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Denis DIDEROT

Le neveu de Rameau

Publié en 1891 (posthume)

Texte original en français


NOTICE PRÉLIMINAIRE

Le Neveu de Rameau est, parmi les chefs-d’œuvre de Diderot, celui qui est le plus universellement accepté comme tel. Et, cependant, de combien s’en est-il peu fallu que nous ne le connaissions jamais ! Naigeon le possédait pourtant. En parlant de la collection des manuscrits de Diderot que, disait-il, il avait mis trente ans à former, il marquait, comme étant les plus importants et les plus anciens d’entre eux, ceux « de la Religieuse, et d’une excellente satire, sous le nom du Neveu de Rameau, aussi originale que celui dont elle porte le nom. » Pourquoi ne le publia-t-il pas ? Il s’était laissé devancer pour la Religieuse et pour Jacques le Fataliste ; il lui restait cette primeur et il l’a conservée pour lui seul. C’est une maladresse sans excuse. Mais disons cependant, à sa décharge, que le succès de son édition de 1798 ne répondit pas tout à fait à ce qu’il en attendait. « Rien ne fait mieux sentir, dit-il à ce propos, les pertes irréparables que les sciences ont faites depuis vingt ans ; rien ne laisse plus apercevoir le vide immense que la mort de Montesquieu, de Voltaire, de Dumarsais, d’Helvétius, de Diderot, de D’Alembert, de Buffon, de Turgot, de Malesherbes, de Condorcet, etc., etc. a laissé dans la république des lettres. » Le découragement qui perce dans ces lignes est sans doute la véritable cause de la réserve avec laquelle il a publié les œuvres inédites qu’il avait entre les mains. Il n’a donné que peu de choses inconnues et non les plus sérieuses. Il avait sans doute en vue un supplément qu’il aurait accompagné de ses mémoires sur Diderot, terminés dès ce moment, mais qui ne parurent pas non plus de son vivant. Après sa mort (1810) et celle de son frère, Naigeon le jeune1 (1816), Mme de Villeneuve, leur sœur, écrivit à Mme de Vandeul la lettre suivante :

Novembre 1816.

Madame,

La mort de mon second frère, arrivée il y a environ six mois, a mis en ma possession des ouvrages manuscrits qui vous intéressent d’une manière particulière, puisque tous sont relatifs à votre illustre père ; plusieurs sont écrits de sa main, entre autres le Plan d’une Université dressé pour l’impératrice de Russie ; la Suite d’un Dialogue, etc. D’autres sont des copies d’ouvrages de sa composition, imprimés ou inédits, tels que la Religieuse, la Promenade du Sceptique et les Remarques sur l’Homme d’Helvétius, etc. Un autre, enfin, est une copie des Mémoires pour servir à la Vie de M. Diderot, composés par mon frère l’académicien.

Des personnes qui connaissent ma position m’ont assurée que je placerais ces manuscrits avec avantage chez des libraires étrangers ; mais sachant tout le respect que vous portez à la mémoire d’un père qui vous chérissait, j’ai cru que vous saisiriez une occasion de posséder des ouvrages dont l’impression pourrait troubler votre tranquillité. C’est à vous, madame, à déterminer ce qui mérite encore de voir le jour parmi les manuscrits de M. Diderot ; c’est à vous aussi qu’il appartient d’apprécier les détails qui peuvent être publiés sur ses opinions et sur ses relations. Pour moi, je serais désolée que la liaison intime de mon frère avec M. Diderot donnât lieu à la publication d’un ouvrage qui n’aurait pas votre approbation.

J’aurai l’honneur de vous donner plus de détails sur tous ces objets, si vous voulez bien m’indiquer le jour où je pourrais me rendre chez vous, accompagnée de M. Barbier, administrateur des Bibliothèques particulières du Roi, que mon frère l’académicien avait admis dans sa familiarité, et qui est un sincère admirateur de M. Diderot.

Cette lettre, dont la minute écrite par A.-A. Barbier nous a été communiquée par M. Louis Barbier, n’eut pas le résultat que Mme de Villeneuve en attendait, Mme de Vandeul ayant elle-même une collection des œuvres publiées ou inédites de son père. Ces papiers restèrent donc à Mme de Villeneuve jusqu’à la vente de sa bibliothèque, qui eut lieu en 1819. Ce fut à cette vente que les Mémoires de Naigeon furent acquis par M. Brière ; mais on remarquera que parmi les manuscrits offerts par Mme de Villeneuve, il n’est pas fait mention du Neveu de Rameau, ce qui peut faire supposer qu’après 1795 Naigeon s’en était défait. De plus, ses Mémoires étant restés manuscrits, le public ne pouvait se douter, à cette époque, de l’existence du précieux ouvrage qui s’y trouvait mentionné. C’est en Allemagne que nous devons nous transporter pour en entendre parler de nouveau, et c’est Goethe qui va nous en parler2. « À la fin de 1804, dit-il, Schiller m’apprit qu’il avait entre les mains un manuscrit encore inédit et resté inconnu d’un dialogue de Diderot, intitulé : le Neveu de Rameau. Il me dit que M. Goeschen avait l’intention de le faire imprimer, mais que, d’abord, afin d’exciter plus vivement la curiosité publique, il se proposait d’en publier une traduction en allemand. On me confia ce travail, et comme depuis longtemps j’avais un grand respect pour l’auteur, je m’en chargeai volontiers après avoir parcouru l’original.

« On reconnaîtra, je l’espère, que je l’exécutai avec toute mon âme ; cependant, il ne réussit pas auprès du public allemand. Les appréhensions d’une guerre imminente répandaient partout l’anxiété, et bientôt il devint impossible, par suite de l’invasion des Français, de s’occuper de la publication de l’original. La haine excitée contre les envahisseurs et contre leur langue, jointe à la longue durée de cette triste époque, empêcha M. Goeschen de réaliser son projet. Schiller nous quitta3, et je ne pus apprendre d’où était venu le manuscrit que je lui avais rendu.

« Mais lorsqu’en 1818 on pensa à comprendre dans la Collection des prosateurs français4 les Œuvres complètes de Diderot, on fit paraître un prospectus qui mentionnait ce mystérieux manuscrit, et l’on donna d’après ma traduction une analyse assez fidèle de cet ouvrage singulier, dont on remit en français quelques passages. On ne voulut pas, à la vérité, voir dans ce dialogue un chef-d’œuvre, mais on le trouva digne de la plume originale de Diderot, ce qui était pourtant déclarer que c’en était un.

« On s’occupa encore quelquefois de cette affaire, mais sans grand résultat. Enfin, en 1821, parut à Paris : le Neveu de Rameau, dialogue, ouvrage posthume et inédit par Diderot ; il produisit, comme cela devait être, une grande sensation, et les faits qui s’y rapportent méritent l’attention de la postérité. Voici comment les choses se passèrent :

« Les recherches publiquement réitérées pour arriver à la découverte de l’original donnèrent à deux jeunes gens la pensée de faire une traduction rétrospective. Le vicomte de Saur, maître des requêtes au Conseil du Roi (c’est le titre qu’il prend dans un envoi qu’il m’a fait), entreprit cette traduction avec son ami M. de Saint-Geniès ; ce travail réussit si bien, qu’ils osèrent se risquer à le donner pour l’original. Personne ne découvrit, sur l’heure, les fautes, les corrections et aussi les interpolations provenant du fait des traducteurs. Bref, on crut, pendant un temps, posséder l’original. Cette erreur dura jusqu’au moment où le véritable texte original fut mis en lumière par l’éditeur des Œuvres complètes de Diderot, qui l’avait reçu de la famille de celui-ci.

« Cette découverte inespérée donna lieu à une sérieuse controverse. Les jeunes et spirituels traducteurs de ma traduction, ne voulant pas se laisser imputer un délit littéraire5, n’hésitèrent pas à dire hautement que le véritable original était apocryphe. Dans ces circonstances, l’éditeur, M. Brière, s’adressa à moi par une lettre en date du 27 juillet 1823, dont voici la teneur :

Pardonnez-moi, monsieur, si je viens vous dérober quelques-uns de ces instants précieux que, pour les plaisirs de notre âge et des siècles futurs, vous avez consacrés au culte des Muses ; mais c’est au nom des mânes de Diderot que je vous invoque, et le rang distingué que cet illustre écrivain me paraît tenir dans votre estime m’est un gage assuré que je ne me serai point en vain adressé à vous. Je me sens encore soutenu dans ma témérité à solliciter une réponse de vous par ce profond caractère de vérité et de droiture que je trouve empreint dans tous vos écrits.

Il s’agit, monsieur, de prononcer dans un procès purement littéraire ; votre sentence sera sans appel, et votre réponse me donnera une victoire éclatante sur un imposteur qui n’a pas craint de me présenter au public français comme un fourbe capable d’en imposer au point de donner comme un original une traduction d’un ouvrage de Diderot. Voici le fait :

Éditeur des Œuvres complètes de Diderot, j’ai rempli le vœu formé par vous-même en comprenant dans mon édition le Neveu de Rameau. Cet ouvrage n’est pas encore publié. La traduction allemande que vous avez donnée de cet ouvrage remarquable est si fidèle, me disait encore, il y a quelques jours, le fils de M. Pfeffel, de Colmar, qu’il serait très facile de reproduire textuellement Diderot. Cependant, pour rendre aux lettres françaises l’ouvrage de Diderot, je n’ai point fait usage de votre traduction ; j’ai imprimé mon édition sur une copie faite en 1760, sous les yeux de l’auteur. Cette copie m’a été donnée par Mme la marquise de Vandeul, fille unique de Diderot, demeurant aujourd’hui à Paris, rue Neuve-du-Luxembourg, no 18.

D’un autre côté, un M. de Saur a retraduit, en 1821, votre traduction ; il l’a défigurée en beaucoup d’endroits, s’est permis beaucoup d’amplifications, et n’en a pas moins présenté son livre comme un ouvrage posthume et inédit de Diderot. Aujourd’hui qu’il se voit forcé d’avouer qu’il n’est que traducteur, il me dénonce comme un fourbe semblable à lui, et prêche dans tous nos journaux que mon édition prétendue originale n’est, comme la sienne, qu’une traduction de votre traduction.

« Prouvez le contraire, me dit-il, en me présentant l’autographe de Diderot, et je me rétracte à l’instant. » Le méchant sait bien que cet autographe, envoyé au prince de Saxe-Gotha ou au prince Henri de Prusse, a été détruit, et comme je n’ai à lui opposer que la copie faite par un secrétaire de Diderot, il persiste à taxer d’imposture la famille de Diderot et moi-même. C’est à vous seul qu’il est réservé, monsieur, c’est à vous seul qu’il est possible de faire voir quels sont les trompeurs, de M. de Saur ou de l’estimable marquise de Vandeul, avec laquelle je m’honore de faire cause commune dans cette affaire. La France attend votre arrêt.

J’ai l’honneur de vous envoyer, monsieur, un exemplaire de mon édition du Neveu de Rameau. Vous reconnaîtrez, je n’en doute pas, le même texte qui a servi à votre élégante traduction. Après avoir reconnu la vérité de mes assertions, serez-vous assez bon pour me donner, par la réponse dont j’ose me flatter d’être honoré, le moyen de confondre mes accusateurs et ceux de la famille de Diderot lui-même ? Je me vois, à mon début dans le monde, compromis dans ce que j’ai de plus cher auprès de mes concitoyens, dans mon honneur même, puisque ces messieurs n’ont pas craint de me présenter comme capable d’abuser de la confiance publique.

Je vous envoie aussi, monsieur, un journal dans lequel vous verrez que ces messieurs traitent Diderot avec aussi peu de pudeur que de bonne foi.

Vous recevrez enfin un exemplaire de la traduction de MM. de Saur et de Saint-Geniès, dans lequel j’ai souligné ou indique une faible partie des contre-sens qu’ils ont faits et des additions qu’ils se sont permises. Les numéros inscrits à la marge indiquent les pages correspondantes de mon édition.

Si vous daignez m’honorer d’une réponse, je ne doute pas de voir contester par mes détracteurs l’authenticité de votre signature, mais l’Europe savante la connaît, et l’Institut de France est là pour me venger.

C’est beaucoup vous demander, monsieur, que de solliciter de vous de pareils soins ; mais je suis sûr que quand il dépend de vous d’assurer le triomphe de la vérité et de confondre l’imposture, vous oubliez promptement toutes les peines que vous avez pu prendre.

Je suis, monsieur, avec les sentiments du plus profond respect et de la plus haute considération,

De Votre Excellence,

Le très humble et très obéissant serviteur,

BRIÈRE,

Libraire-éditeur des Œuvres de Diderot,

rue Saint-André-des-Arts, n° 68.

Paris, le 27 juillet 1823.

« Dans cette lettre, M. Brière se plaint des imperfections de la traduction rétrospective, dont il m’envoie un exemplaire avec des notes marginales, en l’accompagnant du véritable original désormais imprimé, mettant ainsi sous mes yeux un exemple vraiment remarquable de la légèreté avec laquelle les Français traitent les choses. Mais ce qui montre d’abord l’importance de la plainte de M. Brière, c’est qu’on déclare à présent, parce que le public a été trompé par une traduction, que le véritable original est une œuvre de charlatan. Personne ne pense aux preuves intimes, on en exige d’extérieures ; on veut que le manuscrit autographe soit montré ; une dame respectable et l’éditeur sont traités de fourbes. M. Brière s’adresse donc à moi, comme au seul homme qui, sur ce point, puisse faire justice ; car, pour ce qui concerne le manuscrit autographe, il est encore incertain s’il fut envoyé au duc de Gotha ou au prince Henri de Prusse.

« À cet égard, je crois pouvoir dire qu’il est impossible que le manuscrit soit venu à Gotha, n’en ayant jamais entendu parler dans les relations particulièrement littéraires et intimes que j’avais alors dans cette ville. Si je puis hasarder une conjecture, c’est que l’autographe fut envoyé à Pétersbourg, à S. M. l’impératrice Catherine : la copie d’après laquelle je fis ma traduction me parut en provenir ; cette filiation a pour moi la plus grande vraisemblance.

« À l’éditeur animé réellement des meilleures intentions, je fis la réponse suivante :

Très-honoré monsieur,

Vous m’avez fait un très grand plaisir par votre important et agréable envoi ; car, quoique j’aie traduit avec charme, et même avec passion, il y a bien des années, l’admirable dialogue de Diderot, je ne pus y consacrer alors que très peu de temps, et depuis je n’ai jamais pu comparer de nouveau ma traduction avec l’original.

Vous venez de me fournir l’occasion de le faire, et je n’hésite pas le moins du monde à exprimer ma conviction que le Neveu de Rameau publié par vous est le véritable texte original. J’en ai pensé ainsi à la première lecture, et ma certitude est devenue complète depuis que, comparant phrase par phrase, et après un si long intervalle, l’ouvrage français avec ma traduction, j’ai trouvé plusieurs passages qui me fourniront les moyens de rendre mon travail bien meilleur si je puis un jour le remanier.

Cette explication me paraît suffisante pour votre but. Je vous aiderai de tout mon pouvoir à l’atteindre, car la découverte et la publication de l’original de Diderot me rendent à moi-même un service important.

Si ma signature, mise au bas de cette lettre, était jamais révoquée en doute, comme vous paraissez le craindre, je pourrais aisément, par un témoignage juridique, faire cesser toute incertitude.

Avec le désir de voir bientôt terminer votre édition des Œuvres complètes de Diderot et de recevoir de vous la nouvelle de l’arrivée de cette lettre, j’ai l’honneur d’être

Votre très dévoué,

J.-W. Goethe.

Weimar, le 25 octobre 1823.

« Par ce qui précède, on peut reconnaître le grand et irréparable dommage que peut causer le lancement dans le public d’œuvres en tout ou en partie controuvées. Le jugement de la foule, qui a toujours besoin d’être dirigé par des influences élevées et honnêtes, s’égare. Il se fie à une certaine apparence d’originalité, et ne sait plus reconnaître le médiocre de l’excellent, ce qui est faible et ce qui est fort, ce qui est absurde et ce qui est profond.

« Celui qui aime la littérature française, celui qui se rend bien compte de l’influence réciproque des littératures les unes sur les autres peut, comme nous, apprécier à sa juste valeur la chance qui a permis qu’un tel ouvrage déjà connu, mais qui doit l’être par tous, ait été enfin retrouvé. »

Nous avons laissé parler Goethe sans l’interrompre ; revenons maintenant à Paris, et suivons les démêlés des traducteurs pris en flagrant délit de piraterie littéraire avec l’éditeur du texte original.

Disons d’abord que, lors de leur publication, quelques honnêtes gens l’avaient prise pour bon argent, et qu’en 1823 même on n’était pas encore tout à fait détrompé. À cette date, et pour essayer de parer le coup auquel ils s’attendaient, MM. de Saur et de Saint-Geniès se mirent à faire une nouvelle traduction, à leur façon accoutumée, « très libre et très paraphrastique », comme dit Goethe, des notes dont celui-ci avait enrichi son travail. Ils les publièrent sous ce titre : Des hommes célèbres de la France au XVIIIe siècle et de la littérature et des arts à la même époque6, par M. Goethe ; traduit de l’allemand par MM. de de Saur et de Saint-Geniès, et suivi de notes des traducteurs destinées à développer et à compléter, sur plusieurs points, les idées de l’auteur. Paris, chez Ant.-Aug. Renouard, 1823. C’est dans cet ouvrage que se trouve l’extrait du Tableau de Paris de Mercier, relatif au personnage qui avait servi de modèle à Diderot. Mais il s’y trouve encore ceci :

« Un hasard heureux nous a mis à portée de remplir le vœu que forme ici M. Goethe7. Nous avons publié à Paris, en 1821, chez Delaunay, l’ouvrage de Diderot jusqu’alors inédit, intitulé : le Neveu de Rameau. Tous les lecteurs ont reconnu dans ce tableau original le faire du grand peintre auquel nous en sommes redevables. On sera peut-être bien aise de voir ici l’analyse que lui ont consacrée les littérateurs les plus distingués de l’époque actuelle, ceux qui, par leur sagacité, leur esprit et leurs connaissances en littérature, étaient les plus capables d’apprécier cet écrit. »

Et ces analyses sont celles des gens trompés, celle du Miroir du 5 février 1822, par exemple :

Le Neveu de Rameau, dialogue, etc.

L’ouvrage dont on vient de lire le titre est-il réellement de Diderot ? Telle est la question que chacun s’est faite au moment où il a paru, et qui sera résolue affirmativement par tous ceux qui en étudieront attentivement le style et l’esprit. Diderot est peut-être, de tous les écrivains penseurs du XVIIIe siècle, celui dont il serait le plus difficile à un imitateur, même habile, de contrefaire le génie, ou si l’on veut, le talent. Original parfois jusqu’au sublime, souvent jusqu’à la bizarrerie, indépendant de toute espèce de préjugé, il a, plus que tout autre, une physionomie qui lui est propre, soit qu’on le considère comme philosophe, soit qu’on l’envisage seulement comme écrivain.

Le Neveu de Rameau réunit dans le style et dans l’ensemble des idées morales qui ont présidé à la composition de cet ouvrage, tous les défauts et toutes les qualités qu’on remarque dans les autres écrits de Diderot ; il offre surtout des traits qui rappellent la philosophie tout à la fois cynique et sensée dont Jacques le Fataliste est empreint.

L’écrit posthume de Diderot est désordonné dans la forme, et parfaitement moral quant au fond. Le but de l’autour paraît avoir été de faire ressortir toutes les difformités du vice civilisé, dans un dialogue dont plusieurs questions musicales et littéraires sont en apparence le texte et la base. Le prétendu neveu de Rameau, et Diderot lui-même qui se fait son interlocuteur, embrassent d’un coup d’œil hardiment philosophique toutes les circonstances de l’état social dans lequel l’un et l’autre ont vécu : c’est un résumé vif et piquant des diverses idées philosophiques que Diderot a déposées dans tous ses ouvrages. Celui-ci le fait connaître plus que tout autre ; cet avantage, il le doit peut-être à l’intention où était l’auteur, en le composant, de ne le faire paraître qu’après sa mort. Nulle concession dans la forme ou dans lu pensée n’en altère l’originalité ; c’est Diderot vis-à-vis de lui-même, c’est Diderot tout entier.

Une analyse, de quelque manière qu’on la fît, ne donnerait pas une idée suffisante de cet ouvrage ; elle serait même presque impossible ; c’est une sorte de conversation libre et spirituelle, qui n’offre ni liaison, ni proportion, ni plan ; toutes les pensées partent d’une source commune pour tendre à un seul but ; mais l’enchaînement ou n’existe pas, ou n’est pas sensible. L’interlocuteur que le philosophe s’est donné, sous le nom de neveu de Rameau, est une espèce de raisonneur bouffon, un être besoigneux et dégradé, qui met à nu tout l’avilissement de son âme avec une candeur à la fois hideuse et comique. Voltaire avait peint le pauvre diable de la littérature : Diderot met en scène celui de la société. On voit combien d’aperçus originaux, d’idées neuves et de pensées profondes un pareil sujet devait fournir à un écrivain comme Diderot. Aussi cet ouvrage est-il un des plus singuliers qu’on puisse lire : presque à chaque ligne des traits inattendus, exprimés avec cette négligence énergique qui caractérise le style de l’auteur, vous arrêtent et vous saisissent. C’est un livre qui fait rire et penser.

Sur ces entrefaites, parut le volume de M. Brière. Aussitôt le Courrier des Spectacles du 13 juin 1823 et le Sphinx du 26 du même mois publièrent la lettre suivante, signée des deux associés :

Monsieur le rédacteur,

La dernière livraison des Œuvres de Diderot, que vient de faire paraître M. Brière, contient le dialogue intitulé : le Neveu de Rameau. Comme l’ouvrage de M. Brière ressemble, quant au fond, mais non quant à la forme, à celui que nous avons fait imprimer sous le même titre, voici, à cet égard, quelques explications que nous devons au public :

Le manuscrit original de cet ouvrage de Diderot n’existe plus. L’auteur l’avait envoyé en Allemagne, où il a été livré aux flammes, il y a quelques années8, par les mains cruelles d’une soi-disant chrétienne charitable (du nombre de celles qui ne manquent pas plus en France qu’ailleurs), dont le zèle est toujours prêt à rallumer le feu des bûchers, non parce qu’il y a des coupables, mais parce qu’il lui faut des victimes. Avant de périr dans cet autodafé, ce manuscrit avait été communiqué à M. Goethe, qui en donna une traduction allemande d’après laquelle nous avons retraduit cet ouvrage en français en 1821.

Par là, nous avons restitué à notre littérature, autant qu’il nous a été possible, cette production ingénieuse. Si nous ne sommes pas entrés d’abord dans ces détails, c’était pour ne point humilier notre gloire nationale, en rappelant le souvenir de ces temps de malheur et de honte pour les lettres, où nos plus grands écrivains ont été forcés de faire imprimer leurs ouvrages hors de France, et de s’expatrier dans ce qu’ils avaient de plus cher, dans les fruits de leur génie.

Telle a été, durant toute leur vie, la destinée de Voltaire et de Diderot, en butte à la surveillance ombrageuse des inquisiteurs littéraires. C’est ainsi que quelques-unes des productions les plus remarquables de ce dernier (la Religieuse, Jacques le Fataliste) ont été connues en Allemagne avant d’être imprimées dans la patrie de leur auteur, où elles n’ont paru que longtemps après sa mort ; c’est ainsi que le Neveu de Rameau, sans nous, serait peut-être encore ignoré en France, et du public, et de M. Brière lui-même.

M. Brière, sans apporter la moindre preuve de l’authenticité de celui qu’il publie, dit vaguement qu’il le tient d’une main sûre9. Il aurait pu prétendre à faire plus d’illusions, s’il l’avait reçu d’une main habile et exercée.

Quant à nous, nous avouons que nous avons traduit, sur l’allemand de Goethe, le Neveu de Rameau publié par nous, à Paris, chez Delaunay. Nous avouons, de plus, que les 32 pages d’introduction que M. Brière a placées à la tête de son dernier volume nous appartiennent, et sont extraites de l’ouvrage de Goethe, sur les Hommes célèbres de la France10, que nous avons traduit, et auquel M. Brière a jugé à propos de les emprunter.

Nous avouons, de plus, qu’il nous est impossible de reconnaître le talent de Diderot dans l’écrit que M. Brière lui attribue. Il est trop dépourvu de correction et d’élégance, et défiguré par des fautes de style trop choquantes. Ce ne peut être qu’une nouvelle traduction de l’allemand. L’éditeur n’en fait pas l’aveu ; mais la traduction en convient pour lui. Le livre nie ce que dit le libraire. On doit plus de respect aux hommes illustres11. Imputer un mauvais ouvrage à un bon écrivain, ce n’est pas lui rendre hommage, c’est porter contre lui une accusation ; mais son talent, connu de tous les lecteurs, suffit pour l’en absoudre.

Veuillez, messieurs, avoir la bonté d’insérer cette lettre dans un de vos prochains numéros.

Nous avons l’honneur, etc.

LE VICOMTE DE SAUR

Maître des requêtes.

LE COMTE DE SAINT-GENIÈS

Le Courrier des Spectacles du 29 juin 1823 contenait la réponse de M. Brière :

Monsieur le rédacteur,

Le peu de place que vous voulez bien accorder dans votre journal à mes réclamations contre les insinuations de MM. de Saur et de Saint-Geniès, me fait mettre de côté tous les raisonnements, et je vais me borner aux faits seuls.

1° Mon prospectus des Œuvres de Diderot, publié en octobre 1821, annonçait que je possédais en manuscrit le roman dialogué intitulé : le Neveu de Rameau. Je n’ai donc point eu, comme veulent bien le dire MM. de Saur et de Saint-Geniès, besoin de leur livre, publié en novembre, pour savoir que cet ouvrage existait en allemand ;

2° M. de Saur, ayant connu mon prospectus, vint me prier de remettre à la fin de mon édition la publication de l’original que je possédais, « pour ne pas tuer, me dit-il alors, la traduction. » Il sentait bien que la comparaison avec l’original serait plus que dangereuse pour lui. Il voulut charger M. Belin de l’impression ; M. Belin refusa ;

3° Cependant, M. de Saur imprima et publia sa traduction ; il la soumit au public, non comme une version faite sur l’allemand de Goethe, mais comme un ouvrage posthume et inédit de Diderot. Aujourd’hui que je publie une version bien différente de celle de M. de Saur et que je suis obligé de faire connaître l’imposture du traducteur, c’est lui qui vient m’accuser ! Qu’il réponde donc à la déclaration suivante : Il existe entre les mains de Mme de Vandeul, fille unique de Diderot, demeurant à Paris, rue Neuve-du-Luxembourg, no 18, un in-4o manuscrit intitulé : le Neveu de Rameau, et c’est sur ce manuscrit que j’ai fait mon édition ;

4° Pour faire connaître la confiance que peuvent inspirer MM. de Saur et de Saint-Geniès, je dirai qu’il y a trois semaines environ, je leur confiai des feuilles de mon édition du Neveu de Rameau, que M. de Saur me les demanda, « dans l’intention, me dit-il, de s’amuser à faire des rapprochements et des comparaisons » avec sa traduction ; et c’est abusant de ce dépôt qu’ils écrivent aujourd’hui que le dialogue qu’ils attaquent fait partie de la dernière livraison des Œuvres de Diderot. Cette livraison n’est cependant point publiée et ne le sera point avant trois semaines ;

5° Je ne répondrai point aux injures que MM. de Saur et de Saint-Geniès, juges et parties dans leur cause, adressent à Diderot ; c’est au jugement du public que j’en appelle ; je le renvoie à mon Avertissement et lui laisse à prononcer entre un traducteur allemand et Diderot, auquel cet Allemand reproche de ne pas savoir écrire en français ; mais je ne puis résister à l’envie de lui citer un petit passage que Grimm semble avoir écrit pour lui :

« Les petits écrivains devraient se contenter de la liberté qu’on leur laisse de barbouiller du papier, et apprendre, une fois pour toutes, que les ouvrages des hommes de génie sont trop respectables pour qu’il soit permis à d’indignes mains d’y toucher. » Les écrits de Diderot seraient alors l’arche sainte pour MM. de Saur et de Saint-Geniès.

Agréez, etc.

BRIÈRE.

M. de Saur crut, après cette réponse, pouvoir continuer encore la lutte. Il répondit, dans le Corsaire du 3 août 1823 :

Monsieur le rédacteur,

Un écrit assez singulier de Diderot (le Neveu de Rameau) a éprouvé une destinée non moins singulière. Confié par l’auteur à des amis, puis livré aux flammes par des mains ennemies, traduit par Goethe à Leipsick, tandis qu’il était ignoré à Paris, il n’a commencé à y être connu que lorsque nous l’avons traduit en français sur l’allemand de Goethe, en 1821. Habent sua fata libelli. Toutes les vicissitudes de la destinée des livres n’étaient pas encore épuisées pour celui-ci.

M. Brière, libraire, prétend avoir recouvré ce trésor. En l’examinant, nous avons reconnu que ce n’était que de la fausse monnaie ; et si malheureusement Diderot eût été l’auteur du fatras qu’on lui attribue, c’eût été le cas de s’écrier :

Comment en un plomb vil l’or pur s’est-il changé ?

Nous n’avons vu, dans ce prétendu original, qu’une traduction faite sur l’allemand de Goethe, par un écrivain qui ne connaît pas les premières règles de notre langue, et défigurée d’un bout à l’autre par les fautes de style les plus choquantes.

Aurait-il échappé à Diderot des phrases semblables à celles que nous allons transcrire, et qu’on ne peut lire sans être blessé de leur incorrection ?

« Je voulais vous faire une question, mais j’ai craint qu’elle ne soit indiscrète. »

« Je crois bien qu’ils le pensent, mais je ne crois pas qu’ils osassent l’avouer. »

« Les gens de génie sont détestables. » On dit des gens d’esprit et des hommes de génie. Diderot, qui était l’un et l’autre, le savait bien.

« Il commençait à entrer en passion. »

« J’aimerais autant musiquer les Pensées de Pascal ou les Maximes de La Rochefoucauld. »

Il est à croire que Diderot n’eût pas employé cette mauvaise expression pour dire : « J’aimerais autant mettre en musique les Pensées, etc. »

« Le moyen de penser fortement en fréquentant avec des gens qui… »

« Rien ne dissemble plus de lui que lui-même, etc. »

C’est en ouvrant le livre au hasard que nous y trouvons ces locutions vicieuses ; mais chaque page en offre de pareilles, et nous en pourrions citer des milliers. Assurément, il n’est aucun lecteur instruit qui veuille être dupe et qui s’avisât d’attribuer un ouvrage si mal écrit à un auteur tel que Diderot. Ce style dissemble trop du sien. Pour se laisser tromper, il faudrait avoir fréquenté avec des gens de génie tels que M. Brière.

Que prouve la copie, de main inconnue, qu’il dit exister chez Mme de Vaudreuil (sic), fille unique de Diderot ? Un ami ne peut-il pas lui avoir fait hommage de la version, soi-disant française, d’un ouvrage de son père, qui n’existe plus que dans la traduction allemande ? Cette supposition est plus admissible que celle de la métamorphose de Diderot en écrivain plat et barbare.

Si (comme nous nous plaisons à le croire) M. Brière est lui-même dans l’erreur, et croit de bonne foi avoir publié un manuscrit de Diderot, qu’il consulte des littérateurs plus en état que lui d’en juger ; ils le convaincront que ce prétendu original n’est qu’une mauvaise traduction ; qu’il en convienne alors ; il doit cet aveu au public. Il doit, de plus, des excuses au grand écrivain dont il a compromis la gloire, en attachant son nom à une production indigne de lui. À cet égard, il est impossible de faire illusion au public ; il faudrait, pour y réussir, prendre avec un nom célèbre le talent qui l’a consacré.

Nous avons l’honneur d’être, etc.

LE VICOMTE DE SAUR,

Maître des requêtes.

Cette amusante série de bévues et de quiproquos d’un homme qui croit à sa traduction eut le don d’exaspérer l’adversaire et de le pousser à la démarche décisive dont nous avons déjà dit le résultat. En attendant la réponse de Goethe, il écrivit cependant cette dernière lettre, qui parut dans le Corsaire du 10 août :

Monsieur le rédacteur,

Vous avez inséré, dans votre journal du 3 de ce mois, une lettre dans laquelle M. Saur (sic) et le complaisant M. de Saint-Geniès ont attaqué, pour la seconde fois, l’ouvrage posthume de Diderot intitulé : Neveu de Rameau.

J’ai répondu par des faits irrécusables à la première inconséquence de M. Saur ; j’ai prouvé que l’authenticité du manuscrit de Diderot ne saurait être contestée que par des gens de mauvaise foi, puisqu’une note autographe du 2 (?) janvier 1760 constate cette authenticité. Peu satisfait de cette déclaration, M. Saur, qui a le malheur d’ignorer le prix d’une réputation sans tache, poursuit le cours de ses perfides insinuations et ose se retrancher dans l’absurde proposition qu’un ami de la fille de Diderot peut lui avoir fait hommage d’une version soi-disant française d’un ouvrage de son père ; mais que peut un raisonnement aussi faible, aussi dépourvu de bon sens, contre la note écrite de la main de Diderot, contre l’assertion positive de l’estimable marquise de Vandeul, quand elle affirme que le Neveu de Rameau imprimé par moi est textuellement l’ouvrage de son père ; que ce manuscrit faisait partie de l’immense héritage littéraire que lui a laissé ce grand homme ?

MM. Saur et Saint-Geniès citent des passages de mon édition (qui leur serait inconnue sans la confiance que j’ai eue en eux et dont ils ont abusé, puisque le livre n’est point encore publié) : mais, pour leur malheur, ils citent à faux ; ils indiquent comme des fautes de véritables beautés et des locutions particulières à Diderot, locutions qui se retrouvent dans tous ses autres ouvrages.

Si je faisais aussi des citations, pour indiquer toutes les fautes du traducteur de l’ouvrage de Diderot dont je vais publier l’original sous huit jours, il me faudrait citer le volume entier. Que M. Saur m’explique, par exemple, ce que c’est que cette Théologie de Roch dont il a parlé à la page 78 de son livre, et qui remplace si sottement la Théologie en quenouille, comédie du P. Bougeant, qui a fourni à Palissot l’idée de sa comédie des Philosophes ?

Malgré ses attaques imprudentes, M. Saur ne saurait m’atteindre sur le terrain ferme où je suis placé ; le procès malheureux dans lequel M. de Marchangy l’a caractérisé d’un seul trait, le 7 août 1816 (voyez le Moniteur du 9), a émoussé d’avance tous les traits de la calomnie qu’il pourra lancer désormais.

J’aurai quelque jour un mot à ajouter pour prouver la fausseté de la dénonciation de M. Saur ; mais ce mot sera pour lui un coup de foudre.

Brière,
Éditeur des Œuvres de Diderot.

Le coup de foudre ne se fît pas attendre, et le 29 octobre 1823 la Pandore, le 3 novembre le Corsaire, le 8 novembre la Bibliographie de la France, inséraient la lettre de Goethe que nous avons publiée plus haut ; après quoi M. le maître des requêtes put continuer son petit commerce de traductions, mais sans grand succès.

Depuis ce temps, le texte de l’édition Brière a servi aux diverses réimpressions qui ont été faites du Neveu de Rameau. Nous dirons tout à l’heure pourquoi nous ne l’avons pas suivi.

En attendant, retournons encore auprès de Goethe et de Schiller ; c’est une assez bonne compagnie pour que nous écoutions ce qu’ils se disent à propos du sujet qui nous occupe.

C’est en décembre 1804 que Schiller communique à Goethe le manuscrit de Diderot ; le 21 décembre, Goethe lui répond12 :

Je viens vous demander de vos nouvelles ; je viens aussi vous dire quelques mots de nos affaires littéraires, afin que vous sachiez où nous en sommes. J’espère livrer la première moitié de ma traduction vers le milieu de janvier, et l’autre moitié à la fin du mois ; pour les notes qu’il faudra y joindre, ce sera plus long. On entre d’abord dans l’eau, croyant qu’on pourra la traverser à gué, mais bientôt on sent qu’on enfonce, et l’on est forcé de se mettre à la nage. La bombe de ce singulier dialogue éclate juste au beau milieu de la littérature française, et il faut se recueillir sérieusement pour indiquer la place où frappent les coups.

… Les observations critiques sur ce dialogue commencent à devenir plus difficiles que je ne me l’étais imaginé d’abord. On y parle de la pièce les Philosophes comme d’une production toute récente, et c’est le 20 mai 1760 qu’elle a été représentée pour la première fois à Paris. Alors le vieux Rameau vivait encore. Il faudrait donc placer la composition de ce dialogue avant 1764, date de la mort du vieux Rameau. Mais il y est aussi question des Trois Siècles de la littérature française13, ouvrage qui n’a paru qu’en 1772. De tout ceci, on est autorisé à conclure que le dialogue a été revu et corrigé bien longtemps après sa première composition, et en pareil cas, les anachronismes sont presque inévitables. Avant de rien affirmer sur une matière si embrouillée, il faut y regarder à deux fois. Je ne puis donc calculer au juste à quelle époque j’aurai fini ce commentaire.

GOETHE

GOETHE À SCHILLER

Weimar, janvier 1805.

… Je vous envoie avec plaisir la Vie de Marmontel, cela vous intéressera pendant quelques jours. Vous y rencontrerez une ou deux fois le financier Bouret, qui est devenu intéressant pour nous par le Neveu de Rameau.

GOETHE

SCHILLER À GOETHE

Weimar, le 22 février 1805.

… Je serais bien curieux de savoir si votre manuscrit du Neveu de Rameau est sous presse. Depuis quinze jours, je ne sais plus rien de ce qui se passe dans le monde.

SCHILLER

GOETHE À SCHILLER

Weimar, le 26 février 1805.

… Pour terminer mes notes sur le Neveu de Rameau, je me suis égaré de nouveau dans la littérature française…

GOETHE

GOETHE À SCHILLER

Weimar, le 28 février 1805.

J’ai appris avec beaucoup de plaisir que vous êtes satisfait de mes comptes rendus14 ; en pareille matière, on ne sait jamais si on ne fait pas trop, et ne pas faire assez, c’est ne rien faire. Je m’en tiendrai au même genre dans mes notes sur le Neveu de Rameau, que je dicte en ce moment ; cela me sera d’autant plus facile que le texte est de nature à supporter des remarques épicées. Par la même occasion, je pourrai dire beaucoup de choses sur la littérature française, que jusqu’ici nous avons traitée avec trop de roideur, soit que nous l’ayons envisagée comme notre modèle ou comme notre adversaire.

GOETHE

GOETHE À SCHILLER

Weimar, le 20 avril 1805.

Les notes sur le Neveu de Rameau m’ont poussé dans le domaine de la musique ; comme ce domaine ne m’est pas trop familier, je me bornerai à y tracer quelques lignes principales, puis j’en sortirai le plus tôt possible.

GOETHE.

GOETHE À SCHILLER

Weimar, le 20 avril 1805.

Voici le reste des notes sur le Neveu de Rameau. Ayez la bonté de les lire et de les envoyer ensuite à l’éditeur, à Leipsick. Si toutes les œuvres de l’homme n’étaient pas, en définitive, des œuvres improvisées, je ne serais pas sans inquiétude au sujet de ces annotations rédigées si vite. Ma plus grande consolation est que je puis dire : Sine me ibis, liber ! car je n’aimerais pas à me trouver de ma personne dans tous les lieux où parviendra ce livre.

GOETHE

GOETHE À SCHILLER.

Ayez l’obligeance de supprimer l’article Le Mierre, dans les notes que je vous ai envoyées. Je viens de m’apercevoir que j’ai fait une confusion de personnes.

GOETHE

SCHILLER À GOETHE.

Weimar, le 24 avril 1805.

Vos notes se lisent avec beaucoup de plaisir, même indépendamment du texte, sur lequel elles jettent une vive lumière. Vos observations générales sur le goût français, sur les acteurs, sur le public, et accessoirement sur notre Allemagne, sont aussi heureuses, aussi excellentes que vos articles de détail sur la musique et les musiciens, sur Palissot et autres, sont instructifs et bien appropriés à l’ouvrage commenté. La lettre de Voltaire à Palissot et le passage de J.-J. Rousseau sur Rameau font également très bonne figure.

J’ai trouvé peu de remarques à faire, et encore ne se rapportent-elles qu’à l’expression ; j’excepte un seul petit passage, à l’article Goût, qui n’est pas parfaitement clair pour moi. En un mot, ces notes sont si bien finies que je vous demande si je ne dois pas les mettre à la poste dès demain.

J’ai trouvé quinze articles du plus haut intérêt ; la moitié eût suffi pour justifier les notes ; je pense qu’elles formeront au moins trois feuilles d’impression ; cela s’appelle doter richement une traduction.

SCHILLER

Le lendemain, Schiller, qui devait mourir quinze jours après, écrivait à Kœrner :

SCHILLER À KŒRNER


… Goethe a été très souffrant d’une maladie des reins accompagnée de convulsions violentes… Il n’est pas cependant resté inactif cet hiver ; outre plusieurs articles très spirituels dans la Gazette d’Iéna, il a traduit un manuscrit de Diderot, qu’un heureux hasard nous a mis dans les mains, et l’a accompagné d’annotations. Il sera publié chez Gœschen, sous ce titre : le Neveu de Rameau, je te l’enverrai dès qu’il aura paru. C’est une conversation imaginaire entre le neveu du musicien Rameau et Diderot. Ce neveu est l’idéal du vagabond parasite, mais c’est un héros parmi les gens de cette espèce, et en même temps qu’il se peint lui-même, il fait la satire de la société et du monde où il vit. Diderot a profité de l’occasion pour percer de part en part les ennemis des encyclopédistes, particulièrement Palissot, et pour venger tous les bons écrivains de son temps des attaques que leur lançait la canaille des critiques de carrefour. En outre, il y manifeste les sentiments les plus intimes sur la grande lutte des musiciens qui divisait la société de son temps, et il écrit là-dessus des choses excellentes…

SCHILLER

Ce jugement doit être, pensons-nous, complété par celui de Goethe. Le voici tel qu’il le formula dans ses notes ; nous donnons la version de M. Delerot, qui a fait suivre son excellente traduction des Conversations de Goethe, recueillies par Eckermann (Charpentier, 1863), des divers fragments que le grand écrivain a écrits sur la littérature française.

LE NEVEU DE RAMEAU.

« Ce livre remarquable doit être considéré comme un des chefs-d’œuvre de Diderot. Ses contemporains, ses amis même lui reprochaient de savoir écrire de belles pages, sans savoir écrire un beau livre. Les phrases de ce genre se répètent, s’enracinent, et c’est ainsi que, sans plus d’examen, se trouve affaiblie la gloire d’un homme éminent. Ceux qui jugeaient ainsi n’avaient certes pas lu Jacques le Fataliste, et le Neveu de Rameau donne un nouvel exemple de l’art avec lequel Diderot savait réunir en un tout harmonieux les détails les plus hétérogènes pris dans la réalité. Quel que fût du reste le jugement que l’on portât de l’écrivain, amis et ennemis convenaient que personne ne le surpassait dans la conversation pour la vivacité, l’énergie, l’esprit, la variété et la grâce ; or le Neveu de Rameau est une conversation ; aussi l’auteur, en choisissant la forme dans laquelle il était maître, a produit un chef-d’œuvre que l’on admire davantage à mesure qu’on le connaît mieux.

« L’ouvrage est écrit dans plusieurs buts. L’auteur a d’abord réuni toutes les forces de son esprit pour peindre, dans toute leur infamie, les parasites et les flatteurs, sans épargner ceux qui les patronnent. Il a, par la même occasion, tracé le portrait de ses ennemis littéraires, qu’il dépeint également comme un peuple d’hypocrites flagorneurs ; et en même temps il a exposé sa manière de penser sur la musique française. Ce dernier sujet peut paraître très étranger aux deux premiers, cependant c’est là ce qui retient le lecteur et donne de la dignité au livre ; en effet, le neveu de Rameau est un être doué de tous les mauvais penchants, capable de toutes les mauvaises actions, et le seul sentiment que nous puissions éprouver pour lui, c’est du mépris, de la haine même ; mais nous nous sentons un peu adoucis en apercevant en cet homme un musicien qui ne manque pas de talent, et dont l’imagination fantastique bâtit des plans intéressants.

« Au point de vue de la composition poétique, c’est aussi un grand avantage d’avoir ainsi représenté toute la race des parasites ; car ce personnage n’est plus seulement un pur symbole, il devient un individu, une certaine personne ; c’est un Rameau, c’est le neveu du grand Rameau qui vit et agit sous nos yeux.

« Tout homme intelligent, en lisant et en relisant ce livre, apercevra l’habileté extrême avec laquelle s’entremêlent les fils disposés par l’auteur au début de son œuvre ; il admirera la variété des entretiens, et l’art avec lequel cette peinture si générale, l’opposition d’un coquin et d’un honnête homme, est tout entière tracée, à l’aide de traits empruntés à la vie parisienne. L’œuvre est aussi remarquable par le détail que par la conception première. C’est même avec un dessein marqué que l’auteur se permet ces hardiesses impudiques que nous ne répéterons pas après lui. Puisse le possesseur de l’original français le publier bientôt, pour que nous admirions sous sa vraie forme cette œuvre classique d’un homme remarquable aujourd’hui disparu du milieu de nous15.

« Il n’est pas inutile de préciser ici l’époque à laquelle a paru ce livre. On y parle de la comédie de Palissot, les Philosophes, comme d’une œuvre toute récente. Cette comédie fut jouée, à Paris, le 2 mai 1760.

« L’effet que cette satire publique, personnelle, produisit, dans cette ville si animée, sur les amis et les ennemis des philosophes, fut considérable. Nous avons vu aussi, en Allemagne, de pareilles attaques contre des écrivains, lancées soit dans des brochures, soit sur le théâtre. Mais sans céder à une irritation momentanée, nous n’avons qu’à attendre tranquillement quelque temps, et tout reprend bientôt sa marche accoutumée, comme si rien ne s’était passé. En Allemagne, il n’y a que la médiocrité et le faux talent qui puissent craindre la satire personnelle. Tout ce qui a une vraie valeur conserve l’estime de la nation en dépit de toutes les attaques, et après un peu de poussière soulevée un instant et bientôt retombée, on retrouve de nouveau l’homme de mérite continuant à marcher, du même pas, sur le même chemin. Nous n’avons donc à nous occuper que d’une seule chose : augmenter notre mérite par des travaux sérieux et honnêtes, et, tôt ou tard, notre valeur sera reconnue par la nation ; nous pouvons attendre cet instant en toute sécurité, car, par suite du morcellement de notre pays, chacun vit et travaille dans sa ville, dans son entourage, dans sa maison, dans sa chambre, sans s’occuper du bruit et des orages du dehors. En France, il en était autrement. Le Français est une créature sociable ; c’est dans la société qu’il vit, qu’il agit ; c’est devant la société qu’il s’élève et qu’il tombe. Comment une réunion remarquable d’écrivains français, vivant à Paris, pouvait-elle tolérer que plusieurs d’entre eux, que tous même, en masse, fussent insultés publiquement dans la ville même où ils vivaient, où ils cherchaient à répandre leur influence ? Comment pouvaient-ils se laisser tourner en ridicule, exposer au dédain, au mépris ? On devait s’attendre à une violente réponse.

« Pris dans son ensemble, le public n’est capable de juger aucun talent, quel qu’il soit, car les principes sur lesquels la critique doit s’appuyer ne sont pas innés en nous, ce n’est pas non plus le hasard qui peut nous les faire connaître ; pour s’en servir, il faut les avoir conquis par l’étude et par la pratique. — Au contraire, pour juger la moralité d’un acte, nous avons en nous un juge excellent : la conscience, et chacun aime à faire prononcer à ce juge des arrêts, non sur soi-même, mais sur les autres. Voilà pourquoi les littérateurs qui veulent nuire à leurs adversaires auprès du public accusent leur moralité, leur imputent certaines intentions, et montrent les conséquences probables de leurs actes. Ce n’est plus le poème, l’œuvre de l’homme de talent que l’on examine ; on laisse de côté ce point de vue, le seul juste ; cet homme qui, pour le bien du monde et des hommes, a reçu des facultés éminentes, est amené devant le tribunal de la moralité, devant lequel auraient seuls le droit de le faire comparaître sa femme et ses enfants, ceux qui vivent avec lui, et tout au plus peut-être ses concitoyens et ses supérieurs. Comme homme moral, personne n’appartient au monde. Ces belles et universelles vertus que la morale recommande, personne ne peut les exiger de nous, que nous-mêmes ; nos imperfections, nous en rendons compte à Dieu et à notre cœur ; ce qu’il y a de bon et de pur en nous, nous le montrons par des actes convaincants à ceux qui nous entourent immédiatement. En revanche, par nos talents, par notre esprit, par les facultés que la nature nous a données pour agir au-dehors avec puissance, nous appartenons au monde. Tout ce qu’il y a de plus remarquable en nous cherche à exercer une action sans limites ; que le monde le reconnaisse avec gratitude, et, content de son empire, ne cherche pas à étendre ses droits là où ils ne peuvent atteindre.

« Cependant il est certain que personne, et avec raison, ne peut se défendre de désirer l’union des qualités de l’âme et du cœur avec les qualités de l’esprit et du corps, et ce vœu universel, quoique rarement satisfait, démontre avec force cette incessante aspiration vers la perfection, entière et sans partage, aspiration innée dans l’homme et qui est son plus bel héritage.

« Quoi qu’il en soit sur ce point, nous voyons, en revenant à nos combattants parisiens, que si Palissot n’a pas manqué d’attaquer la moralité de ses adversaires, Diderot, de son côté, a mis en œuvre toutes les armes que le génie et la haine, l’art et le fiel peuvent fournir pour montrer son ennemi comme le plus méprisable des mortels. La vivacité de sa réplique ferait supposer que le dialogue a été écrit dans la chaleur de la première colère, peu de temps après l’apparition de la comédie des Philosophes ; on y parle d’ailleurs du vieux Rameau, comme d’un homme encore vivant, et il est mort en 1764 ; on parle aussi du Faux généreux, pièce de Bret jouée sans succès en 1758. De nombreux écrits satiriques, du même genre, parurent alors ; par exemple, la Vision de Charles Palissot, par l’abbé Morellet. Tous n’ont pas été imprimés, et le remarquable ouvrage de Diderot lui-même est resté longtemps inconnu.

« Je suis bien éloigné de croire que Palissot était un coquin tel qu’il nous est dépeint dans le dialogue. Il a survécu à la Révolution, et s’est toujours montré honnête homme ; il vit peut-être encore16, et dans ses écrits, qui montrent un esprit bien fait et formé par une longue expérience, il se moque lui-même de cette horrible caricature que son adversaire a cherché à tracer d’après lui.

« Palissot était une de ces natures moyennes qui aspirent au grand sans pouvoir y atteindre, et qui fuient la vulgarité sans pouvoir lui échapper. Si l’on veut être juste, il faut lui reconnaître de l’esprit ; son intelligence ne manque pas de clarté, de vivacité ; il avait un certain talent ; ce sont justement ces hommes qui ont le plus de prétentions. Ils n’ont, pour juger tout, qu’une mesure petite, mesquine, et ils n’ont pas le sens de l’extraordinaire ; ils ne sont justes que pour tout ce qui est commun, et ne savent pas reconnaître le mérite supérieur, surtout quand il débute et ne vient que d’apparaître. C’est ainsi que Palissot se méprit sur J.-J. Rousseau. Il est utile de raconter ce trait. Le roi Stanislas élevait, à Nancy, une statue au roi Louis XV. Le jour de l’inauguration, le 6 novembre 1755, on voulait donner une pièce de circonstance. Palissot, dont le talent inspirait de la confiance dans sa ville natale, fut chargé de l’écrire. Un vrai poète n’eût pas manqué de tracer quelque noble et digne tableau, mais cet homme d’esprit se débarrassa bien vite de son sujet dans quelques scènes allégoriques qui servirent de prologue à une pièce à tiroirs, le Cercle, et là il put verser à son aise toutes les idées qui plaisaient à sa petitesse littéraire. Dans cette pièce, on voit des poètes ridicules, des protecteurs et des protectrices à prétentions, des femmes savantes, et tous ces caractères que l’on rencontre en foule dès que l’on s’occupe dans le monde de sciences et d’arts. Ce qu’il peut y avoir en eux de ridicule est exagéré jusqu’à l’absurde, car c’est toujours un avantage qu’une personne au-dessus de la foule par la beauté, par la richesse, ou par la noblesse, s’intéresse à ce qui le mérite, quand même elle ne saurait pas s’y intéresser d’une façon très intelligente. D’ailleurs, la littérature et tout ce qui s’y rattache n’offre, en général, rien qui convienne au théâtre. Ce sont des questions si délicates et si graves, qu’elles ne doivent pas être portées devant cette foule qui écoute la bouche béante et les yeux grands ouverts. Que l’on ne cite pas Molière, comme Palissot et d’autres après lui l’ont fait. Il n’y a pas de règle pour le génie ; comme le somnambule, il court sans danger sur la cime aiguë des toits, d’où l’homme médiocre tombera lourdement, s’il veut y marcher même bien éveillé. — Non content d’avoir raillé ses confrères devant la cour et la ville, Palissot fit même paraître sur la scène une caricature de Rousseau, qui venait de débuter par un paradoxe, mais avec assez d’éclat. Celles des idées de cet esprit extraordinaire que l’homme du monde pouvait trouver bizarres étaient présentées, non pas avec esprit et enjouement, mais avec lourdeur et méchanceté ; la fête de deux rois fut rabaissée à une pasquinade. Cette inconvenante témérité exerça son influence sur la vie entière de son auteur. Déjà s’était formée cette société d’hommes de génie et de talent que l’on appelait les Philosophes ou les Encyclopédistes ; D’Alembert en était un membre considérable. Il sentit quelles suites pouvait avoir une pareille scène, dans un pareil jour, dans une pareille occasion. Il s’éleva avec force contre ce Palissot ; on ne pouvait alors rien contre lui, mais il fut considéré comme un ennemi déclaré, et on sut plus tard se venger17. Palissot, de son côté, ne resta pas oisif. Les Encyclopédistes avaient des ennemis nombreux, et quand on pense à ce qu’étaient et à ce que voulaient faire ces hommes extraordinaires, on ne s’étonne pas de leur voir des adversaires. Palissot s’unit à eux et écrivit sa comédie les Philosophes.

« Un écrivain continue presque toujours comme il s’est annoncé, et, chez les hommes médiocres, le premier ouvrage contient souvent tous les autres. Car l’homme, dont la nature forme une espèce de cercle, décrit aussi dans son œuvre comme une ligne circulaire. Les Philosophes n’étaient qu’une amplification de la pièce de Nancy. Palissot allait plus loin, mais il ne voyait pas plus loin. Son esprit étroit n’aperçut pas l’idée générale sur laquelle reposait le système qu’il attaquait. Son œuvre eut un moment de succès auprès d’un public ignorant et passionné.

« En généralisant cette question, nous reconnaîtrons que toujours, lorsque les sciences et les arts veulent se mêler aux affaires du monde, ils n’y apparaissent que pour y être vus sous une couleur fausse ; en effet, c’est sur la masse, et non sur les hommes supérieurs seulement, qu’ils cherchent à agir, et c’est par elle qu’ils sont jugés. La protection que leur accordent des esprits médiocres et prétentieux leur fait plus de mal que de bien. Le sens commun a peur que les hautes idées, venant en contact avec la grossièreté du monde réel, ne reçoivent des applications fausses. D’ailleurs, tous les hommes qui vivent à l’écart pour une seule idée, s’ils paraissent devant la foule, semblent étrangers et facilement ridicules. Ils ne cachent guère l’importance qu’ils donnent à l’objet auquel ils consacrent leur existence, et celui qui ne sait pas apprécier leurs efforts ou qui n’a aucune indulgence pour le mérite peut-être trop pénétré de lui-même, les trouvera orgueilleux, fantasques et vains. Ce sont là des résultats qui se produisent naturellement ; il aurait été louable, en présence de ces maux inévitables, de ne pas perdre de vue le but principal que l’on cherchait, et de ne pas compromettre les grands avantages que le monde pouvait espérer. Palissot, au contraire, rendit la situation plus fâcheuse ; il écrivit une satire, et chercha à perdre dans l’opinion certaines personnes, en traçant d’elles des caricatures toujours faciles à faire. Quelle est donc cette satire ?

« Sa pièce est divisée en trois actes. Son arrangement, assez habile, témoigne d’un talent exercé, mais l’invention est maigre. On reconnaît les formules ordinaires de la comédie française. Rien n’est nouveau, sinon cette hardiesse de mettre en scène des personnes clairement désignées. Un brave bourgeois, avant de mourir, a promis sa fille à un jeune soldat ; sa veuve s’est engouée de la philosophie, et elle ne veut donner sa fille qu’à un membre de cette corporation. Tous les philosophes qui paraissent sont d’abominables gens, cependant ils ont des caractères si vaguement dessinés qu’on pourrait les prendre pour des coquins de n’importe quelle classe. Aucun d’eux n’est habitué de la maison, aucun n’a avec cette veuve de relations d’affection ; aucun n’a d’illusion sur elle ; nul sentiment ne vit dans leurs cœurs ; c’étaient là des idées trop fines pour l’auteur qui, cependant, avait sous les yeux des modèles de ce genre dans « les bureaux d’esprit. » Ce qu’il voulait simplement, c’était rendre haïssables les philosophes ; il les montre donc méprisant et maudissant leur protectrice ; ces messieurs ne viennent dans cette maison que pour aider Valère à obtenir la main de la jeune fille. Ils affirment que, dès qu’ils auront réussi dans leur entreprise, ils n’en franchiront plus le seuil. Et c’est sous de pareils traits que nous devons reconnaître un D’Alembert et un Helvétius ! Je laisse deviner avec quelle habileté le principe d’égoïsme de ce dernier est mis à profit ; on montre qu’il conduit tout droit à introduire la main dans la poche d’autrui. Enfin, apparaît un domestique, un paillasse, marchant à quatre pattes, tenant une tête de salade ; il est destiné à rendre ridicule l’état de nature vanté par Rousseau. Une lettre découverte révèle à la maîtresse de la maison la manière dont la jugent les Philosophes, et ils sont mis honteusement à la porte. La conduite de la pièce ne la rendait pas indigne de Paris ; la versification n’en est pas mauvaise, çà et là se trouve un trait heureux ; mais partout se montre, comme dans les œuvres de tous ceux qui s’attaquent aux esprits supérieurs, une vulgarité qui rend l’œuvre insupportable et méprisable. »

Nous ne croyons pas qu’on nous sache mauvais gré d’avoir donné ce long morceau dans lequel se trouvent tant d’idées justes, et où règne ce sentiment de calme optimisme qui caractérise Goethe. Il nous épargnera bien des redites, et nous pouvons revenir à notre historique du livre analysé si largement.

À partir de 1823, le Neveu de Rameau appartenait donc définitivement à la littérature française. Nous n’avons pas à entrer dans les aventures qu’il eut encore à courir. Des questions de propriété furent portées devant les tribunaux. M. Firmin Didot, M. Bry durent reconnaître les droits de M. Brière. Ce ne fut qu’en 1863 qu’un nouveau procès intenté par M. Brière à M. A. Poulet-Malassis fut gagné par celui-ci et que le Neveu de Rameau tomba dans le domaine public.

Nous ne parlerons pas des éditions de M. Bry et de M. Genin, qui ont copié M. Brière. La première tentative pour modifier quelque peu son texte fut faite par M. Ch. Asselineau, dans cette édition même qui provoqua le dernier procès. M. Asselineau s’était dit, avec raison, qu’il pouvait être fort utile de comparer à nouveau l’original et la traduction de Goethe, afin de se bien rendre compte des différences qui pouvaient avoir existé entre les deux manuscrits consultés. Cette comparaison, faite un peu légèrement, n’avait fourni au nouvel éditeur que très peu de modifications : une ou deux corrections heureuses, une autre de tout point malencontreuse et un passage qui, se trouvant seulement dans l’allemand, fut traduit par M. Asselineau et placé par lui en appendice à la reproduction du texte de M. Brière. Nous avions déjà constaté l’insuffisance de ces retouches, et nous avions l’intention de rétablir les additions de Goethe et ses assez nombreuses variantes, lorsque des circonstances particulièrement heureuses mirent entre nos mains une copie sans date, mais évidemment de la fin du siècle dernier, du Neveu de Rameau.

Nous recommençâmes dès lors notre travail de comparaison des trois textes, celui de Goethe, celui de Brière, le nôtre, et, ce travail fait, nous résolûmes de donner la préférence à ce dernier.

Voici comment nous justifions cette préférence. Notre copie ne porte pas ce titre vague : Dialogue, que portent les deux autres, mais bien celui de Satire, que lui donne Naigeon. Elle ne diffère du texte de Brière que dans les points assez nombreux où celui-ci laissait à désirer sous le rapport de la correction ou de la clarté. Elle contient tous les noms propres supprimés dans l’édition Brière, et ils y sont analogues à ceux qui se trouvent dans la traduction de Goethe. Les passages de cette traduction qui manquent dans Brière s’y rencontrent à leur place. Enfin, la seule anecdote que Goethe a cru devoir supprimer, en en donnant la raison, est où elle doit être, et telle que l’abstention de Goethe le faisait pressentir.

Nous ne voulons pas affirmer que c’est sur une copie identique à la nôtre que Goethe a fait sa traduction ; il y a une ou deux légères différences, mais ces différences sont telles qu’elles peuvent passer pour une défaillance du traducteur plutôt que pour une modification du texte.

Ajoutons, pour bien déterminer le caractère de cette nouvelle version qu’elle ne s’éloigne de l’ancienne que parce qu’elle est plus personnelle, plus exacte, plus correcte. Les critiques qui voudront se livrer à une confrontation minutieuse reconnaîtront, nous n’en doutons pas, la vérité de nos assertions. Nous pensons même que, si le manuscrit qui a servi à M. Brière avait été conservé, nous y retrouverions la trace des suppressions et des changements apportés par la main de la fille du philosophe à une œuvre de son père qu’elle trouvait en certains points un peu trop hardie.

Nous arrêterions ici cette notice déjà démesurée s’il ne nous fallait pas la terminer en donnant ce qui a été recueilli jusqu’à ce jour de renseignements sur le personnage, considéré d’abord comme imaginaire, qui est le héros du livre. Ces renseignements consistent d’abord en deux notes, l’une de Mercier, l’autre de Cazotte.

NOTE DE MERCIER

« J’ai connu, dans ma jeunesse, le musicien Rameau ; c’était un grand homme sec et maigre, qui n’avait point de ventre, et qui, comme il était courbé, se promenait au Palais-Royal toujours les mains derrière le dos, pour faire son aplomb. Il avait un long nez, un menton aigu, des flûtes au lieu de jambes, la voix rauque. Il paraissait être de difficile humeur. À l’exemple des poètes, il déraisonnait sur son art.

« On disait alors que toute l’harmonie musicale était dans sa tête. J’allais à l’Opéra, et les opéras de Rameau (excepté quelques symphonies) m’ennuyaient étrangement. Comme tout le monde disait que c’était là le nec plus ultra de la musique, je croyais être mort à cet art, et je m’en affligeais intérieurement, lorsque Gluck, Piccini, Sacchini, sont venus interroger au fond de mon âme mes facultés engourdies ou non remuées. Je ne comprenais rien à la grande renommée de Rameau ; il m’a paru depuis que je n’avais pas si grand tort.

« J’avais connu son neveu, moitié abbé, moitié laïque, qui vivait dans les cafés, et qui réduisait à la mastication tous les prodiges de la valeur, toutes les opérations du génie, tous les dévouements de l’héroïsme, enfin tout ce que l’on faisait de grand dans le monde. Selon lui, tout cela n’avait d’autre but ni d’autre résultat que de placer quelque chose sous la dent.

« Il prêchait cette doctrine avec un geste expressif et un mouvement de mâchoire très pittoresque ; et quand on parlait d’un beau poème, d’une grande action, d’un édit : « Tout cela, disait-il, depuis le maréchal de France jusqu’au savetier, et depuis Voltaire jusqu’à Chabane ou Chabanon, se fait indubitablement pour avoir de quoi mettre dans la bouche, et accomplir les lois de la mastication. »

« Un jour, dans la conversation, il me dit : « Mon oncle musicien est un grand homme ; mais mon père, soldat, puis violon, puis marchand, était un plus grand homme encore ; vous allez en juger : c’était lui qui savait mettre sous sa dent ! Je vivais dans la maison paternelle avec beaucoup d’insouciance, car j’ai toujours été fort peu curieux de sentineller l’avenir. J’avais vingt-deux ans révolus, lorsque mon père entra dans ma chambre et me dit : « Combien de temps veux-tu vivre encore ainsi, lâche et fainéant ? Il y a deux années que j’attends de tes œuvres : sais-tu qu’à l’âge de vingt ans j’étais pendu, et que j’avais un état ? » « Comme j’étais fort jovial, je répondis à mon père : « C’est un état que d’être pendu ! Mais comment fûtes-vous pendu, et encore mon père ?

« — Écoute, me dit-il, j’étais soldat et maraudeur, le grand-prévôt me saisit, et me fit attacher à un arbre. Une petite pluie empêcha la corde de glisser comme il faut, ou plutôt comme il ne fallait pas. Le bourreau m’avait laissé ma chemise, parce qu’elle était trouée : des houssards passèrent, ne me prirent pas encore ma chemise, parce qu’elle ne valait rien, mais d’un coup de sabre ils coupèrent ma corde, et je tombai sur la terre : elle était humide ; la fraîcheur remit mes esprits. Je courus en chemise vers le bourg voisin ; j’entrai dans une taverne ; je dis à la femme : « Ne vous effrayez pas de me voir en chemise ; j’ai mon bagage derrière moi. Vous saurez… Je ne vous demande qu’une plume, de l’encre, quatre feuilles de papier, un pain d’un sou et une chopine de vin. » Ma chemise trouée disposa sans doute la femme de la taverne à la commisération. J’écrivis sur les quatre feuilles de papier : Aujourd’hui, grand spectacle donné par le fameux Italien ; les premières places à six sous, et les secondes à trois. Tout le monde entrera, en payant. Je me retranchai derrière une tapisserie, j’empruntai un violon, je coupai ma chemise en morceaux, j’en fis cinq marionnettes que j’avais barbouillées avec de l’encre et un peu de mon sang ; et me voilà tour à tour à faire parler mes marionnettes, à chanter et à jouer du violon, derrière ma tapisserie.

« J’avais préludé en donnant à mon violon un son extraordinaire. Le spectateur accourut, la salle fut pleine ; l’odeur de la cuisine, qui n’était pas éloignée, me donna de nouvelles forces ; la faim, qui jadis inspira Horace, sut inspirer ton père. Pendant une semaine entière je donnai deux représentations par jour, et sur l’affiche point de relâche. Je sortis de la taverne avec une casaque, trois chemises, des souliers et des bas, et assez d’argent pour gagner la frontière. Un petit enrouement, occasionné par la pendaison, avait disparu totalement ; de sorte que l’étranger admira ma voix sonore. Tu vois que j’étais illustre à vingt ans, et que j’avais un état. Tu en as vingt-deux, tu as une chemise neuve sur le corps, voilà douze francs ; sors de chez moi. »

« Ainsi me congédia mon père. Vous avouerez qu’il y avait plus loin de sortir de là que de faire Dardanus, ou Castor et Pollux. Depuis ce temps-là, je vois tous les hommes coupant leur chemise selon leur génie, et jouant des marionnettes en public ; le tout pour remplir leur bouche. La mastication, selon moi, est le vrai résultat des choses les plus rares de ce monde. »

« Ce neveu de Rameau, le jour de ses noces, avait loué toutes les vielleuses de Paris, à un écu par tête, et il s’avança ainsi au milieu d’elles, tenant son épouse sous le bras : « Vous êtes la vertu, disait-il ; mais j’ai voulu qu’elle fût relevée encore par les ombres qui vous environnent. »

(Tableau de Paris)

NOTE DE CAZOTTE18

La Nouvelle Raméide (est) une plaisanterie faite par moi à l’homme le plus plaisant par nature que j’aie connu. Il s’appelait Rameau et était neveu du célèbre musicien ; il avait été mon camarade au collège et avait pris pour moi une amitié qui ne s’est jamais démentie, ni de sa part, ni de la mienne. Ce personnage, l’homme le plus extraordinaire que j’aie connu, était né avec un talent naturel de plus d’un genre, que le défaut d’assiette de son esprit ne lui permit jamais de cultiver. Je ne puis comparer son genre de plaisanterie qu’à celui que déploie le docteur Sterne dans son Voyage sentimental. Les saillies de Rameau étaient des saillies d’instinct, d’un genre si piquant, qu’il est nécessaire de les peindre pour pouvoir essayer de les rendre. Ce n’étaient point des bons mots, c’étaient des traits qui semblaient partir de la plus profonde connaissance du cœur humain. Sa physionomie, qui était vraiment burlesque, ajoutait un piquant extraordinaire à ses saillies, d’autant moins attendues de sa part, que d’habitude il ne faisait que déraisonner. Ce personnage, qui fut musicien autant et peut-être plus que son oncle, ne put jamais pénétrer dans les profondeurs de l’art. Mais il était né plein de chant et avait l’étrange faculté d’en trouver impromptu de l’agréable et de l’expressif sur quelques paroles qu’on voulût lui donner. Mais il eût fallu qu’un véritable artiste eût arrangé et corrigé ses phrases et composé ses partitions. Il était de figure aussi horriblement que plaisamment laid ; très souvent ennuyeux, parce que son génie l’inspirait rarement ; mais, quand sa verve le servait, il faisait rire aux larmes. Il vécut pauvre, ne pouvant suivre aucune profession ; sa pauvreté lui faisait honneur dans mon esprit. Il n’était pas né absolument sans fortune, mais il eût fallu dépouiller son père du bien de sa mère, et il se refusa à l’idée de réduire à la misère l’auteur de ses jours, qui s’était remarié et avait des enfants. Il a donné en plusieurs autres occasions des preuves de la bonté de son cœur. Cet homme singulier vécut passionné pour la gloire, qu’il ne pouvait acquérir dans aucun genre. Un jour il imagina de se faire poète, pour essayer d’une nouvelle façon de faire parler de lui. Il composa un poème sur lui-même, qu’il intitula : la Raméide, et qu’il distribua dans tous les cafés ; mais personne ne l’alla chercher chez l’imprimeur. Je lui fis l’espièglerie de composer une Seconde Raméide… Le libraire la vendit à son profit, et Rameau ne trouva pas mauvais que j’eusse plaisanté de lui, parce qu’il se trouva assez bien peint. Il est mort aimé de quelques-uns de ceux qui l’ont connu, dans une maison religieuse, où sa famille l’avait placé, après quatre ans d’une retraite qu’il avait prise en gré et ayant gagné les cœurs de ceux qui d’abord avaient été ses geôliers. Je fais ici avec plaisir sa petite oraison funèbre, parce que je tiens encore à l’idée qu’il m’a laissée de lui… »

(Préface de la Nouvelle Raméide)

M. Jal, toujours disposé à ramasser ce qui peut montrer Diderot sous un jour défavorable, a fait des recherches au sujet de Jean-François Rameau et il conclut de ces recherches que le pauvre musicien a été calomnié par le philosophe. Établissant son opinion sur les actes civils qu’il a rassemblés et sur l’examen de la Raméide, il voit dans Rameau un très honnête homme qui aimait bien sa femme et n’eût jamais pu avoir la pensée que Diderot lui prête : « Elle aurait eu tôt ou tard le fermier général. Je ne l’avais prise que pour cela. » — « Est-il possible que Rameau ait dit, ait pensé de semblables choses ? » s’écrie le biographe indigné. Nous n’avons pas à nous prononcer sur cette question sentimentale. Il résulte de l’autobiographie de Rameau, dans ce poème introuvable la Raméide19, comparée aux assertions de Mercier et de Cazotte, inconnues de M. Jal, que l’homme était bien ce qu’il fallait à Diderot pour le type qu’il avait en vue. Il l’a grossi, il l’a grandi ; il l’a accentué ; là est sa part d’artiste. Et avouez que sans cette peinture éclatante, la postérité, représentée par M. Jal, se serait fort peu inquiétée de retrouver les traces de ce musicien qui finit dans une maison religieuse et dont toute l’originalité consistait dans les contrastes de sa nature mal équilibrée, contrastes qui avaient frappé Diderot et qui l’ont amené à écrire ce dialogue, « œuvre philosophique, brutale, vraie, malséante, spirituelle, fausse, déclamatoire, raisonnable, amusante, folle, etc., etc. », comme dit toujours M. Jal, et qui l’a cependant « amusé », il l’avoue, « tout en le contrariant fort. »

Nous admettrions volontiers, comme ce biographe, que Diderot et sa fille ont gardé ce dialogue en portefeuille, pour éviter le scandale qui pouvait résulter des personnalités qu’il contient, si nous n’avions déjà eu plusieurs fois l’occasion de faire remarquer combien, depuis les persécutions dont il avait été l’objet, Diderot répugnait à toute idée de publicité.

Donnons cependant, d’après cette source, les principales dates de la vie de Jean-François Rameau.

Son père Claude Rameau était organiste (et non apothicaire) à Dijon, sa mère s’appelait Marguerite Rondelet. Il naquit le 30 janvier 1716 et fut baptisé le lendemain. Il se maria en 1757, le 3 février, à Saint-Séverin. Il demeurait alors rue d’Enfer depuis plusieurs années. Sa femme s’appelait Ursule-Nicole Félix-Fruchet et demeurait, de fait, aussi rue d’Enfer, depuis six mois. C’était la fille d’un tailleur. Elle mourut fort jeune, vers 1760 ou 1761, ainsi que l’enfant qu’elle avait eu de Rameau. C’est en 1766, alors que Rameau professait la musique dans quelques bonnes maisons, qu’il composa la Raméide, qui se termine par cette note : « Il fallait que les circonstances me fussent contraires, que notre adversaire nous ait dit de jeter notre musique au feu, qu’elle n’était pas musique, pour avoir essayé de faire mon histoire que j’appelle la Raméide, dans le temps de ma vie le plus rempli de trouble, dénué de tout secours littéraire, pays où je vas et où je dois paraître bien étranger, mais même pour l’avoir confié au public. — Du dimanche des Rameaux, 1766. » Cazotte nous a appris quelle fut la fin de ce malheureux. Elle ne contredit en rien l’idée qu’on pouvait s’en faire, d’après le décousu d’une telle vie.

Rameau dit quelque, part dans son poème :

Et je suis sûr encor que, dans bien plus d’un lieu,
Je fais aussi parler de Rameau le neveu.

Ces vers ne semblent-ils pas indiquer que Diderot ne lui avait pas laissé ignorer l’usage qu’il entendait faire de ses confidences ? Nous aimons mieux croire cela que de penser avec M. Jal que le Neveu de Rameau est une réponse à la Raméide. Tout, d’ailleurs, démontre qu’il la précéda et qu’il fut écrit à la suite d’un entretien réel, comme celui que Diderot eut quelques années plus tard avec la maréchale de Broglie20.

M. de Saur a fait précéder sa traduction d’un portrait de pure fantaisie où Rameau, un violon sous le bras et brandissant un archet, ressemble à Cartouche, le sabre à la main, conduisant sa troupe au pillage.

M. Meissonier a intitulé un de ses tableaux le Neveu de Rameau. En voici la description faite par un maître en ce genre, Théophile Gautier.

Vous connaissez ce grand diable de neveu de Rameau, avec qui Diderot a ce dialogue d’un paradoxe si neuf, d’une verve si étincelante, d’un esprit si large et si franc ; le voilà dans un de ces bouges où il se réfugiait lorsque ses amphitryons ordinaires étaient de mauvaise humeur. L’endroit n’est pas splendide ; des images d’Épinal, tatouées de rouge, de jaune et de bleu, placardent la muraille ; sur une vieille table mousse une mesure de bière. Le neveu de Rameau, le lampion sur l’œil, une main rageusement enfoncée dans son gousset vide, la chemise fripée, croisant ses jambes, aspire la fumée de sa longue pipe de terre blanche, mais non avec cette placidité béate des fumeurs ordinaires ; sa figure chagrine et crispée a des préoccupations qui résistent aux consolations somnolentes du tabac. Il pense qu’il possède, par un accident malheureux et fait exprès pour lui, le merle blanc du siècle, une femme d’une vertu intraitable qui ne veut rien faire pour l’avancement de son mari. Le gaillard, que n’effrayent pas les couleurs voyantes, porte un habit rouge et des bas rouges, et cela va bien à son insolence de hâbleur, d’énergumène et de virtuose. Cette figure, haute de quelques pouces, est peinte avec une science, une force et un style bien rares dans les tableaux de genre même les plus estimés.

Th. Gautier, Exposition de tableaux modernes au boulevard des Italiens (1860). — Monit. univ., 20 février 1860.

Ce tableau a figuré à l’Exposition universelle de 1867 comme appartenant à M. Henri Didier et a été vendu l’année suivante avec la galerie de cet amateur, après son décès.

Deux vaudevillistes, MM. Michel Carré et Raymond Deslandes, ont fait entrer le neveu de Rameau dans une pièce intitulée : Une Journée de Diderot, jouée au Gymnase, en juin 1868. Le thème est l’histoire du testament de l’Entretien d’un père avec ses enfants. C’est Rameau qui devient l’héritier d’un traitant dont il était le bouffon, au détriment d’une malheureuse veuve et de sa fille auxquelles Diderot s’intéresse. Diderot, tenté de détruire ce testament qu’il a trouvé par hasard, en est détourné par son ami Rousseau, le Rousseau de la tradition, l’homme de la nature et de la vérité.

M. Jules Janin enfin a essayé de continuer l’œuvre de Diderot dans un livre intitulé : la Fin d’un monde et du Neveu de Rameau. En terminant son avant-propos, l’auteur dit que le lecteur trouvera dans « sa déclamation, selon l’expression de Salluste l’historien, suffisamment de babil et peu de bon sens, loquentiæ satis, sapientiæ parum. « Nous dirons, nous, qu’il y a beaucoup d’esprit, beaucoup de verve, une connaissance extraordinaire de toutes les choses, de tous les mots et de tous les noms propres du XVIIIe siècle, avec nombre d’anachronismes, des idées qui n’étaient pas celles de Diderot et une conclusion qui, certes, lui eût été formellement antipathique.

Il peut être bon de remarquer en terminant que le Pauvre Diable de Voltaire et le Neveu de Rameau sont de la même époque.

Les Allemands n’ont pas oublié le jugement de Goethe sur ce livre, et la meilleure preuve, c’est qu’il en a paru une nouvelle traduction en 1864, à Berlin.

En reportant la date de la rédaction primitive de cette satire à 1762, nous nous sommes appuyé sur plusieurs petits faits tels que ceux de la mort de la femme de Rameau, de l’âge de la fille de Diderot, etc., consignés évidemment dans le premier jet. Quant à celle de la révision, elle est certainement postérieure à 1773, et la mention du fils Fréron nous ferait croire qu’elle a eu lieu au moment même (1779) où les injures les plus violentes étaient adressées au philosophe, dans l’année littéraire, à propos de son Essai sur Sénèque. À ce moment Fréron père était mort, Fréron fils, né en 1765, n’était pas encore en état d’écrire, mais il avait le privilège du journal et il était en quelque sorte responsable de ce qui s’y écrivait.


LE NEVEU DE RAMEAU

Qu’il fasse beau, qu’il fasse laid, c’est mon habitude d’aller sur les cinq heures du soir me promener au Palais-Royal. C’est moi qu’on voit toujours seul, rêvant sur le banc d’Argenson. Je m’entretiens avec moi-même de politique, d’amour, de goût ou de philosophie ; j’abandonne mon esprit à tout son libertinage ; je le laisse maître de suivre la première idée sage ou folle qui se présente, comme on voit, dans l’allée de Foi, nos jeunes dissolus marcher sur les pas d’une courtisane à l’air éventé, au visage riant, à l’œil vif, au nez retroussé, quitter celle-ci pour une autre, les attaquant toutes et ne s’attachant à aucune. Mes pensées ce sont mes catins.

Si le temps est trop froid ou trop pluvieux, je me réfugie au café de la Régence. Là, je m’amuse à voir jouer aux échecs. Paris est l’endroit du monde, et le café de la Régence est l’endroit de Paris où l’on joue le mieux à ce jeu ; c’est chez Rey21 que font assaut le Légal profond, Philidor le subtil, le solide Mayot ; qu’on voit les coups les plus surprenants et qu’on entend les plus mauvais propos ; car si l’on peut être homme d’esprit et grand joueur d’échecs comme Légal, on peut être aussi un grand joueur d’échecs et un sot comme Foubert et Mayot22.

Une après-dînée j’étais là, regardant beaucoup, parlant peu et écoutant le moins que je pouvais, lorsque je fus abordé par un des plus bizarres personnages de ce pays où Dieu n’en a pas laissé manquer. C’est un composé de hauteur et de bassesse, de bon sens et de déraison ; il faut que les notions de l’honnête et du déshonnête soient bien étrangement brouillées dans sa tête, car il montre ce que la nature lui a donné de bonnes qualités sans ostentation, et ce qu’il en a reçu de mauvaises sans pudeur. Au reste, il est doué d’une organisation forte, d’une chaleur d’imagination singulière, et d’une vigueur de poumons peu commune. Si vous le rencontrez jamais et que son originalité ne vous arrête pas, ou vous mettrez vos doigts dans vos oreilles, ou vous vous enfuirez. Dieux, quels terribles poumons ! Rien ne dissemble plus de lui que lui-même. Quelquefois il est maigre et hâve comme un malade au dernier degré de la consomption ; on compterait ses dents à travers ses joues, on dirait qu’il a passé plusieurs jours sans manger, ou qu’il sort de la Trappe. Le mois suivant, il est gras et replet comme s’il n’avait pas quitté la table d’un financier, ou qu’il eût été renfermé dans un couvent de Bernardins. Aujourd’hui en linge sale, en culotte déchirée, couvert de lambeaux, presque sans souliers, il va la tête basse, il se dérobe, on serait tenté de l’appeler pour lui donner l’aumône. Demain poudré, chaussé, frisé, bien vêtu, il marche la tête haute, il se montre, et vous le prendriez à peu près pour un honnête homme. Il vit au jour la journée ; triste ou gai, selon les circonstances. Son premier soin, le matin, quand il est levé, est de savoir où il dînera ; après dîner, il pense où il ira souper. La nuit amène aussi son inquiétude : ou il regagne à pied un petit grenier qu’il habite, à moins que l’hôtesse ennuyée d’attendre son loyer, ne lui en ait redemandé la clef ; ou il se rabat dans une taverne du faubourg où il attend le jour entre un morceau de pain et un pot de bière. Quand il n’a pas six sous dans sa poche, ce qui lui arrive quelquefois, il a recours soit à un fiacre de ses amis, soit au cocher d’un grand seigneur qui lui donne un lit sur de la paille, à côté de ses chevaux. Le matin il a encore une partie de son matelas dans les cheveux. Si la saison est douce, il arpente toute la nuit le Cours ou les Champs-Élysées. Il reparaît avec le jour à la ville, habillé de la veille pour le lendemain, et du lendemain quelquefois pour le reste de la semaine. Je n’estime pas ces originaux-là ; d’autres en font leurs connaissances familières, même leurs amis. Ils m’arrêtent une fois l’an, quand je les rencontre, parce que leur caractère tranche avec celui des autres, et qu’ils rompent cette fastidieuse uniformité que notre éducation, nos conventions de société, nos bienséances d’usage, ont introduite. S’il en paraît un dans une compagnie, c’est un grain de levain qui fermente et qui restitue à chacun une portion de son individualité naturelle. Il secoue, il agite, il fait approuver ou blâmer ; il fait sortir la vérité, il fait connaître les gens de bien, il démasque les coquins ; c’est alors que l’homme de bon sens écoute et démêle son monde.

Je connaissais celui-ci de longue main. Il fréquentait dans une maison dont son talent lui avait ouvert la porte. Il y avait une fille unique ; il jurait au père et à la mère qu’il épouserait leur fille. Ceux-ci haussaient les épaules, lui riaient au nez, lui disaient qu’il était fou ; et je vis le moment que la chose était faite. Il m’empruntait quelques écus que je lui donnais. Il s’était introduit, je ne sais comment, dans quelques maisons honnêtes où il avait son couvert, mais à la condition qu’il ne parlerait pas sans en avoir obtenu la permission. Il se taisait et mangeait de rage ; il était excellent à voir dans cette contrainte. S’il lui prenait envie de manquer au traité et qu’il ouvrît la bouche, au premier mot tous les convives s’écriaient : Rameau ! alors la fureur étincelait dans ses yeux et il se remettait à manger avec plus de rage. Vous étiez curieux de savoir le nom de l’homme et vous le savez. C’est le neveu23 de ce musicien célèbre qui nous a délivrés du plain-chant de Lulli que nous psalmodiions depuis plus de cent ans, qui a tant écrit de visions inintelligibles et de vérités apocalyptiques sur la théorie de la musique, où ni lui ni personne n’entendit jamais rien et de qui nous avons un certain nombre d’opéras où il y a de l’harmonie, des bouts de chants, des idées décousues, du fracas, des vols, des triomphes, des lances, des gloires, des murmures, des victoires à perte d’haleine, des airs de danse qui dureront éternellement et qui, après avoir enterré le Florentin, sera enterré par les virtuoses italiens, ce qu’il pressentait et qui le rendait sombre, triste, hargneux, car personne n’a autant d’humeur, pas même une jolie femme qui se lève avec un bouton sur le nez, qu’un auteur menacé de survivre à sa réputation, témoin Marivaux et Crébillon le fils.

Il m’aborde. « Ah ! ah ! Vous voilà, monsieur le philosophe ; et que faites-vous ici parmi ce tas de fainéants ? Est-ce que vous perdez aussi votre temps à pousser le bois24 ?…… (c’est ainsi qu’on appelle par mépris jouer aux échecs ou aux dames.)

moi

Non, mais quand je n’ai rien de mieux à faire, je m’amuse à regarder un instant ceux qui le poussent bien.

lui

En ce cas, vous vous amusez rarement ; excepté Légal et Philidor le reste n’y entend rien.

moi

Et M. de Bissy25 donc ?

lui

Celui-là est en joueur d’échecs ce que Mlle Clairon est en actrice : ils savent de ces jeux l’un et l’autre tout ce qu’on en peut apprendre.

moi

Vous êtes difficile, et je vois que vous ne faites grâce qu’aux hommes sublimes.

lui

Oui, aux échecs, aux dames, en poésie, en éloquence, en musique et autres fadaises comme cela. À quoi bon la médiocrité dans ces genres ?

moi

À peu de chose, j’en conviens. Mais c’est qu’il faut qu’il y ait un grand nombre d’hommes qui s’y appliquent pour faire sortir l’homme de génie. Il est un dans la multitude. Mais laissons cela. Il y a une éternité que je ne vous ai vu. Je ne pense guère à vous quand je ne vous vois pas, mais vous me plaisez toujours à revoir. Qu’avez-vous fait ?

lui

Ce que vous, moi et tous les autres font, du bien, du mal, et rien. Et puis j’ai eu faim, et j’ai mangé, quand l’occasion s’en est présentée ; après avoir mangé, j’ai eu soif et j’ai bu quelquefois. Cependant la barbe me venait, et quand elle a été venue je l’ai fait raser.

moi

Vous avez mal fait ; c’est la seule chose qui vous manque pour être un sage.

lui

Oui-da. J’ai le front grand et ridé, l’œil ardent, le nez saillant, les joues larges, le sourcil noir et fourni, la bouche bien fendue, la lèvre rebordée et la face carrée. Si ce vaste menton était couvert d’une longue barbe, savez-vous que cela figurerait très bien en bronze ou en marbre ?

moi

À côté d’un César, d’un Marc-Aurèle, d’un Socrate.

lui

Non. Je serais mieux entre Diogène et Phryné. Je suis effronté comme l’un, et je fréquente volontiers chez les autres26.

moi

Vous portez-vous toujours bien ?

lui

Oui, ordinairement ; mais pas merveilleusement aujourd’hui.

moi

Comment ! vous voilà avec un ventre de Silène et un visage…

lui

Un visage qu’on prendrait pour son antagoniste27. C’est que l’humeur qui fait sécher mon cher oncle engraisse apparemment son cher neveu.

moi

À propos de cet oncle, le voyez-vous quelquefois ?

lui

Oui, passer dans la rue.

moi

Est-ce qu’il ne vous fait aucun bien ?

lui

S’il en fait à quelqu’un, c’est sans s’en douter. C’est un philosophe dans son espèce ; il ne pense qu’à lui, le reste de l’univers lui est comme d’un clou à soufflet28. Sa fille et sa femme n’ont qu’à mourir quand elles voudront, pourvu que les cloches de la paroisse qui sonneront pour elles continuent de résonner la douzième et la dix-septième29, tout sera bien. Cela est heureux pour lui, et c’est ce que je prise particulièrement dans les gens de génie. Ils ne sont bons qu’à une chose, passé cela, rien ; ils ne savent ce que c’est d’être citoyens, pères, mères, parents, amis. Entre nous, il faut leur ressembler de tout point, mais ne pas désirer que la graine en soit commune. Il faut des hommes ; mais pour des hommes de génie, point ; non, ma foi, il n’en faut point. Ce sont eux qui changent la face du globe ; et dans les plus petites choses, la sottise est si commune et si puissante qu’on ne la réforme pas sans charivari. Il s’établit partie de ce qu’ils ont imaginé, partie reste comme il était ; de là deux évangiles, un habit d’arlequin. La sagesse du moine de Rabelais est la vraie sagesse pour son repos et pour celui des autres. Faire son devoir tellement quellement, toujours dire du bien de M. le prieur et laisser aller le monde à sa fantaisie. Il va bien, puisque la multitude en est contente. Si je savais l’histoire, je vous montrerais que le mal est toujours venu ici-bas par quelques hommes de génie ; mais je ne sais pas l’histoire, parce que je ne sais rien. Le diable m’emporte si j’ai jamais rien appris, et si, pour n’avoir rien appris, je m’en trouve plus mal. J’étais un jour à la table d’un ministre du roi de France, qui a de l’esprit comme quatre ; eh bien, il nous démontra clair comme un et un font deux, que rien n’était plus utile aux peuples que le mensonge, rien de plus nuisible que la vérité. Je ne me rappelle pas bien ses preuves, mais il s’ensuivait évidemment que les gens de génie sont détestables, et que si un enfant apportait en naissant, sur son front, la caractéristique de ce dangereux présent de la nature, il faudrait ou l’étouffer, ou le jeter aux cagnards30.

moi

Cependant ces personnages-là, si ennemis du génie, prétendent tous en avoir.

lui

Je crois bien qu’ils le pensent au dedans d’eux-mêmes, mais je ne crois pas qu’ils osassent l’avouer.

moi

C’est par modestie. Vous conçûtes donc là une terrible haine contre le génie ?

lui

À n’en jamais revenir.

moi

Mais j’ai vu un temps que vous vous désespériez de n’être qu’un homme commun. Vous ne serez jamais heureux si le pour et le contre vous affligent également ; il faudrait prendre son parti, et y demeurer attaché. Tout en convenant avec vous que les hommes de génie sont communément singuliers, ou, comme dit le proverbe, qu’il n’y a pas de grands esprits sans un grain de folie, on n’en reviendra pas ; on méprisera les siècles qui n’en auront point produit. Ils feront l’honneur des peuples chez lesquels ils auront existé ; tôt ou tard on leur élève des statues, et on les regarde comme les bienfaiteurs du genre humain. N’en déplaise à ce ministre sublime que vous m’avez cité, je crois que si le mensonge peut servir un moment, il est nécessairement nuisible à la longue, et qu’au contraire la vérité sert nécessairement à la longue, bien qu’il puisse arriver qu’elle nuise dans le moment. D’où je serais tenté de conclure que l’homme de génie qui décrie une erreur générale, ou qui accrédite une grande vérité, est toujours un être digne de notre vénération. Il peut arriver que cet être soit la victime du préjugé et des lois ; mais il y a deux sortes de lois, les unes d’une équité, d’une généralité absolues, d’autres bizarres, qui ne doivent leur sanction qu’à l’aveuglement ou à la nécessité des circonstances. Celles-ci ne couvrent le coupable qui les enfreint, que d’une ignominie passagère, ignominie que le temps reverse sur les juges et sur les nations, pour y rester à jamais. De Socrate ou du magistrat qui lui fit boire la ciguë, quel est aujourd’hui le déshonoré ?

lui

Le voilà bien avancé ! en a-t-il été moins condamné ? en a-t-il moins été mis à mort ? en a-t-il moins été un citoyen turbulent ? par le mépris d’une mauvaise loi, en a-t-il moins encouragé les fous au mépris des bonnes ? en a-t-il moins été un particulier audacieux et bizarre ? Vous n’étiez pas éloigné tout à l’heure d’un aveu peu favorable aux hommes de génie.

moi

Écoutez-moi, cher homme. Une société ne devrait pas avoir de mauvaises lois, et si elle n’en avait que de bonnes, elle ne serait jamais dans le cas de persécuter un homme de génie. Je ne vous ai pas dit que le génie fût indivisiblement attaché à la méchanceté, ni la méchanceté au génie. Un sot sera plus souvent un méchant qu’un homme d’esprit. Quand un homme de génie serait communément d’un commerce dur, difficile, épineux, insupportable, quand même ce serait un méchant, qu’en concluriez-vous ?

lui

Qu’il est bon à noyer.

moi

Doucement, cher homme. Çà, dites-moi, je ne prendrai pas votre oncle pour exemple. C’est un homme dur, c’est un brutal ; il est sans humanité, il est avare, il est mauvais père, mauvais époux, mauvais oncle ; mais il n’est pas décidé que ce soit un homme de génie, qu’il ait poussé son art fort loin, et qu’il soit question de ses ouvrages dans dix ans. Mais Racine ? celui-là certes avait du génie, et ne passait pas pour un trop bon homme. Mais Voltaire !…

lui

Ne me pressez pas, car je suis conséquent.

moi

Lequel des deux préféreriez-vous, ou qu’il eût été un bon homme, identifié avec son comptoir, comme Briasson31, ou avec son aune, comme Barbier, faisant régulièrement tous les ans un enfant légitime à sa femme, bon mari, bon père, bon oncle, bon voisin, honnête commerçant, mais rien de plus ; ou qu’il eût été fourbe, traître, ambitieux, envieux, méchant, mais auteur d’Andromaque, de Britannicus, d’Iphigénie, de Phèdre, d’Athalie ?

lui

Pour lui, ma foi, peut-être que de ces deux hommes, il eût mieux valu qu’il eût été le premier.

moi

Cela est même infiniment plus vrai que vous ne le sentez.

lui

Oh ! vous voilà, vous autres ! Si nous disons quelque chose de bien, c’est comme des fous ou des inspirés, par hasard. Il n’y a que vous autres qui vous entendiez ; oui, monsieur le philosophe, je m’entends, et je m’entends aussi bien que vous vous entendez.

moi

Voyons ; eh bien, pourquoi pour lui ?

lui

C’est que toutes ces belles choses-là qu’il a faites ne lui ont pas rendu vingt mille francs, et que s’il eût été un bon marchand en soie de la rue Saint-Denis ou Saint-Honoré, un bon épicier en gros, un apothicaire bien achalandé, il eût amassé une fortune immense, et qu’en l’amassant il n’y aurait eu sorte de plaisirs dont il n’eût joui ; qu’il aurait donné de temps en temps la pistole à un pauvre diable de bouffon comme moi qui l’aurait fait rire, et qui lui aurait procuré dans l’occasion une jeune fille qui l’aurait désennuyé de l’éternelle cohabitation avec sa femme32 ; que nous aurions fait d’excellents repas chez lui, joué gros jeu, bu d’excellents vins, d’excellentes liqueurs, d’excellent café, fait des parties de campagne ; et vous voyez que je m’entendais ; vous riez ?… mais laissez-moi dire : il eût été mieux pour ses entours.

moi

Sans contredit. Pourvu qu’il n’eût pas employé d’une façon déshonnête l’opulence qu’il aurait acquise par un commerce légitime ; qu’il eût éloigné de sa maison tous ces joueurs, tous ces parasites, tous ces fades complaisants, tous ces fainéants, tous ces pervers inutiles, et qu’il eût fait assommer à coups de bâton, par ses garçons de boutique, l’homme officieux qui soulage, par la variété, les maris du dégoût d’une cohabitation habituelle avec leurs femmes.

lui

Assommer, monsieur, assommer ! On n’assomme personne dans une ville bien policée. C’est un état honnête ; beaucoup de gens, même titrés, s’en mêlent. Et à quoi diable voulez-vous donc qu’on emploie son argent, si ce n’est à avoir bonne table, bonne compagnie, bons vins, belles femmes, plaisirs de toutes les couleurs, amusements de toutes les espèces ? J’aimerais autant être gueux que de posséder une grande fortune sans aucune de ces jouissances. Mais revenons à Racine. Cet homme n’a été bon que pour des inconnus et que pour le temps où il n’était plus.

moi

D’accord ; mais pesez le mal et le bien. Dans mille ans d’ici, il fera verser des larmes ; il sera l’admiration des hommes dans toutes les contrées de la terre ; il inspirera l’humanité, la commisération, la tendresse. On demandera qui il était, de quel pays, et on l’enviera à la France. Il a fait souffrir quelques êtres qui ne sont plus, auxquels nous ne prenons presque aucun intérêt ; nous n’avons rien à redouter ni de ses vices, ni de ses défauts. Il eût été mieux sans doute qu’il eût reçu de la nature la vertu d’un homme de bien avec les talents d’un grand homme. C’est un arbre qui a fait sécher quelques arbres plantés dans son voisinage, qui a étouffé les plantes qui croissaient à ses pieds ; mais il a porté sa cime jusque dans la nue, ses branches se sont étendues au loin ; il a prêté son ombre à ceux qui venaient, qui viennent et qui viendront se reposer autour de son tronc majestueux ; il a produit des fruits d’un goût exquis, et qui se renouvellent sans cesse. Il serait à souhaiter que Voltaire eût encore la douceur de Duclos, l’ingénuité de l’abbé Trublet, la droiture de l’abbé d’Olivet ; mais puisque cela ne se peut, regardons la chose du côté vraiment intéressant ; oublions pour un moment le point que nous occupons dans l’espace et dans la durée, et étendons notre vue sur les siècles à venir, les régions les plus éloignées et les peuples à naître. Songeons au bien de notre espèce ; si nous ne sommes point assez généreux, pardonnons au moins à la nature d’avoir été plus sage que nous. Si vous jetez de l’eau froide33 sur la tête de Greuze, vous éteindrez peut-être son talent avec sa vanité. Si vous rendez Voltaire moins sensible à la critique, il ne saura plus descendre dans l’âme de Mérope, il ne vous touchera plus.

lui

Mais si la nature était aussi puissante que sage, pourquoi ne les a-t-elle pas faits aussi bons qu’elle les a faits grands ?

moi

Mais ne voyez-vous pas qu’avec un pareil raisonnement vous renversez l’ordre général, et que si tout ici-bas était excellent, il n’y aurait rien d’excellent ?

lui

Vous avez raison ; le point important est que vous et moi nous soyons, et que nous soyons vous et moi ; que tout aille d’ailleurs comme il pourra. Le meilleur ordre des choses, à mon avis, est celui où je devais être, et foin du plus parfait des mondes, si je n’en suis pas. J’aime mieux être, et même être impertinent raisonneur, que de n’être pas.

moi

Il n’y a personne qui ne pense comme vous, et qui ne fasse le procès à l’ordre qui est, sans s’apercevoir qu’il renonce à sa propre existence.

lui

Il est vrai.

moi

Acceptons donc les choses comme elles sont. Voyons ce qu’elles nous coûtent, et ce qu’elles nous rendent, et laissons là le tout que nous ne connaissons pas assez pour le louer ou le blâmer, et qui n’est peut-être ni bien ni mal, s’il est nécessaire, comme beaucoup d’honnêtes gens l’imaginent.

lui

Je n’entends pas grand’chose à tout ce que vous me débitez là. C’est apparemment de la philosophie ; je vous préviens que je ne m’en mêle pas. Tout ce que je sais, c’est que je voudrais bien être un autre, au hasard d’être un homme de génie, un grand homme ; oui, il faut que j’en convienne, il y a là quelque chose qui me le dit. Je n’en ai jamais entendu louer un seul que son éloge ne m’ait fait enrager secrètement. Je suis envieux. Lorsque j’apprends de leur vie privée quelque trait qui les dégrade, je l’écoute avec plaisir ; cela nous rapproche, j’en supporte plus aisément ma médiocrité. Je me dis : Certes, tu n’aurais jamais fait Mahomet, mais ni l’éloge de Maupeou34. J’ai donc été, je suis donc fâché d’être médiocre. Oui, oui, je suis médiocre et fâché. Je n’ai jamais entendu jouer l’ouverture des Indes galantes35, jamais entendu chanter Profonds abîmes du Ténare ; Nuit, éternelle nuit, sans me dire avec douleur : Voilà ce que tu ne feras jamais. J’étais donc jaloux de mon oncle ; et s’il y avait eu à sa mort quelques belles pièces de clavecin dans son portefeuille, je n’aurais pas balancé à rester moi et à être lui.

moi

S’il n’y a que cela qui vous chagrine, cela n’en vaut pas trop la peine.

lui

Ce n’est rien, ce sont des moments qui passent.

Puis il se remettait à chanter l’ouverture des Indes galantes et l’air Profonds abîmes, et il ajoutait :

Le quelque chose qui est là et qui me parle me dit : Rameau, tu voudrais bien avoir fait ces deux morceaux-là ; si tu avais fait ces deux morceaux-là, tu en ferais bien deux autres ; et quand tu en aurais fait un certain nombre, on te jouerait, on te chanterait partout. Quand tu marcherais, tu aurais la tête droite, ta conscience te rendrait témoignage à toi-même de ton propre mérite, les autres te désigneraient du doigt, on dirait : C’est lui qui a fait les jolies gavottes (et il chantait les gavottes). Puis, avec l’air d’un homme touché qui nage dans la joie et qui en a les yeux humides, il ajoutait en se frottant les mains : Tu aurais une bonne maison (il en mesurait l’étendue avec ses bras), un bon lit (et il s’y étendait nonchalamment), de bons vins (qu’il goûtait en faisant claquer sa langue contre son palais), un bon équipage (et il levait le pied pour y monter), de jolies femmes (à qui il prenait déjà la gorge et qu’il regardait voluptueusement) ; cent faquins te viendraient encenser tous les jours (et il croyait les voir autour de lui : il voyait Palissot, Poinsinet, les Fréron père et fils, La Porte ; il les entendait, il se rengorgeait, les approuvait, leur souriait, les dédaignait, les méprisait, les chassait, les rappelait ; puis il continuait :) Et c’est ainsi que l’on te dirait le matin que tu es un grand homme ; tu lirais dans l’histoire des Trois Siècles36 que tu es un grand homme, tu serais convaincu le soir que tu es un grand homme, et le grand homme Rameau s’endormirait au doux murmure de l’éloge qui retentirait dans son oreille même en dormant, il aurait l’air satisfait : sa poitrine se dilaterait, s’élèverait, s’abaisserait avec aisance, il ronflerait comme un grand homme…

Et en parlant ainsi, il se laissait aller mollement sur une banquette ; il fermait les yeux, et il imitait le sommeil heureux qu’il imaginait. Après avoir goûté quelques instants la douceur de ce repos, il se réveillait, étendait les bras, bâillait, se frottait les yeux, et cherchait encore autour de lui ses adulateurs insipides.

moi

Vous croyez donc que l’homme heureux a son sommeil.

lui

Si je le crois ! Moi, pauvre hère ; lorsque le soir j’ai regagné mon grenier et que je me suis fourré dans mon grabat, je suis ratatiné sous ma couverture, j’ai la poitrine étroite et la respiration gênée ; c’est une espèce de plainte faible qu’on entend à peine, au lieu qu’un financier fait retentir son appartement et étonne toute sa rue. Mais ce qui m’afflige aujourd’hui, ce n’est pas de ronfler et de dormir mesquinement comme un misérable.

moi

Cela est pourtant triste.

lui

Ce qui m’est arrivé l’est bien davantage.

moi

Qu’est-ce donc ?

lui

Vous avez toujours pris quelque intérêt à moi, parce que je suis un bon diable, que vous méprisez dans le fond, mais qui vous amuse…

moi

C’est la vérité.

lui

Et je vais vous le dire.

Avant que de commencer il pousse un profond soupir et porte ses deux mains à son front, ensuite il reprend un air tranquille et me dit :

Vous savez que je suis un ignorant, un sot, un fou, un impertinent, un paresseux, ce que nos Bourguignons appellent un fieffé truand, en37 escroc, un gourmand…

moi

Quel panégyrique !

lui

Il est vrai de tout point, il n’y a pas un mot à rabattre ; point de contestation là-dessus, s’il vous plaît. Personne ne me connaît mieux que moi, et je ne dis pas tout.

moi

Je ne veux point vous fâcher, et je conviendrai de tout.

lui

Eh bien, je vivais avec des gens qui m’avaient pris en gré, précisément parce que j’étais doué à un rare degré de toutes ces qualités.

moi

Cela est singulier : jusqu’à présent j’avais cru ou qu’on se les cachait à soi-même ou qu’on se les pardonnait et qu’on les méprisait dans les autres.

lui

Se les cacher ! Est-ce qu’on le peut ? Soyez sûr que quand Palissot est seul et qu’il revient sur lui-même, il se dit bien d’autres choses ; soyez sûr qu’en tête-à-tête avec son collègue, ils s’avouent franchement qu’ils ne sont que deux insignes maroufles. Les mépriser dans les autres ! Mes gens étaient plus équitables, et mon caractère me réussissait merveilleusement auprès d’eux ; j’étais comme un coq en pâte : on me fêtait, on ne me perdait pas un moment sans me regretter ; j’étais leur petit Rameau, leur joli Rameau, leur Rameau le fou, l’impertinent, l’ignorant, le paresseux, le gourmand, le bouffon, la grosse bête. Il n’y avait pas une de ces épithètes qui ne me valût un sourire, une caresse, un petit coup sur l’épaule, un soufflet, un coup de pied ; à table, un bon morceau qu’on me jetait sur mon assiette ; hors de table, une liberté que je prenais sans conséquence, car, moi, je suis sans conséquence. On fait de moi, devant moi, avec moi tout ce qu’on veut sans que je m’en formalise. Et les petits présents qui me pleuvaient ! Le grand chien que je suis, j’ai tout perdu ! J’ai tout perdu pour avoir eu le sens commun une fois, une seule fois en ma vie. Ah ! si cela m’arrive jamais !

moi

De quoi s’agissait-il donc ?

lui

Rameau ! Rameau ! vous avait-on pris pour cela ? La sottise d’avoir eu un peu de goût, un peu d’esprit, un peu de raison ; Rameau, mon ami, cela vous apprendra à rester ce que Dieu vous fit, et ce que vos protecteurs vous voulaient. Aussi l’on vous a pris par les épaules, on vous a conduit à la porte, on vous a dit : « Faquin, tirez, ne reparaissez plus ; cela veut avoir du sens, de la raison, je crois ! tirez ! Nous avons de ces qualités-là de reste. » Vous vous en êtes allé en vous mordant les doigts ; c’est votre langue maudite qu’il fallait mordre auparavant. Pour ne vous en être pas avisé, vous voilà sur le pavé, sans le sou, et ne sachant où donner de la tête. Vous étiez nourri à bouche que veux-tu ! et vous retournerez au regrat38 ; bien logé, et vous serez trop heureux si l’on vous rend votre grenier ; bien couché, et la paille vous attend entre le cocher de M. de Soubise39 et l’ami Robbé40 ; au lieu d’un sommeil doux et tranquille comme vous l’aviez, vous entendrez d’une oreille le hennissement et le piétinement des chevaux, de l’autre le bruit mille fois plus insupportable de vers secs, durs et barbares. Malheureux, mal avisé, possédé d’un million de diables !

moi

Mais n’y aurait-il pas moyen de se rapatrier ? la faute que vous avez commise est-elle si impardonnable ? À votre place, j’irais retrouver mes gens, vous leur êtes plus nécessaire que vous ne croyez.

lui

Oh ! je suis sûr qu’à présent qu’ils ne m’ont pas pour les faire rire, ils s’ennuient comme des chiens.

moi

J’irais donc les retrouver ; je ne leur laisserais pas le temps de se passer de moi, de se tourner vers quelque amusement honnête ; car qui sait ce qui peut arriver ?

lui

Ce n’est pas là ce que je crains ; cela n’arrivera pas.

moi

Quelque sublime que vous soyez, un autre peut vous remplacer.

lui

Difficilement.

moi

D’accord ; cependant j’irais avec ce visage défait, ces yeux égarés, ce cou débraillé, ces cheveux ébouriffés, dans l’état vraiment tragique où vous voilà. Je me jetterais aux pieds de la divinité, et sans me relever, je lui dirais d’une voix basse et sanglotante : « Pardon, madame ! pardon ! je suis un indigne, un infâme. Ce fut un malheureux instant, car vous savez que je ne suis pas sujet à avoir du sens commun, et je vous promets de n’en avoir de ma vie. »

Ce qu’il y a de plaisant, c’est que tandis que je lui tenais ce discours, il en exécutait la pantomime, et s’était prosterné ; il avait collé son visage contre terre, il paraissait tenir entre ses deux mains le bout d’une pantoufle, il pleurait, il sanglotait, il disait : « Oui, ma petite reine, oui, je le promets, je n’en aurai de ma vie, de ma vie… » Puis se relevant brusquement, il ajouta d’un ton sérieux et réfléchi.

lui

Oui, vous avez raison. Je vois que c’est le mieux. Elle est bonne ; M. Vieillard41 dit qu’elle est si bonne ! Moi je sais un peu qu’elle l’est ; mais cependant aller s’humilier devant une guenon, crier miséricorde aux pieds d’une petite histrionne que les sifflets du parterre ne cessent de poursuivre ! Moi Rameau, fils de M. Rameau, apothicaire de Dijon, qui est un homme de bien et qui n’a jamais fléchi le genou devant qui que ce soit ! Moi Rameau, qu’on voit se promener droit et les bras en l’air dans le Palais-Royal, depuis que M. Carmontelle l’a dessiné courbé et les mains sous les basques de son habit42 ! Moi qui ai composé des pièces de clavecin que personne ne joue, mais qui seront peut-être les seules qui passeront à la postérité qui les jouera ; moi ! moi enfin ! j’irais !… Tenez, monsieur, cela ne se peut (et mettant sa main droite sur sa poitrine, il ajoutait) : je me sens là quelque chose qui s’élève et qui me dit : Rameau, tu n’en feras rien. Il faut qu’il y ait une certaine dignité attachée à la nature de l’homme, que rien ne peut étouffer. Cela se réveille à propos de bottes, oui, à propos de bottes, car il y a d’autres jours où il ne m’en coûterait rien pour être vil tant qu’on voudrait ; ces jours-là, pour un liard, je baiserais le cul à la petite Hus43.

moi

Eh ! mais, l’ami, elle est blanche, jolie, douce, potelée, et c’est un acte d’humilité auquel un plus délicat que vous pourrait quelquefois s’abaisser.

lui

Entendons-nous ; c’est qu’il y a baiser le cul au simple, et baiser le cul au figuré. Demandez au gros Bergier qui baise le cul de Mme de La Marck au simple et au figuré ; et ma foi, le simple et le figuré me déplaisent également là44.

moi

Si l’expédient que je vous suggère ne vous convient pas, ayez donc le courage d’être gueux.

lui

Il est dur d’être gueux, tandis qu’il y a tant de sots opulents aux dépens desquels on peut vivre. Et puis le mépris de soi, il est insupportable.

moi

Est-ce que vous connaissez ce sentiment-là ?

lui

Si je le connais ! Combien de fois je me suis dit : Comment, Rameau, il y a dix mille bonnes tables à Paris à quinze ou vingt couverts chacune, et de ces couverts-là il n’y en a pas un pour toi ! Il y a des bourses pleines d’or qui se versent de droite et de gauche, et il n’en tombe pas une pièce sur toi ! Mille petits beaux esprits sans talents, sans mérite ; mille petites créatures sans charmes ; mille plats intrigants sont bien vêtus, et tu irais tout nu ! et tu serais imbécile à ce point ? Est-ce que tu ne saurais pas flatter comme un autre ? Est-ce que tu ne saurais pas mentir, jurer, parjurer, promettre, tenir ou manquer comme un autre ? Est-ce que tu ne saurais pas te mettre à quatre pattes comme un autre ? Est-ce que tu ne saurais pas favoriser l’intrigue de madame et porter le billet doux de monsieur comme un autre ? Est-ce que tu ne saurais pas encourager ce jeune homme à parler à mademoiselle et persuader mademoiselle de l’écouter, comme un autre ? Est-ce que tu ne saurais pas faire entendre à la fille d’un de nos bourgeois qu’elle est mal mise, que de belles boucles d’oreilles, un peu de rouge, des dentelles ou une robe à la polonaise lui siéraient à ravir ? Que ces petits pieds-là ne sont pas faits pour marcher dans la rue ? Qu’il y a un beau monsieur, jeune et riche, qui a un habit galonné d’or, un superbe équipage, six grands laquais, qui l’a vue en passant, qui la trouve charmante, et que depuis ce jour-là il en a perdu le boire et le manger, et qu’il n’en dort plus, et qu’il en mourra ?

— Mais mon papa ?

— Bon, bon, votre papa ! il s’en fâchera d’abord un peu.

— Et maman qui me recommande tant d’être honnête fille, qui me dit qu’il n’y a rien dans ce monde que l’honneur !

— Vieux propos qui ne signifient rien.

— Et mon confesseur ?

— Vous ne le verrez plus, ou si vous persistez dans la fantaisie d’aller lui faire l’histoire de vos amusements, il vous en coûtera quelques livres de sucre et de café.

— C’est un homme sévère qui m’a déjà refusé l’absolution pour la chanson, Viens dans ma cellule.

— C’est que vous n’aviez rien à lui donner ; mais quand vous lui apparaîtrez en dentelles…

— J’aurai donc des dentelles ?

— Sans doute et de toutes les sortes… en belles boucles de diamants…

— J’aurai donc de belles boucles de diamants ?

— Oui.

— Comme celles de cette marquise qui vient quelquefois prendre des gants dans notre boutique ?

— Précisément… dans un bel équipage avec des chevaux gris pommelés, deux grands laquais, un petit nègre, et le coureur en avant ; du rouge, des mouches, la queue portée.

— Au bal ?

— Au bal, à l’Opéra, à la comédie… (Déjà le cœur lui tressaillit de joie… Tu joues avec un papier entre tes doigts.)

— Qu’est cela ?

— Ce n’est rien.

— Il me semble que si.

— C’est un billet.

— Et pour qui ?

— Pour vous, si vous étiez un peu curieuse.

— Curieuse ? je le suis beaucoup, voyons… (Elle lit.) Une entrevue ! cela ne se peut.

— En allant à la messe.

— Maman m’accompagne toujours ; mais s’il venait ici un peu matin, je me lève la première et je suis au comptoir avant qu’on soit levé…

Il vient, il plaît ; un beau jour à la brune, la petite disparaît, et l’on me compte mes deux mille écus… Et quoi ! tu possèdes ce talent-là et tu manques de pain. N’as-tu pas de honte, malheureux ?… Je me rappelais un tas de coquins qui ne m’allaient pas à la cheville et qui regorgeaient de richesses. J’étais en surtout de bouracan, et ils étaient couverts de velours ; ils s’appuyaient sur la canne à pomme d’or et en bec de corbin, et ils avaient l’Aristote ou le Platon45 au doigt. Qu’était-ce pourtant ? de misérables croquenotes ; aujourd’hui, ce sont des espèces de seigneurs. Alors je me sentais du courage, l’âme élevée, l’esprit subtil, et capable de tout ; mais ces heureuses dispositions apparemment ne duraient pas, car, jusqu’à présent, je n’ai pu faire un certain chemin. Quoi qu’il en soit, voilà le texte de mes fréquents soliloques que vous pouvez paraphraser à votre fantaisie, pourvu que vous en concluiez que je connais le mépris de soi-même, ou ce tourment de la conscience qui naît de l’inutilité des dons que le ciel nous a départis ; c’est le plus cruel de tous. Il vaudrait presque autant que l’homme ne fût pas né.

Je l’écoutais, et à mesure qu’il faisait la scène du proxénète et de la jeune fille qu’il séduisait, l’âme agitée de deux mouvements opposés, je ne savais si je m’abandonnerais à l’envie de rire, ou au transport de l’indignation. Je souffrais ; vingt fois un éclat de rire empêcha ma colère d’éclater ; vingt fois la colère qui s’élevait au fond de mon cœur se termina par un éclat de rire. J’étais confondu de tant de sagacité et de tant de bassesse, d’idées si justes et alternativement si fausses, d’une perversité si générale de sentiments, d’une turpitude si complète, et d’une franchise si peu commune. Il s’aperçut du conflit qui se passait en moi : Qu’avez-vous ? me dit-il.

moi

Rien.

lui

Vous me paraissez troublé !

moi

Je le suis aussi.

lui

Mais enfin que me conseillez-vous ?

moi

De changer de propos. Ah malheureux ! dans quel état d’abjection vous êtes tombé.

lui

J’en conviens ; mais cependant que mon état ne vous touche pas trop ; mon projet, en m’ouvrant à vous, n’était point de vous affliger. Je me suis fait chez ces gens quelques épargnes, songez que je n’avais besoin de rien, mais de rien absolument, et que l’on m’accordait tant pour mes menus plaisirs46.

Il recommença à se frapper le front avec un de ses poings ; à se mordre la lèvre, et rouler au plafond ses yeux égarés, ajoutant : Mais c’est une affaire faite. J’ai mis quelque chose de côté ; le temps s’est écoulé, et c’est toujours autant d’amassé.

moi

Vous voulez dire de perdu ?

moi

Non, non, d’amassé. On s’enrichit à chaque instant : un jour de moins à vivre ou un écu de plus, c’est tout un ; le point important est d’aller librement à la garde-robe, o stercus pretiosum ! Voilà le grand résultat de la vie dans tous les états. Au dernier moment, tous sont également riches, et Samuel Bernard qui, à force de vols, de pillages, de banqueroutes, laisse vingt-sept millions en or47, et Rameau qui ne laissera rien, Rameau à qui la charité fournira la serpillière dont on l’enveloppera. Le mort n’entend pas sonner les cloches. C’est en vain que cent prêtres s’égosillent pour lui, qu’il est précédé et suivi d’une longue file de torches ardentes, son âme ne marche pas à côté du maître des cérémonies. Pourrir sous du marbre ou pourrir sous de la terre, c’est toujours pourrir. Avoir autour de son cercueil les Enfants rouges et les Enfants bleus, ou n’avoir personne, qu’est-ce que cela fait ? Et puis vous voyez bien ce poignet, il était raide comme un diable ; les dix doigts c’étaient autant de bâtons fichés dans un métacarpe de bois, et ces tendons c’étaient de vieilles cordes à boyau plus sèches, plus raides, plus inflexibles que celles qui ont servi à la roue d’un tourneur ; mais je vous les ai tant tourmentées, tant brisées, tant rompues ; tu ne veux pas aller, et moi, mordieu ! je dis que tu iras, et cela sera…

Et tout en disant cela, de la main droite il s’était saisi les doigts et le poignet de la main gauche et il les renversait en dessus, en dessous, l’extrémité des doigts touchait au bras, les jointures en craquaient ; je craignais que les os n’en demeurassent disloqués.

moi

Prenez garde, lui dis-je, vous allez vous estropier.

lui

Ne craignez rien, ils y sont faits ; depuis dix ans je leur en ai bien donné d’une autre façon ; malgré qu’ils en eussent, il a bien fallu que les bougres s’y accoutumassent et qu’ils apprissent à se placer sur les touches et à voltiger sur les cordes ; aussi à présent cela va, oui, cela va…

En même temps il se met dans l’attitude d’un joueur de violon ; il fredonne de la voix un allegro de Locatelli48, son bras droit imite le mouvement de l’archet, sa main gauche et ses doigts semblent se promener sur la longueur du manche ; s’il fait un faux ton, il s’arrête, il remonte ou baisse la corde ; il la pince de l’ongle pour s’assurer si elle est juste ; il reprend le morceau où il l’a laissé. Il bat la mesure du pied, il se démène de la tête, des pieds, des mains, des bras, du corps, comme vous avez vu quelquefois, au concert spirituel, Ferrari ou Chiabrau, ou quelque autre virtuose dans les mêmes convulsions, m’offrant l’image du même supplice et me causant à peu près la même peine ; car n’est-ce pas une chose pénible à voir que le tourment dans celui qui s’occupe à me peindre le plaisir ? Tirez entre cet homme et moi un rideau qui me le cache, s’il faut qu’il me montre un patient appliqué à la question. Au milieu de ces agitations et de ces cris, s’il se présentait une tenue, un de ces endroits harmonieux où l’archet se meut lentement sur plusieurs cordes à la fois, son visage prenait l’air de l’extase, sa voix s’adoucissait, il s’écoutait avec ravissement ; il est sûr que les accords résonnaient dans ses oreilles et dans les miennes, puis remettant son instrument sous son bras gauche de la même main dont il le tenait, et laissant tomber sa main droite avec son archet : Eh bien, me disait-il, qu’en pensez-vous ?

moi

À merveille !

lui

Cela va, ce me semble, cela résonne à peu près comme les autres…

Et aussitôt il s’accroupit comme un musicien qui se met au clavecin.

moi

Je vous demande grâce pour vous et pour moi.

lui

Non, non, puisque je vous tiens, vous m’entendrez. Je ne veux point d’un suffrage qu’on m’accorde sans savoir pourquoi. Vous me louerez d’un ton plus assuré, et cela me vaudra quelque écolier.

moi

Je suis si peu répandu, et vous allez vous fatiguer en pure perte.

lui

Je ne me fatigue jamais.

Comme je vis que je voudrais inutilement avoir pitié de mon homme, car la sonate sur le violon l’avait mis tout en eau, je pris le parti de le laisser faire ; le voilà donc assis au clavecin, les jambes fléchies, la tête élevée vers le plafond où l’on eût dit qu’il voyait une partition notée, chantant, préludant, exécutant une pièce d’Alberti ou de Galuppi, je ne sais lequel des deux. Sa voix allait comme le vent et ses doigts voltigeaient sur les touches, tantôt laissant le dessus pour prendre la basse ; tantôt quittant la partie d’accompagnement pour revenir au-dessus. Les passions se succédaient sur son visage ; on y distinguait la tendresse, la colère, le plaisir, la douleur : on sentait les piano, les forte, et je suis sûr qu’un plus habile que moi aurait reconnu le morceau au mouvement, au caractère, à ses mines et à quelques traits de chant qui lui échappaient par intervalles. Mais, ce qu’il avait de bizarre, c’est que de temps en temps il tâtonnait, se reprenait comme s’il eût manqué, et se dépitait de n’avoir plus la même pièce49 dans les doigts.

Enfin vous voyez, dit-il en se redressant, et en essuyant les gouttes de sueur qui descendaient le long de ses joues, que nous savons aussi placer un triton, une quinte superflue, et que l’enchaînement des dominantes nous est familier. Ces passages enharmoniques, dont le cher oncle a fait tant de bruit, ce n’est pas la mer à boire, nous nous en tirons.

moi

Vous vous êtes donné bien de la peine pour me montrer que vous étiez fort habile ; j’étais homme à vous croire sur votre parole.

lui

Fort habile, oh ! non ; pour mon métier, je le sais à peu près, et c’est plus qu’il ne faut ; car, dans ce pays-ci, est-ce qu’on est obligé de savoir ce qu’on montre ?

moi

Pas plus que de savoir ce qu’on apprend.

lui

Cela est juste, morbleu ! et très juste ! Là, monsieur le philosophe, la main sur la conscience, parlez net ; il y eut un temps où vous n’étiez pas cossu comme aujourd’hui.

moi

Je ne le suis pas encore trop.

lui

Mais vous n’iriez plus au Luxembourg en été… Vous vous en souvenez ?…

moi

Laissons cela, oui, je m’en souviens.

lui

En redingote de peluche grise…

moi

Oui, oui.

lui

Éreintée par un des côtés, avec la manchette déchirée et les bas de laine noirs et recousus par derrière avec du fil blanc.

moi

Et oui, oui, tout comme il vous plaira.

lui

Que faisiez-vous alors dans l’allée des Soupirs50 ?

moi

Une assez triste figure.

lui

Au sortir de là, vous trottiez sur le pavé.

moi

D’accord.

lui

Vous donniez des leçons de mathématiques.

moi

Sans en savoir un mot ; n’est-ce pas là que vous en vouliez venir ?

lui

Justement.

moi

J’apprenais en montrant aux autres, et j’ai fait quelques bons écoliers.

lui

Cela se peut ; mais il n’en est pas de la musique comme de l’algèbre ou de la géométrie. Aujourd’hui que vous êtes un gros monsieur…

moi

Pas si gros.

lui

Que vous avez du foin dans vos bottes…

moi

Très-peu.

lui

Vous donnez des maîtres à votre fille.

moi

Pas encore ; c’est sa mère qui se mêle de son éducation ; car il faut avoir la paix chez soi.

lui

La paix chez soi ? Morbleu ! on ne l’a que quand on est le serviteur ou le maître, et c’est le maître qu’il faut être… J’ai eu une femme… Dieu veuille avoir son âme ; mais quand il lui arrivait quelquefois de se rebéquer, je m’élevais sur mes ergots, je déployais mon tonnerre, je disais comme Dieu : « Que la lumière se fasse ; » et la lumière était faite. Aussi en quatre années de temps nous n’avons pas eu dix fois un mot plus haut que l’autre. Quel âge a votre enfant ?

moi

Cela ne fait rien à l’affaire.

lui

Quel âge a votre enfant ?

moi

Et que diable ! laissons là mon enfant et son âge, et revenons aux maîtres qu’elle aura.

lui

Pardieu ! je ne sache rien de si têtu qu’un philosophe. En vous suppliant très humblement, ne pourrait-on savoir de monseigneur le philosophe quel âge à peu près peut avoir mademoiselle sa fille ?

moi

Supposez-lui huit ans51.

lui

Huit ans ! Il y a quatre ans que cela devrait avoir les doigts sur les touches.

moi

Mais peut-être ne me soucié-je pas trop de faire entrer dans le plan de son éducation une étude qui occupe si longtemps et qui sert si peu.

lui

Et que lui apprendrez-vous donc, s’il vous plaît ?

moi

À raisonner juste, si je puis ; chose si peu commune parmi les hommes, et plus rare encore parmi les femmes.

lui

Eh ! laissez-la déraisonner tant qu’elle voudra, pourvu qu’elle soit jolie, amusante et coquette.

moi

Puisque la nature a été assez ingrate envers elle pour lui donner une organisation délicate avec une âme sensible, et l’exposer aux mêmes peines de la vie, que si elle avait une organisation forte et un cœur de bronze, je lui apprendrai, si je puis, à les supporter avec courage.

lui

Eh ! laissez-la pleurer, souffrir, minauder, avoir des nerfs agacés comme les autres, pourvu qu’elle soit jolie, amusante et coquette. Quoi ! point de danse ?

moi

Pas plus qu’il n’en faut pour faire une révérence, avoir un maintien décent, se bien présenter et savoir marcher.

lui

Point de chant ?

moi

Pas plus qu’il n’en faut pour bien prononcer.

lui

Point de musique ?

moi

S’il y avait un bon maître d’harmonie, je la lui confierais volontiers deux heures par jour pendant un ou deux ans, pas davantage.

lui

Et à la place des choses essentielles que vous supprimez ?…

moi

Je mets de la grammaire, de la fable, de l’histoire, de la géographie, un peu de dessin et beaucoup de morale.

lui

Combien il me serait facile de vous prouver l’inutilité de toutes ces connaissances-là dans un monde tel que le nôtre ; que dis-je, l’inutilité ! peut-être le danger ! Mais je m’en tiendrai pour ce moment à une question : ne lui faudra-t-il pas un ou deux maîtres ?

moi

Sans doute.

lui

Ah ! nous y revoilà. Et ces maîtres, vous espérez qu’ils sauront la grammaire, la fable, l’histoire, la géographie, la morale, dont ils lui donneront des leçons ? Chansons, mon cher maître, chansons ; s’ils possédaient ces choses assez pour les montrer, ils ne les montreraient pas.

moi

Et pourquoi ?

lui

C’est qu’ils auraient passé leur vie à les étudier. Il faut être profond dans l’art ou dans la science pour en bien posséder les éléments. Les ouvrages classiques ne peuvent être bien faits que par ceux qui ont blanchi sous le harnais ; c’est le milieu et la fin qui éclaircissent les ténèbres du commencement ; demandez à votre ami, M. D’Alembert, le coryphée de la science mathématique, s’il serait trop bon pour en faire des éléments. Ce n’est qu’après trente ou quarante ans d’exercice que mon oncle a entrevu les premières lueurs de la théorie musicale.

moi

Ô fou, archifou ! m’écriai-je, comment se fait-il que dans ta mauvaise tête il se trouve des idées si justes pêle-mêle avec tant d’extravagances ?

lui

Qui diable sait cela ? C’est le hasard qui vous les jette, et elles demeurent. Tant y a que quand on ne sait pas tout, on ne sait rien de bien ; on ignore où une chose va, d’où une autre vient, où celle-ci et celle-là veulent être placées ; laquelle doit passer la première, où sera mieux la seconde. Montre-t-on bien sans la méthode ? et la méthode, d’où naît-elle ? Tenez, mon cher philosophe, j’ai dans la tête que la physique sera toujours une pauvre science, une goutte d’eau prise avec la pointe d’une aiguille dans le vaste océan, un grain détaché de la chaîne des Alpes ! Et les raisons des phénomènes ? En vérité, il vaudrait autant ignorer que de savoir si peu et si mal ; et c’était précisément où j’en étais, lorsque je me fis maître d’accompagnement. À quoi rêvez-vous ?

moi

Je rêve que tout ce que vous venez de me dire est plus spécieux que solide : mais laissons cela ; vous avez montré, dites-vous, l’accompagnement et la composition ?

lui

Oui.

moi

Et vous n’en saviez rien du tout ?

lui

Non, ma foi ; et c’est pour cela qu’il y en avait de pires que moi, ceux qui croyaient savoir quelque chose. Au moins je ne gâtais ni le jugement ni les mains des enfants. En passant de moi à un bon maître, comme ils n’avaient rien appris, du moins ils n’avaient rien à désapprendre, et c’était toujours autant d’argent et de temps épargné.

moi

Comment faisiez-vous ?

lui

Comme ils font tous. J’arrivais, je me jetais dans ma chaise. « Que le temps est mauvais ! que le pavé est fatigant ! » Je bavardais quelques nouvelles : « Mlle Lemierre52 devait faire un rôle de Vestale dans l’opéra nouveau ; mais elle est grosse pour la seconde fois ; on ne sait qui la doublera. Mlle Arnould vient de quitter son petit comte ; on dit qu’elle est en négociation avec Bertin53. Le petit comte a pourtant trouvé la porcelaine de M. de Montamy54. Il y avait, au dernier concert des amateurs, une Italienne qui a chanté comme un ange. C’est un rare corps que ce Préville, il faut le voir dans le Mercure galant55, l’endroit de l’énigme est impayable. Cette pauvre Dumesnil56 ne sait plus ce qu’elle dit ni ce qu’elle fait… Allons, mademoiselle, prenez votre livre. »

Tandis que mademoiselle, qui ne se presse pas, cherche son livre qu’elle a égaré, qu’on appelle une femme de chambre, qu’on gronde, je continue : « La Clairon est vraiment incompréhensible. On parle d’un mariage fort saugrenu : c’est celui de mademoiselle… comment l’appelez-vous ? une petite créature que… entretenait, à qui il a fait deux ou trois enfants ; qui avait été entretenue par tant d’autres.

— Allons, Rameau, vous radotez ; cela ne se peut.

— Je ne radote point ; on dit même que la chose est faite… Le bruit court que Voltaire est mort ; tant mieux.

— Et pourquoi tant mieux ?

— C’est qu’il va nous donner quelque bonne folie ; c’est son usage, que de mourir une quinzaine auparavant… »

Que vous dirai-je encore ? Je disais quelques polissonneries que je rapportais des maisons où j’avais été, car nous sommes tous grands colporteurs. Je faisais le fou, on m’écoutait, on riait, on s’écriait : « Il est toujours charmant. » Cependant le livre de mademoiselle s’était retrouvé sous un fauteuil où il avait été traîné, mâchonné, déchiré par un jeune doguin, ou par un petit chat. Elle se mettait à son clavecin : d’abord elle y faisait du bruit toute seule, ensuite je m’approchais, après avoir fait à la mère un signe d’approbation.

La mère : « Cela ne va pas mal ; on n’aurait qu’à vouloir, mais on ne veut pas ; on aime mieux perdre son temps à jaser, à chiffonner, à courir, à je ne sais quoi. Vous n’êtes pas sitôt parti, que le livre est fermé pour ne le rouvrir qu’à votre retour, aussi vous ne la grondez jamais. »

Cependant, comme il fallait faire quelque chose, je lui prenais les mains que je lui plaçais autrement ; je me dépitais, je criais, sol, sol, sol, mademoiselle, c’est un sol.

La mère : « Mademoiselle, est-ce que vous n’avez point d’oreille ? Moi qui ne suis pas au clavecin, et qui ne vois pas sur votre livre, je sens qu’il faut un sol. Vous donnez une peine infinie à monsieur ; je ne conçois pas sa patience ; vous ne retenez rien de ce qu’il vous dit, vous n’avancez point… »

Alors je rabattais un peu les coups, et hochant de la tête, je disais : « Pardonnez-moi, madame, pardonnez-moi ; cela pourrait aller mieux si mademoiselle voulait, si elle étudiait un peu, mais cela ne va pas mal. »

La mère : « À votre place, je la tiendrais un an sur la même pièce.

— Oh ! pour cela, elle n’en sortira pas qu’elle ne soit au-dessus de toute difficulté, et cela ne sera pas aussi long que madame le croit.

— Monsieur Rameau, vous la flattez. Vous êtes trop bon. Voilà de la leçon la seule chose qu’elle retiendra et qu’elle saura bien me répéter dans l’occasion… »

L’heure se passait, mon écolière me présentait mon petit cachet avec la grâce du bras et la révérence qu’elle avait apprise du maître à danser : je le mettais dans ma poche, pendant que la mère disait : « Fort bien, mademoiselle ; si Favillier57 était là, il vous applaudirait… » Je bavardais encore un moment par bienséance ; je disparaissais ensuite, et voilà ce qu’on appelait alors une leçon d’accompagnement.

moi

Et aujourd’hui c’est donc autre chose ?

lui

Vertudieu ! je le crois. J’arrive ; je suis grave ; je me hâte d’ôter mon manchon, j’ouvre le clavecin, j’essaye les touches. Je suis toujours pressé ; si l’on me fait attendre un moment, je crie comme si l’on me volait un écu ; dans une heure d’ici il faut que je sois là, dans deux heures chez Mme la duchesse une telle ; je suis attendu à dîner chez une belle marquise, et au sortir de là, c’est un concert chez M. le baron de Bagge58, rue Neuve-des-Petits-Champs.

moi

Et cependant vous n’êtes attendu nulle part ?

lui

Il est vrai.

moi

Et pourquoi employer toutes ces petites viles ruses-là ?

lui

Viles ! et pourquoi, s’il vous plaît ? Elles sont d’usage dans mon état ; je ne m’avilis pas en faisant comme tout le monde. Ce n’est pas moi qui les ai inventées, et je serais bizarre et maladroit de ne pas m’y conformer. Vraiment, je sais bien que si vous allez appliquer à cela certains principes généraux de je ne sais quelle morale qu’ils ont tous à la bouche et qu’aucun d’eux ne pratique, il se trouvera que ce qui est blanc est noir, et que ce qui est noir sera blanc ; mais, monsieur le philosophe, il y a une conscience générale, comme il y a une grammaire générale, et puis des exceptions dans chaque langue, que vous appelez, je crois, vous autres savants, des… aidez-moi donc, des…

moi

Idiotismes.

lui

Tout juste. Eh bien, chaque état a ses exceptions de la conscience générale auxquelles je donnerais volontiers les noms d’idiotismes de métier.

moi

J’entends. Fontenelle parle bien, écrit bien, quoique son style fourmille d’idiotismes français.

lui

Et le souverain, le ministre, le financier, le magistrat, le militaire, l’homme de lettres, l’avocat, le procureur, le commerçant, le banquier, l’artisan, le maître à chanter, le maître à danser, sont de fort honnêtes gens, quoique leur conduite s’écarte en plusieurs points de la conscience générale, et soit remplie d’idiotismes moraux. Plus l’institution des choses est ancienne, plus il y a d’idiotismes ; plus les temps sont malheureux, plus les idiotismes se multiplient. Tant vaut l’homme, tant vaut le métier, et réciproquement, à la fin, tant vaut le métier, tant vaut l’homme. On fait donc valoir le métier tant qu’on peut.

moi

Ce que je conçois clairement à tout cet entortillage, c’est qu’il y a peu de métiers honnêtement exercés, ou peu d’honnêtes gens dans leurs métiers.

lui

Bon ! il n’y en a point ; mais en revanche il y a peu de fripons hors de leur boutique, et tout irait assez bien sans un certain nombre de gens qu’on appelle assidus, exacts, remplissant rigoureusement leur devoir, stricts, ou, ce qui revient au même, toujours dans leur boutique, et faisant leur métier depuis le matin jusqu’au soir, et ne faisant que cela. Aussi sont-ils les seuls qui deviennent opulents et qui soient estimés.

moi

À force d’idiotismes.

lui

C’est cela ; je vois que vous m’avez compris. Or donc un idiotisme de presque tous les états, car il y en a de communs à tous les pays, à tous les temps, comme il y a des sottises communes ; un idiotisme commun est de se procurer le plus de pratiques que l’on peut : une sottise commune est de croire que le plus habile est celui qui en a le plus. Voilà deux exceptions à la conscience générale auxquelles il faut se plier. C’est une espèce de crédit, ce n’est rien en soi ; mais cela vaut par l’opinion. On a dit que bonne renommée valait mieux que ceinture dorée ; cependant qui a bonne renommée n’a pas ceinture dorée, et je vois aujourd’hui que qui a ceinture dorée ne manque guère de renommée. Il faut, autant qu’il est possible, avoir le renom et la ceinture, et c’est mon objet lorsque je me fais valoir par ce que vous qualifiez d’adresses viles, d’indignes petites ruses. Je donne ma leçon et je la donne bien : voilà la règle générale ; je fais croire que j’en ai plus à donner que la journée n’a d’heures, voilà l’idiotisme.

moi

Et la leçon, vous la donnez bien ?

lui

Oui, pas mal, passablement. La basse fondamentale59 du cher oncle a bien simplifié tout cela. Autrefois je volais l’argent de mon écolier, oui, je le volais, cela est sûr ; aujourd’hui je le gagne, du moins comme les autres.

moi

Et le voliez-vous sans remords ?

lui

Oh ! sans remords ! On dit que si un voleur vole l’autre, le diable s’en rit. Les parents regorgeaient d’une fortune acquise Dieu sait comment ; c’étaient des gens de cour, des financiers, des gros commerçants, des banquiers, des gens d’affaires ; je les aidais à restituer, moi et une foule d’autres qu’ils employaient comme moi. Dans la nature, toutes les espèces se dévorent ; toutes les conditions se dévorent dans la société. Nous faisons justice les uns des autres sans que la loi s’en mêle. La Deschamps60 autrefois, aujourd’hui la Guimard61 venge le prince du financier, et c’est la marchande de modes, le bijoutier, le tapissier, la lingère, l’escroc, la femme de chambre, le cuisinier, le bourrelier qui vengent le financier de la Deschamps. Au milieu de tout cela il n’y a que l’imbécile ou l’oisif qui soit lésé sans avoir vexé personne, et c’est fort bien fait. D’où vous voyez que ces exceptions à la conscience générale, ou ces idiotismes moraux dont on fait tant de bruit sous la dénomination de tour du bâton, ne sont rien, et qu’à tout prendre, il n’y a que le coup d’œil qu’il faut avoir juste.

moi

J’admire le vôtre.

lui

Et puis la misère : la voix de la conscience et de l’honneur est bien faible, lorsque les boyaux crient. Suffit que si je deviens jamais riche, il faudra bien que je restitue, et que je suis bien résolu à restituer de toutes les manières possibles, par la table, par le jeu, par le vin, par les femmes.

moi

Mais j’ai peur que vous ne deveniez jamais riche.

lui

Moi, j’en ai le soupçon.

moi

Mais s’il en arrivait autrement, que feriez-vous ?

lui

Je ferais comme tous les gueux revêtus, je serais le plus insolent maroufle qu’on eût encore vu. C’est alors que je me rappellerais tout ce qu’ils m’ont fait souffrir, et je leur rendrais bien les avanies62 qu’ils m’ont faites. J’aime à commander, et je commanderai. J’aime qu’on me loue, et on me louera. J’aurai à mes gages toute la troupe Villemorienne63, et je leur dirai, comme on me l’a dit : « Allons, faquins, qu’on m’amuse », et l’on m’amusera ; « Qu’on me déchire les honnêtes gens », et on les déchirera, si on en trouve encore ; et puis nous aurons des filles, nous nous tutoierons quand nous serons ivres ; nous nous enivrerons, nous ferons des contes, nous aurons toutes sortes de travers et de vices, cela sera délicieux. Nous prouverons que Voltaire est sans génie ; que Buffon, toujours guindé sur des échasses, n’est qu’un déclamateur ampoulé ; que Montesquieu n’est qu’un bel esprit ; nous reléguerons D’Alembert dans ses mathématiques. Nous en donnerons sur dos et ventre à tous ces petits Catons comme vous, qui nous méprisent par envie, dont la modestie est le maintien de l’orgueil, et dont la sobriété est la loi du besoin. Et de la musique ? c’est alors que nous en ferons.

moi

Au digne emploi que vous feriez de la richesse, je vois combien c’est grand dommage que vous soyez gueux. Vous vivriez là d’une manière bien honorable pour l’espèce humaine, bien utile à vos concitoyens, bien glorieuse pour vous.

lui

Mais je crois que vous vous moquez de moi. Monsieur le philosophe, vous ne savez pas à qui vous vous jouez ; vous ne vous doutez pas que dans ce moment je représente la partie la plus importante de la ville et de la cour. Nos opulents dans tous les états ou se sont dit à eux-mêmes ou ne se sont pas dit les mêmes choses que je vous ai confiées ; mais le fait est que la vie que je mènerais à leur place est exactement la leur. Voilà où vous en êtes, vous autres, vous croyez que le même bonheur est fait pour tous. Quelle étrange vision ! Le vôtre suppose un certain tour d’esprit romanesque que nous n’avons pas, une âme singulière, un goût particulier. Vous décorez cette bizarrerie du nom de vertu, vous l’appelez philosophie ; mais la vertu, la philosophie sont-elles faites pour tout le monde ? En a qui peut, en conserve qui peut. Imaginez l’univers sage et philosophe ; convenez qu’il serait diablement triste. Tenez, vive la philosophie, vive la sagesse de Salomon : boire de bons vins, se gorger de mets délicats, se rouler sur de jolies femmes, se reposer dans des lits bien mollets ; excepté cela, le reste n’est que vanité.

moi

Quoi ! défendre sa patrie ?…

lui

Vanité ! Il n’y a plus de patrie : je ne vois d’un pôle à l’autre que des tyrans et des esclaves.

moi

Servir ses amis ?…

lui

Vanité ! Est-ce qu’on a des amis ? Quand on en aurait, faudrait-il en faire des ingrats ? Regardez-y bien, et vous verrez que c’est presque toujours là ce qu’on recueille des services rendus. La reconnaissance est un fardeau, et tout fardeau est fait pour être secoué.

moi

Avoir un état dans la société et en remplir les devoirs ?…

lui

Vanité ! Qu’importe qu’on ait un état ou non, pourvu qu’on soit riche, puisqu’on ne prend un état que pour le devenir. Remplir ses devoirs, à quoi cela mène-t-il ? à la jalousie, au trouble, à la persécution. Est-ce ainsi qu’on s’avance ? faire sa cour, morbleu ! voir les grands, étudier leurs goûts, se prêter à leurs fantaisies, servir leurs vices, approuver leurs injustices : voilà le secret.

moi

Veiller à l’éducation de ses enfants ?…

lui

Vanité ! C’est l’affaire d’un précepteur.

moi

Mais si ce précepteur, pénétré de vos principes, néglige ses devoirs, qui est-ce qui en sera châtié ?

lui

Ma foi, ce ne sera pas moi, mais peut-être un jour le mari de ma fille ou la femme de mon fils.

moi

Mais si l’un et l’autre se précipitent dans la débauche et les vices ?

lui

Cela est de leur état.

moi

S’ils se déshonorent ?

lui

Quoi qu’on fasse, on ne peut se déshonorer quand on est riche.

moi

S’ils se ruinent ?

lui

Tant pis pour eux.

moi

Je vois que si vous vous dispensiez de veiller à la conduite de votre femme, de vos enfants, de vos domestiques, vous pourriez aisément négliger vos affaires.

lui

Pardonnez-moi, il est quelquefois difficile de trouver de l’argent, et il est prudent de s’y prendre de loin.

moi

Vous donnerez peu de soin à votre femme ?

lui

Aucun, s’il vous plaît. Le meilleur procédé, je crois, qu’on puisse avoir pour sa chère moitié, c’est de faire ce qui lui convient. À votre avis, la société ne serait-elle pas fort amusante, si chacun y était à sa chose ?

moi

Pourquoi pas ? la soirée n’est jamais plus belle pour moi que quand je suis content de ma matinée.

lui

Et pour moi aussi.

moi

Ce qui rend les gens du monde si délicats sur leurs amusements, c’est leur profonde oisiveté.

lui

Ne croyez pas cela ; ils s’agitent beaucoup.

moi

Comme ils ne se lassent jamais, ils ne se délassent jamais.

lui

Ne croyez pas cela, ils sont sans cesse excédés.

moi

Le plaisir est toujours une affaire pour eux et jamais un besoin.

lui

Tant mieux ; le besoin est toujours une peine.

moi

Ils usent tout. Leur âme s’hébète, l’ennui s’en empare. Celui qui leur ôterait la vie au milieu de leur abondance accablante, les servirait ; c’est qu’ils ne connaissent du bonheur que la partie qui s’émousse le plus vite. Je ne méprise pas les plaisirs des sens, j’ai un palais aussi, et il est flatté d’un mets délicat ou d’un vin délicieux ; j’ai un cœur et des yeux, et j’aime à voir une jolie femme, j’aime à sentir sous ma main la fermeté et la rondeur de sa gorge, à presser ses lèvres des miennes, à puiser la volupté dans ses regards, et à expirer entre ses bras ; quelquefois avec mes amis une partie de débauche, même un peu tumultueuse, ne me déplaît pas ; mais, je ne vous dissimulerai pas, il m’est infiniment plus doux encore d’avoir secouru le malheureux, d’avoir terminé une affaire épineuse, donné un conseil salutaire, fait une lecture agréable, une promenade avec un homme ou une femme chère à mon cœur, passé quelques heures instructives avec mes enfants, écrit une bonne page, rempli les devoirs de mon état, dit à celle que j’aime quelques choses tendres et douces qui amènent ses bras autour de mon cou. Je connais telle action que je voudrais avoir faite pour tout ce que je possède ; c’est un sublime ouvrage que Mahomet, j’aimerais mieux avoir réhabilité la mémoire des Calas. Une personne de ma connaissance s’était réfugiée à Carthagène ; c’était un cadet de famille dans un pays où la coutume transfère tout le bien aux aînés. Là il apprend que son aîné, enfant gâté, après avoir dépouillé son père et sa mère trop faciles de tout ce qu’ils possédaient, les avait expulsés de leur château et que les bons vieillards languissaient indigents dans une petite ville de la province. Que fait alors ce cadet, qui, traité durement par ses parents, était allé tenter la fortune au loin ? Il leur envoie des secours ; il se hâte d’arranger ses affaires, il revient opulent, il ramène son père et sa mère dans leur domicile, il marie ses sœurs. Ah ! mon cher Rameau, cet homme regardait cet intervalle comme le plus heureux de sa vie, c’est les larmes aux yeux qu’il m’en parlait, et moi je sens en vous faisant ce récit mon cœur se troubler de joie et le plaisir me couper la parole.

lui

Vous êtes des êtres bien singuliers !

moi

Vous êtes des êtres bien à plaindre, si vous n’imaginez pas qu’on s’est élevé au-dessus du sort, et qu’il est impossible d’être malheureux à l’abri de deux belles actions telles que celles-ci.

lui

Voilà une espèce de félicité avec laquelle j’aurais de la peine à me familiariser, car on la rencontre rarement. Mais, à votre compte, il faudrait donc être d’honnêtes gens ?

moi

Pour être heureux, assurément.

lui

Cependant je vois une infinité d’honnêtes gens qui ne sont pas heureux et une infinité de gens qui sont heureux sans être honnêtes.

moi

Il vous semble.

lui

Et n’est-ce pas pour avoir eu du sens commun et de la franchise un moment que je ne sais où aller souper ce soir ?

moi

Oh non ! c’est pour n’en avoir pas toujours eu ; c’est pour n’avoir pas senti de bonne heure qu’il fallait d’abord se faire une ressource indépendante de la servitude.

lui

Indépendante ou non, celle que je me suis faite est au moins la plus aisée.

moi

Et la moins sûre et la moins honnête.

lui

Mais la plus conforme à mon caractère de fainéant, de sot, de vaurien.

moi

D’accord.

lui

Et puisque je puis faire mon bonheur par des vices qui me sont naturels, que j’ai acquis sans travail, que je conserve sans effort, qui cadrent avec les mœurs de ma nation, qui sont du goût de ceux qui me protègent, et plus analogues à leurs petits besoins particuliers que des vertus qui les gêneraient en les accusant depuis le matin jusqu’au soir, il serait bien singulier que j’allasse me tourmenter comme une âme damnée pour me bistourner et me faire autre que je ne suis ; pour me donner un caractère étranger au mien, des qualités très estimables, j’y consens pour ne pas disputer, mais qui me coûteraient beaucoup à acquérir, à pratiquer, ne me mèneraient à rien, peut-être à pis que rien, par la satire continuelle des riches auprès desquels les gueux comme moi ont à chercher leur vie. On loue la vertu, mais on la hait, mais on la fuit, mais elle gèle de froid, et dans ce monde il faut avoir les pieds chauds. Et puis cela me donnerait de l’humeur infailliblement ; car pourquoi voyons-nous si fréquemment les dévots si durs, si fâcheux, si insociables ? C’est qu’ils se sont imposé une tâche qui ne leur est pas naturelle ; ils souffrent, et quand on souffre on fait souffrir les autres : ce n’est pas là mon compte ni celui de mes protecteurs ; il faut que je sois gai, souple, plaisant, bouffon, drôle. La vertu se fait respecter, et le respect est incommode ; la vertu se fait admirer, et l’admiration n’est pas amusante. J’ai affaire à des gens qui s’ennuient, et il faut que je les fasse rire. Or c’est le ridicule et la folie qui font rire, il faut donc que je sois ridicule et fou, et quand la nature ne m’aurait pas fait tel, le plus court serait de le paraître. Heureusement je n’ai pas besoin d’être hypocrite ; il y en a déjà tant de toutes les couleurs, sans compter ceux qui le sont avec eux-mêmes. Ce chevalier de La Morlière64, qui retape son chapeau sur son oreille, qui porte la tête au vent, qui vous regarde le passant par-dessus l’épaule, qui fait battre une longue épée sur sa cuisse, qui a l’insulte toute prête pour celui qui n’en porte point et qui semble adresser un défi à tout venant ; que fait-il ? tout ce qu’il peut pour se persuader qu’il est un homme de cœur, mais il est lâche. Offrez-lui une croquignole sur le bout du nez, et il la recevra en douceur. Voulez-vous lui faire baisser le ton ? Élevez-le, montrez-lui votre canne ou appliquez votre pied entre ses fesses. Tout étonné de se trouver un lâche, il vous demandera qui est-ce qui vous l’a appris, d’où vous le savez ? lui-même l’ignorait le moment précédent ; une longue et habituelle singerie de bravoure lui en avait imposé, il avait tant fait les mines qu’il croyait la chose.

Et cette femme65 qui se mortifie, qui visite les prisons, qui assiste à toutes les assemblées de charité, qui marche les yeux baissés, qui n’oserait regarder un homme en face, sans cesse en garde contre la séduction de ses sens ; tout cela empêche-t-il que son cœur ne brûle, que des soupirs ne lui échappent, que son tempérament ne s’allume, que les désirs ne l’obsèdent, et que son imagination ne lui retrace, la nuit, les scènes du Portier des Chartreux, les postures de l’Arétin ? Alors que devient-elle ? qu’en pense sa femme de chambre lorsqu’elle se lève en chemise et qu’elle vole au secours de sa maîtresse qui se meurt ? Justine, allez vous recoucher, ce n’est pas vous que votre maîtresse appelle dans son délire.

Et l’ami Rameau, s’il se mettait un jour à marquer du mépris pour la fortune, les femmes, la bonne chère, l’oisiveté, à catoniser, que serait-il ? un hypocrite. Il faut que Rameau soit ce qu’il est, un brigand heureux avec des brigands opulents et non un fanfaron de vertu ou même un homme vertueux, mangeant sa croûte de pain, seul ou à côté des gueux. Et pour le trancher net, je ne m’accommode point de votre félicité, ni du bonheur de quelques visionnaires comme vous.

moi

Je vois, mon cher, que vous ignorez ce que c’est, et que vous n’êtes pas même fait pour l’apprendre.

lui

Tant mieux, mordieu ! tant mieux ; cela me ferait crever de faim, d’ennui et de remords peut-être.

moi

D’après cela, le seul conseil que j’aie à vous donner, c’est de rentrer bien vite dans la maison d’où vous vous êtes imprudemment fait chasser.

lui

Et de faire ce que vous ne désapprouvez pas au simple, et qui me répugne un peu au figuré66 ?

moi

Quelle singularité !

lui

Il n’y a rien de singulier à cela ; je veux bien être abject, mais je veux que ce soit sans contrainte. Je veux bien descendre de ma dignité… Vous riez ?

moi

Oui, votre dignité me fait rire.

lui

Chacun a la sienne. Je veux bien oublier la mienne, mais à ma discrétion et non à l’ordre d’autrui. Faut-il qu’on puisse me dire : Rampe, et que je sois obligé de ramper ? C’est l’allure du ver, c’est la mienne ; nous la suivons l’un et l’autre quand on nous laisse aller, mais nous nous redressons quand on nous marche sur la queue ; on m’a marché sur la queue, et je me redresserai. Et puis vous n’avez pas d’idée de la pétaudière dont il s’agit. Imaginez un mélancolique et maussade personnage, dévoré de vapeurs, enveloppé dans deux ou trois tours de sa robe de chambre ; qui se déplaît à lui-même, à qui tout déplaît ; qu’on fait avec peine sourire en se disloquant le corps et l’esprit en cent manières diverses, qui considère froidement les grimaces plaisantes de mon visage et celles de mon jugement qui sont plus plaisantes encore ; car, entre nous, ce père Noël, ce vilain bénédictin, si renommé pour les grimaces, malgré ses succès à la cour, n’est, sans me vanter ni lui non plus, en comparaison de moi qu’un polichinelle de bois. J’ai beau me tourmenter pour atteindre au sublime des petites maisons, rien n’y fait. Rira-t-il ? ne rira-t-il pas ? voilà ce que je suis forcé de me dire au milieu de mes contorsions, et vous pouvez juger combien cette incertitude nuit au talent. Mon hypocondre, la tête renfoncée dans un bonnet de nuit qui lui couvre les yeux, a l’air d’une pagode immobile à laquelle on aurait attaché un fil au menton, d’où il descendrait jusque sous son fauteuil. On attend que le fil se tire, et il ne se tire point, ou s’il arrive que la mâchoire s’entr’ouvre, c’est pour vous articuler un mot désolant, un mot qui vous apprend que vous n’avez point été aperçu, et que toutes vos singeries sont perdues. Ce mot est la réponse à une question que vous lui aurez faite il y a quatre jours ; ce mot dit, le ressort mastoïde se détend, et la mâchoire se referme.

Puis il se mit à contrefaire son homme. Il s’était placé dans une chaise, la tête fixe, le chapeau jusque sur les paupières, les yeux demi-clos, les bras pendants, remuant sa mâchoire comme un automate, et disant : « Oui, vous avez raison, mademoiselle, il faut mettre de la finesse là. »

C’est que cela décide, que cela décide toujours et sans appel, le soir, le matin, à la toilette, à dîner, au café, au jeu, au théâtre, à souper, au lit, et, Dieu me le pardonne, je crois, entre les bras de sa maîtresse. Je ne suis pas à portée d’entendre ces dernières décisions-ci, mais je suis diablement las des autres… Triste, obscur, et tranché comme le destin, tel est notre patron.

Vis-à-vis c’est une bégueule qui joue l’importance, à qui l’on se résoudrait à dire qu’elle est jolie, parce qu’elle l’est encore, quoiqu’elle ait sur le visage quelques gales par-ci par-là, et qu’elle coure après le volume de Mme Couvillon67. J’aime les chairs quand elles sont belles ; mais aussi trop est trop, et le mouvement est si essentiel à la matière ! Item, elle est plus méchante, plus fière et plus bête qu’une oie. Item, elle veut avoir de l’esprit. Item, il faut lui persuader qu’on lui en croit comme à personne. Item, cela ne sait rien, et cela décide aussi. Item, il faut applaudir à ses décisions des pieds et des mains, sauter d’aise, se transir d’admiration : « Que cela est beau, délicat, bien dit, finement vu, singulièrement senti ! où les femmes prennent-elles cela ? Sans étude, par la seule force de l’instinct, par la seule lumière naturelle ! cela tient du prodige. Et puis qu’on vienne nous dire que l’expérience, l’étude, la réflexion, l’éducation y font quelque chose… » Et autres pareilles sottises, et pleurer de joie ; dix fois la journée se courber, un genou fléchi en devant, l’autre jambe tirée en arrière, les bras étendus vers la déesse, chercher son désir dans ses yeux, rester suspendu à sa lèvre, attendre son ordre et partir comme un éclair. Qui est-ce qui veut s’assujettir à un rôle pareil, si ce n’est le misérable qui trouve là, deux ou trois fois la semaine, de quoi calmer la tribulation de ses intestins ! Que penser des autres, tels que le Palissot, le Fréron, le Poinsinet68, le Baculard69 qui ont quelque chose, et dont les bassesses ne peuvent s’excuser par le borborygme d’un estomac qui souffre ?

moi

Je ne vous aurais jamais cru si difficile.

lui

Je ne le suis pas. Au commencement je voyais faire les autres, et je faisais comme eux, même un peu mieux, parce que je suis plus franchement impudent, meilleur comédien, plus affamé, fourni de meilleurs poumons. Je descends apparemment en droite ligne du fameux Stentor…

Et pour me donner une juste idée de la force de ce viscère, il se mit à tousser d’une violence à ébranler les vitres du café, et à suspendre l’attention des joueurs d’échecs.

moi

Mais à quoi bon ce talent ?

lui

Vous ne le devinez pas ?

moi

Non, je suis un peu borné.

lui

Supposez la dispute engagée et la victoire incertaine ; je me lève, et déployant mon tonnerre, je dis : « Cela est comme mademoiselle l’assure… c’est là ce qui s’appelle juger ! Je le donne en cent à tous nos beaux esprits. L’expression est de génie. » Mais il ne faut pas toujours approuver de la même manière ; on serait monotone, on aurait l’air faux, on deviendrait insipide. On ne se sauve de là que par du jugement, de la fécondité ; il faut savoir préparer et placer ses tons majeurs et péremptoires, saisir l’occasion et le moment. Lors, par exemple, qu’il y a partage entre les sentiments, que la dispute s’est élevée à son dernier degré de violence, qu’on ne s’entend plus, que tous parlent à la fois, il faut être placé à l’écart, dans l’angle de l’appartement le plus éloigné du champ de bataille, avoir préparé son explosion par un long silence, et tomber subitement, comme une Comminge70, au milieu des contendants ; personne n’a cet art comme moi. Mais où je suis surprenant, c’est dans l’opposé : j’ai des petits tons que j’accompagne d’un sourire, une variété infinie de mines approbatives ; là, le nez, la bouche, le front, les yeux entrent en jeu ; j’ai une souplesse de reins, une manière de contourner l’épine du dos, de hausser ou de baisser les épaules, d’étendre les doigts, d’incliner la tête, de fermer les yeux et d’être stupéfait comme si j’avais entendu descendre du ciel une voix angélique et divine ; c’est là ce qui flatte. Je ne sais si vous saisissez bien toute l’énergie de cette dernière attitude-là ; je ne l’ai point inventée, mais personne ne m’a surpassé dans l’exécution. Voyez, voyez.

moi

Il est vrai que cela est unique.

lui

Croyez-vous qu’il y ait cervelle de femme un peu vaine qui tienne à cela ?

moi

Non, il faut convenir que vous avez porté le talent de faire le fou et de s’avilir aussi loin qu’il est possible.

lui

Ils auront beau faire, tous tant qu’ils sont, ils n’en viendront jamais là ; le meilleur d’entre eux, Palissot, par exemple, ne sera jamais qu’un bon écolier. Mais si ce rôle amuse d’abord, et si l’on goûte quelque plaisir à se moquer en dedans de la bêtise de ceux qu’on enivre, à la longue cela ne pique plus ; et puis, après un certain nombre de découvertes, on est obligé de se répéter, l’esprit et l’art ont leurs limites ; il n’y a que Dieu et quelques génies rares pour qui la carrière s’étend à mesure qu’ils y avancent. Bouret en est un peut-être : il y a de celui-ci des traits qui m’en donnent à moi, oui, à moi-même, la plus sublime idée. Le petit chien, le livre de la félicité, les flambeaux sur la route de Versailles sont de ces choses qui me confondent et m’humilient ; ce serait capable de dégoûter du métier.

moi

Que voulez-vous dire avec votre petit chien ?

lui

D’où venez-vous donc ? Quoi ! sérieusement, vous ignorez comment cet homme rare s’y prit pour détacher de lui et attacher au garde des sceaux71 un petit chien qui plaisait à celui-ci ?

moi

Je l’ignore, je le confesse.

lui

Tant mieux. C’est une des plus belles choses qu’on ait imaginées ; toute l’Europe en a été émerveillée, et il n’y a pas un courtisan dont elle n’ait excité l’envie. Vous qui ne manquez pas de sagacité, voyons comment vous vous y seriez pris à sa place. Songez que Bouret était aimé de son chien ; songez que le vêtement bizarre du ministre effrayait le petit animal ; songez qu’il n’avait que huit jours pour vaincre les difficultés. Il faut connaître toutes les conditions du problème pour bien sentir le mérite de la solution. Eh bien !

moi

Eh bien ; il faut que je vous avoue que, dans ce genre, les choses les plus faciles m’embarrassent.

lui

Écoutez (me dit-il en me frappant un petit coup sur l’épaule, car il est familier), écoutez et admirez. Il se fait faire un masque qui ressemble au garde des sceaux ; il emprunte d’un valet de chambre la volumineuse simarre ; il se couvre le visage du masque ; il endosse la simarre. Il appelle son chien, il le caresse, il lui donne la gimblette ; puis tout à coup changeant de décoration, ce n’est plus le garde des sceaux, c’est Bouret qui appelle son chien et qui le fouette. En moins de deux ou trois jours de cet exercice continu du matin au soir, le chien sait fuir Bouret le financier et courir à Bouret garde des sceaux ; mais je suis trop bon ; vous êtes un profane qui ne méritez pas d’être instruit des miracles qui s’opèrent à côté de vous.

moi

Malgré cela, je vous prie, le livre, les flambeaux72 ?

lui

Non, non. Adressez-vous aux pavés qui vous diront ces choses-là, et profitez de la circonstance qui nous a rapprochés, pour apprendre des choses que personne ne sait que moi.

moi

Vous avez raison.

lui

Emprunter la robe et la perruque, j’avais oublié la perruque du garde des sceaux ! se faire un masque qui lui ressemble ! le masque surtout me tourne la tête. Aussi cet homme jouit-il de la plus haute considération ; aussi possède-t-il des millions73. Il y a des croix de Saint-Louis qui n’ont pas de pain ; aussi pourquoi courir après la croix, au hasard de se faire échiner, et ne pas se tourner vers un état sans péril74, qui ne manque jamais sa récompense ? Voilà ce qui s’appelle aller au grand. Ces modèles-là sont décourageants ; on a pitié de soi, et l’on s’ennuie. Le masque ! le masque ! Je donnerais un de mes doigts pour avoir trouvé le masque.

moi

Mais avec cet enthousiasme pour les belles choses et cette facilité de génie que vous possédez, est-ce que vous n’avez rien inventé ?

lui

Pardonnez-moi ; par exemple, l’attitude admirative du dos dont je vous ai parlé ; je la regarde comme mienne, quoiqu’elle puisse peut-être m’être contestée par des envieux. Je crois bien qu’on l’a employée auparavant ; mais qui est-ce qui a senti combien elle était commode pour rire en dessous de l’impertinent qu’on admirait ! J’ai plus de cent façons d’entamer la séduction d’une jeune fille, à côté de la mère, sans que celle-ci s’en aperçoive, et même de la rendre complice. À peine entrais-je dans la carrière, que je dédaignai toutes les manières vulgaires de glisser un billet doux ; j’ai dix moyens de me le faire arracher, et parmi ces moyens j’ose me flatter qu’il y en a de nouveaux. Je possède surtout le talent d’encourager un jeune homme timide ; j’en ai fait réussir qui n’avaient ni esprit ni figure. Si cela était écrit, je crois qu’on m’accorderait quelque génie.

moi

Vous ferait un honneur singulier75.

lui

Je n’en doute pas.

moi

À votre place, je jetterais ces choses-là sur le papier. Ce serait dommage qu’elles se perdissent.

lui

Il est vrai, mais vous ne soupçonnez pas combien je fais peu de cas de la méthode et des préceptes. Celui qui a besoin d’un protocole n’ira jamais loin ; les génies lisent peu, pratiquent beaucoup, et se font d’eux-mêmes. Voyez César, Turenne, Vauban, la marquise de Tencin, son frère le cardinal, et le secrétaire de celui-ci, l’abbé Trublet. Et Bouret ? Qui est-ce qui a donné des leçons à Bouret ? Personne, c’est la nature qui forme ces hommes rares-là. Croyez-vous que l’histoire du chien et du masque soit écrite quelque part ?

moi

Mais à vos heures perdues, lorsque l’angoisse de votre estomac vide ou la fatigue de votre estomac surchargé éloigne le sommeil…

lui

J’y penserai. Il vaut mieux écrire de grandes choses que d’en exécuter de petites. Alors l’âme s’élève, l’imagination s’échauffe, s’enflamme et s’étend, au lieu qu’elle se rétrécit à s’étonner, auprès de la petite Hus, des applaudissements que ce sot public s’obstine à prodiguer à cette minaudière de Dangeville qui joue si platement, qui marche presque courbée en deux sur la scène, qui a l’affectation de regarder sans cesse dans les yeux de celui à qui elle parle et de jouer en dessous, et qui prend elle-même ses grimaces pour de la finesse, son petit trotter pour de la grâce ; à cette emphatique Clairon qui est plus maigre, plus apprêtée, plus étudiée, plus empesée qu’on ne saurait dire. Cet imbécile parterre les claque à tout rompre et ne s’aperçoit pas que nous sommes un peloton d’agréments (il est vrai que le peloton grossit un peu, mais qu’importe ?), que nous avons la plus belle peau, les plus beaux yeux, le plus joli bec, peu d’entrailles à la vérité, une démarche qui n’est pas légère, mais qui n’est pas non plus aussi gauche qu’on le dit. Pour le sentiment, en revanche, il n’en est aucune à qui nous ne damions le pion.

moi

Comment dites-vous tout cela ? est-ce ironie ou vérité ?

lui

Le mal est que ce diable de sentiment est tout en dedans, et qu’il n’en transpire pas une lueur au-dehors ; mais moi qui vous parle, je sais, et je sais bien qu’elle en a. Si ce n’est pas cela précisément, c’est quelque chose comme cela. Il faut voir, quand l’humeur nous prend, comme nous traitons les valets, comme les femmes de chambre sont souffletées, comme nous menons à grands coups de pied les parties casuelles76 pour peu qu’elles s’écartent du respect qui nous est dû. C’est un petit diable, vous dis-je, tout plein de sentiment et de dignité… Oh çà, vous ne savez où vous en êtes, n’est-ce pas ?

moi

J’avoue que je ne saurais démêler si c’est de bonne foi ou méchamment que vous parlez. Je suis un bonhomme ; ayez la bonté d’en user avec moi plus rudement et de laisser là votre art.

lui

Cela, c’est ce que nous débitons à la petite Hus, de la Dangeville, et de la Clairon, mêlé par-ci par-là de quelques mots qui vous donnent l’éveil. Je consens que vous me preniez pour un vaurien, mais non pour un sot, et il n’y aurait qu’un sot ou un homme perdu d’amour qui pût dire sérieusement tant d’impertinences.

moi

Mais comment se résout-on à les dire ?

lui

Cela ne se fait pas tout d’un coup ; mais petit à petit on y vient. Ingenii largitor venter.

moi

Il faut être pressé d’une cruelle faim.

lui

Cela se peut ; cependant, quelque fortes qu’elles vous paraissent, croyez que ceux à qui elles s’adressent sont plutôt accoutumés à les entendre que nous à les hasarder.

moi

Est-ce qu’il y a là quelqu’un qui ait le courage d’être de votre avis ?

lui

Qu’appelez-vous quelqu’un ? C’est le sentiment et le langage de toute la société.

moi

Ceux d’entre vous qui ne sont pas de grands vauriens, doivent être de grands sots.

lui

Des sots, là ? je vous jure qu’il n’y en a qu’un, c’est celui qui nous fête pour lui en imposer.

moi

Mais comment s’en laisse-t-on si grossièrement imposer ? Car enfin la supériorité des talents de la Dangeville et de la Clairon est décidée.

lui

On avale à pleine gorgée le mensonge qui nous flatte, et l’on boit goutte à goutte une vérité qui nous est amère. Et puis nous avons l’air si pénétré, si vrai !

moi

Il faut cependant que vous ayez péché une fois contre les principes de l’art, et qu’il vous soit échappé par mégarde quelques-unes de ces vérités amères qui blessent ; car en dépit du rôle misérable, abject, vil, abominable que vous faites, je crois qu’au fond vous avez l’âme délicate.

lui

Moi, point du tout. Que le diable m’emporte si je sais au fond ce que je suis. En général, j’ai l’esprit rond comme une boule, et le caractère franc comme l’osier. Jamais faux, pour peu que j’aie d’intérêt d’être vrai, jamais vrai pour peu que j’aie d’intérêt d’être faux. Je dis les choses comme elles me viennent ; sensées, tant mieux ; impertinentes, on n’y prend pas garde. J’use en plein de mon franc parler. Je n’ai pensé de ma vie, ni avant que de dire, ni en disant, ni après avoir dit ; aussi je n’offense personne.

moi

Mais cela vous est pourtant arrivé avec les honnêtes gens chez qui vous viviez, et qui avaient pour vous tant de bontés.

lui

Que voulez-vous ? c’est un malheur, un mauvais moment comme il y en a dans la vie. Point de félicité continue ; j’étais trop bien, cela ne pouvait durer. Nous avons, comme vous savez, la compagnie la plus nombreuse et la mieux choisie. C’est une école d’humanité, le renouvellement de l’antique hospitalité : tous les poètes qui tombent, nous les ramassons ; nous eûmes Palissot, après sa Zarès77, Bret après le Faux Généreux78 ; tous les musiciens décriés, tous les auteurs qu’on ne lit point, toutes les actrices sifflées, tous les acteurs hués, un tas de pauvres honteux, plats parasites à la tête desquels j’ai l’honneur d’être, brave chef d’une troupe timide. C’est moi qui les exhorte à manger la première fois qu’ils viennent, c’est moi qui demande à boire pour eux ; ils tiennent si peu de place ! Quelques jeunes gens déguenillés qui ne savent où donner de la tête, mais qui ont de la figure ; d’autres scélérats qui cajolent le patron et qui l’endorment, afin de glaner après lui sur la patronne. Nous paraissons gais ; mais au fond nous avons tous de l’humeur et grand appétit. Des loups ne sont pas plus affamés ; des tigres ne sont pas plus cruels. Nous dévorons comme des loups, lorsque la terre a été longtemps couverte de neige ; nous déchirons comme des tigres tout ce qui réussit. Quelquefois les cohues Bertin, Mésenge et Villemorien79 se réunissent, c’est alors qu’il se fait un beau bruit dans la ménagerie. Jamais on ne vit tant de bêtes tristes, acariâtres, malfaisantes et courroucées. On n’entend que les noms de Buffon, de Duclos, de Montesquieu, de Rousseau, de Voltaire, de D’Alembert, de Diderot. Et Dieu sait de quelles épithètes ils sont accompagnés. Nul n’aura de l’esprit s’il n’est aussi sot comme nous. C’est là que le plan de la comédie des Philosophes a été conçu ; la scène du colporteur, c’est moi qui l’ai fournie, d’après la Théologie en quenouille80. Vous n’êtes pas épargné là plus qu’un autre.

moi

Tant mieux ! peut-être me fait-on plus d’honneur que je n’en mérite. Je serais humilié si ceux qui disent du mal de tant d’habiles et honnêtes gens s’avisaient de dire du bien de moi.

lui

Nous sommes beaucoup, et il faut que chacun paye son écot ; après le sacrifice des grands animaux nous immolons les autres.

moi

Insulter la science et la vertu pour vivre, voilà du pain bien cher !

lui

Je vous l’ai déjà dit, nous sommes sans conséquence ; nous injurions tout le monde et nous n’affligeons personne. Nous avons quelquefois le pesant abbé d’Olivet, le gros abbé Le Blanc, l’hypocrite Batteux ; le gros abbé n’est méchant qu’avant dîner. Son café pris, il se jette dans un fauteuil, les pieds appuyés contre la tablette de la cheminée, et s’endort comme un vieux perroquet sur son bâton. Si le vacarme devient violent, il bâille, étend ses bras, il frotte ses yeux et dit : « Eh bien, qu’est-ce, qu’est-ce ?

— Il s’agit de savoir si Piron a plus d’esprit que Voltaire.

— Entendons-nous, c’est de l’esprit que vous dites ? il ne s’agit pas de goût ? Car du goût, votre Piron ne s’en doute pas.

— Ne s’en doute pas ?

— Non… »

Et puis nous voilà embarqués dans une dissertation sur le goût. Alors le patron fait signe de la main qu’on l’écoute, car c’est surtout de goût qu’il se pique. « Le goût, dit-il… le goût est une chose… » Ma foi, je ne sais quelle chose il disait que c’était ni lui non plus81.

Nous avons quelquefois l’ami Robbé, il nous régale de ses contes équivoques, des miracles des convulsionnaires, dont il a été le témoin oculaire, et de quelques chants de son poème sur un sujet qu’il connaît à fond82. Je hais ses vers, mais j’aime à l’entendre réciter, il a l’air d’un énergumène. Tous s’écrient autour de lui : « Voilà ce qu’on appelle un poète !… » Entre nous, cette poésie-là n’est qu’un charivari de toutes sortes de bruits confus, le ramage barbare des habitants de la tour de Babel.

Il nous vient aussi un certain niais83, qui a l’air plat et bête, mais qui a de l’esprit comme un démon et qui est plus malin qu’un vieux singe. C’est une de ces figures qui appellent la plaisanterie et les nasardes, et que Dieu fit pour la correction des gens qui jugent à la mine, et à qui leur miroir aurait dû apprendre qu’il est aussi aisé d’être un homme d’esprit et d’avoir l’air d’un sot, que de cacher un sot sous une physionomie spirituelle. C’est une lâcheté bien commune que celle d’immoler un bon homme à l’amusement des autres ; on ne manque jamais de s’adresser à celui-ci. C’est un piège que nous tendons aux nouveaux venus, et je n’en ai presque pas vu un seul qui n’y donnât…

J’étais quelquefois surpris de la justesse des observations de ce fou sur les hommes et sur les caractères, et je le lui témoignai.

lui

C’est, me répondit-il, qu’on tire parti de la mauvaise compagnie comme du libertinage ; on est dédommagé de la perte de son innocence par celle de ses préjugés : dans la société des méchants, où le vice se montre à masque levé, on apprend à les connaître ; et puis j’ai un peu lu.

moi

Qu’avez-vous lu ?

lui

J’ai lu et je lis, et relis sans cesse Théophraste, La Bruyère et Molière.

moi

Ce sont d’excellents livres.

lui

Ils sont bien meilleurs qu’on ne pense ; mais qui est-ce qui sait les lire ?

moi

Tout le monde, selon la mesure de son esprit.

lui

Presque personne. Pourriez-vous me dire ce qu’on y cherche ?

moi

L’amusement et l’instruction.

lui

Mais quelle instruction ? car c’est là le point.

moi

La connaissance de ses devoirs, l’amour de la vertu, la haine du vice.

lui

Moi j’y recueille tout ce qu’il faut faire et tout ce qu’il ne faut pas dire. Ainsi quand je lis l’Avare, je me dis : Sois avare si tu veux, mais garde-toi de parler comme l’avare. Quand je lis le Tartuffe, je me dis : Sois hypocrite si tu veux, mais ne parle pas comme l’hypocrite. Garde des vices qui te sont utiles ; mais n’en aie ni le ton, ni les apparences qui te rendraient ridicule. Pour te garantir de ce ton, de ces apparences, il faut les connaître ; or, ces auteurs en ont fait des peintures excellentes. Je suis moi et je reste ce que je suis, mais j’agis et je parle comme il convient. Je ne suis pas de ces gens qui méprisent les moralistes ; il y a beaucoup à profiter, surtout avec ceux qui ont mis la morale en action. Le vice ne blesse les hommes que par intervalles ; les caractères du vice les blessent du matin au soir. Peut-être vaudrait-il mieux être un insolent que d’en avoir la physionomie ; l’insolent de caractère n’insulte que de temps en temps, l’insolent de physionomie insulte toujours. Au reste, n’allez pas imaginer que je sois le seul lecteur de mon espèce ; je n’ai d’autre mérite ici que d’avoir fait, par système, par justesse d’esprit, par une vue raisonnable et vraie, ce que la plupart des autres font par instinct. De là vient que leurs lectures ne les rendent pas meilleurs que moi, mais qu’ils restent ridicules en dépit d’eux ; au lieu que je ne le suis que quand je veux, et que je les laisse alors loin derrière moi ; car le même art qui m’apprend à me sauver du ridicule en certaines occasions, m’apprend aussi dans d’autres à l’attraper heureusement. Je me rappelle alors tout ce que les autres ont dit, tout ce que j’ai lu, et j’y ajoute tout ce qui sort de mon fonds qui est en ce genre d’une fécondité surprenante.

moi

Vous avez bien fait de me révéler ces mystères, sans quoi je vous aurais cru en contradiction.

lui

Je n’y suis point, car pour une fois où il faut éviter le ridicule, heureusement il y en a cent où il faut s’en donner. Il n’y a pas de meilleur rôle auprès des grands que celui de fou. Longtemps il y a eu le fou du roi en titre, en aucun il n’y a eu en titre le sage du roi. Moi, je suis le fou de Bertin et de beaucoup d’autres, le vôtre peut-être dans ce moment, ou peut-être vous le mien : celui qui serait sage n’aurait point de fou ; celui donc qui a un fou n’est pas sage ; s’il n’est pas sage il est fou ; et peut-être, fût-il le roi, le fou de son fou. Au reste, souvenez-vous que dans un sujet aussi variable que les mœurs, il n’y a rien d’absolument, d’essentiellement, de généralement vrai ou faux ; sinon qu’il faut être ce que l’intérêt veut qu’on soit, bon ou mauvais, sage ou fou, décent ou ridicule, honnête ou vicieux. Si par hasard la vertu avait conduit à la fortune, ou j’aurais été vertueux, ou j’aurais simulé la vertu comme un autre ; on m’a voulu ridicule et je me le suis fait ; pour vicieux, nature seule en avait fait les frais. Quand je dis vicieux, c’est pour parler votre langue, car si nous venions à nous expliquer, il pourrait arriver que vous appelassiez vice ce que j’appelle vertu, et vertu ce que j’appelle vice.

Nous avons aussi les auteurs de l’Opéra-Comique, leurs acteurs et leurs actrices, et plus souvent leurs entrepreneurs Corbie, Moette, tous gens de ressource et d’un mérite supérieur.

Et j’oubliais les grands critiques de la littérature, l’Avant-Coureur, les Petites-Affiches, l’Année littéraire, l’Observateur littéraire, le Censeur hebdomadaire, toute la clique des feuillistes.

moi

L’Année littéraire ! l’Observateur littéraire ! Cela ne se peut ; ils se détestent.

lui

Il est vrai ; mais tous les gueux se réconcilient à la gamelle. Ce maudit Observateur littéraire, que le diable l’eût emporté lui et ses feuilles ! C’est ce chien de petit prêtre avare84, puant et usurier, qui est la cause de mon désastre. Il parut sur notre horizon hier pour la première fois ; il arriva à l’heure qui nous chasse tous de nos repaires, l’heure du dîner. Quand il fait mauvais temps, heureux celui d’entre nous qui a la pièce de vingt-quatre sols dans sa poche pour payer le fiacre ! Tel s’est moqué de son confrère qui était arrivé le matin crotté jusqu’à l’échine, et mouillé jusqu’aux os, qui, le soir, rentre chez lui dans le même état. Il y en eut un, je ne sais plus lequel, qui eut, il y a quelques mois, un démêlé violent avec le Savoyard qui s’est établi à notre porte ; ils étaient en compte courant : le créancier voulait que son débiteur se liquidât, et celui-ci n’était pas en fonds et cependant il ne pouvait monter sans passer par les mains de l’autre.

On sert, on fait les honneurs de la table à l’abbé, on le place au haut bout. J’entre ; je l’aperçois. « Comment, l’abbé, lui dis-je, vous présidez ? voilà qui est fort bien pour aujourd’hui, mais demain vous descendrez, s’il vous plaît, d’une assiette, après-demain, d’une autre assiette, et ainsi, d’assiette en assiette, soit à droite, soit à gauche, jusqu’à ce que de la place que j’ai occupée une fois avant vous ; Fréron, une fois après moi ; Dorat, une fois après Fréron ; Palissot, une fois après Dorat85, vous deveniez stationnaire auprès de moi, pauvre plat bougre comme vous, qui siedo sempre come un maestoso cazzo fra duoi coglioni. »

L’abbé, qui est bon diable, et qui prend tout bien, se mit à rire ; mademoiselle, pénétrée de mon observation et de la justesse de ma comparaison, se mit à rire ; tous ceux qui siégeaient à droite et à gauche de l’abbé, ou qu’il avait reculés d’un cran, se mirent à rire ; tout le monde rit, excepté monsieur, qui se fâche, et me tient des propos qui n’auraient rien signifié, si nous avions été seuls… « Rameau, vous êtes un impertinent.

— Je le sais bien, et c’est à cette condition que vous m’avez reçu.

— Un faquin.

— Comme un autre.

— Un gueux.

— Est-ce que je serais ici sans cela ?

— Je vous ferai chasser.

— Après dîner je m’en irai de moi-même…

— Je vous le conseille. »

On dîna ; je n’en perdis pas un coup de dent. Après avoir bien mangé, bu largement, car, après tout, il n’en aurait été ni plus ni moins, messer gaster est un personnage contre lequel je n’ai jamais boudé, je pris mon parti, et je me disposais à m’en aller ; j’avais engagé ma parole en présence de tant de monde, qu’il fallait bien la tenir. Je fus un temps considérable à rôder dans l’appartement, cherchant ma canne et mon chapeau où ils n’étaient pas, et comptant toujours que le patron se répandrait dans un nouveau torrent d’injures, que quelqu’un s’interposerait, et que nous finirions par nous raccommoder à force de nous fâcher. Je tournais, je tournais, car moi je n’avais rien sur le cœur ; mais le patron, lui, plus sombre et plus noir que l’Apollon d’Homère lorsqu’il décoche ses traits sur l’armée des Grecs, son bonnet une fois plus renfoncé que de coutume, se promenait en long et en large, le poing sous le menton. Mademoiselle s’approche de moi : « Mais, mademoiselle, qu’est-ce qu’il y a donc d’extraordinaire ? ai-je été différent aujourd’hui de moi-même ?

— Je veux qu’il sorte.

— Je sortirai… Je ne lui ai pas manqué.

— Pardonnez-moi ; on invite monsieur l’abbé, et…

— C’est lui qui s’est manqué à lui-même en invitant l’abbé, en me recevant, et avec moi tant d’autres bélîtres tels que moi…

— Allons, mon petit Rameau, il faut demander pardon à monsieur l’abbé.

— Je n’ai que faire de son pardon.

— Allons, allons, tout cela s’apaisera… »

On me prend par la main ; on m’entraîne vers le fauteuil de l’abbé ; j’étends les bras, je contemple l’abbé avec une espèce d’admiration, car qui est-ce qui a jamais demandé pardon à l’abbé ? « L’abbé, lui dis-je, l’abbé, tout ceci est bien ridicule, n’est-il pas vrai ? » Et puis je me mets à rire, et l’abbé aussi. Me voilà donc excusé de ce côté-là ; mais il fallait aborder l’autre, et ce que j’avais à lui dire était une autre paire de manches. Je ne sais plus trop comment je tournai mon excuse : « Monsieur, voilà ce fou…

— Il y a trop longtemps qu’il me fait souffrir ; je ne veux plus en entendre parler.

— Il est fâché…

— Oui, je suis très fâché.

— Cela ne lui arrivera plus.

— Qu’au premier faquin… »

Je ne sais s’il était dans un de ces jours d’humeur où mademoiselle craint d’en approcher, et n’ose le toucher qu’avec ses mitaines de velours, ou s’il entendit mal ce que je disais, ou si je dis mal, ce fut pis qu’auparavant. Que diable ! est-ce qu’il ne me connaît pas ? est-ce qu’il ne sait pas que je suis comme les enfants, et qu’il y a des circonstances où je laisse tout aller sous moi86 ? Et puis je crois, Dieu me pardonne, que je n’aurais pas un moment de relâche. On userait un pantin d’acier à tenir la ficelle du matin au soir et du soir au matin. Il faut que je les désennuie, c’est la condition, mais il faut que je m’amuse quelquefois. Au milieu de ces imbroglios il me passa par la tête une pensée funeste, une pensée qui me donna de la morgue, une pensée qui m’inspira de la fierté et de l’insolence ; c’est qu’on ne pouvait se passer de moi, que j’étais un homme essentiel.

moi

Oui, je crois que vous leur êtes très utile, mais qu’ils vous le sont encore davantage. Vous ne retrouverez pas, quand vous voudrez, une aussi bonne maison ; mais eux, pour un fou qui leur manque, ils en retrouveront cent.

lui

Cent fous comme moi ! monsieur le philosophe ; ils ne sont pas si communs. Oui, des plats fous. On est plus difficile en sottise qu’en talent ou en vertu. Je suis rare dans mon espèce, oui, très rare. À présent qu’ils ne m’ont plus, que font-ils ? ils s’ennuient comme des chiens. Je suis un sac inépuisable d’impertinences. J’avais à chaque instant une boutade qui les faisait rire aux larmes : j’étais pour eux les Petites-Maisons entières.

moi

Aussi vous aviez la table, le lit, l’habit, veste et culottes, les souliers et la pistole par mois.

lui

Voilà le beau côté, voilà le bénéfice ; mais des charges, vous n’en dites mot. D’abord, s’il était bruit d’une pièce nouvelle, quelque temps qu’il fît, il fallait fureter dans tous les greniers de Paris, jusqu’à ce que j’en eusse trouvé l’auteur ; que je me procurasse la lecture de l’ouvrage, et que j’insinuasse adroitement qu’il y avait un rôle qui serait supérieurement rendu par quelqu’un de ma connaissance.

« Et par qui, s’il vous plaît ?

— Par qui ? belle question ! ce sont les grâces, la gentillesse, la finesse.

— Vous voulez dire Mlle Dangeville ? Par hasard la connaîtriez-vous ?

— Oui, un peu, mais ce n’est pas elle.

— Et qui donc ? »

Je nommais tout bas.

« Elle !

— Oui, elle », répétais-je, un peu honteux, car j’ai quelquefois de la pudeur, et à ce nom il fallait voir comme la physionomie du poète s’allongeait, et d’autres fois comme on m’éclatait au nez. Cependant, bon gré mal gré qu’il en eût, il fallait que j’amenasse mon homme à dîner ; et lui qui craignait de s’engager, rechignait, remerciait. Il fallait voir comme j’étais traité quand je ne réussissais pas dans ma négociation : j’étais un butor, un sot, un balourd, je n’étais bon à rien ; je ne valais pas le verre d’eau qu’on me donnait à boire. C’était bien pis lorsqu’on jouait, et qu’il fallait aller intrépidement au milieu des huées d’un public qui juge bien, quoi qu’on en dise, faire entendre mes claquements de mains isolés, attacher les regards sur moi, quelquefois dérober les sifflets à l’actrice, et ouïr chuchoter à côté de soi : « c’est un des valets déguisés de celui qui couche. Ce maraud-là se taira-t-il ?… » On ignore ce qui peut déterminer à cela ; on croit que c’est ineptie, tandis que c’est un motif qui excuse tout.

moi

Jusqu’à l’infraction des lois civiles.

lui

À la fin cependant j’étais connu, et l’on disait : « Oh ! c’est Rameau… » Ma ressource était de jeter quelques mots ironiques qui sauvassent du ridicule mon applaudissement solitaire qu’on interprétait à contre-sens. Convenez qu’il faut un puissant intérêt pour braver ainsi le public assemblé, et que chacune de ces corvées valait mieux qu’un petit écu ?

moi

Que ne vous faisiez-vous prêter main-forte ?

lui

Cela m’arrivait aussi, et je glanais un peu là-dessus. Avant que de se rendre au lieu du supplice, il fallait se charger la mémoire des endroits brillants où il importait de donner le ton. S’il m’arrivait de les oublier ou de me méprendre, j’en avais le tremblement à mon retour ; c’était un vacarme dont vous n’avez pas d’idée. Et puis à la maison une meute de chiens à soigner ; il est vrai que je m’étais sottement imposé cette tâche ; des chats dont j’avais la surintendance. J’étais trop heureux si Micou me favorisait d’un coup de griffe qui déchirât ma manchette ou ma main. Criquette est sujette à la colique ; c’est moi qui lui frotte le ventre. Autrefois mademoiselle avait des vapeurs, ce sont aujourd’hui les nerfs. Je ne parle point d’autres indispositions légères dont on ne se gêne point devant moi. Pour ceci, passe, je n’ai jamais prétendu contraindre ; j’ai lu je ne sais où, qu’un prince surnommé le Grand, restait quelquefois appuyé sur le dossier de la chaise percée de sa maîtresse87. On en use à son aise avec ses familiers, et j’en étais ces jours-là plus que personne. Je suis apôtre de la familiarité et de l’aisance ; je les prêchais là d’exemple, sans qu’on s’en formalisât ; il n’y avait qu’à me laisser. Je vous ai ébauché le patron. Mademoiselle commence à devenir pesante, il faut entendre les bons contes qu’ils en font.

moi

Vous n’êtes pas de ces gens-là ?

lui

Pourquoi non ?

moi

C’est qu’il est au moins indécent de donner du ridicule à ses bienfaiteurs.

lui

Mais n’est-ce pas pis encore de s’autoriser de ses bienfaits pour avilir son protégé ?

moi

Mais si le protégé n’était pas vil par lui-même, rien ne donnerait au protecteur cette autorité.

lui

Mais si les personnages n’étaient pas ridicules par eux-mêmes, on n’en ferait pas de bons contes. Et puis est-ce ma faute s’ils s’encanaillent ? Est-ce ma faute, lorsqu’ils sont encanaillés, si on les trahit, si on les bafoue ? Quand on se résout à vivre avec des gens comme nous et qu’on a le sens commun, il y a je ne sais combien de noirceurs auxquelles il faut s’attendre. Quand on nous prend, ne nous connaît-on pas pour ce que nous sommes, pour des âmes intéressées, viles et perfides ? Si l’on nous connaît, tout est bien. Il y a un pacte tacite qu’on nous fera du bien et que tôt ou tard nous rendrons le mal pour le bien qu’on nous aura fait. Ce pacte ne subsiste-t-il pas entre l’homme et son singe et son perroquet ? Le Brun88 jette les hauts cris que Palissot, son convive et son ami, ait fait des couplets contre lui. Palissot a dû faire les couplets, et c’est Le Brun qui a tort. Poinsinet jette les hauts cris que Palissot ait mis sur son compte les couplets qu’il avait faits contre Le Brun. Palissot a dû mettre sur le compte de Poinsinet les couplets qu’il avait faits contre Le Brun, et c’est Poinsinet qui a tort. Le petit abbé Rey jette les hauts cris de ce que son ami Palissot lui a soufflé sa maîtresse auprès de laquelle il l’avait introduit : c’est qu’il ne fallait point introduire un Palissot chez sa maîtresse, ou se résoudre à la perdre ; Palissot a fait son devoir, et c’est l’abbé Rey qui a tort. Le libraire David jette les hauts cris de ce que son associé Palissot a couché ou voulu coucher avec sa femme ; la femme du libraire David jette les hauts cris de ce que Palissot a laissé croire à qui l’a voulu qu’il avait couché avec elle ; que Palissot ait couché ou non avec la femme du libraire David, ce qui est difficile à décider, car la femme a dû nier ce qui était et Palissot a pu laisser croire ce qui n’était pas89 ; quoi qu’il en soit, Palissot a fait son rôle et c’est David et sa femme qui ont tort. Qu’Helvétius jette les hauts cris que Palissot le traduise sur la scène comme un malhonnête homme, lui à qui il doit encore l’argent qu’il lui prêta pour se faire traiter de la mauvaise santé, se nourrir et se vêtir ; a-t-il dû se promettre un autre procédé de la part d’un homme souillé de toutes sortes d’infamies, qui par passe-temps fait abjurer la religion à son ami90 ; qui s’empare du bien de ses associés ; qui n’a ni foi, ni loi, ni sentiment ; qui court à la fortune per fas et nefas, qui compte ses jours par ses scélératesses, et qui s’est traduit lui-même sur la scène comme un des plus dangereux coquins, impudence dont je ne crois pas qu’il y eût dans le passé un premier exemple, ni qu’il y en ait un second dans l’avenir91 ? Non. Ce n’est donc pas Palissot, mais c’est Helvétius qui a tort. Si l’on mène un jeune provincial à la ménagerie de Versailles, et qu’il s’avise par sottise de passer la main à travers les barreaux de la loge du tigre ou de la panthère ; si le jeune homme laisse son bras dans la gueule de l’animal féroce, qui est-ce qui a tort ? Tout cela est écrit dans le pacte tacite ; tant pis pour celui qui l’ignore ou l’oublie. Combien je justifierais par ce pacte universel et sacré de gens qu’on accuse de méchanceté, tandis que c’est soi qu’on devrait accuser de sottise ! Oui, grosse comtesse, c’est vous qui avez tort, lorsque vous rassemblez autour de vous ce qu’on appelle parmi les gens de votre sorte des espèces, et que ces espèces vous font des vilenies, vous en font faire, et vous exposent au ressentiment des honnêtes gens. Les honnêtes gens font ce qu’ils doivent, les espèces aussi, et c’est vous qui avez tort de les accueillir. Si Bertin vivait doucement, paisiblement avec sa maîtresse, si par l’honnêteté de leurs caractères ils s’étaient fait des connaissances honnêtes, s’ils avaient appelé autour d’eux des hommes à talents, des gens connus dans la société par leur vertu ; s’ils avaient réservé pour une petite société éclairée et choisie les heures de distraction qu’ils auraient dérobées à la douceur d’être ensemble, de s’aimer, de se le dire dans le silence de la retraite, croyez-vous qu’on en eût fait ni bons ni mauvais contes ? Que leur est-il donc arrivé ? ce qu’ils méritaient ; ils ont été punis de leur imprudence, et c’est nous que la Providence avait destinés de toute éternité à faire justice des Bertins du jour, et ce sont nos pareils d’entre nos neveux qu’elle a destinés à faire justice des Mésenge et des Bertins à venir. Mais tandis que nous exécutons ses justes décrets sur la sottise, vous qui nous peignez tels que nous sommes, vous exécutez ses justes décrets sur nous. Que penseriez-vous de nous, si nous prétendions, avec des mœurs honteuses, jouir de la considération publique ? Que nous sommes des insensés. Et ceux qui s’attendent à des procédés honnêtes de la part de gens nés vicieux, de caractères vils et bas, sont-ils sages ? Tout a son vrai loyer dans ce monde. Il y a deux procureurs généraux, l’un à votre porte, qui châtie les délits contre la société ; la nature est l’autre. Celle-ci connaît de tous les vices qui échappent aux lois. Vous vous livrez à la débauche des femmes, vous serez hydropique ; vous êtes crapuleux, vous serez poumonique ; vous ouvrez votre porte à des marauds et vous vivez avec eux, vous serez trahi, persiflé, méprisé ; le plus court est de se résigner à l’équité de ces jugements, et de se dire à soi-même : c’est bien fait ; de secouer ses oreilles et de s’amender, ou de rester ce qu’on est, mais aux conditions susdites.

moi

Vous avez raison.

lui

Au demeurant, de ces mauvais contes, moi, je n’en invente aucun, je m’en tiens au rôle de colporteur. Ils disent qu’il y a quelques jours, sur les cinq heures du matin, on entendit un vacarme enragé ; toutes les sonnettes étaient en branle, c’étaient les cris interrompus et sourds d’un homme qu’on étouffe : « à moi… moi… je suffoque… je meurs… » Ces cris partaient de l’appartement du patron. On arrive, on le secourt. Notre grosse créature dont la tête était égarée, qui n’y était plus, qui n’y voyait plus, comme il arrive dans ce moment, s’élevait sur ses deux mains, et du plus haut qu’elle pouvait, laissait retomber sur les parties casuelles un poids de deux ou trois cents livres, animé de toute la vitesse que donne la fureur du plaisir. On eut beaucoup de peine à le dégager de là. Quelle diable de fantaisie à un petit marteau de se placer sous une lourde enclume92 ?

moi

Vous êtes un polisson. Parlons d’autre chose. Depuis que nous causons, j’ai une question sur la lèvre.

lui

Pourquoi l’avoir arrêtée là si longtemps ?

moi

C’est que j’ai craint qu’elle ne fût indiscrète.

lui

Après ce que je viens de vous révéler, j’ignore quel secret je puis avoir pour vous.

moi

Vous ne doutez pas du jugement que je porte de votre caractère ?

lui

Nullement ; je suis à vos yeux un être très abject, très méprisable, et je le suis aussi quelquefois aux miens, mais rarement ; je me félicite plus souvent de mes vices que je ne m’en blâme ; vous êtes plus constant dans votre mépris !

moi

Il est vrai ; mais pourquoi me montrer toute votre turpitude ?

lui

D’abord, c’est que vous en connaissiez une bonne partie, et que je voyais plus à gagner qu’à perdre à vous avouer le reste.

moi

Comment cela, s’il vous plaît ?

lui

S’il importe d’être sublime en quelques genres, c’est surtout en mal. On crache sur un petit filou, mais on ne peut refuser une sorte de considération à un grand criminel : son courage vous étonne, son atrocité vous fait frémir. On prise en tout l’unité du caractère.

moi

Mais cette estimable unité de caractère vous ne l’avez pas encore ; je vous trouve de temps en temps vacillant dans vos principes ; il est incertain si vous tenez votre méchanceté de la nature ou de l’étude, et si l’étude vous a porté aussi loin qu’il est possible.

lui

J’en conviens ; mais j’y ai fait de mon mieux. N’ai-je pas eu la modestie de reconnaître des êtres plus parfaits que moi ? ne vous ai-je pas parlé de Bouret avec l’admiration la plus profonde ? Bouret est le premier homme du monde dans mon esprit.

moi

Mais immédiatement après Bouret, c’est vous ?

lui

Non.

moi

C’est donc Palissot ?

lui

C’est Palissot, mais ce n’est pas Palissot seul.

moi

Et qui peut être digne de partager le second rang avec lui ?

lui

Le renégat d’Avignon.

moi

Je n’ai jamais entendu parler de ce renégat d’Avignon, mais ce doit être un homme bien étonnant.

lui

Aussi l’est-il.

moi

L’histoire des grands personnages m’a toujours intéressé.

lui

Je le crois bien. Celui-ci vivait chez un bon et honnête de ces descendants d’Abraham, promis au père des croyants en nombre égal à celui des étoiles.

moi

Chez un juif ?

lui

Chez un juif. Il avait d’abord surpris la commisération, ensuite la bienveillance, enfin la confiance la plus entière ; car voilà comme il arrive toujours : nous comptons tellement sur nos bienfaits, qu’il est rare que nous cachions notre secret à celui que nous avons comblé de nos bontés ; le moyen qu’il n’y ait pas des ingrats, quand nous exposons l’homme à la tentation de l’être impunément ? C’est une réflexion juste que notre juif ne fit pas. Il confia donc au renégat qu’il ne pouvait en conscience manger du cochon. Vous allez voir tout le parti qu’un esprit fécond sut tirer de cet aveu. Quelques mois se passèrent pendant lesquels notre renégat redoubla d’attention ; quand il crut son juif bien touché, bien captivé, bien convaincu par ses soins qu’il n’avait pas un meilleur ami dans toutes les tribus d’Israël… Admirez la circonspection de cet homme ! il ne se hâte pas ; il laisse mûrir la poire avant que de secouer la branche : trop d’ardeur pouvait faire échouer ce projet. C’est qu’ordinairement la grandeur de caractère résulte de la balance naturelle de plusieurs qualités opposées.

moi

Eh ! laissez là vos réflexions, et continuez-moi votre histoire.

lui

Cela ne se peut, il y a des jours où il faut que je réfléchisse ; c’est une maladie qu’il faut abandonner à son cours. Où en étais-je ?

moi

À l’intimité bien établie entre le juif et le renégat.

lui

Alors la poire était mûre… Mais vous ne m’écoutez pas, à quoi rêvez-vous ?

moi

Je rêve à l’inégalité de votre ton tantôt haut, tantôt bas.

lui

Est-ce que le ton de l’homme vicieux peut être un ?… Il arrive un soir chez son ami, l’air effaré, la voix entrecoupée, le visage pâle comme la mort, tremblant de tous ses membres.

« Qu’avez-vous ?

— Nous sommes perdus.

— Perdus et comment ?

— Perdus, vous dis-je, sans ressource.

— Expliquez-vous.

— Un moment, que je me remette de mon effroi.

— Allons remettez-vous », lui dit le juif, au lieu de lui dire : « tu es un fieffé fripon, je ne sais ce que tu as à m’apprendre, mais tu es un fieffé fripon, tu joues la terreur. »

moi

Et pourquoi lui devait-il parler ainsi ?

lui

C’est qu’il était faux et qu’il avait passé la mesure ; cela est clair pour moi, et ne m’interrompez pas davantage. « Nous sommes perdus,… perdus !… sans ressource ! » Est-ce que vous ne sentez pas l’affectation de ces perdus répétés ?… « Un traître nous a déférés à la sainte Inquisition, vous comme juif, moi comme renégat, comme un infâme renégat… » Voyez comme le traître ne rougit pas de se servir des expressions les plus odieuses. Il faut plus de courage qu’on ne pense pour s’appeler de son nom ; vous ne savez pas ce qu’il en coûte pour en venir là.

moi

Non, certes. Mais cet infâme renégat ?…

lui

Est faux, mais c’est une fausseté bien adroite. Le juif s’enraye, il s’arrache la barbe, il se roule à terre, il voit les sbires à sa porte, il se voit affublé du san benito, il voit son autodafé préparé. « Mon ami, mon tendre ami, mon unique ami, quel parti prendre ?

— Quel parti ? De se montrer, d’affecter la plus grande sécurité, de se conduire comme à l’ordinaire. La procédure de ce tribunal est secrète, mais lente ; il faut user de ses délais pour tout vendre. J’irai louer ou je ferai louer un bâtiment par un tiers, oui, par un tiers, ce sera le mieux ; nous y déposerons votre fortune ; car c’est à votre fortune principalement qu’ils en veulent, et nous irons, vous et moi, chercher sous un autre ciel la liberté de servir notre Dieu et de suivre en sûreté la loi d’Abraham et de notre conscience. Le point important dans la circonstance périlleuse où nous nous trouvons est de ne point faire d’imprudence… »

Fait et dit. Le bâtiment est loué et pourvu de vivres et de matelots, la fortune du juif est à bord ; demain à la pointe du jour, ils mettent à la voile, ils peuvent souper gaiement et dormir en sûreté ; demain ils échappent à leurs persécuteurs. Pendant la nuit le renégat se lève, dépouille le juif de son portefeuille, de sa bourse et de ses bijoux, se rend à bord et le voilà parti… Et vous croyez que c’est là tout ! bon ! vous n’y êtes pas. Lorsqu’on me raconta cette histoire, moi je devinai ce que je vous ai tu pour essayer votre sagacité. Vous avez bien fait d’être un honnête homme, vous n’auriez été qu’un friponneau. Jusqu’ici le renégat n’est que cela, c’est un coquin méprisable à qui personne ne voudrait ressembler. Le sublime de sa méchanceté, c’est d’avoir été lui-même le délateur de son bon ami l’Israélite dont la sainte Inquisition s’empara à son réveil, et dont, quelques jours après, on fit un beau feu de joie. Et ce fut ainsi que le renégat devint tranquille possesseur de la fortune de ce descendant maudit de ceux qui ont crucifié Notre-Seigneur.

moi

Je ne sais lequel des deux me fait le plus d’horreur, ou de la scélératesse de votre renégat, ou du ton dont vous en parlez.

lui

Et voilà ce que je vous disais : l’atrocité de l’action vous porte au-delà du mépris et c’est la raison de ma sincérité. J’ai voulu que vous connussiez jusqu’où j’excellais dans mon art, vous arracher l’aveu que j’étais au moins original dans mon avilissement, me placer dans votre tête sur la ligne des grands vauriens et m’écrier ensuite : Vivat Mascarillus, fourbum imperator ! Allons, gai, monsieur le philosophe, chorus ; vivat Mascarillus, fourbum imperator !

Et là-dessus il se mit à faire un chant en fugue tout à fait singulier ; tantôt la mélodie était grave et pleine de majesté, tantôt légère et folâtre ; dans un instant il imitait la basse, dans un autre une des parties du dessus ; il m’indiquait de ses bras et de son cou allongé les endroits des tenues, et s’exécutait, se composait à lui-même un chant de triomphe où l’on voyait qu’il s’entendait mieux en bonne musique qu’en bonnes mœurs.

Je ne savais, moi, si je devais rester ou fuir, rire ou m’indigner ; je restai dans le dessein de tourner la conversation sur quelque sujet qui chassât de mon âme l’horreur dont elle était remplie. Je commençais à supporter avec peine la présence d’un homme qui discutait une action horrible, un exécrable forfait, comme un connaisseur en peinture ou en poésie examine les beautés d’un ouvrage de goût, ou comme un moraliste ou un historien relève et fait éclater les circonstances d’une action héroïque. Je devins sombre malgré moi ; il s’en aperçut et me dit :

lui

Qu’avez-vous ? Est-ce que vous vous trouvez mal ?

moi

Un peu ; mais cela passera.

lui

Vous avez l’air soucieux d’un homme tracassé de quelque idée sombre.

moi

C’est cela…

Après un moment de silence de sa part et de la mienne, pendant lequel il se promenait en sifflant et en chantant, pour le ramener à son talent, je lui dis :

moi

Que faites-vous à présent ?

lui

Rien.

moi

Cela est très fatigant.

lui

J’étais déjà suffisamment bête, j’ai été entendre cette musique de Duni et de nos autres jeunes faiseurs, qui m’a achevé.

moi

Vous approuvez donc ce genre ?

lui

Sans doute.

moi

Et vous trouvez de la beauté dans ces nouveaux chants ?

lui

Si j’y en trouve ! pardieu, je vous en réponds. Comme cela est déclamé ! quelle vérité ! quelle expression !

moi

Tout art d’imitation a son modèle dans la nature. Quel est le modèle du musicien quand il fait un chant ?

lui

Pourquoi ne pas prendre la chose de plus haut ? Qu’est-ce qu’un chant ?

moi

Je vous avouerai que cette question est au-dessus de mes forces. Voilà comme nous sommes tous, nous n’avons dans la mémoire que des mots que nous croyons entendre par l’usage fréquent et l’application même juste que nous en faisons ; dans l’esprit que des notions vagues. Quand je prononce le mot chant, je n’ai pas de notions plus nettes que vous et la plupart de vos semblables quand ils disent : Réputation, blâme, honneur, vice, vertu, pudeur, décence, honte, ridicule.

lui

Le chant est une imitation, par les sons, d’une échelle inventée par l’art ou inspirée par la nature, comme il vous plaira, ou par la voix ou par l’instrument, des bruits physiques ou des accents de la passion, et vous voyez qu’en changeant là-dedans les choses à changer, la définition conviendrait exactement à la peinture, à l’éloquence, à la sculpture et à la poésie. Maintenant, pour en venir à votre question, quel est le modèle du musicien ou du chant ? C’est la déclamation, si le modèle est vivant et pensant ; c’est le bruit, si le modèle est inanimé. Il faut considérer la déclamation comme une ligne, et le chant comme une autre ligne, qui serpenterait sur la première. Plus cette déclamation, type du chant, sera forte et vraie, plus le chant qui s’y conforme la coupera en un plus grand nombre de points ; plus le chant sera vrai et plus il sera beau ; et c’est ce qu’ont très bien senti nos jeunes musiciens. Quand on entend : Je suis un pauvre diable, on croit reconnaître la plainte d’un avare ; s’il ne chantait pas, c’est sur les mêmes tons qu’il parlerait à la terre, quand il lui confie son or et qu’il lui dit : Ô terre, reçois mon trésor. Et cette petite fille qui sent palpiter son cœur ; qui rougit, qui se trouble et qui supplie monseigneur de la laisser partir, s’exprimerait-elle autrement ? Il y a dans ces ouvrages toutes sortes de caractères, une variété infinie de déclamation : cela est sublime, c’est moi qui vous le dis. Allez, allez entendre le morceau où le jeune homme qui se sent mourir s’écrie : Mon cœur s’en va ! Écoutez le chant, écoutez la symphonie, et vous me direz après quelle différence il y a entre les vraies voix d’un moribond, et le tour de ce chant ; vous verrez si la ligne de la mélodie ne coïncide pas tout entière avec la ligne de la déclamation. Je ne vous parle pas de la mesure, qui est encore une des conditions du chant, je m’en tiens à l’expression, et il n’y a rien de plus évident que le passage suivant que j’ai lu quelque part : Musices seminarium accentus, l’accent est la pépinière de la mélodie. Jugez de là de quelle difficulté et de quelle importance il est de savoir bien faire le récitatif. Il n’y a point de bel air dont on ne puisse faire un beau récitatif, et point de beau récitatif dont un habile homme ne puisse faire un bel air93. Je ne voudrais pas assurer que celui qui récite bien chantera bien ; mais je serais surpris que celui qui chante bien, ne sût pas bien réciter. Et croyez tout ce que je vous dis là, car c’est le vrai.

moi

Je ne demanderais pas mieux que de vous en croire, si je n’étais arrêté par un petit inconvénient.

lui

Et cet inconvénient ?

moi

C’est que si cette musique est sublime, il faut que celle du divin Lulli, de Campra, de Destouches, de Mouret, et même, soit dit entre nous, celle du cher oncle, soit un peu plate.

LUI, s’approchant de mon oreille, me répondit :

Je ne voudrais pas être entendu, car il y a ici beaucoup de gens qui me connaissent ; c’est qu’elle l’est aussi. Ce n’est pas que je me soucie du cher oncle, puisque cher il y a ; c’est une pierre, il me verrait tirer la langue d’un pied qu’il ne me donnerait pas un verre d’eau ; mais il a beau faire, à l’octave, à la septième : Hou, hon ; hin, hin ; tu, tu, tu, turlututu avec un charivari de diable ; ceux qui commencent à s’y connaître et qui ne prennent plus du tintamarre pour de la musique, ne s’accommoderont jamais de cela. On devrait défendre par une ordonnance de police à toute personne, de quelque qualité ou condition qu’elle fût, de faire chanter le Stabat de Pergolèse. Ce Stabat, il fallait le faire brûler par la main du bourreau. Ma foi, ces maudits bouffons avec leur Servante Maîtresse, leur Tracallo nous en ont donné rudement dans le cul. Autrefois un Tancrède, une Issé94, une Europe galante, les Indes, Castor, les Talents lyriques95, allaient à quatre, cinq, six mois, on ne voyait pas la fin des représentations d’une Armide96, à présent tout cela vous tombe les uns sur les autres comme des capucins de cartes. Aussi Rebel et Francœur97 en jettent-ils feu et flamme. Ils disent que tout est perdu, qu’ils sont ruinés, et que si l’on tolère plus longtemps cette canaille chantante de la Foire, la musique nationale est au diable, et que l’Académie Royale du cul-de-sac98 n’a qu’à fermer boutique. Il y a bien quelque chose de vrai là-dedans. Les vieilles perruques qui viennent là depuis trente à quarante ans, tous les vendredis, au lieu de s’amuser comme ils ont fait par le passé, s’ennuient et bâillent sans trop savoir pourquoi, ils se le demandent et ne sauraient se répondre : que ne s’adressent-ils à moi ! la prédiction de Duni s’accomplira, et du train que cela prend, je veux mourir si dans quatre ou cinq ans, à dater du Peintre amoureux de son Modèle, il y a un chat à fesser dans la célèbre impasse. Les bonnes gens ! ils ont renoncé à leurs symphonies pour jouer des symphonies italiennes. Ils ont cru qu’ils feraient leurs oreilles à celles-ci, sans conséquence pour leur musique vocale, comme si la symphonie n’était pas au chant, à un peu de libertinage près inspiré par l’étendue de l’instrument et la mobilité des doigts, ce que le chant est à la déclamation réelle ; comme si le violon n’était pas le singe du chanteur, qui deviendra un jour, lorsque le difficile prendra la place du beau, le singe du violon. Le premier qui joua Locatelli fut l’apôtre de la nouvelle musique. À d’autres, à d’autres ; on nous accoutumera à l’imitation des accents de la passion ou des phénomènes de la nature, par le chant et la voix, par l’instrument, car voilà toute l’étendue de l’objet de la musique, et nous conserverons notre goût pour les vols, les lances, les gloires, les triomphes, les victoires ? Va-t’en voir s’ils viennent, Jean. Ils ont imaginé qu’ils pleureraient ou riraient à des scènes de tragédie ou de comédie musiquées, qu’on porterait à leurs oreilles les accents de la fureur, de la haine, de la jalousie, les vraies plaintes de l’amour, les ironies, les plaisanteries du théâtre italien ou français, et qu’ils resteraient admirateurs de Ragonde99 ou de Platée100. Je t’en réponds, Tarare ponpon. Qu’ils éprouveraient sans cesse avec quelle facilité, quelle flexibilité, quelle mollesse, l’harmonie, la prosodie, les ellipses, les inversions de la langue italienne se prêtaient à l’art, au mouvement, à l’expression, aux tours du chant et à la valeur mesurée des sons, et qu’ils continueraient d’ignorer combien la leur est raide, sourde, lourde, pesante, pédantesque et monotone. Eh, oui, oui ; ils se sont persuadé qu’après avoir mêlé leurs larmes aux pleurs d’une mère qui se désole sur la mort de son fils, après avoir frémi de l’ordre d’un tyran qui ordonne un meurtre, ils ne s’ennuieraient pas de leur féerie, de leur insipide mythologie, de leurs petits madrigaux doucereux qui ne marquent pas moins le mauvais goût du poète que la misère de l’art qui s’en accommode. Les bonnes gens ! cela n’est pas et ne peut être ; le vrai, le bon, le beau ont leurs droits, on les conteste, mais on finit par admirer ; ce qui n’est pas marqué à ce coin, on l’admire un temps ; mais on finit par bâiller. Bâillez donc, messieurs, bâillez à votre aise, ne vous gênez pas. L’empire de la nature et de ma trinité, contre laquelle les portes de l’enfer ne prévaudront jamais ; le vrai, qui est le père qui engendre le bon qui est le fils, d’où procède le beau qui est le saint-esprit, s’établit tout doucement. Le dieu étranger se place humblement sur l’autel à côté de l’idole du pays ; peu à peu il s’y affermit ; un beau jour il pousse du coude son camarade, et patatras, voilà l’idole en bas. C’est comme cela qu’on dit que les jésuites ont planté le christianisme à la Chine et aux Indes : et ces jansénistes ont beau dire : cette méthode politique qui marche à son but sans bruit, sans effusion de sang, sans martyrs, sans un toupet de cheveux arraché101, me semble la meilleure.

moi

Il y a de la raison à peu près dans tout ce que vous venez de dire.

lui

De la raison ? tant mieux. Je veux que le diable m’emporte si j’y tâche. Cela va comme je te pousse. Je suis comme les musiciens de l’impasse quand mon oncle parut. Si j’adresse, à la bonne heure. C’est qu’un garçon charbonnier parlera toujours mieux de son métier que toute une académie et que tous les Duhamel102 du monde…

Et puis le voilà qui se met à se promener, en murmurant dans son gosier quelques-uns des airs de l’Île des Fous, du Peintre amoureux de son Modèle, du Maréchal ferrant, de la Plaideuse103, et de temps en temps il s’écriait, en levant les mains et les yeux au ciel : « Si cela est beau, mordieu ! si cela est beau ! comment peut-on porter à sa tête une paire d’oreilles et faire une pareille question ? » Il commençait à entrer en passion et à chanter tout bas, il élevait le ton à mesure qu’il se passionnait davantage ; vinrent ensuite les gestes, les grimaces du visage et les contorsions du corps ; et je dis : « Bon, voilà la tête qui se perd et quelque scène nouvelle qui se prépare… »

En effet, il part d’un éclat de voix : Je suis un pauvre misérable… Monseigneur, monseigneur, laissez-moi partir… Ô terre, reçois mon or, conserve bien mon trésor, mon âme, mon âme, ma vie ! Ô terre !… Le voilà le petit ami, le voilà le petit ami ! Aspettare e non venire… A Zerbina penserete… Sempre in contrasti con te si sta Il entassait et brouillait ensemble trente airs italiens, français, tragiques, comiques, de toutes sortes de caractères. Tantôt avec une voix de basse-taille il descendait jusqu’aux enfers, tantôt s’égosillant et contrefaisant le fausset, il déchirait le haut des airs ; imitant de la démarche, du maintien, du geste, les différents personnages chantants ; successivement furieux, radouci, impérieux, ricaneur. Ici c’est une jeune fille qui pleure, et il en rend toute la minauderie ; là, il est prêtre, il est roi, il est tyran ; il menace, il commande, il s’emporte ; il est esclave, il obéit ; il s’apaise, il se désole, il se plaint, il rit ; jamais hors de ton, de mesure, du sens des paroles et du caractère de l’air.

Tous les pousse-bois avaient quitté leurs échiquiers et s’étaient rassemblés autour de lui ; les fenêtres du café étaient occupées en dehors par les passants qui s’étaient arrêtés au bruit. On faisait des éclats de rire à entr’ouvrir le plafond. Lui n’apercevait rien, il continuait, saisi d’une aliénation d’esprit, d’un enthousiasme si voisin de la folie qu’il est incertain qu’il en revienne, s’il ne faudra pas le jeter dans un fiacre et le mener droit aux Petites-Maisons, en chantant un lambeau des Lamentations de Jomelli. Il répétait avec une précision, une vérité et une chaleur incroyable les plus beaux endroits de chaque morceau ; ce beau récitatif obligé où le prophète peint la désolation de Jérusalem, il l’arrosa d’un torrent de larmes qui en arrachèrent de tous les yeux. Tout y était, et la délicatesse du chant, et la force de l’expression, et la douleur. Il insistait sur les endroits où le musicien s’était particulièrement montré un grand maître. S’il quittait la partie du chant, c’était pour prendre celle des instruments qu’il laissait subitement pour revenir à la voix, entrelaçant l’une à l’autre de manière à conserver les liaisons et l’unité du tout ; s’emparant de nos âmes, et les tenant suspendues dans la situation la plus singulière que j’aie jamais éprouvée. Admirais-je ? oui, j’admirais. Étais-je touché de pitié ? j’étais touché de pitié ; mais une teinte de ridicule était fondue dans ces sentiments et les dénaturait.

Mais vous vous seriez échappé en éclats de rire à la manière dont il contrefaisait les différents instruments ; avec des joues renflées et bouffies, et un son rauque et sombre, il rendait les cors et les bassons ; il prenait un son éclatant et nasillard pour les hautbois ; précipitant sa voix avec une rapidité incroyable pour les instruments à corde dont il cherchait les sons les plus approchés ; il sifflait les petites flûtes, il roucoulait les traversières ; criant, chantant, se démenant comme un forcené, faisant lui seul les danseurs, les danseuses, les chanteurs, les chanteuses, tout un orchestre, tout un théâtre lyrique, et se divisant en vingt rôles divers ; courant, s’arrêtant avec l’air d’un énergumène, étincelant des yeux, écumant de la bouche.

Il faisait une chaleur à périr, et la sueur qui suivait les plis de son front et la longueur de ses joues, se mêlait à la poudre de ses cheveux, ruisselait et sillonnait le haut de son habit. Que ne lui vis-je pas faire ? Il pleurait, il riait, il soupirait, il regardait ou attendri, ou tranquille, ou furieux ; c’était une femme qui se pâme de douleur, c’était un malheureux livré à tout son désespoir ; un temple qui s’élève ; des oiseaux qui se taisent au soleil couchant ; des eaux ou qui murmurent dans un lieu solitaire et frais, ou qui descendent en torrent du haut des montagnes ; un orage, une tempête, la plainte de ceux qui vont périr, mêlée au sifflement des vents, au fracas du tonnerre. C’était la nuit avec ses ténèbres, c’était l’ombre et le silence, car le silence même se peint par des sons. Sa tête était tout à fait perdue.

Épuisé de fatigue, tel qu’un homme qui sort d’un profond sommeil ou d’une longue distraction, il resta immobile, stupide, étonné ; il tournait ses regards autour de lui comme un homme égaré qui cherche à reconnaître le lieu où il se trouve ; il attendait le retour de ses forces et de ses esprits ; il essuyait machinalement son visage. Semblable à celui qui verrait à son réveil son lit environné d’un grand nombre de personnes dans un entier oubli ou dans une profonde ignorance de ce qu’il a fait, il s’écria dans le premier moment : « Eh bien, messieurs, qu’est-ce qu’il y a ?… D’où viennent vos ris et votre surprise ? Qu’est-ce qu’il y a ?… » Ensuite il ajouta : « Voilà ce qu’on doit appeler de la musique et un musicien ! Cependant, messieurs, il ne faut pas mépriser certains airs de Lulli. Qu’on fasse mieux la scène de J’attendrai l’aurore… sans changer les paroles, j’en défie. Il ne faut pas mépriser quelques endroits de Campra, les airs de violon de mon oncle, ses gavottes, ses entrées de soldats, de prêtres, de sacrificateurs. Pâles flambeaux, Jour plus affreux que les ténèbres… Dieu du Tartare, Dieu de l’oubli… » (Là il enflait sa voix, il soutenait ses sons ; les voisins se mettaient aux fenêtres, nous mettions nos doigts dans nos oreilles. Il ajoutait :) C’est qu’ici il faut des poumons, un grand organe, un volume d’air ; mais avant peu, serviteur à l’Assomption, le Carême et les Rois sont passés. Ils ne savent pas encore ce qu’il faut mettre en musique, ni par conséquent ce qui convient au musicien. La poésie lyrique est encore à naître ; mais ils y viendront à force d’entendre Pergolèse, le Saxon, Terradeglias, Traetta et les autres ; à force de lire le Métastase, il faudra bien qu’ils y viennent.

moi

Quoi donc ! est-ce que Quinault, La Motte, Fontenelle n’y ont rien entendu ?

lui

Non, pour le nouveau style. Il n’y a pas six vers de suite dans tous leurs charmants poèmes qu’on puisse musiquer. Ce sont des sentences ingénieuses, des madrigaux légers, tendres et délicats. Mais pour savoir combien cela est vide de ressources pour notre art, le plus violent de tous, sans en excepter celui de Démosthène, faites-vous réciter ces morceaux, ils vous paraîtront froids, languissants, monotones. C’est qu’il n’y a rien là qui puisse servir de modèle au chant ; j’aimerais autant avoir à musiquer les maximes de La Rochefoucauld ou les pensées de Pascal. C’est au cri animal de la passion à dicter la ligne qui nous convient ; il faut que ces expressions soient pressées les unes sur les autres ; il faut que la phrase soit courte, que le sens en soit coupé, suspendu ; que le musicien puisse disposer de tout et de chacune de ses parties, en omettre un mot ou le répéter, y en ajouter un qui lui manque, la tourner et retourner comme un polype, sans la détruire ; ce qui rend la poésie lyrique française beaucoup plus difficile que dans les langues à inversions, qui présentent d’elles-mêmes tous ces avantages… Barbare, cruel, plonge ton poignard dans mon sein ; me voilà prête à recevoir le coup fatal ; frappe, ose… Ah ! je languis, je meurs… Un feu secret s’allume dans mes sens… Cruel amour, que veux-tu de moi ?… Laisse-moi la douce paix dont j’ai joui… Rends-moi la raison… Il faut que les passions soient fortes ; la tendresse du musicien et du poète lyrique doit être extrême ;… l’air est presque toujours la péroraison de la scène. Il nous faut des exclamations, des interjections, des suspensions, des interruptions, des affirmations, des négations ; nous appelons, nous invoquons, nous crions, nous gémissons, nous pleurons, nous rions franchement. Point d’esprit, point d’épigrammes, point de ces jolies pensées ; cela est trop loin de la simple nature. Et n’allez pas croire que le jeu des acteurs de théâtre et leur déclamation puissent nous servir de modèles. Fi donc ! il nous le faut plus énergique, moins maniéré, plus vrai ; les discours simples, les voix communes de la passion nous sont d’autant plus nécessaires que la langue sera plus monotone, aura moins d’accent ; le cri animal ou de l’homme passionné leur en donne…

Tandis qu’il me parlait ainsi, la foule qui nous environnait, ou n’entendant rien, ou prenant peu d’intérêt à ce qu’il disait, parce qu’en général l’enfant comme l’homme, et l’homme comme l’enfant, aime mieux s’amuser que s’instruire, s’était retirée ; chacun était à son jeu, et nous étions restés seuls dans notre coin. Assis sur une banquette, la tête appuyée contre le mur, les bras pendants, les yeux à demi fermés, il me dit :

lui

Je ne sais ce que j’ai ; quand je suis venu ici, j’étais frais et dispos, et me voilà roué, brisé, comme si j’avais fait dix lieues ; cela m’a pris subitement.

moi

Voulez-vous vous rafraîchir ?

lui

Volontiers. Je me sens enroué, les forces me manquent, et je souffre un peu de la poitrine. Cela m’arrive presque tous les jours comme cela, sans que je sache pourquoi.

moi

Que voulez-vous ?

lui

Ce qui vous plaira ; je ne suis pas difficile ; l’indigence m’a appris à m’accommoder de tout.

On nous servit de la bière, de la limonade ; il en remplit un grand verre qu’il vide deux ou trois fois ; puis comme un homme ranimé, il tousse fortement, il se démène, il reprend :

lui

Mais à votre avis, seigneur philosophe, n’est-ce pas une bizarrerie bien étrange qu’un étranger, un Italien, un Duni, vienne nous apprendre à donner l’accent à notre musique et assujettir notre chant à tous les mouvements, à toutes les mesures, à tous les intervalles, à toutes les déclamations, sans blesser la prosodie ? Ce n’était pas pourtant la mer à boire. Quiconque avait écouté un gueux lui demander l’aumône dans la rue, un homme dans le transport de la colère, une femme jalouse et furieuse, un amant désespéré, un flatteur, oui, un flatteur, radoucissant son ton, traînant ses syllabes d’une voix mielleuse, en un mot une passion, n’importe laquelle, pourvu que, par son énergie, elle méritât de servir de modèle au musicien, aurait dû s’apercevoir de deux choses : l’une que les syllabes longues ou brèves n’ont aucune durée fixe, pas même de rapport déterminé entre leurs durées ; que la passion dispose de la prosodie presque comme il lui plaît ; qu’elle exécute les plus grands intervalles, et que celui qui s’écrie dans le fort de sa douleur : « Ah ! malheureux que je suis ! » monte la syllabe d’exclamation au ton le plus élevé et le plus aigu, et descend les autres au ton le plus grave et le plus bas, faisant l’octave ou même un plus grand intervalle, et donnant à chaque son la quantité qui convient au tour de la mélodie, sans que l’oreille soit offensée, sans que ni syllabe longue ni syllabe brève aient conservé la longueur ou la brièveté du discours tranquille. Quel chemin nous avons fait depuis le temps où nous citions la parenthèse d’Armide : Le vainqueur de Renaud (si quelqu’un le peut être)…, l’Obéissons sans balancer,… des Indes galantes, comme des prodiges de déclamation musicale ! À présent ces prodiges-là me font hausser les épaules de pitié. Du train dont l’art s’avance, je ne sais où il aboutira. En attendant, buvons un coup.

Il en but deux, trois, sans savoir ce qu’il faisait. Il allait se noyer comme il s’était épuisé, sans s’en apercevoir, si je n’avais déplacé la bouteille qu’il cherchait de distraction. Alors je lui dis :

moi

Comment se fait-il qu’avec un tact aussi fin, une si grande sensibilité pour les beautés de l’art musical, vous soyez aussi aveugle sur les belles choses en morale, aussi insensible aux charmes de la vertu ?

lui

C’est apparemment qu’il y a pour les unes un sens que je n’ai pas, une fibre qui ne m’a point été donnée, une fibre lâche qu’on a beau pincer et qui ne vibre pas ; ou peut-être que j’ai toujours vécu avec de bons musiciens et de méchantes gens, d’où il est arrivé que mon oreille est devenue très fine et que mon cœur est devenu sourd. Et puis c’est qu’il y avait quelque chose de race. Le sang de mon père et le sang de mon oncle est le même sang ; mon sang est le même que celui de mon père ; la molécule paternelle était dure et obtuse, et cette maudite molécule première s’est assimilé tout le reste.

moi

Aimez-vous votre enfant ?

lui

Si je l’aime, le petit sauvage ! j’en suis fou.

moi

Est-ce que vous ne vous occuperez pas sérieusement d’arrêter en lui l’effet de la maudite molécule paternelle ?

lui

J’y travaillerai, je crois, bien inutilement. S’il est destiné à devenir un homme de bien, je n’y nuirai pas ; mais si la molécule voulait qu’il fût un vaurien comme son père, les peines que j’aurais prises pour en faire un homme honnête lui seraient très nuisibles. L’éducation croisant sans cesse la pente de la molécule, il serait tiré comme par deux forces contraires et marcherait tout de guingois dans le chemin de la vie, comme j’en vois une infinité, également gauches dans le bien et dans le mal. C’est ce que nous appelons des espèces, de toutes les épithètes la plus redoutable, parce qu’elle marque la médiocrité et le dernier degré du mépris. Un grand vaurien est un grand vaurien, mais n’est point une espèce. Avant que la molécule paternelle n’eût repris le dessus et ne l’eût amené à la parfaite abjection où j’en suis, il lui faudrait un temps infini, il perdrait ses plus belles années ; je n’y fais rien à présent, je le laisse venir. Je l’examine, il est déjà gourmand, patelin, filou, paresseux, menteur ; je crains bien qu’il ne chasse de race.

moi

Et vous en ferez un musicien afin qu’il ne manque rien à la ressemblance ?

lui

Un musicien ! un musicien ! quelquefois je le regarde en grinçant les dents et je dis : Si tu devais jamais savoir une note, je crois que je te tordrais le cou.

moi

Et pourquoi cela, s’il vous plaît ?

lui

Cela ne mène à rien.

moi

Cela mène à tout.

lui

Oui, quand on excelle ; mais qu’est-ce qui peut se promettre de son enfant qu’il excellera ? Il y a dix mille à parier contre un qu’il ne sera qu’un misérable racleur de cordes comme moi. Savez-vous qu’il serait peut-être plus aisé de trouver un enfant propre à gouverner un royaume, à faire un grand roi, qu’un grand violon !

moi

Il me semble que les talents agréables, même médiocres, chez un peuple sans mœurs, perdu de débauche et de luxe, avancent rapidement un homme dans le chemin de la fortune. [Moi qui vous parle, j’ai entendu la conversation qui suit entre une espèce de protecteur et une espèce de protégé. Celui-ci avait été adressé au premier comme à un homme obligeant qui pourrait le servir : « Monsieur, que savez-vous ?

— Je sais passablement les mathématiques.

— Eh bien, montrez les mathématiques ; après vous être crotté dix à douze ans sur le pavé de Paris, vous aurez trois à quatre cents livres de rente.

— J’ai étudié les lois et je suis versé dans le droit.

— Si Puffendorf et Grotius revenaient au monde, ils mourraient de faim contre une borne.

— Je sais très bien l’histoire et la géographie.

— S’il y avait des parents qui eussent à cœur la bonne éducation de leurs enfants, votre fortune serait faite ; mais il n’y en a point.

— Je suis assez bon musicien.

— Eh ! que ne disiez-vous cela d’abord ? Et pour vous faire voir le parti qu’on peut tirer de ce dernier talent, j’ai une fille : venez tous les jours, depuis sept heures et demie du soir jusqu’à neuf, vous lui donnerez leçon, et je vous donnerai vingt-cinq louis par an ; vous déjeunerez, dînerez, goûterez, souperez avec nous ; le reste de votre journée vous appartiendra, vous en disposerez à votre profit.

lui

Et cet homme, qu’est-il devenu ?

moi

S’il eût été sage, il eût fait fortune, la seule chose qu’il paraît que vous ayez en vue.]104

lui

Sans doute, de l’or, de l’or ; l’or est tout, et le reste, sans or, n’est rien. Aussi, au lieu de lui faire farcir la tête de belles maximes, qu’il faudrait qu’il oubliât sous peine de n’être qu’un gueux, lorsque je possède un louis, ce qui ne m’arrive pas souvent, je me plante devant lui, je tire le louis de ma poche, je le lui montre avec admiration, je lève les yeux au ciel, je baise le louis devant lui, et pour lui faire entendre mieux encore l’importance de la pièce sacrée, je lui bégaye de la voix, je lui désigne du doigt, tout ce qu’on en peut acquérir, un beau fourreau, un beau toquet, un bon biscuit ; ensuite je mets le louis dans ma poche, je me promène avec fierté, je relève la basque de ma veste, je frappe de la main sur mon gousset ; et c’est ainsi que je lui fais concevoir que c’est du louis qui est là que naît l’assurance qu’il me voit.

moi

On ne peut rien de mieux ; mais s’il arrivait que profondément pénétré de la valeur du louis, un jour… ?

lui

Je vous entends. Il faut fermer les yeux là-dessus, il n’y a point de principe de morale qui n’ait son inconvénient. Au pis aller, c’est un mauvais quart d’heure et tout est fini.

moi

Même d’après des vues si courageuses et si sages je persiste à croire qu’il serait bon d’en faire un musicien. Je ne connais pas de moyen d’approcher plus rapidement des grands, de mieux servir leurs vices et de mettre à profit les siens.

lui

Il est vrai ; mais j’ai des projets d’un succès plus prompt et plus sûr. Ah ! si c’était aussi bien une fille ! mais comme on ne fait pas ce qu’on veut, il faut prendre ce qui vient, en tirer le meilleur parti, et pour cela ne pas donner bêtement, comme la plupart des pères qui ne feraient rien de pis quand ils auraient médité le malheur de leurs enfants, l’éducation de Lacédémone à un enfant destiné à vivre à Paris. Si elle est mauvaise, c’est la faute des mœurs de ma nation et non la mienne. En répondra qui pourra ; je veux que mon fils soit heureux, ou, ce qui revient au même, honoré, riche et puissant. Je connais un peu les voies les plus faciles d’arriver à ce but et je les lui enseignerai de bonne heure. Si vous me blâmez, vous autres sages, la multitude et le succès m’absoudront. Il aura de l’or, c’est moi qui vous le dis. S’il en a beaucoup, rien ne lui manquera, pas même votre estime et votre respect.

moi

Vous pourriez vous tromper.

lui

Ou il s’en passera, comme bien d’autres…

Il y avait dans tout cela beaucoup de ces choses qu’on pense, d’après lesquelles on se conduit ; mais qu’on ne dit pas. Voilà, en vérité, la différence la plus marquée entre mon homme et la plupart de nos entours. Il avouait les vices qu’il avait, que les autres ont ; mais il n’était pas hypocrite. Il n’était ni plus ni moins abominable qu’eux, il était seulement plus franc et plus conséquent, et quelquefois profond dans sa dépravation. Je tremblai de ce que son enfant deviendrait sous un pareil maître. Il est certain que, d’après des idées d’institution aussi strictement calquées sur nos mœurs, il devait aller loin, à moins qu’il ne fût prématurément arrêté en chemin.

lui

Oh ! ne craignez rien : le point important, le point difficile auquel un bon père doit surtout s’attacher, ce n’est pas de donner à son enfant des vices qui l’enrichissent, des ridicules qui le rendent précieux aux grands, tout le monde le fait, sinon de système comme moi, au moins d’exemple et de leçon ; mais de lui marquer la juste mesure, l’art d’esquiver à la honte, au déshonneur et aux lois. Ce sont des dissonances dans l’harmonie sociale qu’il faut savoir placer, préparer et sauver. Rien de si plat qu’une suite d’accords parfaits ; il faut quelque chose qui pique, qui sépare le faisceau, et qui en éparpille les rayons.

moi

Fort bien ; par cette comparaison vous me ramenez des mœurs à la musique, dont je m’étais écarté malgré moi, et je vous en remercie, car, à ne vous rien celer, je vous aime mieux musicien que moraliste.

lui

Je suis pourtant bien subalterne en musique, et bien supérieur en morale.

moi

J’en doute ; mais quand cela serait, je suis un bon homme, et vos principes ne sont pas les miens.

lui

Tant pis pour vous. Ah ! si j’avais vos talents !

moi

Laissons mes talents, et revenons aux vôtres.

lui

Si je savais m’énoncer comme vous ! Mais j’ai un diable de ramage saugrenu, moitié des gens du monde et de lettres, moitié de la Halle.

moi

Je parle mal ; je ne sais que dire la vérité, et cela ne prend pas toujours, comme vous savez.

lui

Mais ce n’est pas pour dire la vérité, au contraire, c’est pour bien dire le mensonge que j’ambitionne votre talent. Si je savais écrire, fagoter un livre, tourner une épître dédicatoire, bien enivrer un sot de son mérite, m’insinuer auprès des femmes !

moi

Et tout cela vous le savez mille fois mieux que moi ; je ne serais pas même digne d’être votre écolier.

lui

Combien de grandes qualités perdues, et dont vous ignorez le prix !

moi

Je recueille tout celui que j’y mets.

lui

Si cela était, vous n’auriez pas cet habit grossier, cette veste d’étamine, ces bas de laine, ces souliers épais et cette antique perruque.

moi

D’accord ; il faut être bien maladroit quand on n’est pas riche, et que l’on se permet tout pour le devenir ; mais c’est qu’il y a des gens comme moi qui ne regardent pas la richesse comme la chose du monde la plus précieuse : gens bizarres.

lui

Très-bizarres ; on ne naît point avec cette tournure d’esprit-là ; on se la donne, car elle n’est pas dans la nature.

moi

De l’homme ?

lui

De l’homme : tout ce qui vit, sans l’excepter, cherche son bien-être aux dépens de qui il appartiendra, et je suis sûr que si je laissais venir le petit sauvage sans lui parler de rien, il voudrait être richement vêtu, splendidement nourri, chéri des hommes, aimé des femmes, et rassembler sur lui tous les bonheurs de la vie.

moi

Si le petit sauvage était abandonné à lui-même, qu’il conservât toute son imbécillité et qu’il réunît au peu de raison de l’enfant au berceau la violence des passions de l’homme de trente ans, il tordrait le cou à son père et coucherait avec sa mère.

lui

Cela prouve la nécessité d’une bonne éducation ; et qui est-ce qui le conteste ? et qu’est-ce qu’une bonne éducation, sinon celle qui conduit à toutes sortes de jouissances sans péril et sans inconvénient ?

moi

Peu s’en faut que je ne sois de votre avis ; mais gardons-nous de nous expliquer.

lui

Pourquoi ?

moi

C’est que je crains que nous ne soyons d’accord qu’en apparence, et que si nous entrons une fois dans la discussion des périls et des inconvénients à éviter, nous ne nous entendions plus.

lui

Et qu’est-ce que cela fait ?

moi

Laissons cela, vous dis-je ; ce que je sais là-dessus, je ne vous l’apprendrai pas, et vous m’instruirez plus aisément de ce que j’ignore et de ce que vous savez en musique. Cher Rameau, parlons musique, et dites-moi comment il est arrivé qu’avec la facilité de sentir, de retenir et de rendre les plus beaux endroits des grands maîtres, avec l’enthousiasme qu’ils vous inspirent et que vous transmettez aux autres, vous n’ayez rien fait qui vaille…

Au lieu de me répondre, il se mit à hocher de la tête, et, levant le doigt au ciel, il s’écria : Et l’astre ! l’astre ! Quand la nature fit Léo, Vinci, Pergolèse, Duni, elle sourit ; elle prit un air imposant et grave en formant mon cher oncle Rameau qu’on aura appelé pendant une dizaine d’années le grand Rameau, et dont bientôt on ne parlera plus. Quand elle fagota son neveu elle fit la grimace, et puis la grimace, et puis la grimace encore. (Et, en disant ces mots, il faisait toutes sortes de grimaces du visage : c’était le mépris, le dédain, l’ironie ; et il semblait pétrir entre ses doigts un morceau de pâte, et sourire aux formes ridicules qu’il lui donnait ; cela fait, il jeta la pagode hétéroclite loin de lui et il dit :) C’est ainsi qu’elle me fit et qu’elle me jeta à côté d’autres pagodes, les unes à gros ventres ratatinés, à cous courts, à gros yeux hors de la tête, apoplectiques ; d’autres à cous obliques ; il y en avait de sèches, à l’œil vif, au nez crochu ; toutes se mirent à crever de rire en me voyant, et moi de mettre mes deux poings sur mes côtés et à crever de rire en les voyant, car les sots et les fous s’amusent les uns des autres ; ils se cherchent, ils s’attirent. Si en arrivant là je n’avais pas trouvé tout fait le proverbe qui dit que l’argent des sots est le patrimoine des gens d’esprit, on me le devrait. Je sentis que nature avait mis ma légitime dans la bourse des pagodes, et j’inventai mille moyens de m’en ressaisir.

moi

Je sais ces moyens, vous m’en avez parlé, et je les ai fort admirés ; mais, entre tant de ressources, pourquoi n’avoir pas tenté celle d’un bel ouvrage ?

lui

Ce propos est celui d’un homme du monde à l’abbé Le Blanc. L’abbé disait : « La marquise de Pompadour me prend sur la main, me porte jusque sur le seuil de l’Académie, là elle retire sa main, je tombe et je me casse les deux jambes. » L’homme du monde lui répondait : « Eh bien, l’abbé, il faut se relever et enfoncer la porte d’un coup de tête. » L’abbé lui répliquait : « C’est ce que j’ai tenté ; et savez-vous ce qui m’en est revenu ? une bosse au front… »

Après cette historiette, mon homme se mit à marcher la tête baissée, l’air pensif et abattu ; il soupirait, il pleurait, se désolait, levait au ciel les mains et les yeux, se frappait la tête du poing à se briser le front ou les doigts, et il ajoutait : « Il me semble qu’il y a pourtant là quelque chose ; mais j’ai beau frapper, secouer, il n’en sort rien… » ; puis il recommençait à secouer sa tête et à se frapper le front de plus belle, et il disait : « Ou il n’y a personne là, ou l’on ne veut pas répondre. »

Un instant après, il prenait un air fier, il relevait sa tête, il s’appliquait la main droite sur le cœur, il marchait et disait : « Je sens, oui, je sens… »

Il contrefaisait l’homme qui s’irrite, qui s’indigne, qui s’attendrit, qui commande, qui supplie, et prononçait, sans préparation, des discours de colère, de commisération, de haine, d’amour ; il esquissait les caractères des passions avec une finesse et une vérité surprenantes ; puis il ajoutait : « C’est cela, je crois ? voilà que cela vient ; voilà ce que c’est que de trouver un accoucheur qui sait irriter, précipiter les douleurs et faire sortir l’enfant. Seul, je prends la plume, je veux écrire ; je me ronge les ongles, je m’use le front ; serviteur, bonsoir, le dieu est absent ; je m’étais persuadé que j’avais du génie ; au bout de ma ligne je lis que je suis un sot, un sot, un sot. Mais le moyen de sentir, de s’élever, de penser, de peindre fortement, en fréquentant avec des gens tels que ceux qu’il faut voir pour vivre ; au milieu des propos qu’on tient et de ceux qu’on entend, et de ce commérage : « Aujourd’hui le boulevard était charmant. Avez-vous entendu la petite Marmotte ? elle joue à ravir. Monsieur un tel avait le plus bel attelage gris-pommelé qu’il soit possible d’imaginer. La belle madame celle-ci commence à passer ; est-ce qu’à l’âge de quarante-cinq ans on porte une coiffure comme celle-là ? La jeune une telle est couverte de diamants qui ne lui coûtent guère.

— Vous voulez dire qui lui coûtent… cher ?

— Mais non.

— Où l’avez-vous vue ?

— À l’Enfant d’Arlequin perdu et retrouvé105. »

— La scène du désespoir a été jouée comme elle ne l’avait pas encore été. Le Polichinelle de la Foire a du gosier, mais point de finesse, point d’âme. Madame une telle est accouchée de deux enfants à la fois ; chaque père aura le sien…106 » Et vous croyez que cela dit, redit et entendu tous les jours, échauffe et conduit aux grandes choses ?

moi

Non, il vaudrait mieux se renfermer dans son grenier, boire de l’eau, manger du pain sec et se chercher soi-même.

lui

Peut-être ; mais je n’en ai pas le courage. Et puis sacrifier son bonheur à un succès incertain ! Et le nom que je porte, donc ? Rameau !… s’appeler Rameau, cela est gênant. Il n’en est pas des talents comme de la noblesse qui se transmet et dont l’illustration s’accroît en passant du grand-père au père et du père au fils, du fils à son petit-fils, sans que l’aïeul impose quelque mérite à son descendant ; la vieille souche se ramifie en une énorme tige de sots, mais qu’importe ? Il n’en est pas ainsi du talent. Pour n’obtenir que la renommée de son père, il faut être plus habile que lui ; il faut avoir hérité de sa fibre… La fibre m’a manqué, mais le poignet s’est dégourdi, l’archet marche, et le pot bout : si ce n’est pas de la gloire, c’est du bouillon.

moi

À votre place, je ne me le tiendrais pas pour dit, j’essayerais.

lui

Et vous croyez que je n’ai pas essayé ? Je n’avais pas quinze ans lorsque je me dis pour la première fois : Qu’as-tu, Rameau ? tu rêves ; et à quoi rêves-tu ? Que tu voudrais bien avoir fait ou faire quelque chose qui excitât l’admiration de l’univers… Eh oui, il n’y a qu’à souffler et remuer les doigts, il n’y a qu’à ourler le bec, et ce sera une cane107. Dans un âge plus avancé, j’ai répété le propos de mon enfance ; aujourd’hui je le répète encore, et je reste autour de la statue de Memnon.

moi

Que voulez-vous dire avec votre statue de Memnon ?

lui

Cela s’entend, ce me semble. Autour de la statue de Memnon il y en avait une infinité d’autres, également frappées des rayons du soleil ; mais la sienne était la seule qui résonnât. Un poète, c’est Voltaire, et puis qui encore ? Voltaire ; et le troisième ? Voltaire ; et le quatrième ? Voltaire. Un musicien, c’est Rinaldo de Capoua ; c’est Hasse ; c’est Pergolèse ; c’est Alberti ; c’est Tartini ; c’est Locatelli ; c’est Terradeglias ; c’est mon oncle ; c’est ce petit Duni, qui n’a ni mine ni figure, mais qui sent, mordieu, qui a du chant et de l’expression. Le reste, auprès de ce petit nombre de Memnons, autant de paires d’oreilles fichées au bout d’un bâton : aussi sommes-nous gueux, si gueux, que c’est une bénédiction. Ah ! monsieur le philosophe, la misère est une terrible chose. Je la vois accroupie, la bouche béante pour recevoir quelques gouttes de l’eau glacée qui s’échappent du tonneau des Danaïdes. Je ne sais si elle aiguise l’esprit du philosophe, mais elle refroidit diablement la tête du poète ; on ne chante pas bien sous ce tonneau. Trop heureux encore celui qui peut s’y placer ! J’y étais et je n’ai pas su m’y tenir. J’avais déjà fait cette sottise une fois. J’ai voyagé en Bohême, en Allemagne, en Suisse, en Hollande, en Flandre, au diable au vert.

moi

Sous le tonneau percé ?

lui

Sous le tonneau percé. C’était un juif opulent et dissipateur, qui aimait la musique et mes folies. Je musiquais comme il plaît à Dieu ; je faisais le fou ; je ne manquais de rien. Mon juif était un homme qui savait sa loi et qui l’observait raide comme une barre, quelquefois avec l’ami, toujours avec l’étranger. Il se fit une mauvaise affaire qu’il faut que je vous raconte, car elle est plaisante.

Il y avait à Utrecht une courtisane charmante. Il fut tenté de la chrétienne ; il lui dépêcha un grison avec une lettre de change assez forte. La bizarre créature rejeta son offre. Le juif en fut désespéré. Le grison lui dit : « Pourquoi vous affliger ainsi ? Si vous voulez coucher avec une jolie femme, rien n’est plus aisé, et même de coucher avec une plus jolie que celle que vous poursuivez ; c’est la mienne que je vous céderai au même prix. » Fait et dit. Le grison garde la lettre de change, et mon juif couche avec la femme du grison. L’échéance de la lettre de change arrive ; le juif la laisse protester et s’inscrit en faux. Procès. Le juif disait : « Jamais cet homme n’osera dire à quel prix il possède ma lettre, et je ne la payerai pas. » À l’audience il interpelle le grison. « Cette lettre de change, de qui la tenez-vous ?

— De vous.

— Est-ce pour de l’argent prêté ?

— Non.

— Est-ce pour fourniture de marchandises ?

— Non.

— Est-ce pour services rendus ?

— Non ; mais il ne s’agit point de cela, j’en suis possesseur, vous l’avez signée, et vous l’acquitterez.

— Je ne l’ai pas signée.

— Je suis donc un faussaire ?

— Vous ou un autre dont vous êtes l’agent.

— Je suis un lâche, mais vous êtes un coquin ; croyez-moi, ne me poussez pas à bout, je dirai tout ; je me déshonorerai, mais je vous perdrai… »

Le juif ne tint compte de la menace, et le grison révéla toute l’affaire à la séance qui suivit. Ils furent blâmés tous les deux, et le juif condamné à payer la lettre de change, dont la valeur fut appliquée au soulagement des pauvres. Alors je me séparai de lui ; je revins ici108.

Quoi faire ? car il fallait périr de misère ou faire quelque chose. Il me passa toutes sortes de projets par la tête. Un jour, je partais le lendemain pour me jeter dans une troupe de province, également bon ou mauvais pour le théâtre et pour l’orchestre. Le lendemain, je songeais à me faire peindre un de ces tableaux attachés à une perche qu’on plante dans un carrefour, et où j’aurais crié à tue-tête : « Voilà la ville où il est né ; et le voilà qui prend congé de son père l’apothicaire, le voilà qui arrive dans la capitale, cherchant la demeure de son oncle… Le voilà aux genoux de son oncle, qui le chasse… Le voilà avec un juif, etc., etc. » Le jour suivant, je me levais bien résolu de m’associer aux chanteurs des rues. Ce n’est pas ce que j’aurais fait de plus mal ; nous serions allés concerter sous les fenêtres de mon cher oncle, qui en serait crevé de rage. Je pris un autre parti…

Là il s’arrêta, passant successivement de l’attitude d’un homme qui tient un violon, serrant des cordes à tour de bras, à celle d’un pauvre diable exténué de fatigue, à qui les forces manquent, à qui les jambes fléchissent, prêt à expirer, si on ne lui jette un morceau de pain ; il désignait son extrême besoin par le geste d’un doigt dirigé vers sa bouche entr’ouverte ; puis il ajouta :

Cela s’entend. On me jetait le lopin ; nous nous le disputions à trois ou quatre affamés que nous étions… Et puis pensez grandement, faites de belles choses au milieu d’une pareille détresse !

moi

Cela est difficile.

lui

De cascade en cascade, j’étais tombé là ; j’y étais comme un coq en pâte. J’en suis sorti. Il faudra derechef scier le boyau et revenir au geste du doigt vers la bouche béante. Rien de stable dans ce monde : aujourd’hui au sommet, demain au bas de la roue. De maudites circonstances nous mènent et nous mènent fort mal…

Puis buvant un coup qui restait au fond de la bouteille, et s’adressant à son voisin :

Monsieur, par charité, une petite prise. Vous avez là une belle boîte. Vous n’êtes pas musicien ?

— Non.

— Tant mieux pour vous, car ce sont de pauvres bougres… bien à plaindre. Le sort a voulu que je le fusse, moi, tandis qu’il y a à Montmartre, peut-être dans un moulin, un meunier, un valet de meunier, qui n’entendra jamais que le bruit de cliquet, et qui aurait trouvé les plus beaux chants. Rameau ! au moulin, au moulin, c’est là ta place.

moi

À quoi que ce soit que l’homme s’applique, la nature l’y destinait.

lui

Elle fait d’étranges bévues. Pour moi, je ne vois pas de cette hauteur où tout se confond : l’homme qui émonde un arbre avec des ciseaux, la chenille qui en ronge la feuille, et d’où l’on ne voit que deux insectes différents, chacun à son devoir. Perchez-vous sur l’épicycle de Mercure et de là distribuez, si cela vous convient, et à l’imitation de Réaumur, lui, la classe des mouches en couturières, arpenteuses, faucheuses ; vous, l’espèce des hommes, en hommes menuisiers, charpentiers, couvreurs, danseurs, chanteurs, c’est votre affaire ; je ne m’en mêle pas. Je suis dans ce monde et j’y reste. Mais s’il est dans la nature d’avoir appétit, car c’est toujours à l’appétit que j’en reviens, à la sensation qui m’est toujours présente, je trouve qu’il n’est pas du bon ordre de n’avoir pas toujours de quoi manger. Quelle diable d’économie ! des hommes qui regorgent de tout tandis que d’autres, qui ont un estomac importun comme eux, une faim renaissante comme eux, n’ont pas de quoi mettre sous la dent. Le pis c’est la posture contrainte où nous tient le besoin. L’homme nécessiteux ne marche pas comme un autre, il saute, il rampe, il se tortille, il se traîne, il passe sa vie à prendre et à exécuter des positions.

moi

Qu’est-ce que des positions ?

lui

Allez le demander à Noverre109. Le monde en offre bien plus que son art n’en peut imiter.

moi

Et vous voilà aussi, pour me servir de votre expression, ou de celle de Montaigne, perché sur l’épicycle de Mercure et considérant les différentes pantomimes de l’espèce humaine.

lui

Non, non, vous dis-je, je suis trop lourd pour m’élever si haut. J’abandonne aux outres110 le séjour des brouillards, je vais terre à terre. Je regarde autour de moi, et je prends mes positions, ou je m’amuse des positions que je vois prendre aux autres ; je suis excellent pantomime comme vous en allez juger.

Puis il se mit à sourire, à contrefaire l’homme admirateur, l’homme suppliant, l’homme complaisant ; il a le pied droit en avant, le gauche en arrière, le dos courbé, la tête relevée, le regard comme attaché sur d’autres yeux, la bouche béante, les bras portés vers quelque objet ; il attend un ordre, il le reçoit, il part comme un trait, il revient, il est exécuté, il en rend compte ; il est attentif à tout ; il ramasse ce qui tombe, il place un oreiller ou un tabouret sous des pieds ; il tient une soucoupe ; il approche une chaise ; il ouvre une porte ; il ferme une fenêtre, il tire des rideaux ; il observe le maître et la maîtresse ; il est immobile, les bras pendants, les jambes parallèles ; il écoute, il cherche à lire sur les visages et il ajoute : Voilà ma pantomime, à peu près la même que celle des flatteurs, des courtisans, des valets et des gueux.

Les folies de cet homme, les contes de l’abbé Galiani, les extravagances de Rabelais, m’ont quelquefois fait rêver profondément. Ce sont trois magasins où je me suis pourvu de masques ridicules que je place sur le visage des plus graves personnages, et je vois Pantalon dans un prélat, un satyre dans un président, un pourceau dans un cénobite, une autruche dans un ministre, une oie dans son premier commis.

moi

Mais à votre compte, dis-je à mon homme, il y a bien des gueux dans ce monde-ci, et je ne connais personne qui ne sache quelques pas de votre danse.

lui

Vous avez raison. Il n’y a dans tout un royaume qu’un homme qui marche, c’est le souverain ; tout le reste prend des positions.

moi

Le souverain ? Encore y a-t-il quelque chose à dire. Et croyez-vous qu’il ne se trouve pas de temps en temps à côté de lui un petit pied, un petit chignon, un petit nez qui lui fasse faire un peu de pantomime ? Quiconque a besoin d’un autre est indigent et prend une position. Le roi prend une position devant sa maîtresse, et devant Dieu il fait son pas de pantomime. Le ministre fait le pas de courtisan, de flatteur, de valet et de gueux devant son roi. La foule des ambitieux danse vos positions, en cent manières plus viles les unes que les autres, devant le ministre. L’abbé de condition, en rabat et en manteau long au moins une fois la semaine, devant le dépositaire de la feuille des bénéfices. Ma foi, ce que vous appelez la pantomime des gueux est le grand branle de la terre ; chacun a sa petite Hus et son Bertin.

lui

Cela me console.

Mais tandis que je parlais, il contrefaisait à mourir de rire les positions des personnages que je nommais. Par exemple, pour le petit abbé, il tenait son chapeau sous le bras et son bréviaire de la main gauche ; de la droite il relevait la queue de son manteau, il s’avançait la tête un peu penchée sur l’épaule, les yeux baissés, imitant si parfaitement l’hypocrite, que je crus voir l’auteur des Réfutations111 devant l’évêque d’Orléans. Aux flatteurs, aux ambitieux, il était ventre à terre ; c’était Bouret au contrôle général.

moi

Cela est supérieurement exécuté ; mais il y a pourtant un être dispensé de la pantomime. C’est le philosophe qui n’a rien et qui ne demande rien.

lui

Et où est cet animal-là ? S’il n’a rien, il souffre ; s’il ne sollicite rien, il n’obtiendra rien… et il souffrira toujours.

moi

Non ; Diogène se moquait des besoins.

lui

Mais il faut être vêtu.

moi

Non, il allait tout nu.

lui

Quelquefois il faisait froid dans Athènes.

moi

Moins qu’ici.

lui

On y mangeait.

moi

Sans doute.

lui

Aux dépens de qui ?

moi

De la nature. À qui s’adresse le sauvage ? à la terre, aux animaux, aux poissons, aux arbres, aux herbes, aux racines, aux ruisseaux.

lui

Mauvaise table.

moi

Elle est grande.

lui

Mais mal servie.

moi

C’est pourtant celle qu’on dessert pour couvrir les nôtres112.

lui

Mais vous conviendrez que l’industrie de nos cuisiniers, pâtissiers, rôtisseurs, traiteurs, confiseurs, y met un peu du sien. Avec la diète austère de votre Diogène, il ne devait pas avoir des organes fort indociles.

moi

Vous vous trompez, l’habit du cynique était, autrefois, notre habit monastique avec la même vertu. Les cyniques étaient les carmes et les cordeliers d’Athènes.

lui

Je vous y prends. Diogène a donc aussi dansé la pantomime, si ce n’est devant Périclès, du moins devant Laïs et Phryné ?

moi

Vous vous trompez encore ; les autres achetaient bien cher la courtisane qui se livrait à lui [pour le plaisir.

lui

Mais, s’il arrivait que la courtisane fût occupée et le cynique pressé…

moi

Il rentrait dans son tonneau et se passait d’elle.

lui

Et vous me conseilleriez de l’imiter ?

moi

Je veux mourir si cela ne vaudrait pas mieux que de ramper, de s’avilir et de se prostituer.]113

lui

Mais il me faut un bon lit, une bonne table, un vêtement frais en été, du repos, de l’argent et beaucoup d’autres choses, que je préfère de devoir à la bienveillance, plutôt que de les acquérir par le travail.

moi

C’est que vous êtes un fainéant, un gourmand, un lâche, une âme de boue.

lui

Je crois vous l’avoir dit.

moi

Les choses de la vie ont un prix sans doute, mais vous ignorez celui du sacrifice que vous faites pour les obtenir. Vous dansez, vous avez dansé et vous continuerez de danser la vile pantomime.

lui

Il est vrai ; mais il m’en a peu coûté et il ne m’en coûtera plus rien pour cela ; et c’est par cette raison que je ferais mal de prendre une autre allure qui me peinerait et que je ne garderais pas ; mais je vois à ce que vous me dites là que ma pauvre petite femme était une espèce de philosophe ; elle avait du courage comme un lion : quelquefois nous manquions de pain et nous étions sans le sou ; nous avions vendu presque toutes nos nippes. Je m’étais jeté sur le pied de notre lit, là je me creusais à chercher quelqu’un qui me prêtât un écu que je ne lui rendrais pas. Elle, gaie comme un pinson, se mettait à son clavecin, chantait et s’accompagnait ; c’était un gosier de rossignol, je regrette que vous ne l’ayez pas entendue. Quand j’étais de quelque concert je l’emmenais avec moi ; chemin faisant, je lui disais : « Allons, madame, faites-vous admirer, déployez votre talent et vos charmes, enlevez, renversez… » Nous arrivions ; elle chantait, elle enlevait, elle renversait. Hélas ! je l’ai perdue, la pauvre petite ! Outre son talent, c’est qu’elle avait une bouche à recevoir à peine le petit doigt ; des dents, une rangée de perles ; des yeux, des pieds, une peau, des joues, des tétons ! des jambes de cerf, des cuisses et des fesses à modeler. Elle aurait eu tôt ou tard le fermier général au moins. C’était une démarche, une croupe, ah ! Dieu, quelle croupe ! »

Puis le voilà qui se met à contrefaire la démarche de sa femme. Il allait à petits pas, il portait sa tête au vent, il jouait de l’éventail, il se démenait de la croupe ; c’était la charge de nos petites coquettes la plus plaisante et la plus ridicule.

Puis reprenant la suite de son discours, il ajoutait :

« Je la promenais partout, aux Tuileries, au Palais-Royal, aux Boulevards. Il était impossible qu’elle me demeurât. Quand elle traversait la rue, le matin, en cheveux, et en pet-en-l’air, vous vous seriez arrêté pour la voir, et vous l’auriez embrassée entre quatre doigts sans la serrer. Ceux qui la suivaient, qui la regardaient trotter avec ses petits pieds, et qui mesuraient cette large croupe dont les jupons légers dessinaient la forme, doublaient le pas ; elle les laissait arriver, puis elle détournait prestement sur eux ses deux grands yeux noirs et brillants qui les arrêtaient tout court ; c’est que l’endroit de la médaille ne déparait pas le revers. Mais, hélas ! je l’ai perdue, et toutes mes espérances de fortune se sont évanouies avec elle. Je ne l’avais prise que pour cela, je lui avais confié mes projets, et elle avait trop de sagacité pour n’en pas concevoir la certitude, et trop de jugement pour ne les pas approuver. »

Et puis le voilà qui sanglote et qui pleure en disant :

Non, non, je ne m’en consolerai jamais. Depuis j’ai pris le rabat et la calotte.

moi

De douleur ?

lui

Si vous voulez. Mais le vrai, pour avoir mon écuelle sur ma tête… Mais voyez un peu l’heure qu’il est, car il faut que j’aille à l’Opéra.

moi

Qu’est-ce qu’on donne ?

lui

Le Dauvergne114. Il y a d’assez belles choses dans la musique, c’est dommage qu’il ne les ait pas dites le premier. Parmi ces morts, il y en a toujours qui désolent les vivants. Que voulez-vous ? Quisque suos non patimur manes. Mais il est cinq heures et demie, j’entends la cloche qui sonne les vêpres de l’abbé de Canaye115 et les miennes. Adieu, monsieur le philosophe, n’est-il pas vrai que je suis toujours le même ?

moi

Hélas ! oui, malheureusement.

lui

Que j’aie ce malheur-là encore seulement une quarantaine d’années : rira bien qui rira le dernier.


NOTES

1 Naigeon le jeune, né à Paris le 14 octobre 1737, se tua d’un coup de pistolet dans la nuit du 12 mai 1816, à l’âge de soixante-dix-neuf ans et quatre mois. Il avait été, pendant quarante-deux ans, dans l’administration des vivres-pain de l’armée, savoir, depuis le 1er mai 1761 jusqu’en octobre 1803. Il en avait exercé tous les emplois, auxquels on parvient graduellement avec de la conduite, du zèle, de la probité, de l’intelligence, jusqu’à celui d’administrateur général ; mais il a exercé aux armées celui qui le représente, c’est-à-dire celui d’agent en chef. (Note de A.-A. Barbier, communiquée par M. Louis Barbier)

2 Goethe’s sämmtliche Werke (Paris, Vve Baudry, 1840), t. V, pp. 135-138.

3 Schiller mourut au mois de mai 1805. Sa dernière lettre à Goethe est du 24 avril de cette année, et elle est consacrée à l’examen des notes de Goethe sur le Neveu de Rameau.

4 Éditée par Belin.

5 Ils étaient pourtant coutumiers du fait. Ils ont agi de même pour leur tragédie traduite de Varnhagen von Ense (Adolphe de Habsbourg), pour une pièce de Huber (le Sacrifice interrompu), dont ils ont pris, sans le dire, la traduction faite en 1802 par M. Doppel ; pour un roman de Klinger (Aventures de Faust, et sa descente aux enfers). V. la France littéraire, article De Saur.

6 M. Brière a eu le tort de prendre ce titre au sérieux et de croire que le livre était une traduction fidèle de l’écrit de Goethe ; c’est ce qui l’excuse d’avoir demandé à M. Renouard l’autorisation de publier en tête du Neveu de Rameau le prétendu chapitre de Goethe à ce sujet, chapitre dans lequel M. de Saur a pris bien plus de libertés encore que dans sa traduction du dialogue.

7 Goethe souhaitait qu’il se trouvât une seconde copie du Neveu de Rameau, afin qu’il pût paraître en français.

8 Nous ne savons sur quelles autorités s’appuyait M. de Saur pour avancer aussi positivement ce fait.

9 Mme de Vandeul avait d’abord insisté pour ne pas être nommée.

10 V. ci-dessus, p. 367, note 1.

11 M. de Saur était sans doute de l’école de Naigeon, qui pensait que corriger ces hommes illustres était la plus grande preuve de respect qu’il fût possible de leur donner.

12 Nous empruntons ces lettres à la Correspondance entre Goethe et Schiller, traduction de Mme la baronne de Carlowitz, revisée, annotée et commentée par M. Saint-René Taillandier. Paris, Charpentier, 1863.

13 Par l’abbé Sabatier de Castres.

14 Pour la Gazette d’Iéna.

15 Il ne faut pas croire que Goethe a eu pour Diderot une admiration sans réserve. Dans ses Annales, il dit, à propos du Neveu de Rameau : « J’avais toujours été vivement épris, non pas des opinions et de la manière de penser de Diderot, mais de sa manière d’écrire ; je ne croyais guère avoir vu une œuvre plus audacieuse et plus contenue, plus pleine d’esprit et d’impudence, plus immoralement morale que le Neveu de Rameau ; je me décidai donc très volontiers à le traduire… », etc. (Note de M. Delerot)

16 Palissot n’est mort qu’en 1814, à l’âge de quatre-vingt-quatre ans.

17 La correspondance à ce sujet, entre D’Alembert et le comte de Tressan, a été recueillie dans les Œuvres posthumes de D’Alembert. Rousseau intercéda pour que Palissot ne fût pas chassé de l’Académie de Nancy, comme le voulait le roi Stanislas.

18 Cazotte, compatriote de Rameau, avait été son condisciple au collège des Jésuites de Dijon. Il est encore question de Rameau dans la notice biographique placée en tête des œuvres de Cazotte (Paris, 1817, 4 volumes in-8o), à propos du pari soutenu par l’auteur du Diable amoureux, qui s’était engagé à composer en un jour un opéra-comique sur le premier mot qui lui serait donné. Le mot donné était Sabots, et Cazotte gagna son pari. On raconte qu’il y fut aidé par un musicien qui improvisa la musique à mesure qu’il improvisait les paroles : ce musicien était Jean-François Rameau.

19 Il y a, à la réserve de la Bibliothèque nationale, un exemplaire portant ce titre : La Raméide, prix 3, 6, 12, 24, 48, 96, à Pétersbourg, aux Rameaux couronnés, 1766, (28 pages in-8o sans nom d’imprimeur). Quérard cite un autre titre : la Raméide, poème en cinq chants ; Amsterdam et Paris, Humblot, 1766, in-8°.

20 Voyez t. II, p. 503.

21 Le propriétaire du café de la Régence. Les éditions françaises mettent seulement : « C’est . »

22 De ces différentes gloires du jeu d’échecs, nous ne connaissons bien que Philidor, qui est classique. Il débuta fort jeune. Voici, à son sujet, un fait peu connu rapporté par le chevalier de Jaucourt à l’article Échecs de l’Encyclopédie : « Nous avons eu à Paris un jeune homme de l’âge de dix-huit ans, qui jouait à la fois deux parties d’échecs sans voir le damier et gagnait deux joueurs au-dessus de la force médiocre, à qui il ne pouvait faire à chacun en particulier avantage que du cavalier, en voyant le damier, quoiqu’il fût de la première force. Nous ajouterons à ce fait une circonstance dont nous avons été témoins oculaires : c’est qu’au milieu d’une de ses parties, on lui fit une fausse marche de propos délibéré, et qu’au bout d’un assez grand nombre de coups il reconnut la fausse marche et fit remettre la pièce où elle devait être. Ce jeune homme s’appelle M. Philidor ; il est fils d’un musicien qui a eu de la réputation ; il est lui-même grand musicien et le premier joueur de dames polonaises qu’il y ait peut-être jamais eu et qu’il y aura peut-être jamais. » Le nom de famille de Philidor était Danican. C’était Louis XIII qui avait modifié le nom de son aïeul Michel Danican. Philidor, né en 1727, mourut à Londres en 1795. Quant à Légal, Diderot l’appelle M. de Légal, dans une lettre à Philidor, du 10 avril 1782.

23 Partout l’édition Brière remplace le neveu par l’élève. C’est la conséquence de cette croyance que Rameau était un être de raison. De même, oncle est remplacé par maître.

24 Diderot jouait aux échecs, mais assez mal, il reconnaissait volontiers la supériorité de Rousseau, qui le gagnait toujours.

25 Nous remplaçons Bussy par Bissy, que porte notre copie, parce que nous pensons qu’il s’agit ici de Claude de Thyard de Bissy, auteur de l’Histoire d’Ema (de l’âme), 1752, attribuée par Formey à Diderot.

26 Pour expliquer ce : les autres, les éditions françaises ont ajouté, en italique : Laïs à Phryné, sans réfléchir qu’un buste peut bien être placé entre deux autres, mais bien difficilement entre trois. Les autres est un exemple frappant de la façon dont Diderot faisait accorder les idées et non les mots ; les autres, comme Phryné, représente les courtisanes en bloc.

27 L’édition Brière met : pour un c…

28 Et non : à un, le clou à soufflet, ou le clou à sabots, étant une chose de nulle valeur.

29 Il est bon de remarquer, à ce propos, que, contrairement au proverbe, qui entend une cloche entend deux sons, la cloche donne à la fois la tonique et la quinte. Rameau parle ici de l’accord de plusieurs cloches.

30 Les éditions précédentes portent : aux canards. Cagnard, dans le vocabulaire bourguignon et champenois, signifie chien, et nous avons la locution : jeter aux chiens.

31 Libraire. Voir t. I, p. 397.

32 Les éditions françaises portent seulement : « … qui lui aurait procuré parfois de jolies filles. »

33 M. de Saur a cru que de l’eau froide ne suffisait pas. Aussi a-t-il traduit : « de l’eau-forte. »

34 Voltaire a plusieurs fois vanté Maupeou et lui a adressé des lettres et des vers.

35 De Rameau, l’oncle.

36 Les Trois Siècles de la littérature française, ouvrage de l’abbé Sabatier de Castres, qui ne parut qu’en 1772, et dont la citation nous oblige à placer la révision dernière de cette satire vers cette date. On pourrait même la reporter plus tard encore, le fils Fréron, dont il est question quelques lignes plus haut, n’ayant alors que sept ans.

37 En ou ein pour un, en bourguignon.

38 C’est-à-dire : Vous serez obligé de manger les restes qui se vendent aux Halles.

39 Dont l’écurie servait de gîte à quelques malheureux écrivains et artistes.

40 Robbé de Beauveset, né à Vendôme en 1725. poète dont la stérile abondance fut le signe de la médiocrité. Il s’est essayé dans presque tous les genres, et toujours sans beaucoup de succès ; c’est de son poème sur la Vérole que Piron disait un jour, après l’avoir entendu : Monsieur Robbé, vous avez l’air d’un auteur bien plein de votre sujet. Palissot, dans sa Dunciade, a aussi caractérisé le poème de Robbé :

Ami Robbé, chantre du mal immonde,
Vous dont les vers en dégoûtaient le monde.

(Br.)

41 M. Vieillard ou Vielard était le fils du directeur des eaux de Passy. Il supplanta Bertin auprès de Mlle Hus. Tous les Mémoires du temps ont raconté l’anecdote et Diderot aussi dans ses Lettres à Mlle Voland.

42 C’est l’oncle que Carmontelle a dessiné ainsi, de mémoire, dit Grimm. Ce portrait en pied, de profil à gauche, existe en deux états au cabinet des Estampes. Le premier est signé C ; le second L. C. de Carmontelle pinxit et sculpsit ; au milieu Rameau, musicien. Le laconisme de cette légende ne pouvait prêter à une confusion entre les deux Rameaux que dans l’esprit du neveu ; c’est un trait de naïve vanité de sa part, que sa façon de signifier à tout le monde que ce n’est pas lui que l’artiste a voulu représenter.

43 Les éditions françaises mettent : « d’une catin », et ne donnent pas les deux alinéas qui suivent, qui sont dans Goethe et dans notre copie.

44 Mme la duchesse de La Marck fut une des dames qui s’intéressa le plus vivement à la représentation et au succès de la comédie des Philosophes. Bergier, docteur de Sorbonne, censeur pour les pièces de théâtre, qui encourut des reproches pour avoir laissé représenter les Druides, pourrait bien être celui dont veut parler Diderot ; mais, dans le doute, nous devons rapprocher les noms, sans rapprocher les personnes.

45 Des pierres gravées représentant Aristote ou Platon.

46 Goethe et notre copie disent à cet endroit : « Ici, on trouve une lacune dans le manuscrit original. La scène a changé et les interlocuteurs sont entrés dans une des maisons qui environnent le Palais-Royal. » L’édition Brière dit : « Nota. Il y a dans le manuscrit une lacune, et on doit supposer que les interlocuteurs sont entrés dans le café où il y avait un clavecin. » M. Asselineau fait remarquer, avec raison, que la supposition du clavecin est inutile, Rameau mimant son air de clavecin comme il mime ses airs de violon, et qu’aucun motif raisonnable n’existe pour déplacer la scène, puisqu’elle a commencé au café et que nous allons voir tout à l’heure les joueurs d’échecs suspendre leur partie pour écouter l’artiste.

47 Samuel Bernard, le banquier de Louis XIV et de Louis XV, était mort en 1739, laissant une fortune évaluée à 33 millions en même temps qu’une poule noire à l’existence de laquelle il croyait sa vie attachée.

48 Ce célèbre violoniste ne mourut, comme l’oncle Rameau, qu’en 1764.

49 Et non peine. M. Asselineau avait déjà corrigé cette faute.

50 Il y avait, à cette époque, dans le jardin du Luxembourg, sur l’emplacement occupé aujourd’hui par les rues Madame, de Fleurus, Jean-Bart et Duguay-Trouïn, deux allées de platanes dont l’une portait le nom d’allée des Soupirs, et l’autre d’allée des Philosophes. Ces terrains furent aliénés en 1784 par le comte de Provence.

51 Mme de Vandeul, née vers la fin de 1753, avait huit ans en 1762.

52 « Qui ne serait enchanté de la méthode, du goût, du prestige avec lequel Mlle Lemierre vous peint tous les objets sensibles de la nature ! Sa voix est une magie continuelle. C’est tour à tour un rossignol qui chante, un ruisseau qui murmure, un zéphyr qui folâtre… » (Mémoires secrets, 8 janvier 1702). La même année, Mlle Lemierre se maria avec Larrivée, son camarade à l’Opéra.

53 Mlle Arnould, en 1762, voulut, en effet, rompre avec le comte de Lauraguais, qui l’excédait par sa jalousie, et elle passa à Bertin, mécontent d’avoir trouvé Mlle Hus couchée avec le fils Vieillard (Voir ci-dessus, p. 403, note 1). Mme de Lauraguais intervint dans cette affaire pour faire accepter à Mlle Arnould un contrat de rente viagère de 2 000 écus.

54 Nous retrouverons plus loin M. de Montamy et sa porcelaine.

55 Le Mercure galant, ou la Comédie sans titre, qui est de 1679, fut repris pour les débuts de Préville, en 1743. Il y remplissait six rôles différents.

56 Elle avait débuté en 1737.

57 M. de Saur met Abraham, et les éditeurs subséquents ont jugé à propos de croire qu’il donnait la clef du nom de Favillier, qui est dans les diverses éditions et qui représente sans doute un maître à danser dont les biographes n’ont pas jugé à propos de s’inquiéter.

58 Le nom et l’adresse sont bien dans le texte de Goethe, quoique M. de Saur, pour se faire honneur d’une découverte, ait mis de B*** et ait expliqué cette abréviation en note, explication encore prise au sérieux par ses successeurs. Goethe, dans une véritable note à ce sujet, dit que le baron de Bagge était un noble allemand ou brabançon qui se fit remarquer longtemps à Paris par sa passion pour la musique. Mais il voulait l’entendre en nombreuse compagnie. Ses concerts, très bons et très suivis, ne pouvaient souffrir de la façon très doucement railleuse dont en parle Diderot.

59 Cette découverte de Rameau, qu’il serait trop long d’expliquer ici, est son principal titre de gloire. Consulter l’article Basse fondamentale, du Dictionnaire de musique, de Rousseau.

60 De l’Opéra-Comique, puis de la Comédie-Italienne, joua jusqu’en 1776. Elle avait débuté vers 1757. Elle était la maîtresse, à cette date, de l’avocat général Antoine-Louis Séguier, l’ennemi acharné des philosophes, qui reçut, à cause d’elle, des remontrances à poing fermé de M. Roger, procureur au Châtelet. (V. Journal de Barbier).

61 Marie-Madeleine Guimard, dame Despréaux, qui débuta en 1759, à seize ans, comme danseuse à la Comédie-Française, et qui passa de là à l’Opéra, est restée le type le plus accompli de la comédienne facile et fastueuse.

62 Et non avances.

63 Les précédentes éditions disent : « la troupe des flatteurs, des bouffons et des parasites. » Rameau a ici en vue la clientèle du fermier général Villemorien, gendre de Bouret, clientèle qui devait être assez semblable à celle de Bertin et de Mlle Hus.

64 On trouvera un bon article sur La Morlière, signé : Adolphe Rochas, dans la Biographie du Dauphiné, 2 vol. in-8°. M. Monselet a fait figurer aussi cet écrivain dans les Oubliés et les Dédaignés. Quoiqu’il ait écrit Angola, qui est un petit chef-d’œuvre en son genre, La Morlière n’est point à réhabiliter. Son rôle de chef de cabale au théâtre et sa vie privée le montrent bien tel que le peint le neveu de Rameau.

65 M. de Saur a inventé pour ce rôle une « Mme de Past… » qui n’est nommée nulle part dans Goethe, ni ailleurs.

66 Voir p. 404. Cette phrase était incompréhensible avant la restitution que nous avons pu faire.

67 Voir le Roman comique, de Scarron.

68 L’édition Brière met ici Mallet, ce qui est évidemment une faute de lecture. Nous rétablissons Poinsinet, d’après Goethe et notre copie. On verra tout à l’heure que c’est bien lui qui est en scène.

69 Baculard d’Arnaud ou Darnaud-Baculard, l’auteur des Délassements de l’homme sensible ; parasite jusqu’à sa mort.

70 Bombe de siège, ainsi nommée du nom du comte de Comminges, aide-de-camp de Louis XIV au siège de Namur (Note de M. Asselineau). D’après l’Encyclopédie, « espèce de mortier qui jette des bombes dont le poids va jusqu’à 500 livres. »

71 D’autres (l’Espion anglais) disent à M. de Machault, contrôleur général des finances.

72 Lors d’une visite du roi à Croix-Fontaine, campagne de Bouret, le monarque se trouva en présence d’un in-folio portant pour titre : le Vrai Bonheur. Il l’ouvrit, et à chaque page il put lire : « le roi est venu chez Bouret. » Voilà pour le livre ; quant aux flambeaux, c’est aussi l’histoire d’un voyage du roi, sur la route duquel était placé, de vingt en vingt pas, un homme porteur d’une torche.

73 Bouret, toujours mal dans ses affaires par suite de sa prodigalité, mourut en 1777, ayant dépensé 42 millions et en laissant 5 de dettes.

74 Et non sans pareil.

75 Et non : « Vous feriez un homme singulier. »

76 Bertin était trésorier des parties casuelles. Tout ceci diffère notablement du texte adopté.

77 Tragédie, 1751.

78 L’Orpheline ou le Faux Généreux, comédie, 1758.

79 Voir, ci-dessus, la note, p. 422, sur le fermier général Le Gendre de Villemorien [note 63]. Nous n’avons pas de renseignements sur Mésenge, que notre copie appelle Montsauge.

80 V. p. 372. La Femme docteur, ou la Théologie en quenouille, est dirigée contre les jansénistes.

81 Goethe a fait ici une assez longue note sur le goût. Elle a été traduite par M. Delerot. On la trouvera à la suite des Conversations de Goethe, t. II, Charpentier, 1863.

82 Voir la note [40] p. 402. Quant aux contes de l’ami Robbé, ils ont été imprimés en deux petits volumes, et ils ne sont pas du tout équivoques. On n’est pas plus crûment indécent.

83 De Saur traduit : pintrichon.

84 L’abbé de La Porte, rédacteur de l’Observateur littéraire.

85 Tout ce passage est incompréhensible dans les anciennes éditions.

86 Manque dans les précédentes éditions.

87 Ce passage manque dans les précédentes éditions.

88 Le rédacteur de la Renommée littéraire.

89 Tout ce passage n’existe pas dans les anciennes éditions. Brière met : Le libraire D*** jette les hauts cris de ce que son associé B*** laisse croire ce qui n’était pas, et continue.

90 Voir dans les Mémoires de Jean Monet la mystification à la suite de laquelle Poinsinet accepta de se faire protestant pour devenir précepteur du prince royal de Prusse. Elle est aussi dans les Mémoires de Favart. C’était Palissot le mystificateur.

91 Ceci a trait à la comédie de Palissot : l’Homme dangereux, sur laquelle ou trouvera une lettre de Diderot à M. de Sartine, de juin 1770.

92 Cette anecdote a été supprimée par Goethe.

93 Grétry, travaillant à la partition de Zémire et Azor, était fort embarrassé de trouver un chant digne de la belle situation où Zémire voit sa famille en pleurs dans la glace magique et entend les plaintes de son père, désespéré de l’avoir perdue. Il consulta Diderot, qui lui répondit : « Le modèle du musicien, c’est le cri de l’homme passionné : entrez dans le sentiment de votre personnage ; cherchez quel doit être l’accent de ses paroles dans une situation déchirante, et vous aurez votre air. »

« J’avais fait ce morceau deux fois, dit Grétry ; Diderot n’en fut pas content, sans doute ; car, sans approuver ni blâmer, il se mit à déclamer :

Ah ! lais-sez-moi, lais-sez-moi la pleu-rer.

Je substituai des sons au bruit déclamé de ce début, et le reste alla de suite.

« Il ne fallait pas toujours écouter Diderot ni l’abbé Arnaud, lorsqu’ils donnaient carrière à leur imagination ; mais le premier élan de ces deux hommes brûlants était d’inspiration divine. » (Grétry, Essais sur la Musique, t. I, p. 225).

94 Opéras de Destouches.

95 Opéras et ballet de Rameau.

96 Opéra de Lulli.

97 Directeurs de l’orchestre de l’Opéra.

98 L’Opéra resta au Palais-Royal jusqu’à l’incendie du avril 1763, au fond d’un cul-de-sac dit de l’Opéra.

99 Opéra de Mouret.

100 Opéra de Rameau.

101 M. de Saur traduit : « Sans qu’il en coûte une tête de chou. »

102 De l’Académie des sciences (1700-1782), botaniste, auteur d’un grand nombre de manuels, entre autres de l’Art du charbonnier, 1760, in-folio.

103 Opéras de Duni.

104 Tout le passage entre crochets manque dans les anciennes éditions. M. Asselineau l’avait traduit de Goethe et l’avait mis en appendice ; mais, si fidèle que soit la traduction de Goethe, la traduction de sa traduction ne pouvait donner le texte. La conversation rapportée est celle qui eut lieu entre Diderot et Bemetzrieder ; on la retrouvera, à peu de chose près, dans l’article sur les leçons de clavecin de ce musicien (section Beaux-arts, 2e partie).

105 Pièce de Goldoni, représentée d’abord en Italie, et qui fut une des causes de son voyage à Paris.

106 De Saur, pour rendre la chose plus piquante, ajoute que de ces deux enfants il y en a un noir et l’autre blanc, et brode là-dessus son petit couplet.

107 Ce passage a été imprimé jusqu’ici : « Il n’y a qu’à ouvrir le bec, et ce sera une canne. » M. Asselineau, ne comprenant pas, naturellement, a eu recours à la traduction de Goethe et a mis : « Il n’y a qu’à prendre un roseau et s’en faire une flûte. » Cette correction n’est pas heureuse. Goethe, ne pouvant transporter en allemand la phrase française, a donné simplement un équivalent : « Taille un roseau, tu auras une flûte », du proverbe recueilli par Oudin dans ses Curiosités françaises : « Il ne reste plus que le bec à ourler et le cul à coudre, et puis ce sera une cane », proverbe qui, d’après Leroux, « se dit de ceux qui trouvent de la facilité à faire toutes choses, quoiqu’elles soient difficiles et longues à faire. »

108 On retrouvera cette anecdote avec les noms dans le Voyage en Hollande, chapitre de la Police, ce qui est une preuve de plus de la révision du Neveu de Rameau après 1773.

109 Ce fameux chorégraphe venait d’exposer ses idées sur son art dans des Lettres sur la danse et les ballets. Lyon, 1760, in-8°.

110 L’édition Brière porte ici : « grues », variante que nous aurions conservée, si nous avions pu nous la bien expliquer. Goethe est ici inutile ; il a passé ce membre de phrase que nous donnons d’après notre copie. Il s’agit ici des outres d’Éole.

111 Ce titre est un peu trop vague pour permettre de retrouver l’auteur dont veut parler Diderot ; mais c’était un ecclésiastique, l’évêque d’Orléans (M. de Jarente) étant, en 1762, chargé de la feuille des bénéfices.

112 Et non les autres.

113 Le passage entre crochets manque dans les anciennes éditions.

114 Les Troqueurs, de Dauvergne, furent représentés en 1753. C’est le premier opéra-comique français fait dans les conditions du genre tel que nous le concevons aujourd’hui.

115 L’abbé de Canaye, de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, grand ami de D’Alembert, était passionné pour le théâtre. Il mourut en 1782, âgé de quatre-vingt-huit ans. Son éloge a été lu en séance publique, le 15 novembre 1783, par le secrétaire de l’Académie, M. Dacier. Diderot donne quelques détails sur l’abbé de Canaye, dans son morceau Sur la Première Satire d’Horace, qu’on trouvera ci-après, t. VI. Il ne faut pas le confondre avec l’interlocuteur du maréchal d’Hocquincourt, dans le Dialogue de Saint-Évremond.