamentaux, de sorte que la fin de notre travail soit le commencement de la félicité.
L’être parfaitement heureux et immortel n’a ni souci ni inquiétude, et n’en donne point aux autres. Il n’a dès lors ni colère ni bienveillance ; car tout cela est le propre de la faiblesse. – [Épicure dit ailleurs que les dieux ne peuvent être connus que par la raison ; ils n’ont pas de corps solide ; ce sont des espèces d’images produites par l’écoulement perpétuel de formes toujours les mêmes et semblables à l’homme.]
La mort n’est rien pour nous. Car ce qui est en dissolution est privé de sentiment, et un corps privé de sentiment n’a plus rien qui nous concerne.
Le comble du plaisir est l’absence de la douleur. Ce but une fois atteint, tout le temps que le plaisir subsiste il n’y a pour nous ni souffrance ni tristesse.
La douleur corporelle a un terme ; si la souffrance est aiguë, elle dure très peu ; si, moins vive, elle l’emporte cependant encore sur le plaisir, quelques jours la dissipent ; quant aux longues souffrances du corps, elles sont mêlées de plus de plaisir que de douleur.
Le bonheur de la vie est inséparable de la prudence, de l’honnêteté et de la justice ; d’un autre côté, ces vertus elles-mêmes sont inséparables du bonheur. Quiconque ne possède ni la prudence, ni l’honnêteté, ni la justice, ne vit point heureux.
La puissance et la royauté ne sont pas des biens d’une manière absolue et dans l’ordre de la nature ; elles ne sont des biens qu’en tant qu’elles nous mettent à l’abri des mauvais desseins des hommes.
Beaucoup d’hommes ambitionnent la gloire et la renommée, espérant par là se faire un rempart sûr contre les attaques de leurs semblables. S’ils mènent une vie tranquille, ils ont atteint ce bien véritable que la nature nous enseigne ; mais dans le cas contraire, ils ont manqué le but en vue duquel ils aspiraient à la puissance, le bien véritable dans l’ordre de la nature.
Aucun plaisir, pris en lui-même, n’est un mal ; mais les moyens par lesquels on se procure certains plaisirs entraînent plus de maux que de jouissances.
Si chaque plaisir était condensé, pour ainsi dire ; s’il durait longtemps, s’il affectait tout le corps ou les parties les plus essentielles, les plaisirs ne différeraient point entre eux.
Si les moyens auxquels les voluptueux demandent le plaisir pouvaient dissiper les inquiétudes de l’âme et bannir les terreurs que nous inspirent les phénomènes célestes, la mort et la souffrance ; s’ils nous enseignaient quel doit être le terme de nos désirs, nous n’aurions aucun reproche à adresser aux voluptueux, puisque enivrés de toute espèce de plaisirs, ils n’éprouveraient jamais ni la douleur ni l’inquiétude, qui sont les seuls maux véritables.
Si nous n’étions accessibles ni aux vagues terreurs qu’inspirent les phénomènes célestes, ni à la crainte de la mort ; si nous avions le courage d’envisager avec calme367 la durée de la douleur et le terme naturel de nos désirs, la physiologie368 nous serait inutile.
Mais il était impossible à l’homme, ignorant la nature de l’univers et dominé par les vagues impressions des fables, de triompher des craintes qui s’attachent aux questions les plus essentielles ; on ne pouvait donc goûter des plaisirs purs sans la physiologie.
Que sert-il de ne rien craindre des hommes, si l’on n’envisage qu’avec terreur ce qui se passe dans les cieux, sous la terre, dans l’infini ?
Une puissance incontestée, de vastes biens peuvent, jusqu’à un certain point, nous procurer la sécurité à l’égard des hommes ; mais la sécurité du grand nombre a pour principe la tranquillité d’âme et l’absence d’ambition.
Les véritables richesses, celles de la nature, sont en petit nombre et faciles à acquérir, mais les vains désirs sont insatiables.
Le sage est peu favorisé des avantages de la fortune ; mais la raison lui procure les biens les plus grands et les plus précieux ; et ces biens, il en jouit et en jouira tout le temps de sa vie.
L’homme juste vit dans un calme parfait ; l’homme injuste dans une agitation perpétuelle.
Une fois que la douleur, suite du besoin, a été soulagée, les plaisirs du corps ne peuvent plus s’accroître ; on ne peut que les varier.
Le bonheur le plus parfait pour l’âme dépend de ces réflexions et des opinions analogues sur toutes les questions qui jettent le plus de trouble et d’épouvante dans l’esprit.
Un temps limité ne procure pas moins de plaisir qu’une éternité, quand on mesure avec la raison les bornes du plaisir. Si le corps pouvait éprouver des jouissances infinies, il lui faudrait disposer de l’éternité ; mais la raison, en nous faisant concevoir la fin et la dissolution du corps, en nous affranchissant des craintes relatives à l’éternité, nous procure tout le bonheur dont la vie est susceptible, si bien que nous n’avons plus besoin d’embrasser l’éternité dans nos désirs.
Dans cette disposition d’âme, l’homme est heureux alors même que les soucis l’engagent à quitter la vie ; pour lui, mourir ainsi, c’est seulement interrompre une vie de bonheur.
Celui qui connaît la fin de la vie sait combien il est facile de se débarrasser des douleurs que cause le besoin, et d’atteindre pendant tout le cours de sa carrière à la félicité parfaite ; aussi ne s’inquiète-t-il point de poursuivre des choses que l’on ne peut atteindre qu’à travers les luttes et les dangers.
Il faut nécessairement arrêter fermement dans son esprit le but de la vie, et se bien fixer sur les principes incontestables auxquels doivent être rapportées toutes nos opinions ; autrement il n’y aura dans toute la conduite que trouble et incertitude.
Si on rejette l’autorité de tous les sens, il ne restera plus aucune base fixe à laquelle on puisse rapporter le jugement lorsqu’on accusera d’erreur l’un d’entre eux.
Si l’on rejette absolument l’autorité de l’un des sens, sans avoir soin de distinguer les divers éléments du jugement, à savoir, d’une part, l’induction qui va au-delà de la sensation actuelle ; de l’autre, la notion actuelle et immédiate, les affections et toutes les conceptions de l’esprit qui s’appuient directement sur la représentation sensible, on portera le trouble même dans les autres sens et on anéantira par là toute espèce de criterium.
Si on accorde une égale autorité aux idées qui, n’étant qu’inductives, ont besoin d’être vérifiées, et à celles qui portent avec elles une certitude immédiate, on n’échappera pas à l’erreur ; car on confondra par là les opinions douteuses avec celles qui ne le sont pas, les jugements vrais et ceux qui n’ont pas ce caractère.
Si à chaque instant nous ne rapportons chacune de nos actions et la fin de la nature ; si nous nous en détournons pour rechercher ou éviter quelque autre objet, il y aura désaccord entre nos paroles et nos actions.
De toutes les sources de bonheur que nous devons à la sagesse, la plus abondante de beaucoup est l’amitié.
Ce qui doit surtout nous confirmer dans l’espérance qu’aucun mal n’est pour nous éternel, ni même de longue durée, c’est la pensée que même dans le court intervalle de la vie l’amitié nous offre des ressources inépuisables.
Parmi les désirs, les uns sont naturels et nécessaires ; les autres naturels, mais non nécessaires ; d’autres enfin ne sont ni naturels ni nécessaires, et ne tiennent qu’à de vaines opinions. – [Épicure appelle naturels et nécessaires ceux qui vont à la satisfaction d’un besoin accompagné de douleur, comme le désir de boire, dans la soif ; il appelle naturels, mais non nécessaires, ceux qui tendent non à soulager la douleur, mais à varier les plaisirs, par exemple le désir d’une nourriture délicate et somptueuse ; enfin, parmi ceux qui ne sont ni naturels ni nécessaires, il range tous les désirs frivoles, par exemple le désir des couronnes et des statues.] – Les désirs qui n’entraînent pas de douleur, lorsqu’ils ne sont point satisfaits, ne sont pas nécessaires ; il est facile de leur imposer silence quand leur satisfaction est chose difficile ou peut causer quelque dommage. Lorsque les désirs naturels, dont cependant la non-satisfaction n’est pas douloureuse, sont violents et tenaces, c’est une preuve qu’il s’y mêle de vaines opinions ; leur énergie alors ne tient pas à leur propre nature, mais aux vains préjugés de l’homme.
La justice naturelle a pour principe l’utilité et repose sur la convention de ne point se nuire mutuellement. Pour les animaux qui ne peuvent point former de convention de ce genre ni s’engager à ne pas se nuire réciproquement, il n’y a ni justice ni injustice. Il en est de même pour les nations dont les membres n’ont pas voulu ou n’ont pas pu s’engager par un pacte à respecter leurs intérêts réciproques.
La justice n’a pas d’existence propre et indépendante ; elle résulte des contrats mutuels et s’établit partout où il y a engagement réciproque de respecter les intérêts des autres.
En soi, l’injustice n’est pas un mal. Elle n’a ce caractère que parce qu’il s’y joint la crainte de ne point échapper à ceux qui sont établis pour la réprimer. Car, quand vous avez une fois violé secrètement le contrat par lequel vous vous êtes engagé à respecter les intérêts des autres, pour qu’ils respectent les vôtres à leur tour, ne comptez pas rester toujours ignoré ; eussiez-vous échappé mille fois déjà, rien ne prouve que vous aurez jusqu’à la fin le même bonheur.
D’une manière générale, la justice est la même partout ; car certaines choses sont utiles dans toute société. Cependant la différence des lieux et diverses autres circonstances particulières font varier la justice.
Du moment où une chose déclarée juste par la loi est généralement reconnue utile aux relations mutuelles des hommes, elle est réellement juste, qu’elle soit ou non regardée partout comme telle. Que si, au contraire, une chose établie par la loi n’est pas véritablement utile aux relations sociales, elle n’est pas juste.
Si ce qui précédemment était juste en tant qu’utile, perd ce caractère après avoir été pendant quelque temps jugé tel, il n’en est pas moins vrai que pendant ce temps cela était vraiment juste, pour ceux du moins qui ne se laissent pas ébranler par de vains mots, mais veulent en toutes choses examiner et voir par eux-mêmes.
Lorsque, sans qu’il survienne aucune circonstance nouvelle, une chose qui avait été déclarée juste dans la pratique ne s’accorde pas avec les données de la raison, c’est une preuve que cette chose n’était pas juste. De même lorsque, par suite de nouvelles circonstances, une chose qui avait été déclarée juste ne paraît plus d’accord avec l’utilité, cette chose, juste tant qu’elle était utile au commerce et aux relations sociales, cesse de l’être du moment où elle n’est plus utile.
Celui qui veut vivre tranquille, sans avoir rien à craindre des autres hommes, doit autant que possible s’en faire des amis ; s’il ne le peut, qu’il évite du moins de les avoir pour ennemis ; si cela même n’est pas en son pouvoir, qu’il n’ait aucun rapport avec eux et exile tous ceux qu’il a intérêt à écarter.
L’homme le plus heureux est celui qui est parvenu à n’avoir rien à redouter de ceux qui l’entourent : ses relations avec ses semblables sont douces et agréables ; sa vie coule sans inquiétude ; il jouit des avantages de l’amitié dans toute leur plénitude, et ne se laisse pas aller à une stérile compassion sur la mort prématurée de ceux qui l’environnent.
NOTES DU TRADUCTEUR
1 Sextus Empiricus (Hypoth. Pyrrh., 1, 2) subdivise avec raison cette dernière classe en deux autres : ceux qui prétendent que la vérité ne peut être découverte, et ceux qui affirment seulement que l’homme ne la possède pas encore, sans désespérer de la trouver un jour.
2 Amis de la vérité.
3 C’est-à-dire vers le commencement du troisième siècle de notre ère.
4 Ποίησις. Ce mot ne peut être pris ici que dans un sens passif ; il exprime l’effet par opposition à la cause ou à l’agent ; c’est à peu près ce qu’Aristote appelle « la réalisation de la forme dans la matière. »
5 L’archontat de Damasias tombe l’an 586 avant J.-C.
6 Je lis avec Casaubon et Scaliger : Τὰ ἄλλ’ ἀκατάληπτα.
7 On sait assez ce que les anciens entendaient par aimer les enfants.
8 À Milet.
9 639 avant J.-C.
10 Ville à peu de distance du promontoire de Mycale.
11 L’une des Sporades.
12 Île près de la Crète.
13 Iliade, II, 557.
14 Iliade, I, 546.
15 Père de Pisistrate.
16 Quartier de Milet. – C’est le temple de Jupiter Didyméen.
17 Je rétablis le texte vulgaire : Ἀστοῖσιν ἄρεσκε πᾶσιν ἐν πόλει αἴκε μένῃς.
18 C’est-à-dire : Il ne convient qu’à des gens ivres de danser au son de la flûte, et les Scythes ne connaissent pas l’ivresse.
19 Diogène désigne souvent ainsi l’ouvrage intitulé : Succession des philosophes.
20 Arraché à l’autel des Euménides.
21 Parce qu’il avait adopté l’habillement des curètes, gardiens et nourriciers de Jupiter.
22 De γέρας, présent.
23 Syros, l’une des Cyclades, était aussi appelée Syra.
24 Hérodote (II, 109) en attribue l’invention aux Babyloniens.
25 Eratosthène, dans Strabon (livre I), lui attribue également les premières cartes géographiques.
26 547 avant J.-C. Il était donc né 611 ans avant notre ère.
27 C’est-à-dire en 528, ce qui ne peut s’accorder avec la fin de la phrase ; car Sardes fut prise en 538 ; Suidas dit au contraire, au mot Anaximène, qu’il naquit l’année de la prise de Sardes. Cette date s’accorde assez bien avec le récit de presque tous les historiens qui le font maître d’Anaxagore, né en 500.
28 Je lis Θαλῆς ἐκ καλοῦ ἔτι γήρως.
29 L’an 500. Tous les témoignages s’accordent en faveur de cette date.
30 En fixant la naissance d’Anaxagore à la première année de la soixante-dixième olympiade, c’est Calliades qui était archonte lorsqu’il avait vingt ans, la première année de la soixante-douzième olympiade.
31 Le tombeau de Mausole ne fut élevé que longtemps après la mort d’Anaxagore.
32 Cet ouvrage était intitulé περὶ Φύσεως, de la Nature. Simplicius nous en a conservé de nombreux fragments dans les Commentaires sur la Physique et le traité du Ciel d’Aristote. Du reste il n’est pas vrai qu’Anaxagore ait le premier composé un ouvrage ; Anaximène, Parménide, Héraclite et plusieurs autres avaient écrit avant lui sur la nature.
33 Voir à ce sujet la thèse sur Anaxagore (Zévort, 1843), p. 15 et suiv.
34 Mot à mot de Médisme.
35 Diogène de Laërte, au livre IX, ch. XXXIV, intervertit les rôles et dit que c’était Anaxagore qui avait repoussé les avances de Démocrite.
36 C’est Anaxagore qui a le premier introduit la philosophie ionienne à Athènes.
37 Cette opinion avait déjà été émise par Anaxagore. Voy. Théophraste, traité de la Sensation, § 59.
38 Vers d’Homère, Odyss., l, 392.
39 Vers de Philémon, cités par Stobée, LIV.
40 Ce n’est pas Aristide le Juste, comme le remarque avec raison Athénée (Banquet des S., XIII) ; mais le troisième descendant du Juste.
41 C’est Socrate qui répond.
42 Nuées, v. 381 et suiv.
43 Homère, Iliade, IX, 363.
44 Et ensuite ils le condamnèrent à l’amende.
45 L’archontat d’Apséphion ne tombe que douze ans plus tard.
46 L’Asie Mineure.
47 Ville de Sicile.
48 Carcinus était un tragique.
49 Παιδικά, « son mignon. »
50 Le Phédon.
51 Gros poisson.
52 Eurip., Bacch., v. 827.
53 Idem, v. 314.
54 C’est la doctrine de l’école d’Élée appliquée aux notions morales.
55 Voici des exemples de ces divers arguments :
Le menteur : Celui qui dit qu’il ment est-il menteur ? Si vous répondez affirmativement, on en conclut qu’il ne ment pas, puisqu’il était dans le vrai en disant qu’il mentait.
Le caché : Connaissez-vous cet homme qui est caché ? – Non. – Vous ne connaissez donc pas votre père ? car c’est lui.
Le voilé : Le même que le précédent avec le mot voilé.
L’Électre. Sophisme du même genre que les deux précédents. Électre, en voyant son frère Oreste, sait bien qu’Oreste est son frère, mais elle ne sait pas qu’Oreste est sous ses yeux ; elle le connaît donc et ne le connaît pas en même temps.
Le sorite : Trois moutons ne forment pas un troupeau : quatre, pas davantage, et ainsi de suite ; donc cent, donc mille, etc.
Le chauve est une espèce de sorite : Si l’on arrache un cheveu à un homme, il ne sera pas chauve ; si un second, etc.
Le cornu : Vous avez ce que vous n’avez pas perdu ; vous n’avez pas perdu de cornes, donc vous avez des cornes.
56 Le temporiseur.
57 Reste ὄνος « âne. »
58 Il y avait plusieurs villes du même nom ; une, entre autres, en Sicile.
59 Τύφος, « fumée » ; allusion aux subtilités philosophiques.
60 Περαίνειν.
61 Le supplice des adultères s’appelait ῥαφανίδωσις ; l’instrument en était un navet.
62 Ménédème était de taille moyenne.
63 Ἡγησίπολιν, par allusion à ἡγησίλαον, « conducteur des peuples. »
64 Diogène abrège ici un passage d’Antigone de Caryste, cité par Athénée, 1. X.
65 Parodie d’un vers de l’Iliade, XVIII, 392.
66 Il devait avoir alors vingt-neuf ou trente ans.
67 Philolaüs était mort quand Platon visita l’Italie.
68 Iphigénie en Tauride, II, 93.
69 Allusion à son nom.
70 Ville du Péloponnèse.
71 Celle qui consiste à ramener le problème à un ou plusieurs principes incontestables.
72 Ποιήματα ; c’est l’acte considéré dans le sujet passif et non dans l’agent.
73 Πλάτων ἀνέπλαττε πεπλασμένα.
74 C’est-à-dire de bavarder sans mesure.
75 Tu pleureras, tu rencontreras l’amertume.
76 Le texte dit : « Pourquoi montres-tu un os à des chiens, et tu les renverras ensuite. »
77 Ephestia, Cephisias, Phréarrhos, Chollis, dèmes de l’Attique.
78 Nous dirions : s’il plaît à Dieu ; c’est-à-dire s’il ne lui arrive pas quelque malheur, s’il ne vient pas à mourir.
79 Ce galimatias veut dire : « Lorsqu’il mourut et partit pour le ciel, sa patrie, le seul lieu où puisse se réaliser sa république. »
80 Diogène avait dédié son ouvrage à une femme, probablement Arria.
81 Ordinairement il signifie : pervers.
88 *
89 —
90 L’unité, ou l’idée.
91 La longueur, élément du solide.
92 C’est-à-dire : l’exemplaire de l’intelligence répandue dans tout l’univers. – Diogène confond dans tout ce passage l’âme de l’homme et l’âme du monde.
93 Par ces sept cercles il faut entendre les orbites du soleil et des planètes et la sphère des étoiles fixes. L’inclinaison des six cercles intérieurs sur le cercle extérieur, celui qui représente le mouvement de la sphère étoilée, correspond à l’inclinaison de l’écliptique (voy. le Timée). C’est là ce qu’exprime Platon en disant que l’un des cercles est suivant le diamètre et l’autre suivant le côté ; si en effet on représente par une ligne A le cercle suivant lequel se meuvent les étoiles, par B l’écliptique, par C leur point d’intersection, et qu’on suppose une ligne D menée parallèlement à A, le cercle B sera représenté par la diagonale d’un parallélogramme dont A sera le côté.
94 Le même, c’est-à-dire ce qui est toujours identique, le monde intelligible ; l’autre, ce qui est multiple, complexe, ce qui diffère dans ses parties, le monde sensible.
95 Voy. pour le développement de toutes ces idées, le Timée (f. 34-38, éd. Becker).
96 Infini est pris ici pour indéfini.
97 Solide régulier, dont la surface est composée de vingt triangles équilatéraux.
98 Platon, dans le Timée, réduit la pyramide, l’octaèdre et l’icosaèdre au triangle scalène et le cube au triangle équilatéral ; et comme il est impossible que des triangles équilatéraux, combinés de quelque manière que ce soit, puissent jamais former un triangle scalène, la terre ne peut se ramener ni au feu, etc.
99 Le complément de la pensée serait : « et tout ce qui est sensible a été produit. »
100 Ce n’est point là la raison que donne Platon ; le Dieu suprême dit dans le Timée, en s’adressant aux dieux inférieurs : « Vous êtes éternels, parce que telle est ma volonté. »
101 L’expression de Platon est bien plus belle : « Une image mobile de l’éternité. »
102 Cet animal idéal est l’idée, l’exemplaire de tout l’univers.
103 C’est-à-dire dans l’univers.
104 L’intelligence et la matière indéterminée.
105 Il résulte de cette phrase que la vie de Speusippe faisait suite à celle de Platon, sans aucune distinction de livres ; et en effet les anciens manuscrits ne portent pas de trace de cette division.
106 343 avant J. C.
107 Je lis : Σωκράτους
108 Il n’y a rien de pareil dans Plutarque.
109 Fête des libations.
110 Homère, Odyss., liv. X, V, 382.
111 C’est-à-dire : « on doit y venir déjà dégrossi. »
112 Ces divers nombres paraissent se rapporter à des ouvrages qui portaient le même titre ; cependant il doit y avoir erreur dans le catalogue de Diogène ; car il est presque incroyable que Xénocrate ait composé sept cent quatre-vingt-trois livres sur le raisonnement.
113 Je lis : M κ’ β’, σ’ λ’ θ’. Le M est pris ici non pas pour un nombre déterminé (40), mais bien pour μυριάδες. Il a souvent cette valeur dans Diogène.
114 Étrangers domiciliés à Athènes.
115 338 avant J.-C.
116 311 avant J.-C.
117 Les citoyens les plus riches pouvaient seuls faire cette dépense.
118 Le texte dit : « au vinaigre et au laser », substances que l’on employait dans la préparation des onguents.
119 Il y a ici une grossièreté qui est déjà peut-être trop transparente dans la traduction.
120 Dème de la tribu ænéide.
121 Parodie d’un vers d’Homère, Iliade, XXIV, 181.
122 Je conserve le texte primitif : Μενεδήμον,… θήσεται ἤ…
123 Il y a ici une grossièreté que l’on peut à peine indiquer dans la traduction.
124 Vers d’Euripide.
125 Voir sur cette influence des vents, Bayle, art. Hippomanes. – Le second vers renferme un jeu de mots intraduisible, le mot τόκος signifiant faix et usure.
126 Homère, Odyss., XX, 325.
127 Iliade, XXIV, 211.
128 Elle fait durer et vivre le nom des hommes.
129 Euripide, Hippolyte, v. 424.
130 Parodie d’un vers d’Homère, Iliade, III, 182.
131 Λυαῖος, qui énerve.
132 Son amour de l’étude.
133 Ἅλιος signifie en même temps maritime et vain. Homère (Odyss., I, 349) le prend dans le premier sens.
134 Odyss., II, 401.
135 Soph., Antig., v. 203.
136 Homère, Iliade, XVIII, 95.
137 Je rétablis le texte des deux manuscrits de la Bibl. royale : σῦκον δ’ ἑπὶ δίκῃ. Figue est pris ici pour calomnie. Homère avait dit (Odyss., VIII, 120) : « La poire naît sur le poirier et la figue sur le figuier. »
138 Ce catalogue est loin d’être complet. D’un autre côté, beaucoup des ouvrages qu’il comprend ne sont que des parties détachées des traités que nous possédons.
139 Samuel Petit croit que ces trois livres correspondent aux livres XII, XIII, XIV de la Métaphysique.
140 Cet ouvrage diffère des trois livres sur l’Âme, que nous possédons ; car c’était un dialogue. (Voy. Plutarque, Vie de Dion, ch. XXII.)
141 Il existe aujourd’hui deux livres sous ce titre.
142 Jonsius (de Ordine librorum Arist.) fait remarquer avec raison que ce n’était pas là un ouvrage distinct, mais bien une partie du traité des Animaux, livre IV, ch, III.
143 Cinquième livre de la Métaphysique.
144 Droits réciproques des villes grecques dans les rapports internationaux.
145 Histoire des poètes anciens et modernes.
146 Chef d’école.
147 Je lis : πασὶ τὸ ἄνδρα κ. τ. λ.
148 Beaucoup d’ouvrages sont indiqués deux et trois fois.
149 De l’Etna.
150 Espèce de sophisme.
151 École consacrée aux Muses.
152 Le cinquième est omis dans tous les manuscrits.
153 Γλύκων, doux, agréable.
154 Les orateurs.
155 Aux sourcils gracieux.
156 Étincelant.
157 C’est-à-dire la sévérité, la dureté du caractère.
158 Une masse inerte, qui reste immobile dans quelque position qu’on la place ; un homme sans intelligence et sans vigueur.
159 Le mot καινοῦ, « neuf », en le décomposant (καὶ νοῦ), signifie : « et d’intelligence : » « D’un livre et d’intelligence, d’un style, etc. »
160 Vrai ou simple chien.
161 Le chien d’Ulysse.
162 Par un jeu de mots : σχολή, « école », et χολή, « bile. »
163 Διατριβήν – κατατριβήν.
164 Espèce de jeu.
165 Montrer quelqu’un avec le doigt du milieu était signe d’un souverain mépris ou de folie.
166 Gymnase et bois sacré à Corinthe.
167 Allusion à ce que Platon, vendu par ordre de Denys, était retourné en Sicile.
168 Pour que leur laine fût plus douce.
169 Jeu de mots qui porte sur le sens d’ἄθλιος, « malheureux, misérable. »
170 La betterave était l’emblème de la fadeur.
171 Il consistait à verser du vin ou de l’eau dans une coupe et à tirer un augure du son qu’ils rendaient.
172 Jeu de mots sur νεμέα qui signifie aussi « pâturage. »
173 Si tu avais commencé par être économe, tu ne serais pas réduit maintenant à la disette.
174 Il joue sur le mot χείρων, « Chiron, centaure », qui signifie aussi « plus mauvais. » – « Lequel des deux est le plus mauvais ? »
175 Le mot δίδυμος a le sens de testiculi qui cremasteribus suspenduntur (Ménage).
176 Jeu de mots sur ἀλειμάτιον, « onguent », et ἀλλ’ ἰμάτιον, « autre habit. »
177 Vers d’Homère, Iliade, VIII, 343 et 387.
178 Parodie d’un vers d’Homère, Iliade, VIII, 96.
179 Parodie d’Homère, Iliade, XVIII, 95.
180 Euripide, Phénic., v. 40.
181 Parodie d’un passage d’Homère, qui signifie en même temps : « Et il pressa (ses coursiers) du fouet. »
182 Homère, Iliade, V, 83 et XX, 477. Le texte dit : « une mort purpurine. »
183 Il y a ici un jeu de mots qu’on ne peut rendre. Le mot χείρων, Chiron, signifie aussi « plus mauvais. » Diogène répond : « Non pas Chiron (précepteur des héros), mais Eurytion (autre centaure fort débauché). »
184 Ville d’Arcadie. Le mot τέγος signifie lupanar.
185 Le jeu de mots roule sur λαβή qui signifie « poignée » et « acceptation. »
186 Homère, Iliade, III, v. 65.
187 Pied d’homme.
188 Homère, Odyss., I, 157.
189 C’est-à-dire « il était trois fois cynique ou trois fois fou. » Tout ce passage avait été corrigé par les commentateurs ; je l’ai rétabli d’après les manuscrits et les anciennes éditions.
190 Parodie d’Homère, Odyss., XIX, 172 et suiv.
191 Parodie de l’épitaphe de Sardanapale.
192 Homère, Iliade, I, 591.
193 Homère, Odyss., II, 16.
194 Homère, Iliade, XVIII, 392.
195 Les femmes en étaient exclues.
196 Euripide, Bacch., v. 1228.
197 Il résulte de ce passage que primitivement les vies de Métroclès et d’Hipparchie n’étaient point séparées de celle de Cratès.
198 Usurier à la journée.
199 On prêtait à gros intérêts aux gens de mer, les risques étant plus grands.
200 Homère, Odyss., IV, 392.
201 C’est-à-dire pendant qu’il fréquentait les cyniques.
202 C’est-à-dire « varié. »
203 L’enseignement de Polémon était gratuit.
204 Je lis : τὰ μὲν πολλὰ σοφοὺς εἶναι.
205 Hésiode avait dit : « Celui-là est le meilleur qui approfondit tout par lui-même ; vient ensuite celui qui se laisse guider par les sages leçons d’un maître. »
206 Je suis la leçon d’un ancien manuscrit : οὐκ ἔροτις δήμου ἐναρίθμενος.
207 C’est-à-dire que l’intelligence est une, mais que dans l’étude il faut la diviser et l’étudier successivement.
208 C’est-à-dire les contradictions apparentes que présentent les données de nos diverses facultés.
209 L’idée.
210 Il explique plus loin en quoi consistent l’énonciation simple et l’énonciation parfaite, c’est-à-dire celle qui renferme un jugement. L’énonciation simple est l’idée sans affirmation ni négation.
211 Les stoïciens prétendaient que l’erreur est la source de tous les vices, et par suite ils confondaient la vertu avec la vérité ou avec la science qui nous la découvre.
212 Je lis ἀκόλουθον.
213 Cet exemple s’applique au second cas.
214 C’est la proposition la plus générale, la majeure.
215 La mineure.
216 Il y a ici ou une lacune ou une erreur de Diogène ; le sophisme qu’il donne comme exemple du couvert est un sorite. Voici un exemple du couvert : « Connais-tu ton père ? – Oui. – Connais-tu cet homme qui est couvert ? – Non. – Tu ne connais donc pas ton père, car c’est lui. »
217 Il est pris ici dans un sens déterminé pour signifier telle personne.
218 Il faut sous-entendre : « conformément aux lois de la nature. »
219 Utile a souvent chez les stoïciens le sens de bon.
220 Le troisième exemple manque et les deux premiers paraissent mal choisis. Voici un passage de Sextus Empiricus (contre les Dogmatiques, l. X), qui peut servir à compléter et à rectifier Diogène de Laërte : « Le bien dans un sens se dit de ce qui produit ou de ce dont résulte l’utile ; c’est là le bien par excellence, la vertu ; car la vertu est comme la source de laquelle découle naturellement toute utilité. Dans un autre sens il se dit de ce qui est accidentellement la cause de l’utilité ; sous ce point de vue on appelle bien non seulement la vertu, mais aussi les actions qui y sont conformes ; car elles sont accidentellement utiles. En troisième et dernier lieu, on appelle bien tout ce qui peut être utile, en comprenant sous cette définition la vertu, les actions vertueuses, les amis, les hommes honnêtes, les dieux, etc. »
221 « La vertu, dit Stobée, est en même temps bien final et bien efficient ; car elle procure le bonheur et elle en est partie intégrante. »
222 La santé n’est pas un bien, mais elle est plus près du bien que du mal ; la maladie est plus près du mal que du bien.
223 Homère, Iliade, I, 81 et 82.
224 Il ne les jouait pas tous, mais quel que fût l’air qu’il adoptât, il le jouait bien.
225 La loi naturelle.
226 Les astronomes.
227 Jupiter.
228 Δι’ ὅν, « par lui. » Étymologie absurde.
229 Jupiter, source de la vie, de ζῆν.
230 Minerve, de αἰθήρ, « éther », selon les stoïciens.
231 Ἥρα, Junon, de ἀέρα, « l’air. »
232 Par exemple les songes.
233 Ce qui est entre crochets manque dans Diogène. Casaubon a restitué le texte à l’aide de Plutarque (de Placit. Phil., III, 7).
234 Manque dans le texte.
235 Euripide, Oreste, v. 140.
236 Homère, Odyss., IV, 611.
237 On comprend sans explication le sens de ce grossier bon mot.
238 Le sens complet serait : Ptolémée n’est pas roi parce qu’il porta la couronne, mais parce qu’il a les qualités et la sagesse d’un roi.
239 Imité d’Euripide, Oreste, 533, 534.
240 « Caché par un cheval. »
241 Eurip., Oreste, v. 247, 248.
242 Homère, Odyss., XX, 495.
243 Les auteurs mythologiques.
244 Les historiens de la peinture citaient les sources poétiques où s’étaient inspirés les peintres.
245 Le sorite ; exemple : si un homme de trois pieds est petit, il en est de même d’un homme de trois pieds un pouce, et ainsi jusqu’à quatre, jusqu’à dix pieds.
246 C’est-à-dire : de la manière de résoudre le sorite, en trouvant un point d’arrêt pour couper court aux interrogations successives.
247 Le reste du catalogue manque.
248 Consacré à Jupiter qui y avait été élevé.
249 Apollon Didyméen.
250 Κόρη « jeune fille », signifie aussi « muse. »
251 Νύμφη, « femme mariée et nymphe. »
252 Μήτηρ, « mère et Cérès », la mère de toute chose.
253 Les tons d’une corde sonore varient suivant la longueur ; Pythagore découvrit cette loi et indiqua les longueurs correspondant à chaque ton : 1, 8/9, 4/5, 3/4, 2/3, 3/5, 8/15, 1/2.
254 Sur le boisseau ; c’est-à-dire travaillez avec ardeur.
255 Poussez en avant ceux qui sont dans la voie du bien, et ne soyez pas complice des méchants.
256 Soyez toujours prêt à partir ou bien ne vous abandonnez pas à la mollesse.
257 Portez cette image dans le cœur.
258 Les voies battues.
259 Soyez réservé en amitiés.
260 Ne prenez pas des amis inconstants.
261 On dit dans le même sens : « Ne réchauffez point un serpent dans votre sein. »
262 De Πύθων et ἀγοράομαι.
263 Cet ouvrage n’est pas cité ailleurs. Il est hors de doute qu’il y a ici une erreur de Diogène ou des copistes. Il vaudrait mieux lire : φησὶ δ’ Ἀριστοτέλης περὶ κυάμων, « au sujet des fèves, Aristote dit… »
264 Μήν, mensis, « le mois. »
265 Athénée dit au livre premier : « Empédocle en sa qualité de pythagoricien s’abstenait de tout ce qui avait eu vie ; lorsqu’il remporta le prix à la course de chevaux, il fit faire avec de la myrrhe, de l’encens et des parfums précieux un bœuf qu’il partagea aux spectateurs. »
266 Il n’y a rien là qui prouve qu’il fût d’Agrigente.
267 Le texte dit : « Volé les dogmes », ce qui, pris littéralement, n’aurait pas de sens. On volait l’école en publiant sous son nom personnel ce qui était la propriété de l’école.
268 Παυσανίας, signifie : « celui qui fait cesser la maladie. » De παύειν ἀνίαν.
269 La lave.
270 Κρήτηρ signifie en même temps coupe et cratère du volcan.
271 L’immortalité.
272 L’Etna.
273 Empédocle croyait (voyez Arist., de Respir.) que les animaux les plus chauds sont ceux qui habitent l’eau, la nature les portant à tempérer par le séjour de l’eau leur chaleur excessive.
274 À l’exemple des prêtres égyptiens.
275 Sur les mathématiques.
276 Il suffit de lire le texte pour se convaincre que tout ce passage a été interpolé après coup. Le commencement de la phrase suivante ὁ δ’ αὐτός φησι ne peut se rapporter qu’à Apollodore.
277 Illustre.
278 Suivant Strabon, les descendants d’Androclus, fondateur d’Éphèse, portaient le titre de roi, et à ce titre étaient attachés certaines prérogatives.
279 Je lis avec Schleiermacher ἕνος ἢ ξυμπάντων (henos ê xumpantôn).
280 Xénophane est antérieur à Archélaüs de près d’un siècle.
281 C’est-à-dire à l’unité.
282 Je conserve le texte ancien : πεπρᾶσθαι (peprasthai) ; de πίπρνημι (piprêmi), « chagriner. »
283 Voir Zénon de Citium.
284 Je suis ici la correction de Rossi. Le texte reçu porte : « Suivant les chroniques d’Apollodore, Zénon était fils de Pyrès et Parménide, fils de Téleutagoras, était fils adoptif de Parménide. »
285 Je suis la leçon d’Hésychius M. χόσμον. Le texte vulgaire χόσμονς est contraire à la doctrine de l’école d’Élée.
286 Il y a très probablement ici une lacune.
287 Combat composé de cinq exercices.
288 Grande organisation du monde.
289 Petite organisation du monde.
290 Minerve.
291 Bien raisonner, bien exprimer sa pensée, bien agir.
292 Ce trait ainsi isolé est inintelligible ; nous en trouvons l’explication dans Aulu-Gèle (livre V, chap. X) : « Évathlus voulant prendre des leçons de Protagoras, celui-ci lui fit payer comptant la moitié du salaire qu’il exigeait, et il fut convenu que le reste ne serait payable que le jour où Évathlus aurait gagné sa première cause. Le disciple devint fort habile ; mais pour se dispenser de le payer il refusa obstinément de plaider. Protagoras le cita alors en justice et lui proposa ce dilemme : « Si tu perds ta cause, tu dois me payer en vertu de la sentence ; si tu la gagnes, tu me payeras également d’après nos conventions. » Mais Évathlus retourna l’argument contre son maître, et les juges embarrassés laissèrent la cause pendante. »
293 Ville de Crète.
294 Simplicius, dans le commentaire sur la Physique d’Aristote, f. 6, A, dit qu’il est presque le dernier des physiciens et qu’il a copié Anaxagore et Leucippe. Cette assertion est justifiée par l’étude de sa doctrine. Voyez sur ce point la thèse de Schorn (Bonn, sans date).
295 Cette assertion est inexacte si on l’entend de l’existence simultanée des mondes. Suivant Simplicius (Phys. d’Arist., f. 257, B), et Stobée (Ecl., ph., I), Diogène admet que le monde est un, mais qu’il est périssable. Un monde succède à un autre, et dans ce sens seulement on peut dire que les mondes sont infinis.
296 Homère, Iliade, V, 340.
297 Euripide, Oreste, v. 265.
298 Ce n’est pas à Pyrrhon, mais bien à Python, disciple de Platon, que cet honneur fut accordé.
299 Iliade, XXIV, 146.
300 Ibid., XXI, 106 et 107.
301 Douteurs.
302 Observateurs.
303 Qui suspendent leur jugement.
304 Chercheurs.
305 Eschyle, Suppliantes, v. 734.
306 Iliade, XX, 248, 249, 250.
307 Diogène transcrit ici, sans en avertir, les raisonnements de quelque sceptique.
308 C’est-à-dire nos propres idées, sans savoir si ces idées répondent à une réalité extérieure.
309 Puisque tout lui est indifférent.
310 C’est-à-dire qui suivait les mêmes principes philosophiques que moi.
311 Deux poètes membres de la pléiade tragique.
312 Des Gueux.
313 C’est-à-dire l’accord de l’intelligence et des sens ne sera pas de longue durée : Attagas et Numénius étaient deux insignes brigands.
314 Sextus Empiricus (Contre les Dogmatiques, l. X) est beaucoup plus explicite : « Un grammairien lisait devant Épicure encore enfant, ce passage d’Hésiode : « Avant tout fut créé le chaos » ; Épicure lui demanda d’où il avait été tiré, puisqu’il avait été créé avant toutes choses. « Ce n’est pas là mon affaire, reprit le grammairien, cela regarde les philosophes. – Alors, reprit Épicure, je vais trouver les philosophes, puisque ce sont eux qui connaissent la vérité. »
315 Le texte porte : Μητρόδωρον Ἀθηηαῖον καὶ Τιμοκράτην καὶ Σάνδην Λαμψακήνον, ὅς… Un seul manuscrit donne ἢ Τιμοκράτην. Ce texte est évidemment corrompu, car Métrodore était de Lampsaque et non d’Athènes : Timocrate et Sandès sont parfaitement inconnus et ne peuvent être mis au nombre des disciples les plus illustres d’Épicure ; d’ailleurs Timocrate est cité plus loin. Enfin il est évident par la suite de la phrase que ὃς se rapporte à Métrodore. Je corrige ainsi Μντρόδωρον, Ἀθηναίου ἢ Τιμοκράτους καὶ Σάνδην, Λαμψασκηνόν, ὅς… Dans les manuscrits la plupart des désinences sont en abrégé, et rien n’est plus commun que la substitution de l’accusatif au génitif.
316 Je rétablis pour cette phrase le texte des anciennes éditions et des manuscrits.
317 Le plaisir et la douleur.
318 C’est-à-dire qu’ils ne raisonnent pas, et n’ajoutent rien aux impressions reçues, la mémoire étant la condition de tout raisonnement.
319 C’est-à-dire si, en conservant l’image reçue, on accroît ou diminue les proportions.
320 La fin du raisonnement serait : Parce que nous avons antérieurement la notion d’homme.
321 Pour eux un jugement, tant qu’il n’a pas été confirmé par l’évidence des sens, n’est qu’une hypothèse que l’expérience peut ou confirmer ou détruire.
322 C’est-à-dire sur le bien et le mal.
323 Je lis : « Ὅθεν δὴ πᾶσι χρησίμης οὔσης τοῖς ᾠκειωμένοις φυσιολογίᾳ τῆς τοιαύτης ὁδοῦ, παρεγγυῶν τὸ συνεχὲς ἐνέργημα ἐν φυσιολογίᾳ, τὸ τούτων μάλιστα ἐγγαληνίζων τῷ βίῳ ποιήσασθαι, καὶ… κ. τ. λ. – Cette leçon est confirmée par l’ancienne traduction latine d’Ambrosius.
324 Je lis avec les manuscrits ἀποδεικνύουσιν.
325 Dans la doctrine d’Épicure, lorsque nous avons perçu un objet, l’idée de cet objet se grave dans l’esprit, et comme elle a pour base la sensation qui est la règle suprême de nos jugements, elle devient elle-même un criterium. Cette conception, conforme aux perceptions antérieures et à l’évidence des sens, est appelée par Épicure idée première, notion fondamentale. En tant qu’elle sert de base aux jugements que nous portons ultérieurement sur les choses, elle est une prénotion ; ainsi l’idée générale d’homme est une prénotion ; car c’est en vertu de cette idée, préexistant au jugement actuel, que nous déclarons que tel objet, conforme à l’idée, est un homme. Les mots expriment exactement ces prénotions ; car ils n’ont point été formés arbitrairement ; l’homme, sous l’empire d’une idée, émet nécessairement tel son de voix qui en est la représentation exacte. C’est pour cela qu’Épicure recommande si fréquemment de déterminer le sens des mots.
326 Par jugement personnel il faut entendre une conjecture, une induction ; ainsi lorsque apercevant à distance un objet je déclare que c’est une tour ou un cheval, c’est là un jugement personnel qui, pour avoir quelque valeur, doit être confirmé par l’expérience.
327 Épicure distingue partout et avec raison, la perception de la conception ; la première s’impose à nous, elle est impersonnelle, la conception s’appuie il est vrai sur la perception, mais il y entre toujours quelque élément personnel, et de là l’erreur.
328 Remarque de Diogène.
329 Manuscrits : Τὸ πᾶν ἐστι. Σώματα μὲν γάρ ὡς… κ. τ. λ.
330 Il faut ajouter pour compléter le raisonnement : l’univers ne soutient de relation avec rien, puisqu’il est la totalité des choses ; il n’a donc pas d’extrémité.
331 Il faut sous-entendre : « Mais les atomes ne changent pas ; car s’ils changeaient, ils seraient divisibles. » Je rétablis pour toute cette phrase le texte des manuscrits : Τὴν τομὴν τυγχάνειν. Λέγει δέ… κ. τ. λ.
332 Il établit plus bas que les atomes ne sont pas infiniment petits, dans le sens absolu du mot.
333 Je lis avec les manuscrits de la Bibl. royale, τὴν εἵξιν.
334 Je rétablis ainsi le texte, avec le secours des manuscrits : ἀδιανόητον γάρ· καὶ τ. σ. ε. α. χ. ὅθεν δή ποτε τοῦ ἀπείρου, ἐξ οὗ ἄν π.
335 Il ne s’agit pas ici des images qui émanent des corps, mais bien de celles qui se forment spontanément.
336 Le texte reçu n’est susceptible d’aucun sens. Un des manuscrits de la Bibliothèque royale donne une autre leçon : Τοιαύτην ἐκληθὴν ὄγνων τινων. Le mot ἐκληθήν doit être une corruption de quelque autre accusatif, par exemple ἐκροὴν ou ἐκϐολήν.
337 Elles résultent seulement de la disposition des parties et ne constituent pas le sujet à titre d’éléments.
338 Forme, pesanteur, étendue.
339 Ici encore il faut, pour avoir un sens raisonnable, rétablir le texte des manuscrits : Ἀφῖχθαί τε ἀμέλει καὶ πρὸς ἡτᾰς ὁρατὰς ἀτόμους.
340 Manuscrits : Πηλίκοι γάρ τινες δῆλον ὡς ἀπειροί εἰσιν ὄγκοι.
341 Voici tout le raisonnement complété : Nous ne pouvons nous former une idée de l’atome que par analogie, et l’analogie nous démontre qu’il n’est pas infiniment petit. En effet, comparons-le aux plus petites particules sensibles et tâchons d’abord de nous former une idée de ces dernières : pour cela il nous faut prendre un terme de comparaison dans les objets complexes et composés de parties. Faisant abstraction de tous les caractères autres que l’étendue, nous voyons que ces objets ont une dimension, les uns plus grande, les autres moindre, mesurant une étendue plus ou moins grande. La plus petite particule sensible aura donc une dimension ; elle mesurera la plus petite étendue sensible, c’est-à-dire qu’elle ne sera pas infiniment petite. Appliquant cette analogie à l’atome, on arrive à le concevoir comme mesurant la plus petite étendue possible, mais non comme n’ayant aucune étendue, ce que voulait prouver Épicure.
342 Les atomes ont tous un mouvement de va-et-vient, un mouvement oscillatoire ; si l’on ne considère que le mouvement dans une seule direction, avant qu’il y ait retour de l’atome à la position première, ce mouvement s’accomplit dans le temps le plus court possible ; et par conséquent la durée de ce mouvement élémentaire est la même pour tous. Mais cela n’est plus applicable au mouvement des atomes dans un temps plus long, c’est-à-dire dans un temps que nous puissions concevoir et mesurer avec l’intelligence ; car alors il n’y a plus mouvement dans un seul sens, mais mouvement de va-et-vient, chocs fréquents, desquels résulte le mouvement continu de l’atome. Il faut donc considérer trois moments dans le mouvement des atomes qui forment les corps : 1o dans le temps le plus court possible, un mouvement dans une seule direction, mouvement également rapide pour tous les atomes ; 2o dans un temps plus long, accessible à la raison, une série de mouvements de va-et-vient ; 3o dans un temps sensible, un mouvement continu résultant de ces mouvements oscillatoires que la raison seule peut concevoir. Nous construisons ainsi cette phrase, à l’aide des manuscrits de la Bibliothèque royale : Ἀλλὰ μὴν καὶ κατὰ τὰς συγκρίσεις οὐ θάττων ἑτέρα ἑτέρας ῥηθήσεται, τῶν ἀτόμων ἰσοταχῶν οὐσῶν, τῷ ἐφ' ἕνα τόπον φέρεσθαι τὰς ἐν τοῖς ἀθροίσμασιν ἀτόμους καὶ κατὰ τὸν ἐλάχιστον συνεχῆ χρόνον, εἰ μὴ ἐφ' ἕνα κατὰ τοὺς λόγῳ θεωρητοὺς χρόνους, ἀλλὰ πυκνὸν ἀντικόπτουσιν ἕως ἂν ὑπὸ τὴν… κ. τ. λ.
343 Sur les choses qui ne sont pas directement perçues par les sens.
344 Il faut ajouter, pour compléter le raisonnement : Et la pensée conçoit qu’il doit y avoir non un seul mouvement continu, mais une série de mouvements.
345 Je rétablis le texte des manuscrits : Δεῖ συνορᾷν ἀναφέροντα ἐπὶ τὰς…
346 Souffle et chaleur.
347 Je lis avec les manuscrits de la Bibliothèque royale : Συμπιπτόντων τοῖς πορίμοις. Schneider avait soupçonné cette correction.
348 Il faut ajouter, pour compléter le sens : Et l’âme étant un corps (ce qu’il démontre immédiatement après), il doit en émaner des particules.
349 Je rétablis le texte des manuscrits, qui est fort intelligible : Δῆλον οὖν ὡς καὶ φθαρτούς φησι τοὺς κόσμους, μεταϐαλλόντων τῶν μερῶν. Καὶ ἐν ἄλλοις τὴν γῆν τῷ ἀέρι ἐποχεῖσθαι. C’est là une des nombreuses remarques que Diogène a semées au milieu du texte d’Épicure.
350 Manuscrit : Ἀλλὰ καὶ διαφόρους αὐτοὺς ἐν τῇ ιβʹ περὶ αὐτοῦ φησιν· οὓς μὲν γὰρ σφαιροειδεῖς, καὶ ᾠοειδεῖς ἄλλους, καὶ ἀλλοιοσχήμονας ἑτέρους·
351 Manuscrits de la Bibliothèque royale : Καὶ έν μέν τισι περιόδοις καὶ χρόνοις ἀπὸ τῶν ἀπὸ τοῦ ἀπειρου.
352 Manuscrit : Μήτε αὖ πυρὶ ἅμα ὄντα συνεστραμμένα, τὴν μακαριότάτην κεκτημένα καταϐούλησιν, τάς…
353 Je supprime ici la négation avec les manuscrits de la Bibliothèque royale. Voici du reste le raisonnement simplifié : Nous ne sommes pas assurés, en expliquant les phénomènes célestes au moyen des analogies que présentent avec eux ceux que nous observons autour de nous, de donner la véritable raison des premiers ; car leur production peut être expliquée de diverses manières. Néanmoins il faut observer les différentes circonstances des phénomènes célestes et indiquer les analogies que présentent avec eux les faits sensibles. Par ce moyen on n’a pas la vérité d’une manière absolue, mais on en sait autant qu’il en faut pour n’être pas épouvanté par ces phénomènes ; on sait qu’ils peuvent s’expliquer physiquement ; peu importe après cela de quelle manière.
354 Manuscrit : Ἄστρα τε καὶ γῆν καὶ π.
355 Le texte reçu est inintelligible. Je rétablis celui des manuscrits qui donne du moins un sens raisonnable : Ἥλιός τε καὶ σελήνη καὶ τὰ λοιπὰ ἄστρα καθ' ἑαυτὰ γενόμενα, ὕστερον ἐμπεριελαμϐάνετο ὑπὸ τοῦ κόσμου· καὶ ὅσα γε δὴ σῴζει ἀλλα (scilicet ό κόσμος), εὐθὺς διεπλάττετο καὶ αὔξησιν ἐλάμϐανεν – ὁμοίως δὲ καὶ γῆ καὶ θάλαττα – κατὰ προσκρίσεις…
356 Je lis avec un manuscrit : Ἄλλῳ γαρ τούτῳ συμμετρώτερον διάστημα οὐθέν ἐστι.
357 C’est-à-dire : ils paraissent ou un peu plus grands ou un peu plus petits qu’ils ne sont en réalité, ou bien avec leurs véritables dimensions.
358 Le mouvement intertropical.
359 Manuscrit : Ἐπιτήδειας ἐχομένοις ἐμπιπραμένοις.
360 Manuscrit : Προετέον.
361 La méthode des explications multiples, fondées sur les apparences sensibles.
362 Le texte de tout ce passage paraît corrompu. Peut-être faudrait-il remplacer le mot πνεύματα par ῥεύματα « les cours d’eau ? »
363 Je rétablis le texte des manuscrits.
364 Je lis : Ούδέ μέντοι ῤήσεζν
365 Vers de Théognis.
366 Tranquillité d’âme.
367 Je lis : Εἴ τις ἔτι τετόλμηκε…
368 Physique, science de la nature en général.